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Ecriture· 10 min

Page blanche : l'hydre de l'écriture

La page blanche a plein de têtes, mais une seule racine. Arrête de couper les têtes. Remonte à la source. Voici comment.

Page blanche : l'hydre de l'écriture

Page blanche : l'hydre de l'écriture

Mes semaines de coaching ont bizarrement toujours des thèmes. Je ne les choisis pas. Ils s'imposent, comme ça, sans prévenir.

Celle qui vient de s'écouler, c'était la page blanche.

Deux coachés. Deux séances différentes. La même phrase, presque mot pour mot : « Je suis devant ma page et rien ne vient. »

Le premier était bloqué total. Plus un mot depuis des semaines. Le texte existait dans sa tête, il le voyait, il le sentait, mais au moment de s'asseoir et d'écrire, les doigts restaient figés au-dessus du clavier.

Le second, lui, arrivait à écrire. Techniquement. Il posait des mots sur la page. Mais chaque séance d'écriture était une épreuve. Il fallait se forcer, se traîner, se convaincre. Et à la fin, il trouvait tout nul et supprimait la moitié de ce qu'il avait écrit.

Deux pages blanches. Même symptôme. Et tu sais quoi ?

Les deux se sont résolus de manières complètement différentes.


L'hydre de la mythologie (et de Percy Jackson)

Tu connais l'hydre de Lerne ?

Si si, tu la connais. C'est le monstre dans la mythologie grecque, celui qui apparaît aussi dans Percy Jackson. (Mon dieu que j'aimais cette saga quand j'étais petit. Par contre la nouvelle série Disney, j'avoue, je n'ai pas encore regardé.)

Bref, trêve de pop culture.

L'hydre, c'est ce serpent géant avec plein de têtes. Et à chaque fois que tu en coupes une, il en repousse deux. Tu ne peux pas la vaincre tête par tête. Tu t'épuises. Tu crois avancer, mais tu recules.

La page blanche, c'est exactement ça.

Elle a plein de têtes. Le manque d'inspiration. La peur du jugement. Le perfectionnisme. La procrastination. Le doute sur son talent. L'angoisse de la qualité. La comparaison avec les autres auteurs.

Et si tu tapes « page blanche écriture » dans Google, tu vas trouver des dizaines d'articles qui te proposent de couper ces têtes une par une. Écris n'importe quoi pour débloquer. Change d'environnement. Fais un brainstorming. Prends une douche. Lis un livre. Fais de l'exercice.

Ce sont des conseils sincères. Et certains fonctionnent. Sur le moment. Tu prends une douche, tu as une idée, tu écris deux paragraphes. Tu changes de café, ça repart pour une séance. Tu fais un brainstorming de vingt minutes, tu trouves un angle pour ton chapitre.

Et puis le lendemain, tu te rassois devant ta page. Et c'est la même chose. Parce que tu n'as fait que couper une tête. Et qu'il en a repoussé deux.

C'est le piège. On peut passer des mois, des années à couper des têtes. À collectionner les tips. À changer de méthode à chaque blocage. Et à se sentir de plus en plus nul parce que « rien ne marche pour moi ». Alors que le problème n'est pas toi. Le problème, c'est qu'on ne t'a jamais montré la racine.

Parce que toutes ces têtes n'ont qu'une seule racine.


La racine est toujours personnelle

Si personne n'écrit dessus, la page reste blanche. Elle est blanche pour toi, pour moi, pour n'importe qui. Ce qui veut dire une chose assez vertigineuse quand on y réfléchit : tu es la réponse à ta propre page blanche. La solution ne viendra pas d'un article, d'une technique, d'un prompt ou d'un outil. Elle viendra de toi. De ce que tu portes, de ce qui te bloque, et de ce que tu n'as pas encore osé regarder en face.

C'est pour ça que la page blanche est un sujet de coaching d'écriture et pas un sujet de tips. Les tips, c'est du sparadrap sur une fracture. Ça tient un moment (et encore). Ça ne guérit rien.

Je le dis parce que je l'ai vécu moi aussi. Avant L'Étreinte Éthérée, il y a eu un manuscrit que personne ne connaît. Des semaines entières où je restais devant mon fichier sans écrire un mot. Je pensais que j'avais un problème de créativité. Que l'histoire n'était pas assez bonne. Que je n'avais pas assez d'imagination. J'ai essayé tous les tips du monde : écrire dans un café, changer de chapitre, faire des fiches personnages, mettre un timer. Rien. Les têtes repoussaient. Et puis un jour, en en parlant avec quelqu'un, j'ai compris que mon problème n'avait rien à voir avec la créativité. J'avais peur. Peur que ce livre me révèle des choses sur moi que je n'étais pas prêt à voir. La page blanche n'était pas vide. Elle était pleine, en fait. Pleine de tout ce que je n'osais pas écrire. Elle me protégeait de moi-même. Et le jour où j'ai accepté de regarder ce qu'il y avait derrière, de me dire « ok Sam, c'est quoi le vrai sujet là ? », les mots sont revenus d'un coup. Le barrage a sauté.

En coaching, quand quelqu'un me dit « je suis devant ma page blanche », je ne lui donne pas de techniques. Je lui pose des questions.

Qu'est-ce qu'elle t'évoque, cette page blanche ? À quel moment elle te saisit ? Quelle émotion arrive en même temps ? Où tu la sens, cette émotion, dans ton corps ? Si ta page blanche était un animal, ça serait lequel ? Et une couleur ?

Ça peut paraître étrange, ces questions. Presque ludique. Mais elles ont un but très précis : remonter d'une tête de l'hydre jusqu'à la racine. Sélectionner un symptôme et tirer le fil jusqu'à comprendre d'où il vient. Chaque réponse est un indice. Chaque image, chaque sensation, chaque mot choisi raconte quelque chose que la personne ne s'est pas encore dit.

Et la racine est toujours personnelle. Toujours différente d'un auteur à l'autre. C'est pour ça que les méthodes universelles ne marchent pas.


Deux racines, deux chemins

Revenons à mes deux coachés du début.

Le premier, celui qui était bloqué total, on a creusé ensemble. On a tiré le fil de cette page blanche figée. Et ce qui est remonté, ce n'était pas un problème d'inspiration ou de technique. C'était une envie qu'il n'avait pas encore identifiée : il avait envie de partager son chemin d'écriture avec les gens qui lui étaient proches. De leur montrer ce qu'il vivait. De leur faire comprendre pourquoi ce livre comptait autant. Tant qu'il n'avait pas reconnu cette envie, l'écriture restait un acte solitaire et un peu coupable, quelque chose qu'il faisait « dans son coin ». Le jour où il a mis des mots sur ce besoin de partage, quelque chose a changé. Il en a parlé à ses proches. Il leur a dit ce qu'il faisait, pourquoi c'était important, ce que ça représentait pour lui. Et la page s'est remplie. La racine n'était ni technique, ni littéraire. C'était une question de lien humain. Qui l'aurait deviné en lisant « j'ai la page blanche » ?

Le second, celui pour qui écrire était une épreuve quotidienne, avait une racine totalement différente. Quand on a exploré ce qu'il voyait quand il pensait à son livre, il s'est rendu compte qu'il ne visualisait jamais le résultat. Il ne se voyait jamais tenant son manuscrit terminé, fier, satisfait. Ce qu'il visualisait, c'était le bourbier dans lequel il croyait baigner. L'effort, la difficulté, les ratures, les doutes. Son image mentale de l'écriture était un marécage, pas un chemin. Personne n'a envie de s'enfoncer dans un marécage tous les jours. Normal que chaque séance soit une épreuve. En travaillant sur cette visualisation, en reconnectant l'acte d'écrire à son intention profonde, en l'aidant à voir ce qui l'attendait au bout du chemin (et pas juste la boue sur le chemin), l'épreuve s'est transformée en quelque chose de très différent.

Même page blanche. Deux racines. Deux chemins pour en sortir.

C'est la preuve que personne ne peut te donner « la solution » à ta page blanche. Parce que ta page blanche n'est pas la même que celle du voisin. Elle porte ton histoire, tes peurs, tes croyances, tes rêves. Et c'est en te centrant sur toi, sur ce que tu vis vraiment quand tu es devant cette page, que tu trouveras ce qui coince.

Et si on remonte encore d'un cran, on retrouve toujours la même chose derrière la page blanche : de la confusion. Confusion sur pourquoi on écrit ce livre. Confusion sur comment s'y prendre. Confusion sur qui on est en tant qu'auteur. C'est le cercle vicieux que j'observe depuis que j'accompagne des auteurs : la confusion nourrit la procrastination, qui nourrit la stagnation, qui nourrit la frustration, qui nourrit la comparaison, qui nourrit l'imitation, qui renourrit la confusion. Et la page blanche est souvent le moment où ce cercle se manifeste le plus violemment. Le moment où le brouillard est si épais qu'on ne voit plus le premier pas.

Les 3 Clartés qu'on travaille dans Ose Écrire (Intention, Rythme, Identité) sont conçues pour dissiper ce brouillard. Quand tu sais pourquoi tu écris, quand tu as trouvé ton rythme, et quand tu assumes qui tu es en tant qu'auteur, la page blanche perd son pouvoir. L'hydre n'a plus de racine.


L'hydre se traite à la racine

Quand tu as identifié la racine, l'étape suivante c'est de basculer sur l'action.

Qu'est-ce que j'ai besoin de m'autoriser pour avancer ? De quoi j'ai vraiment envie ? Quel est le plus petit pas que je peux faire aujourd'hui, là, maintenant ?

C'est la bascule. Tant qu'on reste dans l'analyse, on tourne en rond. On comprend son blocage, on le nomme, on le décortique, et on continue de ne pas écrire. Le moment où tu passes de « je comprends pourquoi je bloque » à « qu'est-ce que je fais maintenant, concrètement, dans les cinq prochaines minutes », c'est le moment où l'hydre commence à perdre.

Et là, c'est beau, parce qu'il y a autant de réponses que de personnes et que d'hydres. Tu pourrais choisir de t'y attaquer tous les jours avec de petits coups de lance. Tu pourrais te jeter sans réfléchir et mettre un grand coup d'épée, le premier qui te vient, brut, imparfait, vivant. Ou tu pourrais t'enfermer dans la salle du temps pendant une heure pour préparer ton plan de bataille.

Le chemin t'appartient. Ce qui compte, c'est que tu arrêtes de couper les têtes une par une et que tu t'attaques à ce qui les fait repousser.

Ta page blanche te parle

Ta page blanche te parle. Elle te dit qu'il y a quelque chose à écouter en toi, quelque chose que tu n'as pas encore identifié ou que tu n'oses pas regarder. Et c'est souvent lié à des blocages bien plus profonds que « je n'ai pas d'idées ».

Alors la prochaine fois que tu te retrouves devant ta page blanche, avant de chercher un tip, avant d'ouvrir un nouvel onglet Google, essaye autre chose. Ferme les yeux. Et demande-toi : qu'est-ce que cette page blanche essaie de me dire ?

La réponse sera le début de la fin de l'hydre.


Et si tu sens que les têtes de ton hydre repoussent malgré tout ce que tu as essayé, que la racine est là, quelque part, mais que tu n'arrives pas à l'atteindre seul.e, c'est exactement ce qu'on fait ensemble.

Ybe

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Ecrit par Ybe

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