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Ecriture· 11 min

L'écriture sauve la vie : ce que m'a appris la perte

Une amie partie trop tôt en prépa, des mots posés en silence pendant douze ans. Ce que l'écriture fait là où plus aucune équation ne tient.

Ybelion (Samuel Le Parc), casquette à l'envers et t-shirt vert, assis dans son bureau tamisé devant ses étagères de livres

L'écriture sauve la vie : ce que m'a appris la perte

Première année de prépa. Un diagnostic tombe, une maladie fulgurante et quelques jours plus tard, une amie qui m'est très chère n'est plus là.

Je me souviens vaguement de mon silence sonné.

Puis un jour, d'un cahier ouvert quelque part, peut-être là, peut-être ailleurs, je ne sais plus. Et je me souviens d'avoir posé des mots dessus, juste pour ne pas m'effondrer, maintenant et hier.

Ce qui m'a tenu la tête hors de l'eau, douze ans plus tard, je le mesure mieux. Il y a eu deux choses : poser des mots sur la page, et me reposer sur mes proches. L'écriture m'a sauvé. Le partage avec mes parents, avec les amis qu'on avait en commun, parfois même avec les gens avec qui j'avais pu être fâché, m'a sauvé aussi. Les deux se sont relayés.

C'est pour ça que je peux dire, sans drama et sans vernis, que l'écriture sauve la vie. La mienne en tout cas.


Quand le réel devient injustifiable

J'avais 19 ans et j'étais en MPSI. On nous accueillait avec la formule consacrée sur l'élite et le fleuron industriel, et on m'apprenait à modéliser le monde par équations : tu poses les bonnes hypothèses, tu écris les bonnes équations, tu obtiens les bonnes réponses, et c'est beau, propre, rassurant.

Et puis un jour, une équation refuse de tenir. Une amie est malade, et même si tu mets tous les paramètres au bon endroit, le résultat ne se laisse pas négocier. Elle n'est plus là, et il n'y a plus une seule équation pour rattraper ça.

Il y a, dans une vie, des moments où aucune des explications du monde ne suffit à faire entrer ce qui t'arrive dans une case. Le réel devient injustifiable. Tu peux être ingénieur en herbe, premier de la classe, prêt à modéliser tout l'univers, à ce moment-là tu n'as plus que ton silence et ton corps.

L'écriture entre là, sous la forme d'un acte de présence. Un geste qui dit : je suis encore là, et toi aussi, dans ces mots. Tu n'as personne à qui demander la permission, et tu n'as rien à expliquer.

Tu peux écrire sans savoir ce que tu écris. C'est même souvent comme ça que tu en as le plus besoin.


Pourquoi l'écriture précède la parole

Une amie me disait il y a quelques jours qu'elle trouvait plus difficile de dire à l'oral que d'écrire. Sur le coup, je me suis entendu lui répondre que ce n'était pas toujours mon expérience, qu'écrire un livre est parfois bien plus dur que de partager à voix haute.

J'ai laissé décanter, puis j'ai compris qu'on parlait de deux choses différentes.

Quand on écrit un livre pour le publier, oui, c'est confrontant, parce que ça implique une posture, des relectures, l'idée que d'autres vont te lire. Quand on écrit pour traverser une perte qui t'écrase, c'est l'inverse... la page ne te juge pas, ne te coupe pas la parole, ne te demande pas si tu vas bien quinze fois en deux minutes, elle accueille, simplement.

J'ai toujours écrit avant d'oser parler. J'ai écrit la colère de cette injustice, j'ai écrit la tristesse, et même un peu de joie, parce que c'est fou comme la joie résiste, planquée entre deux souvenirs. L'avoir déjà écrit m'a permis ensuite de le partager, avec mes parents, avec les amis qui la connaissaient aussi. La page a servi de répétition générale à la parole.

Pour faire le parallèle avec mon métier, je vois ce phénomène en coaching presque tous les jours : les auteurs et autrices qui osent commencer à écrire commencent souvent par poser sur la page ce qu'ils n'ont jamais réussi à dire à voix haute. Le sujet du roman peut être complètement éloigné du leur, ils sont quand même en train d'écrire ce qu'ils portent... c'est ce mouvement-là qui les change.

J'entends parfois des phrases comme : je n'avais jamais réalisé que cette scène, c'était la mienne, juste déguisée en personnage. Ou : je l'ai écrit dans mon roman avant de le dire à mon mari. Ce que la page autorise avant la parole, c'est précisément l'inavouable, l'incongru, ce qui paraît trop gros pour exister. Une fois posé sur le papier, ça peut enfin sortir. La digue intérieure a cédé, même si rien n'est jamais prononcé à voix haute.

Si l'oral te paraît trop lourd, c'est peut-être que tu n'as pas commencé par le bon bout.

La page est plus douce et elle t'attend.


Ce que Baltem m'a fait dire

Si tu ne me connais pas, je te présente Baltem. C'est le personnage principal d'une trilogie que j'écris, Karnoa. Une fantaisie, des bears et bulls anthropomorphiques, un monde inventé. Bref, on est très loin de moi en apparence.

Sauf que ahhahaha !

Baltem est, je m'en suis rendu compte tardivement, un personnage incapable d'exprimer ses émotions : incapable de dire à la femme qu'il aime qu'il l'aime, de poser ses limites, de partager sa tristesse, sa peur, sa colère, et surtout incapable de pleurer ailleurs que dans sa tête.

Sur le tome 1, je n'ai rien vu. Je l'ai écrit comme si c'était logique qu'il soit comme ça. C'est pendant la deuxième partie de réécriture du tome 2, début 2025, que la claque est arrivée. À ce moment-là, je travaillais en parallèle sur ma propre permission d'exprimer la colère, la peur, la tristesse. Si tu suis le podcast, tu connais peut-être la roue des permissions, un outil de coaching qui m'a fait remplir un beau 1 sur 10 sur ces trois émotions-là. Petit Sam ne s'autorisait pas à les sortir. Je les écrivais, mais je ne les disais pas.

En relisant Baltem, j'ai fini par comprendre qu'il portait pour moi ce que je n'avais pas encore osé porter pour moi-même. C'était écrit en toutes lettres dans mes propres pages, et il m'a fallu deux ans et un travail de coaching pour le voir.

Le poids s'est libéré sur la fin du tome 2. Baltem a commencé à dire l'amour qu'il ressentait, la colère qu'il portait contre son père, contre ses amis, contre tout le monde. Et la tristesse, surtout, parce qu'évidemment, sous la colère il y a presque toujours une immense tristesse.

Je sais aujourd'hui que j'écris la trilogie de Karnoa parce que j'ai besoin que Baltem apprenne à dire ce que je n'avais pas su dire à 19 ans. Et au-delà du fait que ça m'amuse comme un fou, c'est aussi ce qui rend la fiction salvatrice. Ce que tu n'arrives pas à formuler en ton nom, un personnage le portera à ta place. Et un jour, en relisant, tu te diras oh, alors c'était ça.

L'écriture, dans ce mouvement-là, fait bien plus que soulager : elle révèle. C'est une bonne partie de ta voix d'auteur, au passage, ce qui sort quand tu n'as plus l'énergie de filtrer.

Et même si tu n'écris pas de roman, le mécanisme reste le même. Un journal intime, une lettre jamais envoyée, une page de cahier griffonnée à 23h, une note sur ton téléphone que tu effaceras le lendemain : tout ça relève du même geste. L'écriture sauve la vie aussi pour qui n'a aucune intention de publier. Elle te donne un endroit où tu peux te dire à toi-même ce que tu n'arrives à dire à personne d'autre. Et parfois, en relisant, tu te rends compte que cette personne, c'était toi qui ne t'écoutais pas.


Cacher quelqu'un dans tes lignes : quand l'écriture sauve aussi de l'oubli

Parler de cette amie, écrire à propos d'elle, c'est aussi une manière de continuer à la faire vivre. Cette idée m'est arrivée doucement, j'ai mis du temps avant d'oser la regarder en face. Aujourd'hui, je la trouve profondément vraie.

Au Mexique, on célèbre les morts pour qu'ils restent des compagnons. On leur cuisine leurs plats préférés, on leur dépose leurs objets favoris, on parle d'eux à voix haute. C'est une manière de dire que la mort ne ferme pas tout. Qu'elle est, en un sens, encore négociable, à condition d'oser la regarder.

L'écriture fait pareil, à sa manière silencieuse. Quand tu caches quelqu'un dans une phrase, dans un personnage, dans un détail qu'aucun lecteur ne devinera, tu lui offres une éternité de pages. Cette amie est dans un nom de mon univers, dans un trait d'un personnage secondaire, dans une métaphore qu'elle aurait aimée. Elle y est en fil rouge, comme un souffle, sans qu'aucun lecteur ne le devine jamais. Et elle le sera encore longtemps.

Je crois aujourd'hui que glisser un peu de cette personne dans ton texte est l'un des plus beaux hommages que tu puisses faire à quelqu'un, quand tu portes l'envie d'écrire un livre. C'est une sorte de pacte intime entre toi, la personne et la page. Beaucoup plus discret qu'une dédicace, beaucoup plus vivant qu'un mausolée.

C'est ce que Wajdi m'a partagé un jour : tu ne sais jamais qui tu sauves en écrivant. Tu peux sauver un lecteur que tu ne rencontreras jamais, tu peux te sauver toi, tu peux faire vivre encore une personne qui n'est plus là... et souvent les trois en même temps.

Si l'écriture sauve la vie, c'est aussi en ça. Elle empêche les disparitions de devenir totales.


Pourquoi l'écriture sauve la vie de ceux qui te liront aussi

Quand on dit que l'écriture sauve la vie, on pense d'abord à celle de l'auteur. C'est vrai, et déjà beaucoup. Sauf que les histoires qui touchent vraiment, celles qui te font fermer un livre les yeux brûlants en pensant cette personne a vécu quelque chose que je vis aussi, sont presque toujours des histoires que l'auteur a écrites pour se sauver lui-même. C'est ce paradoxe qui me bouleverse.

Je vois passer beaucoup d'auteurs qui hésitent à se lancer parce qu'ils sentent que leur livre touche un endroit fragile. Une perte, une rupture, un proche en souffrance, une part d'eux-mêmes qu'ils n'ont jamais pu nommer. Et ils me disent souvent la même chose : j'attends d'être prêt.

Ma réponse a évolué avec les années : et aujourd'hui, j'ose leur dire honnêtement que c'est l'écriture qui ouvre la maturité, et bien rarement l'inverse. Tu seras prêt à écrire ce livre une fois que tu l'auras écrit, jamais avant.

Évidemment, ça veut dire écrire avec ce que tu as : la fatigue du moment, la peur, l'imperfection. Ça veut dire accepter que les premières lignes seront probablement bancales, que tu ne sauras pas parfaitement comment aller là où tu sais que tu veux aller, que tu pleureras peut-être en relisant, et que tout ça est une partie du chemin, pas une preuve que tu n'es pas prêt.

C'est aussi pour ça que pourquoi tu portes ce livre compte tellement. Le sujet de surface est rarement le vrai sujet et quand on creuse, on trouve toujours une racine intime. Une perte, une cicatrice, un amour, une question qui te ronge depuis l'enfance...

Cette racine te tiendra dans les jours difficiles d'écriture, plus que n'importe quelle technique.

Je te promets une chose. Quand tu auras posé ces mots, tu te sentiras un peu plus toi (au passage, c'est aussi le travail des 3 Clartés : faire de l'écriture un acte qui te ressemble, du sujet jusqu'au rythme).


Et toi, qu'est-ce que tu n'as pas encore osé écrire

J'ai mis douze ans à oser dire à voix haute ce que j'ai écrit à 19 ans. Douze ans pour appeler la mère de cette amie et lui dire ce que je portais, pour comprendre que mon personnage de fantaisie disait à ma place ce que je n'arrivais pas à formuler, pour me rendre compte que la peur d'écrire que je traînais depuis si longtemps avait, elle aussi, une racine de ce côté-là.

Si tu lis cet article, c'est probablement parce que toi aussi tu portes une histoire similaire. Un sujet qui t'effleure régulièrement, une scène que ta tête rejoue sans prévenir, un nom qui te serre le ventre. Ne juge pas ce qui remonte, pose-le sur la page. On verra plus tard si tu en fais quelque chose à publier ou à partager, le seul travail d'aujourd'hui est de poser.

L'écriture sauve la vie, souvent la tienne avant celle des autres. C'est largement suffisant comme raison de s'y mettre, aujourd'hui, même mal.


Et si tu sens que cette histoire que tu portes mérite d'être écrite, mais que tu n'arrives pas à la regarder seul·e, c'est exactement ce qu'on fait ensemble dans Ose Écrire. On démêle d'où vient ton livre, on écoute ce qu'il a à te dire, et on trace le chemin pour aller au bout, à ton rythme.

L'épisode 108 du podcast Ose Écrire est l'enregistrement brut de la journée où j'ai osé reprendre contact avec la mère de cette amie. C'est l'un des partages les plus intimes que j'ai pu faire.

Des bisous, Ybe

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Ecrit par Ybe

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