Écrire avec l'IA : la vraie question n'est plus là
Écrire avec l'IA, c'est possible, et même en sept jours. La vraie question est ailleurs : pourquoi tu choisirais de ne pas la laisser le faire ?

Écrire avec l'IA : la vraie question n'est plus là
Je passe beaucoup de temps sur X, et j'assume. C'est mon vice, mon laboratoire d'observation préféré, et le terrain de jeu de l'ingé en moi qui ne s'est jamais vraiment reconverti. Il a simplement troqué la sûreté nucléaire contre la sûreté narrative. Et le coin le plus excitant de X en ce moment, c'est la geekosphère IA : ceux qui maîtrisent (?) ces outils mieux que personne, en sortent quotidiennement des objets dingues et dessinent à mains nues ce que sera demain.
À force de traîner là, j'ai nonobstant fini par sentir une gêne sourde. La prégnance des textes IA, partout. Des posts qui sentent un peu trop le Claude ou le ChatGPT. Des articles aux phrases trop lisses (dans la forme pas dans le fond, le fond lui est souvent pertinent). Des posts dont les conclusions arrivent toujours avec cette élégance polie qu'on reconnaît à dix kilomètres (quand on a manipulé soi-même les outils, on y reviendra plus tard, mais la grande majorité des gens ne sont pas encore conscients de ce que l'IA est capable de produire et ne remarquent pas cette élégance polie). Une intuition diffuse à propos de tout ça, surtout depuis le virage très fort de Claude avec Cowork et les milliards de possibilités que ce genre d'outil ouvre (rédaction, code, site web, montage vidéo, transcription, clonage vocal, ads, image graphiques ou produits, second cerveau, analyse datas, j'en passe et des meilleures).
J'ai essayé d'écrire sur ce sujet. Des fragments dans mon drive, des bouts de phrases dans un carnet. Pendant des mois, ça ne sortait pas tout à fait avec la justesse que j'attendais de moi-même.
Et puis un jour, je tombe sur un post X qui dit, en quelques lignes, exactement ce que je n'arrivais pas à formuler. Une mise au point sur le sport et la sédentarité. Je lis. Je relis. Et d'un coup, tout se déverrouille. Le texte que tu vas lire est sorti d'un (presque) trait.
Oui, l'IA peut écrire un livre. Même en sept jours.
Avant d'entrer dans le sujet, je veux régler un débat qui n'a plus lieu d'être.
Est-ce que l'IA peut écrire un livre ? Oui. Avec un peu d'intelligence dans la manière de la prompter et trois ou quatre passes de réécriture, tu sors un manuscrit de trois cents pages cohérent. Tu peux même le sortir en sept jours. C'est d'ailleurs ce qu'on te vend partout en ce moment : « sept jours pour écrire ton livre avec l'IA », « ton roman en une semaine, méthode garantie ». Et si tu veux mon avis, c'est même probablement plus court.
(Je pense d'ailleurs en faire une vidéo dédiée. C'est passionnant comme étude de cas, et c'est sans doute le meilleur moyen de montrer concrètement ce dont ces outils sont capables aujourd'hui, plutôt que d'en parler dans le vide... et surtout ça me permettrait de prouver le point que j'ai envie de défendre dans la suite de cet article.)
Donc la question « est-ce que l'IA peut écrire un livre » est devenue obsolète et le deviendra de plus en plus à mesure que les modèles se surpasseront. La question nous arrange parce qu'elle nous permet de continuer à débattre des outils, des limites techniques, de l'impact écologique, de la propriété intellectuelle, du style « oui mais ChatGPT fait des fautes et dit des bêtises » ou « oui mais ça manque d'âme ». C'est confortable, ça occupe les conversations, et ça permet d'éviter la question qui pique vraiment.
Tous ces sujets (surtout ceux de la propriété intellectuelle) sont importants, me touchent, mais le virage est tellement fort qu'ils sont ignorés, ce qui, à mon sens, déplace la vraie question. Elle est ailleurs.
Pourquoi tu choisirais de ne pas la laisser faire ?
Pourquoi penser deviendra un sport
Le post X (Emmanuel Ruimy, que je ne connais pas par ailleurs) qui a tout débloqué dans ma tête, le voici. Une mise au point limpide sur ce qui est en train de se passer :
Le sport est une invention récente, fille de la sédentarité. Pour un chasseur du paléolithique, l'idée de payer pour soulever des poids ou courir sans destination aurait semblé proprement démente. L'effort physique gratuit, cette absurdité magnifique, est apparu le jour où le travail a cessé de nous épuiser.
L'IA prépare la même bascule pour l'esprit. Quand penser deviendra optionnel, penser deviendra un sport. On verra naître des salles de lecture comme on a vu naître des salles de sport, des ascètes du calcul mental comme on a des coureurs du dimanche, des gens qui s'imposeront un poème par semaine comme d'autres s'imposent dix mille pas par jour.
Cette idée a fait des kilomètres dans ma tête depuis. Et plus j'y pense, plus elle me paraît évidente.
On a tellement intégré le sport comme une activité normale qu'on en oublie qu'il y a 12 000 ans, c'était une absurdité totale. Tu cours après quoi ? Tu soulèves quoi ? Tu n'as ni gibier à rattraper, ni eau à porter. Et pourtant aujourd'hui, des millions de personnes paient mensuellement pour s'imposer dans leur semaine ce que la vie ne leur impose plus. La salle de sport est née quand la sédentarité a rendu l'effort physique obsolète au quotidien.
L'IA prépare exactement le même mouvement, pour la pensée cette fois. À mesure que le « qu'est-ce que tu en penses ? » déposé à une IA suffira, l'effort mental va devenir, lui aussi, optionnel. Et au moment précis où l'effort mental devient optionnel, il devient un sport.
Il y a un mécanisme biologique très simple derrière cette idée, plus que de la nostalgie ou du snobisme : quand tu retires l'effort à un humain, son corps et son esprit dégénèrent. Et le seul moyen de remettre cet effort dans sa vie devient un choix conscient.
Je nous vois très bien, d'ici dix ou quinze ans, dans des espaces dédiés où l'on viendra penser comme on vient courir aujourd'hui. Des cercles de lecture qui s'affichent sur les vitrines. Des défis « un poème par semaine » avec hashtags et abonnements mensuels. Des coachs en discipline créative comme il y a des coachs sportifs (j'ai donc déjà le métier du futur ?).
Et écrire un livre à la main, en fera partie. C'est même probablement le marathon de ce sport-là.
L'IA, changement philosophique avant changement technologique
Là où certains voient une révolution technologique de plus, j'ai la conviction qu'on est dans tout autre chose. Un changement de paradigme philosophique. Et je suis prudent avec ce que j'avance, parce qu'il faut se méfier de ceux qui prédisent avec certitude ce que sera l'avenir avec l'IA. Le changement est si massif qu'il en devient imprédictible, dans le positif comme dans le négatif.
Quelque part, on retombe sur la définition du Cygne Noir que donne Nassim Nicholas Taleb. Je te la pose telle qu'il l'écrit, parce qu'il est difficile de partager avec plus de clarté que ses propres mots :
Ce que nous appelons « Cygne Noir » est un événement qui présente les trois caractéristiques suivantes. Premièrement, il s'agit d'une aberration : il se situe en dehors du cadre de nos attentes ordinaires, car rien dans le passé n'indique de façon convaincante qu'il ait des chances de se produire. Deuxièmement, son impact est extrêmement fort. Troisièmement, en dépit de son statut d'aberration, notre nature humaine nous pousse à élaborer après-coup des explications concernant sa survenue, le rendant ainsi explicable et prévisible.
Rareté, impact extrêmement fort, prévisibilité rétrospective mais pas prévisible.
L'IA coche les trois cases. Personne ne l'avait vue venir sous cette forme il y a cinq ans (et ceux qui te diront qu'ils l'avaient vue venir mentent avec aplomb, ce qui est déjà une compétence en soi). L'impact ne fait que commencer. Et déjà, on entend partout des analyses qui expliquent rétrospectivement pourquoi tout cela « était inévitable depuis longtemps ». La marque du Cygne Noir.
Voilà ce qui s'annonce, en vrac : l'IA va créer de nouveaux métiers, en supprimer un tas d'autres, élargir notre confort physique, et surtout, et c'est là que ça pique, elle va nous offrir un confort intellectuel total. Plus besoin de réfléchir, de choisir, de peser le pour et le contre, de se regarder dans le miroir, de creuser ses zones d'ombre, de se questionner. Un « qu'est-ce que tu en penses ? » déposé à une IA suffira à démêler des nœuds mentaux qu'on pouvait mettre des décennies à verbaliser.
Toutes les révolutions technologiques précédentes ont permis d'adresser un nouveau stade de confort. Celle de l'IA dépassera de loin tous les conforts acquis. Et c'est précisément ce qui change la nature du problème.
Que vaut un confort acquis sans inconfort ?
Reste une question qui pique : à quel prix ce confort démesuré ?
Je vais te répondre avec mon positionnement personnel, philosophique, et tout ce qu'il a de discutable. Le prix sera notre vie, concrètement, et pas seulement de manière symbolique.
(Petite parenthèse vulnérable au passage, parce que sinon ce qui suit va sonner comme une glorification de la douleur, ce qui est tout l'inverse de ce que je crois. Je vis avec un driver « fais des efforts » au potar le plus haut, et c'est mon enjeu personnel principal depuis des années. Je travaille à décorréler le mérite de l'effort fourni, à ne plus mesurer ma valeur au volume d'inconfort que j'avale dans une journée. Donc ce qui suit n'est surtout pas un appel à la souffrance ou au stoïcisme qui se mord la queue. C'est la valeur mérite qui m'intéresse ici, bien plus que le mérite en lui-même.)
Si un claquement de doigts ou un clic permet d'écrire un livre, de rédiger un mail, de remporter le confort intellectuel après lequel nous courons inlassablement, que vaut-il ?
Jack London écrivait : « Qui se soucie des fleurs quand elles fleurissent tout le temps ? »
Paraphrasons-le : que vaut un confort quand on l'a tout le temps ? Rien, il ne vaut absolument rien.
Le confort n'existe que parce que nous sommes capables de mettre des mots et des exemples sur l'inconfort. Sans inconfort, pas de confort. Le confort sans le contraste, c'est juste un état par défaut qu'on cesse de percevoir et qui defacto perds son sens.
Prends un exemple bête. Tu reçois un mail d'une amie qui te raconte un moment qui la traverse. Tu as deux options. Première option, tu copies-colles son mail dans une IA, tu lui demandes de rédiger une réponse longue, attentionnée, équilibrée, et tu envoies. Deuxième option, tu prends quinze minutes, tu réfléchis à ce qu'elle vit, tu cherches comment lui répondre vraiment, tu te trompes, tu reformules, et tu envoies une réponse plus brouillonne que la première mais qui contient ce que la première version n'aura jamais pu contenir : toi, en train d'avoir réfléchi à elle.
Sur le moment, ton amie ne va probablement pas voir la différence. Le mail IA sera plus long, plus structuré, mieux ponctué, et te paraîtra même plus « gentil ». Mais à l'usage, six mois, un an, dix ans plus tard, ton amie va sentir la différence. Dans la présence, bien plus que dans le contenu. Le mail IA, c'est de la prévenance déléguée. Le mail à quinze minutes, c'est de la prévenance habitée.
Le confort, c'est l'écart entre ce que tu as donné et ce qu'on a reçu, bien plus que le résultat lui-même. Et cet écart se sent, même quand on n'arrive pas à le nommer... surtout sur le long terme. Pardon : toujours sur le long terme.
C'est ça qui marquera le tournant philosophique de l'adoption massive de l'IA. La question qui montera dans nos têtes ressemblera moins à « comment je me sers de cet outil ? » qu'à : « qu'est-ce que le confort, quand celui que j'ai passé ma vie à chasser m'est offert tout le temps, sans effort, et inlassablement acquis ? »
Le vrai luxe sera de choisir l'inconfort
Ma réponse à cette question, c'est que le confort va changer de nature. Là où, jusqu'à aujourd'hui, il se mesurait à ce qu'on n'avait pas à faire, demain il se mesurera à ce qu'on choisira de faire alors même qu'on pourrait y échapper.
Le vrai luxe du futur, je le vois là : dans le choix conscient de prendre le temps qu'on n'a pas envie de voir une IA prendre à notre place, et de le prendre en sachant pertinemment que l'IA pourrait le faire. Le luxe de courir le marathon avec ses pieds quand il y a une trottinette électrique dans le garage.
J'accompagne des auteurs, alors je vais prendre l'exemple du livre. Mais cela vaut pour tous les arts, et même au-delà des arts.
Courir un marathon ou écrire un livre, c'est le même geste choisi. Le marathon n'a aucun sens en soi. Tu peux faire 42 kilomètres en voiture, en vélo, en scooter, en avion privé si tu veux. Et pourtant, des dizaines de milliers de personnes choisissent consciemment d'acheter des chaussures, de s'entraîner pendant des mois, et de courir cette distance à pied. La valeur du marathon vient de là, du chemin choisi pour le parcourir, bien plus que des kilomètres parcourus.
Pour un livre, ce sera pareil. Très bientôt. Décider d'écrire son livre à la main, de vivre le processus parfois inconfortable, d'accepter les transformations qu'il déclenche en nous, sera l'un de ces actes de courage. Pour une raison simple : ce sera plus rare. Et qui dit plus rare dit plus précieux.
À l'ère où n'importe quel rêveur peut générer un manuscrit en sept jours, celui qui aura accepté de prendre huit mois pour le sien sera celui qui aura quelque chose à raconter. Pas seulement son texte, mais lui à travers ce texte.
Écrire un livre devient un acte de courage
Écrire un livre devient un acte de courage.
Un acte de courage tout simple, plus qu'un acte héroïque ou révolutionnaire. Fait d'engagement quotidien, de discipline, de pages qui s'accumulent et de chapitres qui se réécrivent. Un geste qui, dans l'ancien monde, était banal et qui devient, lentement, ce qui te distinguera dans le nouveau monde.
Le marathon ne se sous-traite pas. Le livre non plus.
Dans ce texte, j'ai déjà cité Taleb. Permets-moi de le citer une dernière fois, parce qu'il a quelque chose à dire sur les histoires que j'aimerais utiliser comme atterrissage :
Seule une histoire peut en supplanter une autre. Les métaphores et les histoires sont, hélas, beaucoup plus puissantes que les idées. Elles sont également plus faciles à retenir et plus amusantes à lire. Les idées vont et viennent, les histoires restent.
Et permets-moi de paraphraser en poussant le cran un peu plus loin :
Les idées d'une IA iront et viendront. Les histoires humaines écrites en pleine conscience, dans l'effort, la sueur et le sang, resteront.
La multiplicité de ce que l'IA permettra ne fera que renforcer l'impact des contenus authentiquement humains. C'est mécanique. Là où, aujourd'hui, la distinction se fait encore mal, par manque d'éducation de celles et ceux qui consomment, la rareté de celles et ceux qui choisiront la voie longue, l'effort réel, le processus humain entier, créera une valeur imparfaitement créative bien supérieure à celle, facticement créée, qu'on peut générer en manipulant (avec brio) une IA.
Et c'est précisément là que pourquoi tu portes ce livre en toi devient la seule question qui compte. C'est la seule chose qu'une IA ne peut pas reproduire : ton intention.
Le geste de trouver ta voix d'auteur prend lui aussi un sens nouveau, bien au-delà de la simple question d'esthétique : c'est ce qui rendra ton livre irremplaçable quand tout le reste sera reproductible à volonté.
Et écrire pour les deux personnes qui comptent vraiment en toi, ce vieux conseil de coaching que je donne depuis longtemps, prend soudain une dimension qu'il n'avait pas. À l'ère du manuscrit en sept jours, écrire pour soi devient un acte civilisationnel.
Aussi pratique soit l'IA, je reste convaincu que le mouvement artistique et créatif restera profondément humain. Précisément parce que tout le reste cessera de l'être.
Si tu portes un livre en toi depuis des années et que tu commences à sentir la tentation de demander à une IA de t'aider à le sortir plus vite, fais-toi cette faveur : pose-toi la question. Pas pour me faire plaisir, pour toi. Qu'est-ce que tu veux vraiment de ce livre ? Tenir l'objet, ou avoir traversé l'écriture ?
Les deux réponses sont valides. Et ce n'est pas à moi de te dire laquelle est la meilleure. Ce qui m'importe, c'est que tu choisisses en pleine conscience, et pas par défaut.
C'est d'ailleurs précisément le travail que je fais avec les auteurs et autrices que j'accompagne : creuser cette question, en passer par les 3 Clartés qui permettent de séparer ce que tu crois vouloir de ce qui te fait vraiment vibrer. Et si tu sens que ta réponse, c'est traverser, alors le marathon ne se sous-traite pas, et c'est exactement ce qu'on fait ensemble dans Ose Écrire.
Pour aller plus loin sur ce sujet, l'épisode 69 du podcast Ose Écrire s'intitule « L'IA ne remplacera jamais ton étincelle de folie ». C'est le pendant audio de cet article (en vrai pas tout à fait, je dois enregistrer un nouvel épisode sur ce sujet, mais déjà j'avais besoin de l'écrire).
Ybe
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