Courir un marathon et écrire un livre : le slop du milieu
Ce qu'on rencontre au 20e kilomètre est la même chose qu'au chapitre 15 : un slop où la motivation meurt. Ce qui reste alors change tout.

Courir un marathon et écrire un livre : le slop du milieu
12 avril 2026, bois de Vincennes, kilomètre 20.
Je cours depuis un peu plus d'une heure. Courir un marathon et écrire un livre sont deux projets longs que je connais de l'intérieur, et ce matin-là, à mi-chemin, je les sens se ressembler plus fort que jamais. L'euphorie du départ s'est évaporée quelque part entre le 15e et le 16e. Les supporters se font plus rares. La ligne d'arrivée reste à 22 kilomètres. Et dans ma tête, une question simple tourne en boucle : pourquoi, déjà, est-ce que je fais ça ?
C'est ce que j'appelle le slop du milieu. Ce ventre mou où la motivation du début est morte et où la fin est trop loin pour tirer toute seule. Le kilomètre 20 d'un marathon, ou le chapitre 15 d'un manuscrit. Courir un marathon et écrire un livre, finalement, ça ressemble à la même traversée, avec la même zone grise au milieu.
Tout se joue là, dans cette zone grise, loin du sprint final et de l'élan du départ.
Le slop du milieu, celui dont personne ne parle
Quand tu lis un article sur le marathon, on te raconte deux moments : la ligne de départ et la ligne d'arrivée. L'euphorie collective et l'explosion de kiff. Entre les deux, un silence poli (avec el famoso mur du 30ème ou muret du 15ème, je le reconnais).
Même topographie en écriture. Les articles sur « comment écrire un livre » te parlent de l'idée brûlante du début et du moment magique où tu tiens ton manuscrit fini. Entre les deux, on t'épargne les détails.
C'est précisément dans ce flou que tout se joue.
Au départ du marathon, tu es tiré par une locomotive collective. Des milliers de coureurs autour de toi, des supporters qui tapent sur les barrières, des pancartes rigolotes. Tu sens presque que tes jambes avancent toutes seules. Le piège est là, d'ailleurs : partir trop vite, exploser en vol vers le 25e. J'ai respecté le plan. Je suis resté sage jusqu'à 15. Et à 15, je suis entré dans le bois de Vincennes et dans la zone grise.
Pendant cinq, huit, dix kilomètres, la motivation s'effondre doucement. Il ne se passe plus rien de spectaculaire. Tu as déjà couru un tiers, il te reste les deux tiers. Les supporters sont moins nombreux. La ligne d'arrivée est invisible. Et cette petite question commence à tourner : est-ce que je vais avoir encore le jus ?
En écriture, tu connais ce moment. C'est celui où tu ouvres ton manuscrit au chapitre 15 et où les 14 premiers chapitres te paraissent soudain illégitimes. Celui aussi où tu réalises que personne, autour de toi, ne sait vraiment ce que tu es en train de vivre, et que personne ne peut le faire à ta place. La fierté du début s'est évaporée et la fin reste un horizon lointain.
Si tu n'as rien d'autre que ta motivation pour tenir à ce moment-là, tu abandonnes. C'est presque statistiquement garanti. L'arithmétique émotionnelle est simple : la motivation est un carburant qui brûle vite, rien à voir avec une quelconque faiblesse.
(J'avais envie de faire une blague sur la crise pétrolière qu'on traverse à cause d'un gamin égocentrique, puis je me suis rappelé que je devais faire le plein demain.)
La prépa ne sert pas à ce que tu crois
J'ai préparé ce marathon pendant cinq mois. Avec un plan, un coach, des sorties longues qui devenaient progressivement moins courtes. Pendant tout ce temps, j'ai cru que la prépa servait à transformer mon corps, à me rendre capable d'encaisser les 42 kilomètres.
Il y a du vrai dans cette idée, simplement c'est secondaire.
La vraie utilité de la prépa, je l'ai comprise au 20e kilomètre. Elle sert à ancrer en toi une identité de personne qui-va-au-bout. Pour que, quand la motivation meurt au milieu, tu aies autre chose à quoi t'accrocher : ton rythme installé, la confiance construite brique par brique pendant cinq mois, l'évidence corporelle que tu es, désormais, quelqu'un qui court. L'envie du moment est depuis longtemps retournée dans sa loge.
Si tu arrives au 20e kilomètre sans cette assise, tu paniques. Tu ne sais plus qui tu es, tu as juste mal aux jambes et peur de ne pas y arriver. Avec l'assise, tu as mal aux jambes et tu continues quand même, parce que c'est ce que tu as passé cinq mois à construire.
C'est exactement le rôle d'un accompagnement en écriture. Je vois souvent des auteurs et autrices arriver en coaching avec l'idée que je vais leur donner une méthode miracle, un plan clé en main, une formule magique.
La vérité est moins glamour. Je ne peux pas écrire ton livre à ta place, et je ne peux pas non plus te rendre la motivation du début quand elle a disparu (personne ne le peut, elle est par nature éphémère). Ce que je peux faire, c'est t'aider à construire, pendant les premiers mois, les trois assises qui te permettront de tenir au chapitre 15 : ta Clarté d'Intention, ta Clarté de Rythme, ta Clarté d'Identité. Les 3 Clartés qui forment le trépied.
Quand le slop arrive, et il arrive toujours, tu n'es pas seul·e. Tu as ton intention ancrée (pourquoi ce livre, vraiment). Tu as ton rythme installé, celui qui te ressemble, celui que 30 minutes par jour peuvent tenir si c'est le tien. Tu as ton identité en construction : tu n'es plus seulement quelqu'un qui veut écrire un livre, tu ES quelqu'un qui l'écrit.
Ce qui te porte alors est plus profond, plus silencieux, plus solide que la motivation. C'est ce qui te fait mettre un pied devant l'autre quand rien ne te tire plus.
Au 37e kilomètre, une petite voix
L'autre moment qui m'a passionné et doucement rappelé quelque chose que je connaissais déjà... J'étais à 37, peut-être 38km. Mes jambes étaient lourdes. Je voyais des gens commencer à marcher autour de moi. C'est presque plus difficile à supporter que la douleur physique : regarder les autres s'autoriser ce que tu refuses à toi-même.
Et là, dans ma tête, j'ai entrepercevu une petite voix. Très discrète, presque gentille. « S'arrêter ça joue non ? »
Je ne l'attendais pas. Avant la course, j'avais zéro doute sur mon mental. Je pensais être taillé pour ce genre d'épreuve, point. Et soudain, cette voix qui ne m'avait jamais parlé auparavant, qui proposait calmement un compromis raisonnable.
Elle a tenu deux secondes, peut-être trois.
À peine entendue, une autre voix l'a balayée. Plus grave, plus ancienne, plus bête au sens fort du terme. Sans négocier ni argumenter, elle a juste dit « non » et a continué de mettre un pied devant l'autre.
C'est une anecdote que je pourrais raconter de façon amusante. Je préfère la prendre au sérieux, parce qu'elle m'a appris une leçon que je ne peux apprendre nulle part ailleurs que dans une épreuve comme celle-là.
J'ai rencontré, au kilomètre 37, une bête instinctive plus forte que tout ce que j'imaginais. Un noyau animal qui ne connaît ni le doute ni la négociation. J'ai aimé ce que j'y ai vu. Et je ne l'aurais jamais rencontré si je ne m'étais pas lancé.
Écrire un livre a exactement la même topographie
Le parallèle est troublant tellement il est net.
Au début d'un manuscrit, tu es porté par l'idée. Tu écris dans l'euphorie, tu racontes ton projet aux gens qui t'entourent, tout le monde te trouve inspirant. C'est le km 5 du marathon, celui où tu as l'impression de voler.
Puis l'idée perd en lustre. Les phrases deviennent plus dures à sortir. Les premiers retours (surtout si tu les demande à Tata Jacqueline) te renvoient à ta propre imperfection. Tu regardes autour de toi et tu vois d'autres auteurs qui finissent, d'autres projets qui sortent, et toi tu piétines. Tu viens d'entrer dans ton km 20.
Plus loin, si tu tiens, tu rencontres ton mur. Le tien. Je ne peux pas te dire à quel chapitre il sera, ça dépend de toi, de ton histoire, de ce que le livre touche en toi. Parfois c'est la réécriture, parfois le chapitre central, parfois juste la fatigue accumulée d'avoir porté ce projet si longtemps sans finir ton manuscrit.
Et là, comme au 37e kilomètre du marathon, une petite voix apparaît. « S'arrêter ça joue non ? ». Elle est polie, elle propose des solutions raisonnables. Finir plus tard, quand tu auras plus de temps, quand le projet aura mûri, quand tu auras lu le livre d'Untel, quand tu seras légitime.
Ce que j'ai appris au 37e kilomètre, je peux te le transmettre en écriture : cette petite voix annonce que tu t'approches d'un seuil. Que tu es en train d'arriver à la rencontre avec une part de toi que tu ne connais pas encore. Cette bête instinctive silencieuse qui avance, et qui ne s'active, justement, que quand tout le reste s'éteint. Elle n'est surtout pas le signe qu'il faut t'arrêter.
Si tu t'arrêtes là, elle ne se réveille jamais. Tu ne la rencontres jamais. Tu retournes à ta vie d'avant en te disant que finalement, ce livre n'était pas pour toi. Et tu continueras peut-être toute ta vie en te demandant, en secret, qui tu aurais pu être de l'autre côté.
Sans mon premier livre, je n'aurais jamais couru ce marathon
Cette phrase est celle qui titre l'épisode 104 du podcast, et elle résume ce que je voulais partager ici.
En septembre 2024, j'ai tenu mon premier roman dans les mains. Publié, imprimé, mes 250 pages en main. C'est un moment intime, silencieux, incomparable avec l'euphorie collective d'un finish de marathon. Mais ce qu'il a ancré en moi est exactement ce qui m'a permis, un an et demi plus tard, de signer pour un marathon.
Ce livre m'a montré, de façon charnelle, qu'une intention claire plus un rythme tenu plus une identité en construction pouvaient mener à un résultat (un rêve de gosse) que je croyais inaccessible. Une fois que tu as vécu ça avec un projet long, tu le sais pour tous les autres. Tu sais, au fond de ton corps, que la méthode marche.
Sans ce livre, je n'aurais jamais pris le départ d'un marathon. C'est aussi simple que ça. Et je n'aurais jamais rencontré la bête instinctive du 37e.
Le cercle fonctionne dans l'autre sens pour beaucoup de gens que j'accompagne. Une personne qui finit un premier marathon gagne souvent le courage d'attaquer, enfin, le livre qu'elle porte en elle depuis dix ans. Un autre qui boucle un mémoire de master se découvre capable d'écrire un roman. Terminer un projet long, un vrai, change la manière dont on regarde tous les autres.
Chaque accomplissement t'ouvre le prochain. Chaque blocage que tu traverses ouvre la voie à d'autres traversées, ailleurs dans ta vie. C'est ce que je vais chercher chez les gens que j'accompagne. Ils sont forts. Parfois il s'agit juste de leur rappeler.
Ce qui reste quand la motivation meurt
Si tu es en train de piétiner au milieu de ton manuscrit, voici ce que j'aurais aimé qu'on me dise avant mon premier marathon.
Le slop est normal. Il signale que tu es entré·e dans la zone où se construisent vraiment les projets longs. La zone où la motivation ne suffit plus, où seule la préparation et l'accompagnement tiennent encore. Ce qui se joue là n'a rien à voir avec ton talent ou la valeur de ton projet, et encore moins avec une décision d'arrêter.
Le mur arrive. Il se tient là où il a besoin d'être pour que tu rencontres ce que tu as besoin de rencontrer, rarement au km 30 comme on aime le raconter. Parfois c'est le début d'un chapitre, parfois une réécriture qui traîne, parfois un soir où tu pleures devant ton écran sans savoir pourquoi.
La bête instinctive existe en toi. Elle dort sous la motivation et la volonté, plus bas que les peurs, plus bas que les doutes. Tu la rencontreras au km 37, au chapitre 15, au moment où rien ne tire plus et où il ne te reste que toi. Le confort n'est pas le terrain de ce genre de rencontres.
Si tu t'arrêtes avant, tu resteras peut-être toute ta vie sans la connaître. Voilà peut-être la vraie perte, quand on abandonne un projet long. Le projet lui-même importe moins que cette rencontre qu'il aurait permise.
Je suis revenu du marathon de Paris en 3h18, avec Voltaire qui m'attendait à la maison, des courbatures plein les jambes, et un texte qui s'est mis à couler tout seul dans les jours qui ont suivi. J'en ai fait l'épisode 104 du podcast Ose Écrire, parce que je n'avais pas fini d'en comprendre les couches.
Si tu portes un livre en toi depuis des années, si tu as déjà commencé sans finir, si tu sais que la motivation ne va pas suffire cette fois non plus, regarde sérieusement ce que pourrait t'apporter un accompagnement. Je ne suis pas là pour te pousser dans le dos, mais pour que tu tiennes assez longtemps, au kilomètre 37 de ton manuscrit, pour rencontrer cette bête instinctive qui t'attend déjà.
Ose Écrire, c'est ça que je fais. Les 3 Clartés d'abord, puis le rythme qui s'installe, puis le premier jet jusqu'au bout, et au bout du bout, la rencontre.
Tu ne la regretteras pas.
Ybe
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