Bulbizarre, Salamèche, Carapuce : ton blocage créatif
Bulbizarre, Salamèche, Carapuce : les trois starters portent les trois blocages créatifs que je croise en coaching d'auteurs. Lequel est le tien ?

Bulbizarre, Salamèche ou Carapuce : ton starter en dit long sur ton blocage créatif
J'ai toujours ma toute première Game Boy. Elle trône dans mon bureau avec le statut officiel de relique, et rien que de la ressortir pour l'épisode 130 du podcast m'a rendu mon sourire de gosse. Si tu as connu Pokémon Rouge ou Bleu, tu te souviens du premier vrai choix du jeu : le professeur Chen pose trois Poké Balls sur une table et te demande de choisir entre Bulbizarre, Salamèche et Carapuce. Personne ne t'avait prévenu, à l'époque, que ce choix parlerait un jour de ton blocage créatif.
À huit ans, j'ai tourné autour de cette table un long moment. Et cet été, en préparant un épisode complètement assumé sur Ulysse et les Pokémon, j'ai réalisé que ce choix me poursuivait jusque dans mes coachings : les trois starters portent, trait pour trait, les trois formes de blocage créatif que je croise chez les auteurs et autrices que j'accompagne.
Je te préviens, on va parler de graine, de flamme et de carapace, et il y a de grandes chances que tu te reconnaisses en chemin.
Le Pokédex, ce manuel d'écriture que personne n'a lu
Chaque été, je m'autorise un (en vrai beaucoup plus et pas que l'été mdr) épisode de podcast où le fun passe devant tout le reste. Cette année, j'ai relu le Pokédex, cette encyclopédie du jeu qui décrit chaque créature en une ou deux phrases. Surprise : lues avec mes yeux d'adulte qui écrit des sagas, chacune de ces phrases promet une histoire, bien au-delà de la créature qu'elle décrit.
« Une graine étrange a été plantée sur son dos à sa naissance. » Relis cette phrase lentement. En une ligne, tu as un personnage, une blessure, un destin imposé, et la question qui va tenir tout un roman : qu'est-ce qu'il va faire de cette graine qu'il n'a jamais demandée ?
L'écriture reste un des rares domaines où on a le droit d'être fou, d'être créatif, de tout faire. Y compris de transformer une encyclopédie de jeu vidéo en manuel de storytelling. Le Pokédex est devenu mon terrain de jeu de l'été, et les trois starters se sont révélés être un miroir (j'ai envie de le faire avec les 148 autres pokémons je vais pas mentir mdr). Le tien t'attend quelques lignes plus bas.
Bulbizarre : la graine qu'on t'a plantée sur le dos
Le Pokédex dit donc de Bulbizarre (à lire avec la voix du Pokédex) : « Une graine étrange a été plantée sur son dos à sa naissance. La plante pousse et grandit avec ce Pokémon. »
Il ne l'a pas choisie, personne ne lui a demandé son avis. Elle était là avant ses premiers pas, et elle grandira avec lui, qu'il le veuille ou... non.
Toi non plus, tu n'as pas choisi ce qu'on t'a planté sur le dos. Ces phrases entendues enfant poussent encore : « dans la famille, on est scientifiques », « l'art ne nourrit pas son homme », « sois parfait », « fais plaisir », « sois fort ». En analyse transactionnelle, on appelle ça des drivers, ces messages absorbés avant même de savoir lire et qui pilotent encore ta manière de créer aujourd'hui. Chez certains, la graine dit « tu n'es pas créatif ». Chez d'autres, elle dit l'inverse et pèse tout autant : « toi, tu seras écrivain », annoncé si tôt que le rêve s'est transformé en dette. Ma graine à moi ressemblait à une trajectoire d'ingénieur toute tracée, sérieuse et rassurante, et il m'a fallu trente ans pour comprendre qu'elle pouvait nourrir mon écriture au lieu de l'interdire.
Le blocage arrive quand tu passes tes journées à vouloir arracher la graine (punaise en écrivant j'ai eu un méga flash d'Angel dans les x-men, tu sais ce héros qui se coupe ses propres ailes). Tu écris pour prouver que tu vaux mieux que ce qu'on a décidé pour toi, ou tu n'écris pas parce qu'une voix ancienne t'a soufflé que ce n'était pas ta place. Dans les deux cas, ton énergie part dans la lutte au lieu de partir dans les pages. J'ai vu des auteurs porter ça pendant des années en croyant que leur problème venait du manque de temps ou de méthode, alors que les vraies causes d'un blocage se logent presque toujours un peu plus profond.
Et si tu regardes l'évolution de Bulbizarre, le jeu te souffle la sortie : la graine devient bulbe, puis fleur. Elle s'intègre au lieu de s'arracher. Ce qu'on t'a mis sur le dos peut devenir ta matière première d'écriture, ton terreau le plus fertile, à condition d'arrêter de le traiter comme une excroissance étrangère. Je l'ai vu chez plusieurs auteurs et je l'ai vécu : le jour où on accepte de regarder cet héritage, il se met à fleurir.
Salamèche : cacher sa flamme, c'est l'éteindre
Le Pokédex dit de lui : « La flamme qui brûle au bout de sa queue indique ses émotions. Elle vacille quand Salamèche est content et s'embrase quand il enrage. »
La fiche ajoute un détail que les enfants lisent sans trembler : si cette flamme s'éteint, Salamèche meurt.
Salamèche est l'enfant transparent. Tout ce qu'il ressent s'affiche au bout de son corps, à la vue de tous. Impossible pour lui de tricher ou de faire semblant. J'ai longtemps vécu ça comme une malédiction. Huit ans en sûreté nucléaire m'ont appris la rigueur, la méthode, le sens du détail. Apprendre à dire « je suis touché », en revanche, ne figurait pas au programme. Alors j'ai fait ce que beaucoup font : j'ai rangé la flamme sous le manteau en espérant qu'elle se tienne tranquille.
Le résultat, je le retrouve dans une bonne partie des textes qu'on m'apporte en coaching : des pages propres, maîtrisées, sans une seule aspérité et, au fond, sans vie. À force de masquer ce qu'ils ressentent et ce qu'ils traversent, leurs auteurs ont laissé leur écriture s'éteindre comme la queue de Salamèche. Un texte, ça brûle par les émotions de celui ou celle qui l'écrit. Coupe l'arrivée d'émotion et tu obtiens des pages techniquement correctes que personne ne retient, à commencer par toi.
La flamme visible, c'est ta boussole, et c'est elle qui deviendra ta voix d'auteur le jour où tu cesseras de la planquer. Ce qu'on t'a appris à voir comme un point faible te montre en fait où aller. Les lecteurs s'attachent à la flamme qui vacille derrière un texte, presque jamais à sa perfection (et même, définis-moi la perfection ?).
Carapuce : ta carapace est une chambre de pression
Reste le dernier starter, mon chouchou de toujours (je ne suis plus tout à fait sûr de moi en relisant... peut-être que je pourrais prendre Caralamezarre). Le Pokédex dit de Carapuce : « Quand il rétracte son long cou dans sa carapace, il projette de l'eau avec une force redoutable. »
Cette phrase mérite une seconde lecture : sa plus grande puissance se déclenche au moment précis où il se retire à l'intérieur.
Maintenant, compte le nombre de fois où on t'a dit de « sortir de ta coquille », à l'école, en famille, au travail, comme si la coquille était une maladie à guérir, un défaut de fabrication. On a fait croire à des générations d'introvertis que leur façon d'exister était un problème à corriger, et une partie d'entre eux a fini par le croire au point de ne plus oser créer du tout.
Le Pokédex raconte une tout autre histoire. La carapace de Carapuce fonctionne comme une chambre de pression : c'est le retrait qui concentre la force, c'est l'intérieur qui charge le jet. Les auteurs introvertis que j'accompagne construisent leurs mondes dans le silence, loin des regards, et c'est précisément ce huis clos intérieur qui donne leur densité à leurs textes. Leur blocage vient de la honte qu'on leur a apprise à son sujet, et de l'épuisement de vouloir créer comme les extravertis, en public, en réseau, en bruit. Leur nature n'y est presque pour rien.
Si tu te reconnais, tu as le droit de décider toi-même quand tu sors. La carapace, c'est ton architecture. On t'a juste appris à l'appeler prison. Reste à oser, au moment que tu choisis, ton attaque Pistolet à O (parce qu'évidemment, tout ça, c'est une notion d'équilibre, l'enjeu de Carapuce est donc de finir par montrer son attaque Pistolet à O à tout le monde malgré qu'il la charge dans son coin).
Ton blocage créatif a l'allure d'un starter
Prends un peu de recul et regarde le trio.
Bulbizarre porte la question de l'héritage : qu'est-ce qu'on a planté en toi avant que tu puisses dire non ? Salamèche soulève celle des émotions : qu'est-ce que tu montres, qu'est-ce que tu caches, et à quel prix ? Et Carapuce pointe celle du territoire : d'où crées-tu, et qui a décidé que cet endroit n'était pas le bon ?
Ces trois questions ouvrent un seul sujet : ton identité de créateur. C'est ce que j'appelle la Clarté d'Identité dans mon accompagnement, et c'est le chantier le plus discret et le plus profond de tous. Un blocage créatif qui dure se règle au niveau de la personne qui tient le stylo, presque jamais au niveau de la technique.
Au fait, tu avais choisi lequel, toi, à l'époque ? Moi, Carapuce, sans une seconde d'hésitation. Le petit Sam silencieux qui inventait des mondes dans son coin avait reconnu son ambassadeur bien avant de savoir mettre des mots dessus. Dans l'épisode 130, je pose la question et je compose même mon équipe de six en direct. Mon intuition, c'est que le starter choisi enfant ressemble étrangement aux enjeux qu'on traîne adulte. Je te laisse faire le test, il ne coûte rien et il en dit long.
L'épisode pousse d'ailleurs la logique un cran plus loin avec un duo que j'adore, Evoli et Pikachu. Evoli reste ouvert à toutes les évolutions possibles, l'eau, le feu, l'électrique, et incarne ces auteurs qui acceptent de ne pas savoir encore qui ils deviennent. Pikachu, lui, refuse la pierre d'évolution que tout le monde lui tend, épisode après épisode. Les deux postures se défendent, à condition d'être choisies plutôt que subies. Sous le refus de Pikachu comme sous les mille possibles d'Evoli, la même question attend chaque auteur : qui est-ce que je m'autorise à devenir ?
L'exercice : attrape n'importe quoi et lis son Pokédex
Reste une question : comment on s'entraîne à lire le monde comme ça ?
Voici l'exercice que je propose dans l'épisode, et il tient en une phrase : prends n'importe quoi, un Pokémon, un légume, l'objet le plus proche de ta main droite, et écris sa fiche Pokédex. Une ou deux phrases de description, à la troisième personne, comme une encyclopédie. Puis demande-toi quelle histoire cette fiche te promet : quelle blessure, quel désir, quel destin.
Un exemple en direct : la théière sur mon bureau. « Elle chauffe pour les autres et se vide à chaque service. On la range quand les invités partent. » En deux phrases, j'ai un personnage tragique, une mère sacrificielle, un roman familial entier qui frémit. Dix minutes de jeu, zéro pression de résultat, et tu viens de faire tes gammes de romancier.
C'est comme ça qu'on entraîne sa créativité : par le jeu, la régularité et le plaisir, bien avant le talent. Si tu veux transformer ce jeu en rituel, l'exercice d'écriture quotidien est la suite logique. Et pour la route, sache que dans l'épisode, je pousse le délire jusqu'à une séance de coaching avec Pikachu installé sur mon canapé. Je la joue parfaitement sérieux. Il en ressort des vraies leçons sur le refus d'évoluer, et je n'ai aucune honte.
Ce que ton starter essaie de te dire
À huit ans, devant la table du professeur Chen, on croyait tous choisir un compagnon d'aventure. Avec plus de vingt ans de recul, je nous revois plutôt tendre la main vers un miroir. La graine qu'on n'a pas choisie, la flamme qu'on apprend à cacher, la carapace dont on nous fait honte : ces trois histoires nous attendaient déjà, bien avant le premier manuscrit.
Alors si ton blocage créatif ressemble à l'un des trois, demande-lui d'abord de quelle graine, de quelle flamme ou de quelle carapace il parle. Le vaincre, ce sera pour plus tard, si c'est encore utile. Les réponses t'apprendront plus que bien des conseils d'écriture.
L'épisode complet t'attend là où tu écoutes tes podcasts : Et si Ulysse était un Pokémon ?. Tu y trouveras le trio au complet, Evoli face à Pikachu, et l'arc entier d'Ulysse en six Pokémon.
Et si tu sens que ta graine, ta flamme ou ta carapace mérite mieux qu'un article, c'est ce qu'on explore ensemble.
Ybe
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