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L'Odyssée de Nolan : la leçon d'écriture du film

J'ai vu L'Odyssée de Nolan avec mes yeux d'auteur : l'arc d'Ulysse en six Pokémon, le feu qu'on crée en croyant le combattre, et ce que ça apprend aux auteurs.

Montage d'Ectoplasma et Dracaufeu sur une scène brumeuse de L'Odyssée, avec le titre la leçon d'écriture

L'Odyssée de Nolan : la leçon d'écriture que je n'attendais pas

Je suis sorti de la séance de L'Odyssée de Nolan avec cette sensation rare que le film continuait sans moi, derrière mes yeux... il me restait cette conclusion : l'humain crée le feu qu'il dit vouloir éteindre.

Petit avertissement avant d'aller plus loin : je vais spoiler le film, et accessoirement un poème vieux de vingt-huit siècles (j'aurais pas le droit de divulgacher ?!). Si tu n'as pas encore vu L'Odyssée, va la voir, cet article t'attendra au retour.

Tu trouveras partout des critiques du film, certaines brillantes. Ce que je peux t'offrir de différent, c'est une analyse avec mes yeux d'auteur et de coach d'écriture. Ulysse est probablement l'arc de personnage le plus étudié de l'histoire, et Nolan vient d'en livrer une version qui m'a donné une belle leçon d'écriture. Et tu me connais, je vais m'offrir un détour complètement assumé par le Pokédex.

L'Odyssée de Nolan, vue par un auteur pas vraiment fan de Nolan

Autant te le dire tout de suite : je n'ai jamais été fasciné par Nolan. Je respecte énormément son travail, il a fait de grands films, mais ç'aurait été un autre nom sur l'affiche, j'y serais allé pareil. Ce que j'allais chercher dans cette salle, c'était Ulysse. Me replonger dans ces mythes et ces légendes qui portent tellement d'histoires que le puits est sans fond.

Et sur ce terrain, le film m'a régalé, en particulier sur les réinterprétations.

Le cheval de Troie, d'abord : la version classique m'a toujours un peu dérangé : le camp grec disparaît comme par hasard, un cheval géant sur roulettes attend devant la porte, et les Troyens le font entrer. Quelque part, vous l'avez bien cherché, les gars. La version du film, avec ce cheval échoué sur le rivage qu'il faut suer pour ramener à l'intérieur des murs, est plus rusée et plus cohérente, et elle m'a réconcilié avec la ruse la plus célèbre de la littérature.

Le Cyclope, ensuite : je n'avais jamais vu un Polyphème comme ça. D'habitude, on prend une tête d'homme, on gomme les deux yeux et on en replace un seul au milieu du front. Là, le visage entier est déformé, comme si sa naissance s'était mal passée, et le résultat est aussi terrifiant que touchant (le pauvre petit Cyclope, oui, j'ai de l'empathie pour tout le monde).

Charybde et Scylla, en revanche, m'ont un peu déçu. Enfin, déçu est un grand mot, tu vas comprendre. Le tourbillon est très classique, il manque cette grande bouche au centre qui dévorerait tout, mais Scylla, protéiforme et très étrange, m'a bien plu. Ma déception vient surtout d'un faux souvenir : je suis persuadé d'avoir croisé quelque part, dans un livre, une série ou un film, Charybde et Scylla personnifiés en êtres humains, et impossible de retrouver où. Du coup, je m'attendais inconsciemment à ça. Si ça te dit quelque chose, écris-moi, ça me rendrait un vrai service.

Les sirènes, pareil : j'espérais une réinterprétation un peu folle, et le film a choisi la forme humaine, très jolie, très sage. Dans la mythologie, ce sont pourtant des espèces de piafs très méchants. Moi, je les rêvais en méduses : magnifiques, brillantes, hypnotiques, et qui t'électrocutent à la seconde où tu les touches. Depuis la séance, je me surprends à écrire cette scène dans ma tête (déformation professionnelle, aucune guérison prévue).

Un mot sur les acteurs, avec le disclaimer qui s'impose : je ne suis pas critique de cinéma et je ne suis pas très dur à convaincre. J'ai étonnamment apprécié Tom Holland, alors que je le croyais soudé à Spider-Man pour la vie, comme Daniel Radcliffe l'est à Harry Potter. Et Robert Pattinson joue extrêmement bien le chef des prétendants, ce personnage dont je n'ai jamais réussi à retenir le nom et que j'ai appelé Antilope pendant tout le débrief avec ma sœur (il ne s'appelle pas Antilope).

Et puis il y a ce que toutes ces réinterprétations racontent en creux. Nolan prend un monument de vingt-huit siècles et ose couper, déplacer, réinventer. Si toi aussi tu portes un projet nourri d'un mythe, d'un conte ou d'un classique, considère ça comme une permission officielle. Les grandes histoires survivent précisément parce que chaque génération ose les réécrire, et tu as autant de droits sur Ulysse que Christopher Nolan.

Le feu qu'on allume en croyant l'éteindre

Venons-en au message, celui qui m'a hanté sur le parking du cinéma.

Dans le film, Ulysse est coupable. En faisant entrer son cheval dans Troie, il a brisé la loi la plus sacrée de Zeus, celle de l'hospitalité. Et une fois cette loi rompue, plus rien ne retient personne : la traîtrise devient la norme du monde entier, jusqu'à ces mercenaires déguisés en prêtres qui accueillent Télémaque pour mieux tenter de le tuer. Prendre le costume de l'agneau pour dévorer celui qui frappe à ta porte, c'est la bassesse ultime, et c'est le juste retour de bâton de ce qu'Ulysse a fait dans le ventre de son cheval.

Le film ajoute une idée qui m'a retourné : Ulysse ne s'autorise pas à rentrer chez lui tant qu'il n'a pas accepté cette culpabilité. Il doit reconnaître que le monstre qu'il dit combattre, c'est lui qui l'a créé, et que sa ruse a détruit le système fragile sur lequel tenait son monde. (Je ne sais d'ailleurs pas si cette dimension vient de Nolan ou si elle était déjà chez Homère, et j'aime bien ne pas le savoir.)

Élargis le cadre et tu obtiens la question qui me fascine : pourquoi l'être humain passe-t-il son temps à créer le feu qu'il dit vouloir éteindre ? Je te laisse regarder le monde, l'écologie, la politique, et compter les feux qu'on nourrit en arrière-plan tout en jurant de les combattre. C'est terrible, et c'est limpide (et d'autant plus triste quand je pense aux incendies de Gironde en ce moment…).

Si ce message m'a autant touché, c'est aussi qu'il est au cœur de ce que j'écris. Ma trilogie de Karnoa tourne autour de cette même question : le rapport aux différences entre Baltem et Ulrock, c'est ça. Comment peut-on détester l'autre et nourrir ce feu-là, tout en répétant qu'on souhaite la paix ? Voir un blockbuster mondial porter le message que je tricote dans mes manuscrits depuis des années, ça fait un drôle d'effet.

L'arc d'Ulysse en six Pokémon

Dans l'épisode 130 du podcast, j'ai poussé l'exercice d'été jusqu'au bout : et si Ulysse était un Pokémon ? J'ai relu le Pokédex comme un jeu de tarot narratif et j'ai fini par conclure qu'Ulysse est un Pokémon différent à chaque étape de son voyage. Je te livre le tirage, phrases du Pokédex à l'appui.

Dracaufeu, le crime. « Il crache un feu si chaud qu'il fait fondre la roche. Il provoque parfois des incendies de forêt. » L'Ulysse de Troie est un Dracaufeu pur jus : assez malin pour trouver la faille et gagner la guerre, et aveugle aux dommages collatéraux immenses de sa propre puissance. La loi de Zeus rompue, la statue d'Athéna décapitée, le film ne fait pas semblant. On est en plein « un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ». Spider-Man chez Homère, il fallait oser (je comprends mieux le choix de Tom Holland).

Ectoplasma, l'errance parmi ses ombres. « Tapi dans l'ombre des gens, il absorbe leur chaleur. » Je t'avoue que j'ai un peu triché sur cette carte : ce sont plutôt les monstres du voyage qui jouent les Ectoplasma, en ponctionnant la chaleur d'Ulysse, compagnon après compagnon, île après île. Sauf que chacun de ces monstres lui tend un miroir. Polyphème dévore ses hôtes comme Ulysse a dévoré les siens à Troie, les sirènes chantent une gloire qui n'est que son orgueil. Et l'enjeu narratif d'Ectoplasma raconte la même histoire : s'il se nourrit de l'ombre des autres, c'est qu'il refuse de regarder la sienne. Reconnaître sa signature sur ses propres ombres pour pouvoir les traverser, voilà le prix du billet de retour.

Stari, ce qui survit. « Même le corps déchiré, il se régénère tant que son noyau lumineux demeure. » Celui-là m'a fait tilt en relisant le Pokédex. Ulysse perd tout, ses navires, ses hommes, son apparence, jusqu'à son nom quand il devient « Personne » (ça c'est pas dans le film je te l'accorde). Il ne se raccroche plus qu'à l'essentiel : sa femme, son fils, son chien, son Ithaque. Tant que ce noyau reste vivant, il remonte. Du fond du trou, il remonte, encore et encore, jusqu'au jour où il tend l'arc que lui seul peut bander.

Dracolosse, le retour caché. « On raconte qu'il vit quelque part en mer. Ce ne sont que des rumeurs. » Vingt ans durant, Ulysse ne vit plus que dans les légendes : est-il mort, est-il vivant, personne ne sait. Ulysse est un Dracolosse de Schrödinger ! La fantasy adore ce motif, ces dieux dont on ne sait plus s'ils existent encore ni quelle emprise ils gardent sur le monde. J'en sais quelque chose, j'en écris.

Léviator, le massacre. « Rarement vu à l'état sauvage. Immense et cruel, il peut raser des villes entières quand il enrage. » La fin du film est complètement léviatoresque : cerné dans sa propre salle du trône, Ulysse n'a plus d'autre issue que de tout balayer dans une rage totale, Antilope compris (il ne s'appelle toujours pas Antilope). Et le parallèle me fascine : sa ruse, sa plus grande force, est précisément ce qui a déclenché cette destruction.

Mewtwo, le contrechamp. « Créé par recombinaison de gènes. On dit qu'il a le cœur le plus féroce des Pokémon. » Dans mes notes de préparation, j'avais glissé cette sixième carte pour le point de vue des monstres. Polyphème aveuglé pleure vers son père Poséidon. Le monstre n'est monstrueux que parce qu'un homme l'a fait tel, et sa rage le garde à jamais dépendant de celui qui l'a blessé.

Six fiches d'encyclopédie pour enfants, et l'arc d'un des plus grands personnages de la littérature tient dedans. Je ne m'en remets toujours pas.

Ce que l'arc d'Ulysse apprend à ceux qui écrivent

Maintenant, rangeons la Game Boy deux minutes et parlons métier.

Ce que ce tirage m'a rappelé, c'est la différence entre ce qu'un personnage veut et ce dont il a besoin. Ulysse veut rentrer à Ithaque, tout le monde connaît ce moteur-là, et son besoin est autrement plus coûteux : accepter sa culpabilité et reconnaître sa signature sur les monstres qui lui barrent la route. Le voyage dure dix ans précisément parce qu'il refuse cette reconnaissance pendant neuf et 364 jours.

Regarde ton manuscrit avec cette grille. Ton héros combat des obstacles, très bien. Combien portent sa signature ? Un antagoniste que ton héros a lui-même fabriqué, nourri et nié transforme une intrigue correcte en tragédie qui hante le lecteur trois jours après la dernière page. C'est toute la différence entre un parcours d'obstacles et un arc de transformation.

Il y a aussi cette leçon plus discrète que porte Stari : quand tu déshabilles ton personnage de tout, il doit rester un noyau. Si tu enlèves à ton héros son statut, ses alliés, son nom, et qu'il ne reste rien, c'est que tu avais un costume entre les mains, et que le personnage reste à trouver. Ulysse dépouillé reste Ulysse : une femme, un fils, un chien, une île. C'est d'ailleurs un test que je fais passer à mes propres personnages : je leur retire tout mentalement, et je regarde ce qui clignote encore.

Et il me reste une question que je n'ai pas fini de creuser : est-ce qu'Ulysse a vraiment résolu ses enjeux à la fin ? Il parle de partir vers le soleil rendre hommage aux disparus, un vrai retour au noyau... et il a quand même réglé tous ses problèmes à coups de lance, d'épée et de flèches. Cette zone jamais tout à fait refermée est peut-être ce qui rend le personnage éternel. Les arcs parfaitement bouclés rassurent, et les arcs qui laissent une braise continuent de chauffer les lecteurs vingt-huit siècles plus tard.

Et toi, quels feux es-tu en train d'allumer ?

La grande force du message, à mes yeux, c'est qu'il dépasse l'autoflagellation. Constater que l'humanité fabrique ses propres poisons ne mène nulle part si on s'arrête là. La vraie question arrive après : où se situe ma responsabilité individuelle, aujourd'hui, pour arrêter de nourrir ces feux ?

En coaching d'auteurs, je passe mes semaines face à des feux que les gens combattent héroïquement : le perfectionnisme qui te fait réécrire le chapitre un pour la onzième fois, l'exigence qui compare ton premier jet aux romans publiés, le contrôle qui verrouille chaque phrase avant même qu'elle existe. Et dans une immense majorité des cas, ces incendies ont un point commun avec ceux d'Ulysse : la personne qui les combat est celle qui les a allumés, le plus souvent pour de très bonnes raisons. Le perfectionnisme a d'abord été une protection, l'exigence une fierté. Nos qualités deviennent nos pièges avec une régularité qui ferait sourire Zeus.

Et je ne te dis pas ça d'en haut : mon feu à moi, c'est le contrôle de l'ex-ingénieur, celui qui voudrait un plan de vol complet avant d'écrire une seule ligne. Je le réallume encore certains matins.

Regarde aussi du côté de ton manuscrit : le personnage secondaire trop lisse que tu n'oses pas abîmer, l'intrigue parallèle qui enfle pour retarder la scène qui te fait peur, la documentation sans fin qui repousse le premier chapitre. Nos textes sont pleins de petits contre-feux de ce genre, allumés pour éviter d'approcher le vrai brasier. Les repérer demande de l'honnêteté, et les éteindre libère une énergie folle.

Un feu que tu as allumé, tu peux cesser de l'alimenter. Ulysse met dix ans à le comprendre. Tu as le droit d'aller un peu plus vite que lui.

Ce qui reste après le générique

Nolan a sorti un film somptueux, les critiques s'en chargent très bien. Moi, je garde autre chose : un poème de vingt-huit siècles, un blockbuster de l'été et une encyclopédie de jeu vidéo qui racontent la même histoire, celle d'un être qui erre tant qu'il refuse de reconnaître ses propres flammes, et qui rentre chez lui dès qu'il accepte de les regarder.

Je garde aussi cette conviction, ravivée en sortant de la salle : les messages que portent nos livres sont ceux qu'on voudrait crier sur les toits. Si ton livre te semble si important, c'est qu'il défend une idée que tu veux voir exister partout, et ce serait dommage qu'une si belle idée reste dans ta tête. Après tout, on ne sait jamais qui on sauve en écrivant.

L'épisode complet t'attend là où tu écoutes tes podcasts : Et si Ulysse était un Pokémon ?, avec le tirage détaillé, le duo Evoli et Pikachu, et les starters de Kanto en miroir des blocages d'auteurs.

Et si tu veux qu'on regarde ensemble les feux qui retardent ton manuscrit, c'est le travail qu'on fait en accompagnement.

Ybe

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