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Ecriture· 12 min

À quoi sert d'écrire un livre ? L'effet papillon invisible

Tu te demandes à quoi sert d'écrire un livre quand personne ne le lira peut-être ? La réponse passe par l'effet papillon et une phrase de Wajdi Mouawad.

Illustration : un grand curseur de souris pixelisé blanc sur fond noir, avec le titre « Cliquer va sauver le monde ».

À quoi sert d'écrire un livre ? L'effet papillon que tu ne verras jamais

J'ai reçu un message d'une coachée la semaine dernière, juste après avoir bouclé une séance. Je lui avais conseillé d'aller écouter un épisode du podcast sur l'Ikigai, et son retour m'arrive comme une vraie petite bombe qui m'est restée toute la nuit : « Dans l'Ikigai, il y a cette notion d'utilité, de quoi le monde a besoin. Et j'ai envie de ressentir ça aussi avec mon projet d'écriture. Est-ce que mon livre sera utile au-delà de moi ? »

Cette question se planque derrière à peu près tous les blocages d'écriture à mi-parcours. Au-delà de la peur, de l'imposteur, de la page blanche, c'est un doute plus sourd qui revient quand l'élan du début retombe et que la vie reprend ses droits.

À quoi bon, en somme.

Je l'entends souvent dans mes accompagnements. La forme change, le fond reste : « OK je vois pourquoi MOI je porte ce livre, mais est-ce que ça servira vraiment à quelqu'un d'autre ? Est-ce que ça ne va pas juste s'ajouter à la pile des livres qu'on n'a pas lus ? »

Si tu te poses cette question en cherchant « à quoi sert d'écrire un livre », c'est probablement que tu as déjà résolu la question du pourquoi tu portes ce livre en toi. Ton intention, tu la sens. Le projet existe, dans ta tête ou sur des pages déjà commencées. Le problème, désormais, c'est l'utilité externe. Et c'est une question qui mérite mieux qu'une réponse de coaching à deux francs six sous.


« À quoi bon ? », la question qui revient à mi-chemin

Cette question n'apparaît jamais au début puisqu'à ce moment là, il y a l'élan, l'envie, la flamme. Tu as une histoire à raconter, tu sens qu'elle veut sortir, et tu te lances. Les premières pages sont rarement bloquées par « à quoi bon » car elles sont portées par le « enfin » !

Le « à quoi bon » arrive (parfois) un peu plus tard, souvent vers la moitié du premier jet, parfois avant la première réécriture, et toujours dans les moments où le monde extérieur reprend de la place : un retour de vacances, une semaine de boulot intense, une discussion avec quelqu'un qui te demande ce que tu fais et qui hausse poliment les sourcils.

C'est une question existentielle déguisée en doute pratique. Sous le « est-ce que ça sert à quelque chose » se cache un « est-ce que je sers à quelque chose ». Et c'est pour ça qu'aucune liste de « 10 bonnes raisons d'écrire » ne la résout. Ce que tu cherches ce jour-là, c'est moins une raison qu'une permission de continuer alors que le résultat est totalement incertain.

Je vais te raconter pourquoi cette incertitude est, en fait, exactement le bon endroit pour écrire.


L'utilité immédiate, ce mirage qu'on cherche à tort

Voilà le piège qu'on se tend quasiment tous : on essaie de mesurer l'utilité d'un livre comme on mesurerait l'utilité d'un produit. Sortie, ventes, lecteurs, retours, impact. Si on ne peut pas pointer ces éléments du doigt en faisant « voilà à quoi ça a servi », alors on conclut un peu vite que ça n'a pas servi.

L'écriture ne marche pas comme ça.

L'utilité d'un livre, c'est presque toujours différé, presque toujours invisible, et presque toujours invérifiable. La personne que tu vas toucher, tu ne sauras peut-être jamais qu'elle existe. La phrase qui va lui rester ne te sera peut-être jamais rapportée. La décision qu'elle prendra à cause de ce que tu as écrit, elle non plus tu n'en entendras jamais parlé.

Si tu cherches une utilité que tu peux compter, tu vas chercher longtemps. Et tu vas finir par t'arrêter d'écrire pour de mauvaises raisons.

Ton livre n'est pas inutile pour autant. Son utilité ne se range simplement pas dans une case que tu peux ouvrir et fermer à volonté. Elle se diffuse sur un temps qui dépasse largement le tien. Et elle prend des chemins que personne n'a planifiés.

Bienvenue dans l'effet papillon infini et tentaculaire des dominos humains.


À quoi sert d'écrire un livre : l'effet papillon que tu déclenches

Tu connais le principe. Un papillon qui bat des ailes au Brésil peut, dans une cascade longue et improbable de causes et de conséquences, finir par modifier la trajectoire d'une tempête au Texas. C'est l'image qu'on garde de la théorie du chaos appliquée aux systèmes complexes.

Une vie humaine est un système complexe. Une trajectoire littéraire aussi.

Voilà comment ça peut se passer concrètement.

Tu poses un premier mot, un mardi soir, après le boulot. Ce premier mot devient une page. Cette page devient un chapitre. Un an plus tard, tu as un manuscrit. Six mois après, il existe quelque part, publié ou diffusé, en autoédition ou chez un éditeur. Quelqu'un l'ouvre. Quelqu'un que tu ne connais pas, dont tu ignores l'existence, qui lit ton livre un dimanche pluvieux ou dans une salle d'attente d'hôpital.

Cette personne lit une phrase qui la percute. Elle ne te le dira pas, ne t'écrira pas, n'écrira jamais d'avis Amazon. Mais cette phrase lui fait prendre une décision qu'elle reportait depuis cinq ans. Elle quitte un emploi, elle renoue avec sa sœur, elle ose un projet, peu importe. Et cette décision change la trajectoire de sa vie.

La trajectoire de sa vie change celle des gens autour d'elle. Ses enfants grandissent dans une maison différente. Une stagiaire qu'elle accompagnera au boulot recevra autre chose. Un voisin la verra autrement. Et ainsi de suite, dans une cascade qui s'étend sur dix, vingt, cinquante ans, dont aucun maillon ne pourra jamais remonter jusqu'à toi.

Tu ne sauras pas que tu en es à l'origine. Personne ne le saura. Et c'est précisément là que se trouve la beauté de la chose.

Si on pouvait mesurer chaque effet, on n'aurait plus besoin d'écrire avec foi. On écrirait avec un tableur. Et on n'écrirait probablement rien d'intéressant, parce que tout ce qu'on écrirait serait orienté vers un résultat mesurable, comme un produit. Or les livres qui changent vraiment des trajectoires, ce sont rarement (pour ne pas dire jamais)ceux qui ont été conçus pour ça. Ce sont ceux dans lesquels quelqu'un a osé déposer quelque chose de vrai, sans savoir où ça allait atterrir.

L'effet papillon de l'écriture s'apparente plus à un acte de foi dans l'invisible qu'à un calcul de marketing.


« Nous ne savons jamais qui nous sauvons en écrivant »

J'ai rencontré Wajdi Mouawad il y a quelques années, et il m'a partagé une phrase qui ne m'a jamais quitté. Je ne sais pas si elle est de lui ou si lui-même la tient de quelqu'un d'autre, comme on hérite des phrases qui comptent. Voilà ce qu'il m'a dit :

« Dans l'épaisseur de l'histoire, se souvenir que nous ne savons jamais qui nous sauvons en écrivant, comme nous ne savons pas qui nous a sauvés parce qu'il écrivit. »

J'ai des frissons rien qu'en la retapant.

Cette phrase, c'est l'effet papillon de l'écriture dit avec la précision d'un dramaturge. Elle pose deux choses en même temps. La première, que tu ne sauras jamais qui tu sauves en écrivant. Donc l'utilité de ton livre te restera, par construction, invisible.

La seconde, plus vertigineuse, c'est que toi-même tu ne sais pas qui t'a sauvé à travers ce qu'il a écrit. Toutes les phrases qui t'ont tenu debout à un moment, tous les livres qui sont arrivés au bon moment dans ta vie, toutes les pages qui ont déclenché des prises de conscience dont tu ne peux plus retracer l'origine, elles viennent de gens qui n'ont jamais su qu'ils te sauvaient. Ils l'ont fait quand même, et le seul point commun à tous ces inconnus, c'est qu'ils ont écrit.

Tu fais partie de la chaîne. Tu en es un maillon, en aval de quelqu'un, et bientôt en amont de quelqu'un d'autre.

Cette phrase, je l'ai en quelque sorte reformulée dans un autre article quand je parlais de Jeanne Benameur, on ne sait jamais qui on sauve en écrivant, et c'est l'idée qui condense pour moi ma vision d'Ose Écrire. Toute la dramaturgie de l'accompagnement est là, dans cette main qu'on tend sans savoir qui va la prendre.

Quand cette question revient, ce « à quoi sert d'écrire un livre » qui s'invite à mi-chemin, c'est cette phrase de Wajdi que j'aimerais que tu te répètes en boucle. Elle ne résout rien rationnellement. Elle ne te donne ni preuve ni garantie. Elle fait juste sauter le verrou qui te tenait dans une logique de mesure. Tu cherchais une utilité visible, et tu acceptes maintenant que ton livre puisse être utile à quelqu'un que tu ne croiseras jamais.

C'est suffisant pour continuer à écrire. Nan ?


L'utilité commence par toi, et ne s'arrête jamais à toi

Cette histoire de chaîne et de main tendue, magnifique en théorie, a un piège inverse qu'il faut bien voir avant de continuer.

L'effet papillon est une superbe boussole quand on est en plein doute, mais il ne doit pas devenir un alibi pour fuir la question fondamentale du destinataire de ton livre. Ton manuscrit n'est pas un papillon désincarné. Il a un point de départ très clair : toi, ce que tu portes, ce que tu as à dire et à transmettre. C'est ce que je raconte ailleurs quand je parle de ces deux personnes que ton livre doit rendre fiers, le rêveur de huit ans en toi et le papi (ou la mamie) de quatre-vingts ans que tu seras un jour.

Ces deux-là, ce sont tes premiers lecteurs intérieurs. Ils sont les garants de ton intention. Si ton livre les rend fiers, alors il a déjà rempli sa mission de base. La cascade qui suit, l'effet papillon, ce sont des bonus.

C'est important de poser ça parce que sinon, on glisse dans l'inverse de ce qu'on cherchait : on commence à écrire « pour changer le monde », on perd de vue le pourquoi intime, et le livre s'aplatit. Il perd ce qui le rendait potentiellement utile : sa singularité. Eeeeeet oui, sa portée vient de ton vécu unique, de tes contradictions, de ta voix, et certainement pas d'un objectif d'impact posé d'avance.

Dans Ose Écrire, on travaille les trois clartés (Intention, Rythme, Identité) dans cet ordre justement. L'utilité externe découle d'une utilité interne travaillée, plus qu'elle ne se cherche. Tu clarifies pourquoi toi tu écris ce livre, tu clarifies comment tu le fais entrer dans ta vie, tu clarifies qui tu deviens en l'écrivant. Et l'effet papillon, lui, se met en route tout seul. Tu n'as pas à l'orchestrer.

Tu n'as qu'à ne pas l'empêcher.


Écrire malgré l'invérifiable

Là où la question « à quoi sert d'écrire un livre » devient féconde, c'est quand on cesse d'essayer d'y répondre par l'avant. On ne peut pas. Personne ne le peut. Pas même les auteurs les plus établis, qui parfois passent à côté du livre qui marquera leur génération en pariant sur un autre, ou qui sortent un texte presque par hasard et qui sauvera quelqu'un à l'autre bout du monde.

La seule réponse honnête à « à quoi bon » est : je ne sais pas, et je le fais quand même.

C'est un acte de foi assumé, à comprendre sur un plan statistique et lucide plutôt que religieux ou mystique. Tu ne peux pas écrire avec garantie d'utilité. Mais tu peux écrire avec la connaissance que l'utilité existe pour la simple raison que toi-même tu as été sauvé, à un moment ou un autre, par quelqu'un qui ne le saura jamais.

Tu rends ce que tu as reçu, à des inconnus que tu ne croiseras pas.

Mon mantra ces dernières années, et celui d'Ose Écrire, c'est que plus il y a de gens qui accomplissent leurs rêves, mieux le monde se porte. Cette phrase tient plus de la conviction profondément ancrée dans l'idée d'effet papillon que de la formule qui claque pour Instagram : chaque personne qui ose finir son livre déclenche une cascade de micro-effets dans son entourage et au-delà, dont les ondes continueront longtemps après que le livre lui-même soit oublié.

Donc si tu cherches à quoi sert d'écrire ton livre, voilà une réponse honnête : à des dizaines, des centaines, peut-être des milliers de choses, dont tu n'identifieras jamais aucune. À continuer une chaîne dans laquelle tu es entré le jour où un livre t'a sauvé sans que tu le saches. À cliquer, métaphoriquement, sur le lien qui pourrait changer la vie de quelqu'un dans quinze ans.

À refuser que cette main, tu ne la tendes pas.

Reste à oser écrire le prochain mot.


Cet article est nourri par l'épisode hors-série n°2 du podcast Ose Écrire, enregistré juste après le coup de fil de la coachée qui a déclenché toute cette réflexion. La citation de Wajdi Mouawad y est aussi.

Et si tu sens que tu as besoin d'un cadre et d'un regard extérieur pour clarifier l'intention de ton livre et continuer à avancer malgré l'invérifiable, c'est exactement ce qu'on fait ensemble dans Ose Écrire.

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Ecrit par Ybe

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