Conseil d'écriture
Évite les clichés
Le cœur qui bat la chamade a remué des lecteurs avant de finir en phrase qu'on traverse sans la voir.
Ce que dit le conseil
D'où viennent ces faits
George Orwell clôt son essai « Politics and the English Language » (revue Horizon, avril 1946) par six règles. La première interdit toute figure de style qu'on a l'habitude de voir imprimée ; la sixième dit d'enfreindre n'importe laquelle des autres plutôt que d'écrire une phrase franchement barbare.
Dans L'Art d'écrire enseigné en vingt leçons (Armand Colin, 1899), Antoine Albalat s'en prend au style tout fait et recommande de ne pas écrire, autant que possible, avec des expressions toutes faites.
Tu as repéré une erreur ? Écris-moi, je corrige.
George Orwell fait de ce conseil la première des six règles qui closent son essai « Politics and the English Language », paru dans la revue Horizon en avril 1946. Elle interdit les métaphores, les comparaisons et les autres figures « which you are used to seeing in print », celles qu'on a l'habitude de voir imprimées. Il cite le talon d'Achille et le chant du cygne. Sa sixième règle autorise à enfreindre les cinq autres plutôt que d'écrire une phrase franchement barbare.
En français, personne ne signe le conseil. On le lit dès 1899 chez Antoine Albalat, qui recommande d'écrire autant que possible sans expressions toutes faites. Le cœur qui bat la chamade et le silence de mort sont de celles-là.
Pourquoi on te le répète
Écris « un silence de mort tomba sur la salle », puis barre le cliché et cherche ce qu'on entendait vraiment : « le frigo du bar se remit en marche ». La version d'origine glisse sous les yeux sans rien allumer, tant on l'a lue ailleurs. L'autre oblige à imaginer un bar précis, un soir précis. Orwell avance une raison de plus : la formule usée dispense de penser, on l'emploie pour s'épargner la peine d'inventer sa propre tournure. Il compare la prose assemblée de ces morceaux à un poulailler préfabriqué.
Et dans la vraie vie
Comment ce conseil peut mal tourner
Sur la page corrigée, plus un cœur ne bat la chamade : celui de ta narratrice « cogne comme un moineau contre une vitre », et on relit pour comprendre qu'elle a peur. Le ménage gagne ensuite l'intrigue, d'où sortent l'orphelin, le vieux sage et l'épée. Arrive alors la pression de devoir absolument être révolutionnaire, et on finit par se demander à quoi bon écrire sa fantasy, quand Tolkien a déjà écrit peut-être la plus grande de toutes.
Ces figures qu'on chasse, les histoires qu'on invente gamin en débordent. C'est pourtant grâce à ces textes un peu bidons qu'on arrive, après, à des textes beaucoup plus pertinents.
Ce que j'en pense
Les gens viennent pour les clichés. Si tu entends « évite les tropes » derrière ce conseil, te voilà privé d'enemies to lovers, et avec zéro cliché dans ton histoire, qui va s'y intéresser ? Je suis désolé, je mets les pieds dans le plat (dans L'Inflexion du prisonnier, on met « la patte dans la soupe »), mais c'est un vrai conseil de merde, qui ne sert personne. Il te fait croire qu'il faut tout réinventer, alors que ce que tu amènes de neuf vient de ton unicité : ton chemin de vie, ta manière de voir, tes inspirations piochées à droite à gauche et le mélange que tu poses sur le papier à ta façon. Tu n'as aucune histoire inédite à inventer pour ça. De toute façon, on est des passeurs d'histoires, on répète la même chose depuis Shakespeare, depuis les Grecs, qui ont tout inventé. Lis l'Odyssée, elle couvre déjà 80 % des histoires d'aujourd'hui.
Un contre-exemple
D'où vient cette anecdote
L'Iliade et l'Odyssée reprennent des épithètes et des formules toutes prêtes (Achille « aux pieds légers », l'« Aurore aux doigts de rose »), qui fournissent à l'aède des morceaux de vers tout préparés. Milman Parry l'a montré dans sa thèse L'Épithète traditionnelle dans Homère (Paris, Les Belles Lettres, 1928).
Tu as repéré une erreur ? Écris-moi, je corrige.
Achille est « aux pieds légers », l'Aurore se lève « aux doigts de rose » : l'Iliade et l'Odyssée reprennent ces formules toutes prêtes d'un chant à l'autre. Elles fournissaient à l'aède des morceaux de vers déjà faits, dans une poésie composée pour être dite et retenue. Milman Parry l'a montré dans une thèse publiée à Paris en 1928.
Donc y'a pas de solution miracle.
Mon verdict dans la tier list
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