Écrire pour soi : les deux personnes à rendre fiers
Écrire pour soi, ça reste un cliché tant qu'on n'a pas dit quel « soi ». L'exercice des deux personnes pour clarifier l'intention de ton livre.

Écrire pour soi : les deux personnes que ton livre doit rendre fiers
J'avais huit ans. Ma mère faisait je ne sais plus quoi dans la cuisine, et moi je suis arrivé en lui disant cette phrase, du tac au tac, comme si c'était une évidence et qu'il fallait quand même la prévenir : « Maman, sache que tu ne me verras pas beaucoup quand je serai grand parce que je serai explorateur. »
Sortie comme ça. Sans contexte.
Aujourd'hui j'ai trente ans, je suis casanier, je n'ai jamais mis les pieds en Amazonie, et je n'ai aucune intention d'aller vivre dans une cabane à dos de mule (pour l'instant). Sur le papier, le p'tit Sam de huit ans serait probablement déçu.
Sauf que quand je regarde mes journées, je passe mon temps à explorer des univers créatifs et à aider d'autres personnes à explorer les leurs. J'écris des sagas, je construis des mondes, j'accompagne des auteurs et des autrices à descendre dans leur propre territoire intérieur. Le métier d'enfance de p'tit Sam est validé, juste sous une autre forme que celle qu'il avait en tête.
C'est ça qu'on va faire ensemble aujourd'hui en partant d'un conseil qu'on entend ça et là : « écrire pour soi ».
C'est néanmoins un véritable constat, notamment chez les primo-auteur.e.s, on écrit pour soi et la première étape est très souvent de prendre conscience que c'est ce qu'on fait... parce que ça nous permet de nous libérer des chaînes des autres, des qu'en-dira-t-on et autres croyances limitantes qu'on porte sans qu'elles soient les nôtres.
Mais ! Mais, mais, mais, une fois le dit constat fait... il y a des chances que tu te retrouves face à une question... c'est quoi pour « soi » ? Ça ne veut pas dire grand-chose tant qu'on ne l'a pas un peu détaillé.
Je vais te raconter une approche que j'utilise en coaching, et qui change la donne.
« Écris pour toi », ce conseil qui ne te dit rien
Tu l'as forcément lu quelque part : « Écris pour toi, pas pour les autres. » C'est devenu une espèce de sagesse de comptoir littéraire qu'on retrouve sur tous les blogs, tous les podcasts, toutes les masterclass. L'intention est généreuse. Elle vise à te libérer du regard du marché, du jugement de ta mère, du chiffre de vente, de la peur de ne pas plaire.
Sauf que ce conseil, en pratique, ne t'aide pas tant que ça. Le « toi » à qui s'adresse ce livre n'est pas un bloc lisse. À l'intérieur, tu portes plein de versions, plein d'âges, plein de voix. Le « toi » qui galère ce matin sur cette page n'est pas le même que celui qui rêvait à seize ans en lisant Tolkien sous une couette. Ni le même que celui qui, dans vingt ans, regardera ce livre avec recul.
Quand on te dit « écris pour toi », on te tend un miroir vide. Tu y vois quoi, dedans ?
L'autre piège, c'est qu'à force de se réfugier dans le « j'écris pour moi », on finit parfois par écrire pour personne. Le projet flotte. Il manque de tension. Il n'a pas de destinataire interne précis. Et il s'arrête, doucement, sans bruit, parce qu'au fond on ne sait plus à qui on parle quand on ouvre le document le mardi soir.
Si tu cherches à clarifier pourquoi tu écris ce livre, il faut probablement passer par une question plus charnelle : à quelle version précise de toi veux-tu rendre des comptes ?
J'en propose deux. Un rêveur de huit ans et un papi (ou une mamie) de quatre-vingts ans. Tous les deux ont leur mot à dire sur ce livre, et tous les deux te regardent en ce moment, depuis leur temporalité respective.
Le rêveur que tu étais à huit ans
Cette première personne, c'est l'enfant que tu étais avant les barrières. L'enfant réel, avec ses goûts bizarres, ses obsessions étranges, ses rêves qu'il osait dire à voix haute, à mille lieues du môme idéalisé des cartes postales.
Tu te rappelles ce que tu aimais faire à huit ans ?
C'est une question que je pose souvent en coaching, et c'est presque toujours révélateur. Quand quelqu'un est bloqué sur ce qu'il a envie d'écrire, sur ce qui lui appartient en propre, je le ramène au gamin ou à la gamine qu'il a été. À huit ans, tu n'avais pas encore appris à filtrer ce qui te plaisait au nom de ce qui « sert à quelque chose ». Tu lisais ce que tu voulais. Tu inventais des histoires sans te demander si elles seraient publiées. Tu jouais sans calculer, pour le plaisir du jeu et pas pour la performance.
Le métier d'enfance, c'est souvent une boussole étonnamment fiable. Tu n'es pas obligé d'en faire ton métier d'adulte, hein. Cette occupation qui pouvait t'absorber des heures sans que tu voies le temps filer porte une information précieuse sur qui tu es au-delà des conditionnements.
Moi, à huit ans, je voulais être explorateur. Aujourd'hui je suis explorateur de mondes intérieurs et de territoires créatifs. La cabane et la mule sont restées sur le carreau, mais le moteur est intact... j'explore.
Et toi ? Si tu fais l'effort de nommer ce que cet enfant aimait, tu vas probablement reconnaître un fil qui infuse encore aujourd'hui dans ce que tu portes. Un fil qui éclaire pourquoi ce livre, et pas un autre, te tient.
Quand tu écris pour cet enfant, tu écris pour celui qui voulait être un héros, pour celle qui voulait sauver le monde avec ses mots, pour celui qui pleurait à la fin des Misérables, pour celle qui se cachait dans les arbres pour lire. C'est un public exigeant et bienveillant à la fois. Il te demande surtout de ne pas l'avoir oublié, bien plus que d'être bon.
C'est aussi à lui que tu dois la légitimité d'écrire : cette envie était déjà là, longtemps avant que tu apprennes qu'il fallait des diplômes ou des permissions.
Le papi (ou la mamie) que tu seras à quatre-vingts ans
La deuxième personne se trouve dans l'autre direction. C'est ta version de quatre-vingts ans.
Cette version-là, tu ne la connais pas encore. Mais elle existera, et elle aura un avis tranché sur le livre que tu portes aujourd'hui.
Imagine. Tu as quatre-vingts ans. Tu es assis dans un fauteuil quelque part, tu regardes ta vie comme on regarde un film qu'on a déjà vu. Tu te demandes ce que tu retiens. De quoi tu es fier. Ce que tu aurais voulu oser. Ce que tu as gardé sous le coude trop longtemps en te disant « plus tard ».
Pose-toi la question, en arrêtant de lire dix secondes : ce papi ou cette mamie, quand il ou elle pensera au livre que tu portes aujourd'hui en toi, est-ce qu'il y aura un soulagement, ou est-ce qu'il y aura un pincement ?
C'est une question dure, et précieuse, parce qu'elle te sort du débat infini avec la version de toi qui doute aujourd'hui. La version de toi qui doute aujourd'hui peut argumenter pendant des années. « Je n'ai pas le temps », « ce n'est pas le bon moment », « je ne suis pas prêt ». Le papi de quatre-vingts ans, lui, n'a plus le temps des arguments. Il a la perspective. Il sait ce qui aura compté et le reste.
Quand tu écris pour cette version de toi, tu écris pour quelqu'un qui te regarde avec une infinie tendresse, et qui te demande une seule promesse : ne le prive pas de ce livre. Il ou elle aura besoin de pouvoir se dire « j'y suis allé », et c'est ça qui pèsera, bien plus que « j'ai cartonné en librairie ».
C'est aussi ce destinataire-là qui te protège de la course aux résultats. Le papi de quatre-vingts ans ne te demandera pas combien d'exemplaires tu as vendus. Il te demandera si tu as honoré ce qui te traversait. Si tu as eu le courage de regarder la peur en face, de la traverser, de poser les mots quand même, malgré la peur d'écrire qui revenait chaque matin.
C'est un destinataire qui rend plus libre.
Mettre les deux à la même table : « écrire pour soi » devient concret
Maintenant, on entre dans le vif.
Tu as nommé le rêveur de huit ans. Tu as nommé le papi (ou la mamie) de quatre-vingts ans. Ces deux-là, je te propose de les mettre autour d'une même table, dans un café.
Imagine la scène. Le petit et le papi. Ils ne se sont jamais croisés sur la même ligne du temps, et pourtant ils sont assis face à face. Et toi, tu es à la même table, à les écouter parler de ton livre.
Je t'invite à imaginer la conversation sans la rationaliser.
Qu'est-ce que le petit dit au papi ?
Qu'est-ce que le papi répond au petit ?
Pour tout t'avouer j'ai écrit une version parallèle de cet article ou j'imagine ces réponses... mais ce sont les miennes, et dans cet exercice : SEUL les tiennes comptent.
Et toi, qui es à cette table, tu es exactement entre les deux. Tu es le pont (c'est un mot qui revient souvent en ce moment chez mes coaché.e.s, ils et elles m'inspirent) !
C'est l'exercice. Tu peux l'écrire, le dessiner, ou juste le faire mentalement, dix minutes, avec un café. L'essentiel, c'est de le faire avec assez de sérieux pour que ça vienne te remuer en profondeur.
Cette image, je la dois en partie à une séance de coaching récente. J'accompagnais quelqu'un qui réfléchissait à l'idée de personnage « ordinaire ». Et plus on creusait, plus on voyait que ce qui rendait ses personnages touchants, ce n'était pas leur ordinaire en surface, c'était la géométrie unique de leur chemin de vie. Toutes les petites étapes qui paraissent banales finissent par dessiner une trajectoire absolument extraordinaire, parce que personne d'autre n'a pris exactement ce chemin-là.
C'est pareil pour toi. Le petit garçon de huit ans et le papi de quatre-vingts ans ne sont pas génériques. Ils sont à toi, ils dessinent ton chemin, et ce chemin n'existe nulle part ailleurs. C'est pour ça que ton livre n'existe nulle part ailleurs. Et c'est exactement ce qu'on creuse dans le RÉVÉLATEUR, la première étape de l'accompagnement Ose Écrire : la Clarté d'Intention, au-delà du « pourquoi » général, jusqu'au « pour qui en toi » très précis.
L'exercice te donne une réponse vivante à la question « écrire pour soi ». Tu écris pour ces deux-là.
Deux réalités qui viennent cogner tes croyances
Là où ça bascule, c'est que cet exercice n'invoque pas deux fictions. Il invoque deux versions réelles de toi.
Le rêveur de huit ans a vraiment existé. Il avait son corps, ses certitudes, ses élans. Tu peux te rappeler des moments précis où il était là, où tu étais lui. Ce gamin a une matérialité, c'est un état réel d'une partie de toi dans une autre temporalité.
Le papi de quatre-vingts ans existera. Il sera là, dans ton corps vieilli, avec son recul et ses regards en arrière. Lui aussi est réel, dans une autre temporalité.
Deux réalités multiverselles qui appartiennent à la même ligne, toi.
Et quand ces deux-là parlent du livre que tu portes au présent, ce sont deux réels qui pèsent contre les croyances que tu te racontes maintenant. « Trop tard », « pas le bon moment », « ça intéressera personne », « je n'ai pas le talent », « j'attends encore un peu d'être prêt ».
Ces croyances, elles tiennent face à un présent diffus. Face à un « toi » abstrait à qui tu écris ou à qui tu n'écris pas. Elles ne tiennent plus face à deux temporalités habitées qui te regardent et qui ont leur mot à dire.
Le petit te demande pourquoi tu l'as oublié. Le papi te dit qu'il aurait préféré ne pas avoir à se demander « et si j'avais osé ». Et la croyance, là, elle commence à craquer. On peut se mentir à soi-même au présent, c'est plus difficile quand on est trois autour de la table.
Il y a une phrase que j'ai notée dans mon Obsidian récemment et que je trouve juste (je ne sais plus d'ou elle vient, pardonnez moi) : « Quand le réel cogne plus fort que la croyance, c'est la croyance qui doit bouger. »
Ces deux personnes-là, c'est exactement ça. Du réel à toi qui vient taper.
Tu portes un livre. Tu le sais.
Tu peux continuer à dire que tu écris « pour toi », et ça restera un peu vague, un peu mou, et le projet continuera à flotter quelque part dans ton agenda sans jamais atterrir.
Ou tu peux préciser. Tu peux dire que tu écris pour ce gamin de huit ans qui voulait être explorateur (ou astronaute, ou vétérinaire, ou autrice de bandes dessinées avec des chevaux), et qui avait bien raison de l'avoir rêvé. Et tu peux dire que tu écris pour ce papi ou cette mamie de quatre-vingts ans qui aura besoin de pouvoir dire « j'y suis allé », sans pincement.
Quand ces deux-là sont à ta table, tu n'écris plus dans le vide. Tu écris pour deux humains précis, qui sont toi, et qui méritent largement qu'on leur consacre les mots qu'on porte.
Le reste suivra. Les lecteurs, les éditeurs, les critiques, les ventes : tout ça arrivera ou n'arrivera pas, mais ce sera de toute façon du bonus. L'essentiel, c'est que ton livre rendra fières les deux personnes qui comptent vraiment en premier.
Cet article est nourri par l'épisode 110 du podcast Ose Écrire, où je raconte cet exercice parmi d'autres pistes, dont une réflexion sur le culte de la robustesse plutôt que celui de la performance.
Et si tu sens que tu as besoin d'un cadre et d'un regard extérieur pour clarifier pour qui en toi tu portes ce livre, c'est exactement ce qu'on fait ensemble dans Ose Écrire.
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