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Outils & WebApps· 11 min

Le cadran d'Ofman : quand ta qualité devient ton piège

Le cadran d'Ofman révèle comment ta plus grande qualité devient ton piège. Récit d'une séance, et un outil pour faire ton propre cadran.

Illustration d'une silhouette de dos, debout sur un sol hexagonal fracturé éclairé de bleu d'un côté, de rouge de l'autre.

Le cadran d'Ofman : quand ta qualité devient ton piège

L'autre jour, en séance, un auteur que j'accompagne est arrivé avec une question qui le faisait tourner en rond. Appelons-le Antoine. Il me raconte que sur les thèmes d'écriture aléatoires, il est intarissable : il pose un mot, il suit le fil, il aligne ses deux cents mots en dix minutes sans même se relire. Tout coule. Et puis il ouvre le fichier de son roman, le vrai, celui qui compte, et là plus rien. Il avance d'une phrase, il se relit, il revient en arrière, il rature, il recommence. « Je perds un temps fou. Je suis devant mon cahier à vouloir bien faire, et je n'avance pas. »

On a creusé. Et sous la surface, j'ai vu apparaître deux Antoine.

Il y a l'Antoine organisé, rigoureux, celui qui aime les plans, les statistiques, les choses propres. Sa qualité, c'est la discipline. Et il y a l'Antoine instinctif, celui qui kiffe écrire, qui se laisse porter, dont la plume part toute seule. Sa qualité, c'est le plaisir. Deux belles forces qui, poussées un cran trop loin, finissent par se retourner. L'Antoine discipliné se met à tout contrôler, se relit jusqu'à s'assécher, et tue le plaisir même qui le fait écrire, pendant que l'Antoine instinctif part dans tous les sens et perd le fil. Le plus troublant, c'est qu'ils ne se supportent pas : le rigoureux s'agace de la dispersion quand l'instinctif étouffe sous le contrôle. Tant qu'aucun mot n'est posé là-dessus, les deux se nourrissent et se bouffent à parts égales.

Ce qu'Antoine vivait là, sans le savoir, c'est la mécanique d'un petit outil que j'aime beaucoup, le cadran d'Ofman. Au lieu de le braquer sur quelqu'un d'autre, on l'a simplement retourné vers l'intérieur. Voilà ce que je veux te raconter.


C'est quoi, le cadran d'Ofman ?

Le cadran d'Ofman, qu'on appelle aussi le quadrant d'Ofman ou le modèle des qualités, vient de Daniel Ofman, un consultant et coach néerlandais qui l'a conçu en 1992. À l'origine, c'était un outil de management, taillé pour les entreprises et la résolution de conflits. La première fois qu'on me l'a montré, en formation, j'étais déjà fan. Puis je l'ai rempli sur moi... et comme souvent avec les bons outils, il dépasse largement son cadre de départ.

L'idée tient en quatre cases, reliées entre elles, et elle est d'une simplicité qui la rend redoutable.

Tu pars de ta qualité fondamentale. Une force qui vient de toi sans effort, celle que tes proches reconnaissent comme ta marque. Disons l'esprit de décision.

Cette qualité, poussée trop loin, devient ton piège. La même force, mais en excès, qui se retourne contre toi sans que tu t'en aperçoives, surtout sous stress. L'esprit de décision qui dérape en insistance, en « je sais mieux que toi », en rouleau compresseur.

En face du piège, il y a ton challenge, ou ton défi. La qualité qui te rééquilibrerait, l'opposé positif de ton piège. Pour quelqu'un qui tombe dans l'insistance, ce serait la patience.

Et enfin, l'excès de ce challenge chez les autres, c'est ton allergie. Ce qui t'agace le plus, ce que tu ne peux pas blairer. Si ton challenge est la patience, ton allergie sera la passivité, les gens qui ne tranchent jamais, qui laissent traîner.

Les quatre cases se tiennent par un fil invisible. Et ce fil révèle un paradoxe : ce qui t'agace le plus chez l'autre est souvent ta propre qualité, vécue à l'envers. La personne passive qui t'exaspère ? C'est le négatif exact de ton esprit de décision. Ton allergie est le miroir de ta force.

Ta qualité poussée trop loin

C'est le cœur de l'outil, et la partie que les gens trouvent la plus déstabilisante quand ils la découvrent.

On nous apprend tôt à penser nos défauts comme des manques. Tu n'es pas assez patient, pas assez organisé, pas assez ceci. Le cadran d'Ofman propose un autre regard, beaucoup plus juste à mon sens : ton travers le plus pénible ressemble moins à un manque qu'à un trop-plein, une qualité que tu as poussée d'un cran de trop.

Reviens à Antoine. Sa discipline est une vraie force, celle qui lui a permis de se mettre à écrire et de tenir. Ce qui le bloque arrive plus tard, au moment où cette force déborde, où elle se transforme en relecture compulsive, en exigence qui paralyse. Son piège, c'est sa discipline qui a trop bu.

Et je ne te dis pas ça d'en haut. Mon propre piège, c'est cette rigueur d'ex-ingénieur qui, lâchée sans surveillance, transforme un élan en cahier des charges et finirait par me faire écrire un poème comme on remplit un tableur. Je la connais bien. Elle ne disparaît pas, et tant mieux c'est une qualité, mais je la surveille du coin de l'œil pour ne pas tomber dans son piège. Il s'agit toujours d'en avoir conscience, en somme.

Ça change tout dans la façon de se regarder. Quand tu vois ton défaut comme un manque, ton réflexe est de te corriger, de te rajouter quelque chose, de devenir « mieux ». Quand tu le vois comme une qualité en excès, ton geste devient plus doux : tu n'as pas à te renier, juste à doser. À savoir reconnaître le moment où ta belle force commence à pencher du mauvais côté.

C'est ce qui se joue dans beaucoup de blocages d'écriture. Derrière le perfectionnisme qui empêche d'avancer, il y a presque toujours une exigence, un soin, une rigueur qui sont des qualités magnifiques. Le blocage n'est que leur version saturée. Et tant qu'on s'acharne à combattre le travers de front, on s'attaque à sa propre force sans le voir. C'est pour ça que, sur le premier jet, je passe mon temps à inviter les auteurs à écrire sans se relire en boucle, à retrouver l'instinct avant la correction. La rigueur garde toute sa place, un cran plus tard, une fois les mots posés.

Ce qui t'agace chez l'autre parle de toi

Voilà l'autre diagonale du cadran, celle qui pique un peu.

Pense à la personne qui t'agace le plus en ce moment. Pas celle qui te fait du mal, juste celle dont le comportement te hérisse, t'horripile au-delà du raisonnable. Tu la tiens en tête ? Le cadran d'Ofman dirait que ce qui t'agace chez elle est, le plus souvent, l'excès de la qualité qui te manque à toi. Ton challenge, poussé trop loin de l'autre côté.

Quelqu'un qui tranche vite, qui décide, qui fonce, sera allergique à la lenteur, à l'hésitation, aux gens qui tergiversent. Quelqu'un dont la qualité est la douceur sera allergique à la dureté, à la brusquerie. Ton allergie te montre, en creux, la direction de ton propre équilibre. Ce qui t'irrite chez l'autre est souvent ce que tu aurais à apprivoiser chez toi, en dose raisonnable.

La séance d'Antoine prend là tout son sens. Ses deux parts, l'organisée et l'instinctive, fonctionnaient comme deux personnes allergiques l'une à l'autre. L'Antoine rigoureux trouvait l'instinct brouillon, dangereux, irréversible. L'Antoine spontané trouvait la rigueur étouffante, sans joie. Chacun était l'allergie de l'autre. Et chacun, en réalité, était le challenge dont l'autre avait besoin. Le rigoureux avait besoin d'un peu du lâcher-prise de l'instinctif. L'instinctif avait besoin d'un peu de la structure du rigoureux.

On n'a pas cherché à en éliminer un. On a cherché à les faire dialoguer. Bloquer des créneaux pour la rigueur, écrire au kiff pour l'inspiration, et garder le goût des statistiques pour la fin, une fois la session terminée. Les deux forces, remises chacune à leur juste place.

Le double cadran d'Ofman : quand ça coince avec quelqu'un

Jusqu'ici, on a parlé d'un seul cadran, le tien, ou celui de tes parts intérieures. Mais l'outil prend une autre dimension quand on le pose à deux.

Quand ça frotte vraiment avec une personne, un conjoint, un associé, un parent, tu peux dessiner deux cadrans côte à côte. Le tien, et le sien. Et le résultat est éclairant : ton allergie et son piège tombent souvent sur le même mot. Ce qui te hérisse chez lui, c'est exactement l'endroit où sa qualité déborde.

Prenons un exemple. Ta qualité est l'esprit de décision, et quand elle déborde, tu deviens insistant. En face, la qualité de l'autre est la modestie, la retenue, et quand elle déborde, elle devient passivité. Cette passivité, c'est ton allergie. Vous êtes coincés sur le même mot, vécu des deux côtés. Toi tu le subis, lui l'incarne sans le voir. Et le miracle du double cadran, c'est qu'il te montre que le défaut de l'autre n'est que sa qualité en excès, tout comme le tien déborde de ton côté.

Double cadran d'Ofman rempli côte à côte : à gauche « esprit de décision » qui dérape en « insistance », à droite « modestie » qui glisse vers « passivité », l'allergie commune au centre.

Ça ne règle pas le conflit d'un coup de baguette. Mais ça désamorce la tension. Tu cesses de voir un méchant en face de toi. Tu vois une qualité qui a débordé, comme la tienne déborde de ton côté. Et à partir de là, on peut parler.

Et si tu le faisais pour tes personnages ?

Petite parenthèse pour les auteurs et autrices de fiction, parce que je ne peux pas m'en empêcher.

Le cadran d'Ofman est aussi un superbe outil de création de personnages. Un personnage plat, c'est souvent un personnage tout d'un bloc, une qualité sans son revers. Un personnage qui respire, lui, porte sa contradiction en lui. Sa force et le piège de sa force. Son courage qui vire à l'imprudence, sa loyauté qui glisse vers l'aveuglement, sa lucidité qui tourne au cynisme.

Remplir un petit cadran pour ton protagoniste te donne, en quatre cases, une architecture intérieure crédible. Sa qualité, son piège, ce qui l'agace chez les autres, et le défi qui pourrait le faire grandir au fil du récit. Tu tiens là, presque sans effort, le moteur d'un arc narratif. C'est un peu ce que je raconte quand j'évoque la naissance d'un de mes personnages : les plus vivants sont ceux dont la lumière projette une ombre de la même forme.

Tu peux faire ton cadran pour toi, et tu peux le faire pour ceux qui habitent tes pages. Les deux se nourrissent, d'ailleurs.

Faire ton cadran, concrètement

Tout ça reste théorique tant que tu ne l'as pas posé sur toi. C'est là que l'outil prend vie.

Sur le site, j'ai construit une version interactive du cadran d'Ofman. Tu cliques sur chaque case, tu écris ce qui vient, et la forme se complète sous tes yeux. Tu as deux modes : le cadran simple, pour explorer ta propre qualité et son revers, et le double cadran, pour poser côte à côte ton cadran et celui d'une personne avec qui ça coince. Quand tu as fini, tu exportes une image que tu peux garder, dater, et ressortir dans six mois.

Quelques repères pour que ce soit utile, et pas juste un joli schéma. Commence par l'allergie, c'est souvent la case la plus facile, l'agacement ne ment pas : demande-toi qui t'irrite le plus en ce moment, et quel travers précis chez cette personne, et tu remonteras assez naturellement vers ton challenge puis vers ta qualité. Surtout, ne te juge pas, il n'y a pas de bon cadran. Découvrir que ta générosité vire parfois à l'étouffement, ou que ta rigueur s'assèche en contrôle, ça ne fait pas de toi quelqu'un de défaillant. Ça fait de toi quelqu'un de normal, avec des forces qui débordent comme toutes les forces. Écoute ton instinct plutôt que ta tête, ne reste pas une heure à peser entre « organisation » et « méthode », le premier mot qui monte est presque toujours le bon. Et reviens-y plus tard, dans quelques mois, avec une autre personne, ou sur un autre toi. Ce qui aura bougé entre-temps t'en dira long.

Ce que ça change, au fond

Il aura suffi d'une séance d'une heure à un auteur qui se croyait juste « lent » et « perfectionniste » pour découvrir, au bout du fil, deux belles forces qui s'épuisaient l'une l'autre faute de s'être jamais regardées en face.

C'est ça que j'aime avec le cadran d'Ofman, comme avec la roue des permissions d'ailleurs : il ne t'apprend rien que tu ne saches déjà confusément. Il le met en forme. Il te montre, en quatre cases, ce que tu sentais sans pouvoir le nommer. Et une fois nommé, ça ne se vit plus de la même manière.

Tu n'as pas à choisir entre ta qualité et son revers, et encore moins à éliminer la part de toi qui t'agace. Tu as juste à voir comment elles tiennent ensemble, et à les remettre, doucement, à leur juste place.

Alors va, fais ton cadran.


Si en remplissant ton cadran tu sens que ce qui se joue, c'est un travers qui bride ton écriture depuis des années, c'est exactement le genre de nœud qu'on démêle ensemble dans un accompagnement. Parfois, il suffit de mettre le bon mot sur la bonne case.

Ybe

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