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Philosophie Magazine (mai 2026) : 6 phrases qui ont remué mon écriture

Carnet de lecture du PhiloMag de mai 2026 « À qui appartient mon temps ? ». Six pépites qui remuent l'écriture, le lâcher-prise, la finitude.

Couverture de Philosophie Magazine « À qui appartient mon temps ? » à côté d'Ybelion (Samuel Le Parc) souriant, casquette claire

Philosophie Magazine (mai 2026) : 6 phrases qui ont remué mon écriture

Une chaise très confortable, un bureau que j'adore, une boisson chaude qui fume devant moi (je vous donne l'astuce parce que ça arrivera bientôt dans les clubs bobo de Paris : un mélange de feuilles de verveine avec un reste de rooibos, le combo des deux est phénoménal). De petits écouteurs sur les oreilles, un peu de musique, Voltaire pas loin. Et entre mes mains, le numéro 199 de Philosophie Magazine. Le suivant sera le 200, ce qui me fait quelque chose, je ne sais pas pourquoi (en vrai si, j'aime bien les nombres ronds et les belles étapes).

Le titre du numéro : « À qui appartient mon temps ? ». Une heure et demie plus tard, le magazine est annoté, le crayon est chaud, et j'ai six phrases qui ne veulent pas me lâcher.

Je te les partage, comme je partagerais mon cahier de notes.


Comment ce PhiloMag est arrivé entre mes mains

Cela fait maintenant deux mois que je suis abonné à Philosophie Magazine. C'est (déjà) devenu un petit rituel : je reçois le numéro, je le pose sur le bureau, je laisse l'envie monter, et un samedi je m'installe pour le lire en direct (et oui je m'enregistre en train de le faire, ça fait Ose Lire #3 si jamais vous voulez voir).

Le titre de ce mois-ci m'a plu : « À qui appartient mon temps ? ». Parce qu'en ce moment j'ai un enjeu personnel énorme avec ça, j'ai du mal à me poser, du mal à profiter de ne rien faire et pourtant je sais que c'est précieux, ne rien faire (c'est même grâce à ça que j'ai reconnecté avec l'écriture il y a quelques années, l'ennui et le vagabondage par delà les paysages d'une fenêtre de bureau). Donc je me dis tiens, ce numéro tombe peut-être au bon moment.

Spoiler : oui, il tombait au bon moment... tout tombe toujours au bon moment, le fameux hasard aha !


Six phrases qui m'ont arrêté

Alexandre Lacroix : « la clarté indécise instaure une porosité entre les rêves et la veille »

La première claque arrive dès l'édito. Alexandre Lacroix raconte qu'il se réveille tôt, avant tout le monde, et que c'est ce moment qu'il choisit pour écrire. « Comme je suis encore en sommeil engourdi, je ne maîtrise pas complètement les phrases qui viennent. D'ailleurs, je me sens dispensé de l'impératif de maîtrise, soustrait à la tyrannie de la volonté. Il s'agirait plutôt d'un accueil. Les mots proviennent d'une dimension invisible, une doublure du réel. »

Je l'ai lu, relu, relu encore, parce que c'est exactement comme ça que j'écris moi-même. Dans mon cas, ce sont mes pages du matin plutôt qu'un manuscrit (merci Julia Cameron). Cette espèce de reset mentale où tu craches tout ce qui infuse depuis la nuit. L'inconscient qui a fait sa tambouille pendant que tu dormais et qui te livre, à l'aube, son rapport mal classé. Pages du matin, par ailleurs toujours suivies du thème d'écriture aléatoire du jour... rituel qui me suis depuis le premier janvier 2023 !

D'ailleurs, quand j'ai commencé ce rituel je ne savais pas qu'au-delà du fait que ça entraîne ma plume, ça m'apprend surtout à lâcher prise sur le résultat. C'est presque toujours comme ça que naissent les plus beaux textes que j'ai écrits (les plus beaux à mes yeux, je ne suis personne pour dire que c'est le prochain Victor Hugo). Dans ce flottement non maîtrisé, dans cette porosité entre la nuit et le jour : lâche (toi) la grappe et regarde ce qui sort.

J'avais d'ailleurs eu une discussion récente avec un ami coach (ou ma superviseuse, je ne sais plus). Il me partageait que j'avais déjà fait un premier lâcher-prise dans ma vie, celui de l'anxiété, en passant par le contrôle. Et que la prochaine étape, c'était de lâcher prise sur le contrôle lui-même pour atteindre la vraie liberté que procure le lâcher-prise. Sur le moment, on parlait business. Mais en lisant Lacroix, je me suis dit : c'est exactement le mouvement de l'écriture. Tu accueilles. Tu n'organises pas. Tu accueilles.

Lea Ypi : « il faut faire comme si l'amour était possible pour qu'il le devienne »

Plus loin dans le numéro, l'entretien-fleuve avec Lea Ypi, philosophe albanaise qu'on présente comme « une funambule de la pensée » (j'ai noté l'expression dans la marge, j'aimerais bien qu'on m'appelle un jour funambule de la pensée, c'est ouf). Elle réinvente le « comme si » kantien. Et elle le formule comme ça :

« C'est parce qu'on fait comme si la liberté ou le progrès était possible qu'ils vont le devenir, au lieu d'attendre d'avoir des preuves scientifiques que le monde progresse. En amour, c'est pareil, il faut faire comme si l'amour était possible pour qu'il le devienne. »

C'est exactement ce qui se joue dans le geste de commencer à écrire. Tu n'as aucune preuve que ton livre va exister, aucune garantie que tu vas le finir, aucune certitude qu'il sera lu. Et pourtant, le seul moyen pour qu'il existe un jour, c'est de faire comme si c'était déjà possible, comme si tu étais déjà auteur·ice, comme si la chose était jouable.

Ça ressemble un peu à du « fake it until you make it », mais en plus profond. Une posture qui ouvre l'action, plus que de la pensée magique. Tu fais comme si, donc tu écris une page. Tu écris une page, donc tu en écris une autre. Et par cumul (ou effet papillon), le livre commence à exister parce que tu as eu la conviction profonde, dès le départ, que c'était possible. La conviction précède l'action et c'est ce qui rend l'action possible.

Lea Ypi conclut son entretien comme ça : « Nous vivons un peu un nouveau Moyen Âge et il va falloir trouver l'énergie de réinventer les Lumières. Mais on n'a pas besoin de savoir si c'est possible ou pas pour savoir s'il vaut la peine de défendre ce nouveau projet d'émancipation. Avec Kant, nous devons faire comme si. C'est la seule chance pour que ce possible, qui est aussi souhaitable, devienne réel. »

Sortez cette phrase de son contexte philosophique et appliquez-la à un livre que vous portez en vous. « On n'a pas besoin de savoir si c'est possible ou pas pour savoir s'il vaut la peine de défendre ce nouveau projet d'émancipation. » C'est toute l'essence de oser commencer. Tu n'as pas besoin de savoir si tu vas réussir à arriver à la fin, tu as juste besoin de savoir que ça vaut la peine !

Lea Ypi : « philosopher n'appartient pas à ceux qui ont lu les textes »

Toujours dans l'entretien avec Lea Ypi, à un moment, on lui demande si sa grand-mère, qu'elle évoque dans son dernier récit, était kantienne sans le savoir et elle répond oui, parce qu'elle disait des phrases qui sont des conclusions auxquelles arrive Kant, sans jamais l'avoir lu... conclusion ? « C'est bien la preuve que philosopher n'appartient pas à ceux qui ont lu les textes. »

Au delà du fait que c'est très vrai (il appartient à n'importe qui de philosopher sur n'importe quoi et n'importe quand), ça se transpose merveilleusement bien à l'écriture (ou alors c'est moi qui fait des liens partoooooout) !

Combien de gens portent un livre en eux et n'osent pas commencer parce qu'ils n'ont pas lu Proust, Hugo, Tolstoï, Dostoïevski, Modiano et qui sais-je encore ? Combien se sentent illégitimes à poser leurs mots sur le papier parce qu'ils n'ont pas le doctorat en aristologie qui ferait d'eux des écrivains autorisés ?

Lea Ypi le dit donc pour la philo : il s'agit juste de tirer un fil de pensée et il se trouve que c'est la même chose pour l'écriture. Il s'agit de poser le premier mot. Tous les auteurs, à un moment, ont décidé de poser sur papier des trucs qui leur passaient par la tête. Certains avaient lu énormément avant, d'autres beaucoup moins. Et la pensée s'affine en la déposant sur le papier, pas avant.

À côté de cette phrase, Lea Ypi rappelle les trois maximes des Lumières que j'avais oubliées et qu'elle pose comme un programme tout simple : penser par soi-même, penser en se mettant à la place de tous les autres, penser de façon cohérente.

Si ces trois maximes définissent le geste de philosopher, elles décrivent aussi parfaitement le geste d'écrire un livre (promis j'arrête après... c'est faux) qui ne ressemble qu'à toi. Penser par soi-même et donc ne pas écrire le livre que tu crois qu'il faut écrire. Penser en se mettant à la place des autres et donc savoir pour qui tu écris, ce que tu veux toucher chez ce lecteur. Penser de façon cohérente et donc tenir l'intention du début à la fin. Trois maximes, et un livre commence à se dessiner.

La sobriété d'usage : choisir l'humain quand l'IA est plus rapide

Là, je sors du dossier sur le temps pour rebondir sur un partage qui m'a accroché plus tôt dans le numéro. Le truc qui revient en filigrane sur plusieurs articles : qu'est-ce qu'on fait de l'IA, et qu'est-ce qu'on fait du temps qu'elle est censée nous libérer ?

Je vais te dire ma take, qui n'a aucune prétention à être la vérité. À mon sens, plus l'IA va devenir performante, plus ce qui sera produit par main d'humain prendra de la valeur. Précisément parce qu'il y aura un raccourci possible, et que tu auras choisi de ne pas le prendre.

J'utilise toujours la même image. Courir un marathon n'a aucun sens en soi. Tu peux faire 42 km en voiture, en vélo, en trottinette électrique. Et pourtant, des dizaines de milliers de personnes choisissent consciemment d'acheter des chaussures, de s'entraîner pendant des mois, et de courir ces 42 km à pied. La valeur du marathon vient du chemin choisi pour parcourir cette distance, bien plus que du nombre de kilomètres. (Si tu veux que je développe l'analogie marathon-écriture, c'est par là.)

Pour l'écriture, c'est pareil. L'IA peut sans doute pondre un livre de 300 pages potable, peut-être incroyable. Mais ce livre n'aura pas la même valeur qu'un livre que tu as écrit toi, avec ton cerveau, tes nuits de doute, tes chapitres reformulés quinze fois. Une Zoé et une Ferrari, ça a quatre roues, ça roule, ça t'emmène d'un point A à un point B. Et pourtant, on sait tous que ce n'est pas du tout la même chose, parce que ce qui est porté autour de la voiture est totalement différent.

C'est pour ça que dans tous les préambules d'accompagnement avec mes coaché·es, je pose toujours cette question simple : « Tu es bien d'accord avec l'idée que c'est toi qui vas écrire ce livre, et pas une IA ni moi ? » 98 % des gens répondent oui. Ceux qui disent non, je leur souhaite le meilleur, mais on ne va pas travailler ensemble... Ce qu'on construit dans Ose Écrire, c'est un chemin avant d'être une production.

(Je précise quand même : je ne suis pas anti-IA, j'ai des prises de position vraiment nuancées sur le sujet. Il y a des vrais enjeux éthiques, propriété intellectuelle, données d'entraînement, tout ça. Mais sur le geste d'écrire un livre, ma conviction reste celle-là. Le marathon ne se sous-traite pas.)

Christophe Bouton : « l'aura temporelle de l'être humain »

Christophe Bouton, philosophe, reprend une notion à Walter Benjamin. Benjamin parlait de l'aura des œuvres d'art, cette « unique apparition d'un lointain » qui fait qu'un objet d'art a la possibilité de faire apparaître, au-delà de sa matérialité, quelque chose qui n'est pas là.

Et Bouton applique ça aux humains.

« Si vous regardez un être humain, il produit exactement le même effet. Vous avez accès à sa présence, mais à un passé invisible l'entoure, de même qu'il y a des potentialités et des projets qui ne vous sont pas connus. Vous ne pourrez jamais connaître la totalité du passé de la personne que vous aimez. Chacun de nous a ce que j'appelle des jardins secrets temporels. »

J'adooooooooooore.

Et là tu me vois venir avec mes gros sabots... le lien avec l'écriture !!! C'est exactement ce qu'on essaie de fabriquer quand on écrit un personnage. Tu invoques une aura, bien plus que tu ne décris une fiche signalétique avec couleur des yeux et profession. Tu lui donnes un passé invisible que le lecteur sentira sans jamais pouvoir le déplier complètement. Tu lui donnes des potentialités et des projets cachés qui rendent chaque scène tendue, parce que le lecteur perçoit qu'il y a plus que ce qui est sur la page. La fiction est cet endroit où on apprend à voir l'aura de quelqu'un qui n'existe pas, et à la rendre vraie (la beauté d'une histoire se trouve dans les interstices qu'on laisse aux lecteurs).

Et c'est pour ça que trouver sa voix d'auteur ne se résume jamais à un style... c'est aussi cette capacité à percevoir l'aura temporelle des gens autour de toi, et à la transposer dans des personnages dont les jardins secrets te semblent évidents alors que tu viens à peine de les inventer.

Roger-Pol Droit : « notre existence n'est de densité que sur l'horizon de la mort »

La dernière pépite est une phrase de Roger-Pol Droit qui clôt presque le dossier. « Notre existence n'est de densité que sur l'horizon de la mort. »

J'aurais aimé écrire avec autant de précision cette pensée que je porte depuis longtemps en moi !

Je dois t'avouer que je n'ai jamais vraiment compris le délire des gens (très riches) qui veulent devenir immortels. Tout ce qui fait la saveur de la vie, c'est justement le fait qu'à un moment, ça se termine. Si tu admets l'immortalité, tu admets que toutes les expériences que tu pourrais imaginer vont t'arriver un jour, par simple loi des grands nombres. À partir de là, plus rien n'a de sens, parce que de toute manière, ça arrivera. Tu te retrouves dans une posture d'attente perpétuelle.

La finitude, au contraire, rend chaque moment beaucoup plus intense. Tu choisis de dédier ce temps-là à telle chose, telle personne, tel rêve. Et c'est ce choix-là qui rend la chose précieuse.

C'est d'ailleurs le plus beau moteur du rêve-livre : plus que la motivation, plus que la discipline, plus que toutes les techniques. Si tu portes un livre en toi depuis dix ans, c'est rarement parce qu'il faut le finir, c'est plus souvent parce qu'à un moment, tu sais, quelque part au fond, que ce livre risque de mourir avec toi si tu ne le déposes pas. Et que ça serait dommage !

C'est cette densité-là qui te fait écrire : la conscience douce que ton temps est compté, et que ce que tu portes mérite d'être déposé pendant que tu peux encore le faire.


Ce que ce magazine a déplacé en moi

Je referme le PhiloMag avec une intuition que je n'avais pas en l'ouvrant.

Le temps est une matière qu'on habite, bien plus qu'un ennemi qu'on gère.

Pour un auteur, ça veut dire quoi ? Que l'enjeu, c'est de redevenir présent au temps qu'on a, bien plus que d'avoir « plus de temps » pour écrire. De voir ce temps, de le sentir, de choisir comment on l'occupe.

Regard, si tu as cinq minutes, tu peux écrire trois lignes. Si tu as deux heures, tu peux écrire deux pages. Et dans les deux cas, tu seras passé de l'autre côté : tu auras écrit. Le temps pour écrire, ça se choisit plus que ça ne se trouve, n'est ce pas ?


Quelques phrases à emporter avec toi :

Alexandre Lacroix : « La clarté indécise instaure une porosité entre les rêves et la veille... il s'agirait plutôt d'un accueil. »

Lea Ypi : « Il faut faire comme si l'amour était possible pour qu'il le devienne. »

Lea Ypi : « Philosopher n'appartient pas à ceux qui ont lu les textes. »

Christophe Bouton : « Chacun de nous a ce que j'appelle des jardins secrets temporaires. »

Roger-Pol Droit : « Notre existence n'est de densité que sur l'horizon de la mort. »


Si tu veux me voir lire ce magazine en direct, avec mes réactions à chaud, mes digressions et mes pas de danse (j'avais un peu de musique dans les écouteurs, on me voit me dandiner par moments), c'est dans la vidéo Ose Lire #3 que ça se passe.

Et si tu sens que tu portes un livre en toi depuis des années, que ton temps file, que tu ne sais plus comment t'y remettre seul·e, c'est exactement ce qu'on fait ensemble. On habite ce temps que tu as, on regarde ce que tu portes, et on construit le chemin pour le déposer. Avec ton cerveau d'humain·e, à ton rythme, et avec la conviction profonde qu'au fond, c'est possible.

Bonne lecture. Et si tu peux, ose lire en dehors de ta bulle.

Ybe

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Ecrit par Ybe

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