FICHE N°001· LE POKÉDEX DE L'ÉCRIVAIN
Créer un personnage de roman : la leçon Bulbizarre
LA FICHE MOT À MOT
« Il y a une graine sur son dos depuis sa naissance. Elle grossit un peu chaque jour. »
Ça, c'est la fiche Pokédex de Bulbizarre, mot pour mot. Et dans ces deux phrases, tu as plus de matière pour créer un personnage de roman que dans la plupart des fiches personnage qu'on trouve sur internet.
En ce moment, je bosse sur un projet un peu absurde : je relis le Pokédex de Kanto avec mes lunettes d'auteur. Oui, le vrai Pokédex, les 151 fiches de mon enfance, et je cherche dans chacune l'archétype de personnage qui se cache derrière.
C'est le genre de projet qu'on démarre pour rigoler et qui finit par t'apprendre plus sur l'écriture que certains manuels.
Et dès la toute première fiche, celle de Bulbizarre, je me suis arrêté net. Ce petit dinosaure avec sa pousse sur le dos porte un des ressorts de personnage les plus puissants que je connaisse. On lui a planté cette graine à la naissance, il n'a rien choisi.
Regarde ce que ça raconte. Si tu demandais à Bulbizarre ce qu'il veut, il te dirait sans doute : exister par lui-même, prouver qu'il est plus que ce qu'on lui a collé sur le dos. En écriture, on appelle ça le want, le désir visible, celui que le personnage connaît et poursuit.
Son besoin profond, lui, est ailleurs. Bulbizarre a besoin de comprendre que cette graine fait partie de lui, qu'elle le tire vers sa version la plus pleine, la grande fleur qui s'ouvrira au bout de l'évolution. Les scénaristes appellent ça le need : le besoin caché, celui que le personnage ne voit pas encore.
Et entre les deux, il y a le mensonge. Bulbizarre se raconte que s'il se débarrassait de la graine, il serait enfin libre, alors qu'en la refusant, il s'étiole et la fleur ne s'ouvre jamais.
Ce qui rend un personnage vivant, c'est ce trio : un désir visible, un besoin caché, et le mensonge qui relie les deux. La couleur de ses yeux, son plat préféré, son signe astrologique, tu peux les noter si ça t'amuse, mais aucun lecteur ne s'est jamais attaché à un personnage pour son plat préféré.
Voltaire, mon cocker, ronfle à côté de moi pendant que je te parle. Lui, son désir et son besoin sont parfaitement alignés : la gamelle. C'est pour ça qu'il ferait un très mauvais protagoniste, il n'y a aucune tension chez ce chien.
Et cette grille, tu peux t'en servir très concrètement. Dans chaque scène, ton personnage court après son want, et son mensonge décide à sa place. Il choisit la fuite, le contrôle, la carapace, et le lecteur sent ce courant électrique sous la surface. Alors pose-toi la question pour ton histoire : ton protagoniste, il se raconte quel mensonge ? Réponds à ça et tu tiens un des fils les plus solides de ton livre. Et si tu sèches, tu viens peut-être de mettre le doigt sur ce qui manque à tes scènes.
Maintenant, arrive le moment qui me fait vaciller à chaque fois : cette grille, le désir, le besoin, le mensonge, relis-la en pensant à toi.
Une autrice que j'accompagne m'a dit un jour, en parlant de son héros : « on est au moment où lui, il esquive quelqu'un, et moi, je lui esquive le chapitre ». Elle a ri, et puis elle s'est entendue. Son personnage fuyait, et elle fuyait avec lui.
Un autre m'a sorti en séance : « pour devenir écrivain, il faut que je lâche le personnage non écrivain ». Le personnage dont il parlait, c'était lui.
Et moi, j'ai passé huit ans comme ingénieur en sûreté nucléaire avec une histoire qui poussait dans mon dos, en répétant « un jour » avec une régularité impressionnante. C'était ma graine à moi. Je croyais la porter, et c'est en écrivant mon premier roman que j'ai compris que c'était elle qui me portait, vers la version de moi qui l'aurait écrite.
Ton personnage te tend un miroir. Le mensonge que tu lui écris ressemble souvent au tien. Et cette histoire que tu remets à « quand j'aurai le temps », elle a la même structure : le désir visible d'écrire ce livre, le besoin caché de devenir celui ou celle qui l'aura écrit, et un mensonge entre les deux.
Relis la fiche du Pokédex maintenant : « elle grossit un peu chaque jour ». Ton histoire fonctionne pareil. Elle pousse chaque fois que tu la regardes, un peu chaque jour, et elle s'étiole quand tu la ranges dans un tiroir en attendant le bon moment.
Alors dis-moi en commentaire : ton personnage principal, c'est quoi son mensonge ? Et si tu te sens joueur, dis-moi aussi le tien.
Si le sujet te parle, j'ai un épisode du podcast Ose Écrire sur mes propres personnages et ce qu'ils m'ont appris sur moi. Le lien est en description.
Ose écrire.
La suite de la leçon
D'abord qui écrit, ensuite quoi montrer : c'est la Clarté d'Identité, le premier chantier de l'atelier offert d'Ose Écrire.
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DERRIÈRE LE POKÉDEX
Ybelion
Samuel Le Parc · écrivain et coach ICF
Ancien ingénieur en sûreté nucléaire, j'ai tout quitté pour l'écriture. J'anime Ose Écrire et j'accompagne les auteurs autour de trois clartés : le rythme, l'identité, l'intention. Toi aussi, tu as un livre qui attend ?