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Coaching· 23 min

Injonctions et écriture : 12 interdits qui te freinent

Tu n'arrives pas à écrire ton livre et les conseils habituels n'y changent rien ? Voici les 12 injonctions inconscientes qui formatent ton rapport à l'écriture.

Jeune homme aux cheveux bouclés, yeux bandés par d'épaisses chaînes en métal, autre chaîne au cou, veste en jean usée

Injonctions et écriture : ces 12 interdits qui te font écrire (ou pas)

Petit, j'étais créatif. Pas trop bête à l'école non plus. Donc voie S au lycée : c'est là qu'on envoie les enfants pas trop bêtes (y'aurait beaucoup à dire sur ça d'ailleurs). Puis prépa MPSI puis MP, parce que c'est là qu'on envoie ceux qui ont fait S sans trop souffrir. Puis école d'ingé généraliste. Puis cinq ans en ingénierie nucléaire. Un parcours linéaire, propre, sans accroc, dont chaque étape m'a été présentée comme la suite logique de la précédente. À aucun moment quelqu'un ne m'a demandé si c'était ce dont j'avais envie. À aucun moment je ne me le suis demandé non plus surtout. Aurais-je eu le courage de la réponse ?

Et puis l'ennui s'est installé doucement par le hasard de la vie et d'un nouveau poste. Et au détour de cet ennui, l'écriture est revenue dans ma vie. Sauf qu'en même temps qu'elle revenait, une phrase est tombée dans ma tête. Une évidence aussi neutre que « il pleut », bien plus qu'une peur ou un doute :

« Un ingénieur ne peut pas écrire de livre. »

Cette phrase, je n'ai pas eu à la formuler, elle était déjà là. Elle s'était construite tout au long de mon parcours, à coups de petits messages que je n'avais jamais entendus comme des messages. Voilà ce qu'on appelle une injonction. Un constat plat, bien plus qu'une émotion ou une croyance qu'on défend. Quelque chose dont on ne sait même plus qu'il a été planté en nous, et qui décide à notre place de ce qu'on peut faire ou pas.

Et c'est pour ça que les conseils habituels sur le blocage d'écriture glissent dessus comme l'eau sur une vitre (mdr celle la je l'aime bien).


Injonctions et écriture : pourquoi les conseils habituels ne suffisent pas

Si tu cherches « blocage d'écriture » ou « peur d'écrire » sur Google, tu vas tomber sur des listes de tips. Change d'environnement, écris dans le désordre, fais une pause, accepte l'imperfection, achète un joli carnet, lance un pomodoro. Et tu as peut-être déjà remarqué quelque chose : ces conseils marchent un temps, puis le mur revient. Sous une autre forme, par une autre fenêtre, mais il revient. Et c'est normal, ces tips visent un étage où l'injonction ne loge pas.

C'est parce qu'il y a une distinction qu'on rate presque toujours. Une peur d'écrire se ressent. Tu sais qu'elle est là, tu peux la nommer, la regarder en face. Une croyance se discute. On peut la contredire, la nuancer, la remplacer par une autre. Une injonction, elle, se constate. Elle se vit comme une évidence, comme une donnée du réel. À l'époque, quand je me dis « un ingénieur ne peut pas écrire de livre », je ne ressens pas une peur de l'écriture. Je ne défends pas une croyance. J'énonce ce qui me semble être un fait. Et c'est précisément cette absence d'émotion qui fait son pouvoir (j'ai pas dit que c'était un bon pouvoir ahah).

Bob et Mary Goulding, deux thérapeutes en analyse transactionnelle, ont identifié à la fin des années 1960 douze de ces messages-là. Ils les ont appelés des injonctions. Ce sont des prohibitions, le plus souvent non verbales, transmises très tôt dans l'enfance par les figures parentales. Avant six ans pour la plupart. Avant même que le langage ne soit pleinement disponible. Elles ne disent pas « ne fais pas ci » à voix haute, elles s'inscrivent dans des regards, des silences, des moues, des choses qu'on entend sans qu'elles aient été dites. Et elles formatent le permis et l'interdit pour le reste de la vie.

Une partie de toi peut résister à cette idée. C'est très fréquent. « Mes parents étaient bienveillants, ils ne m'ont jamais empêché de rien. » Probablement vrai. L'injonction n'a pas besoin d'une intention malveillante pour s'inscrire. Elle se transmet par des choses minuscules, parfois aimantes, qui prennent racine sans qu'on en ait conscience. Et l'école, la filière, le métier viennent ensuite la renforcer, la rendre invisible, la transformer en évidence sociale. Mon parcours d'ingé n'a pas planté l'injonction « ne sois pas toi-même » à lui tout seul. Mais il l'a tellement bien arrosée que j'ai mis trente ans à m'apercevoir qu'elle était là (quand l'arbre devient immense, difficile de s'en cacher).

Il y a une bonne nouvelle dans tout ça. À chaque injonction correspond une permission. Une autorisation à reprendre, à se redonner, à incarner. Et c'est exactement le travail qu'on fait dans un coaching d'écriture profond : on identifie l'injonction, on l'expose à la lumière, et on s'autorise pas à pas à ne plus lui obéir. Plus que les vraies causes du blocage au sens transversal, on regarde la racine archaïque, celle qui ne se traite pas avec une routine ou une nouvelle méthode.

Ce que les sites de coaching ou de psychologie ne font presque jamais, c'est appliquer ces 12 injonctions au geste précis d'écrire un livre. C'est ce qu'on va faire maintenant (soyons fous et en pleine permission c'est dans le thème).


Les 12 injonctions qui t'empêchent d'écrire (et leurs permissions opposées)

Avant de te promener dedans, deux précisions importantes.

D'abord, tu n'es probablement concerné que par une, deux, peut-être trois de ces injonctions. Pas les douze. Le but n'est pas de te trouver malade dans toutes les cases, c'est de reconnaître la tienne pour pouvoir commencer à la déposer.

Ensuite, à chaque injonction j'associe un verbatim de coaché. Ce sont des formulations composites, recomposées à partir de phrases que j'ai vraiment entendues en accompagnement, mais reformulées et anonymisées. Tu vas peut-être te reconnaître dans une phrase au mot près, et c'est OK. Tu vas peut-être trouver que la phrase ne te va pas tout à fait, et c'est OK aussi. L'injonction est en dessous des mots exacts, elle s'exprime différemment chez chacun.

Allez, on y va.

WARNING : je préviens ici, mais, les injonctions, c'est parfois fort et remuant. La première fois que je les ai personnellement découverte, je dois avouer qu'elles m'ont séché. J'ai regardé le vide comme si je venais de trouver la dernière pièce du puzzle.

1. N'EXISTE PAS

Le verbatim qui revient le plus, dans cette injonction-là :

« De toute façon, si je le finis pas, c'est pas grave. Ça manquera à personne. »

C'est l'injonction la plus archaïque, et la plus douloureuse à entendre. Elle se loge chez les personnes qui, très tôt, ont reçu des messages d'effacement. Pas forcément violents. Parfois juste une absence de regard. Parfois un « on n'avait pas prévu de t'avoir mais on a fait avec et on est si heureux désormais » lâché en repas de famille. Parfois rien de précis, juste le sentiment qu'occuper de la place est un dérangement.

Quand cette injonction parle dans l'écriture, elle ne dit pas « tu n'es pas capable ». Elle dit « ce que tu portes n'a pas vocation à exister ». Tu procrastines, mais ce n'est pas de la flemme. Tu fais disparaître ton projet doucement, sans drame, comme on retire une chaise qu'on n'avait pas le droit de prendre. Tu n'arrives pas à parler de ton livre à voix haute. Tu n'arrives pas à le décrire à quelqu'un. Tu n'arrives pas à te dire qu'il vaudrait la peine d'être terminé.

La permission opposée : tu as le droit d'exister, et ton livre aussi. Ça paraît énorme à dire. C'est surtout énorme à incarner.

Question pour te repérer : quand tu imagines ton livre fini sur une table de librairie, quelle est la première pensée qui te vient ?

2. NE SOIS PAS TOI-MÊME

C'est personnellement une de mes injonctions.

« Un ingénieur ne peut pas écrire de livre. »

Elle a plein d'autres formulations, dans la bouche de plein de coachés différents. « Une comptable comme moi, écrire un roman ? ». « Ma sœur est artiste, moi je suis le sérieux de la famille. ». « Mon mari est l'écrivain, moi je suis la lectrice. ». À chaque fois, le mécanisme est le même : tu as une identité validée, encouragée, présentée comme la tienne. Et cette identité ne contient pas l'écriture. Vouloir écrire devient alors un débordement, une fuite, presque une trahison.

Goulding la décrivait initialement chez les personnes dont les parents auraient préféré un enfant de l'autre sexe. Aujourd'hui on la rencontre beaucoup plus largement. Chez tous ceux qui ont l'impression d'avoir suivi un script qui n'était pas le leur. Tu finis par confondre ce qu'on a fait de toi avec ce que tu es.

Quand cette injonction parle dans l'écriture, ça donne deux choses. La première : tu n'arrives pas à t'asseoir, parce qu'écrire serait endosser une identité que tu juges illégitime pour toi. La deuxième, plus subtile : tu écris, mais avec une voix qui n'est pas la tienne. Tu imites un auteur que tu admires. Tu produis un texte « propre », « bien fait », parfaitement neutre, et tu ne comprends pas pourquoi il ne te touche pas toi-même. Parce que ce n'est pas toi qui écris. C'est une version acceptable de toi.

Le travail de Clarté d'Identité est exactement celui-là : retrouver la voix d'avant le script. Celle d'avant qu'on te dise quoi être.

La permission opposée : tu as le droit d'être pleinement qui tu es, dans ta vie comme dans ton livre.

Question pour te repérer : si demain personne autour de toi ne pouvait te juger pour ce que tu es, qu'est-ce que tu écrirais ?

3. NE SOIS PAS UN ENFANT

« J'ai pas le temps pour ces fantaisies, j'ai des enfants à élever, un boulot sérieux, un crédit à rembourser. »

Cette injonction se loge chez ceux qui ont dû devenir grands trop vite. Aîné qui s'est occupé des plus jeunes. Enfant qui a porté les soucis d'un parent fragile. Petite fille « si raisonnable », petit garçon « si mature pour son âge ». Le côté joueur de l'enfance a été poliment confisqué.

Quand cette injonction parle dans l'écriture, elle tue le plaisir. Chaque session devient une gestion de projet. Tu ne te laisses jamais aller à un détour, à une scène inutile, à une phrase pour rire. Tu écris parce qu'il faut avancer alors qu'écrire c'est aussi juste le délice d'écrire. Et au bout de quelques semaines, tu n'écris plus du tout, parce qu'on ne tient pas longtemps une activité créative sans plaisir.

L'écriture, comme tout geste créatif, demande une part d'enfance. Celle qui invente sans demander si c'est utile. Celle qui rit toute seule devant son cahier. Celle qui s'autorise à faire un truc juste parce que ça lui plaît, même si c'est absurde.

La permission opposée : tu as le droit de jouer, de te tromper, de faire pour le plaisir.

Question pour te repérer : quand tu écris, ou se situe le curseur fun-sérieux ? Et surtout, qu'est ce que tu penses de la place de ce curseur ?

4. NE GRANDIS PAS

« Je m'y mettrai vraiment quand j'aurai suivi un atelier de plus. »

Le verbatim peut prendre mille formes. « Quand j'aurai fini le manuel d'écriture de Stephen King. ». « Quand j'aurai pris ce coaching court avant. ». « Quand j'aurai un peu plus de bouteille. ». C'est l'éternel apprenti. Tu collectionnes les workshops, les livres sur l'écriture, les méthodes. Tu repousses sans cesse le moment où tu prends ta place d'auteur, parce que prendre cette place serait grandir, et grandir t'a été interdit.

Cette injonction est souvent transmise par des parents qui avaient besoin que tu restes leur petit. Par peur de leur propre vieillissement, par besoin d'utilité, par fragilité, ou un tas d'autres raisons souvent loin de la méchanceté. Et tu as appris à rester en position d'élève, parce que l'élève est aimé, alors que celui qui prend sa place dérange.

Quand cette injonction parle dans l'écriture, elle te garde dans la posture du « débutant qui apprend ». Indéfiniment. Tu écris peut-être beaucoup, mais tu n'oses pas dire que tu écris. Tu prépares, tu te formes, tu réunis des conditions. Et le livre, lui, attend.

La permission opposée : tu as le droit de prendre ta place.

Question pour te repérer : combien de méthodes, de livres, de formations te faut-il encore avant de t'autoriser à écrire pour de vrai ?

5. NE RÉUSSIS PAS

« À chaque fois que ça commence à bien marcher, y'a un truc qui casse tout. »

L'auto-sabotage. Le manuscrit qui prend forme et tu te retrouves brutalement sans temps. L'éditeur qui répond favorablement et tu ne le rappelles pas. Le moment où tu pourrais finir et tu trouves un autre projet plus excitant. Souvent inconscient. Souvent rationalisé en « mauvaise période » ou en « pas le bon timing ».

Goulding la rencontrait chez ceux dont les parents ne supportaient pas d'être dépassés. « Tu n'y arriveras jamais. », « C'est trop difficile pour toi. », « Ce n'est pas pour nous, ces choses-là. ». Mais elle peut aussi se transmettre dans des familles aimantes où le succès d'un enfant a discrètement humilié un parent. Tu apprends à te freiner pour préserver le lien.

Quand cette injonction parle dans l'écriture, elle se manifeste pile au moment où tu pourrais boucler. Un blocage qui surgit dans la dernière ligne droite du premier jet. Une lassitude soudaine au moment de la réécriture finale. Le mythe du livre presque fini que personne ne voit jamais terminé. C'est rarement le début qui pose problème ici, c'est la fin.

La permission opposée : tu as le droit de réussir.

Question pour te repérer : quand tu regardes tes projets passés, est-ce qu'il y a un schéma : ça avance, et puis quelque chose casse au moment d'arriver ?

6. NE FAIS PAS

« Je ne sais pas par où commencer, et tant que je ne sais pas, je préfère ne rien faire. »

C'est la paralysie d'analyse à l'état pur. Tu refais ton plan une dixième fois. Tu réorganises tes idées. Tu lis un livre théorique de plus. Tu attends d'avoir « tout en tête » avant d'écrire la première phrase. Spoiler : tu n'auras jamais tout en tête, parce que c'est l'écriture qui clarifie la pensée, pas l'inverse.

Cette injonction est souvent transmise par des parents anxieux qui contrôlaient tout. « Attention, fais pas comme ça », « Laisse, je vais le faire moi-même », « Tu vas te faire mal ». L'enfant apprend que le passage à l'acte est dangereux, et que la sécurité réside dans l'attente. Devenu adulte, il prépare merveilleusement, mais n'agit pas.

Quand cette injonction parle dans l'écriture, elle se déguise très bien en sérieux. Tu fais des fiches, tu construis ton univers, tu tries tes idées. Ça peut durer des années. Et le manuscrit, lui, n'a pas une ligne. Le piège, c'est que tu as l'impression d'avancer, alors que tu te prépares à ne pas commencer.

La permission opposée : tu as le droit d'agir, même imparfaitement.

Question pour te repérer : combien de fois tu t'es préparé à écrire sans réellement écrire ?

7. N'AIE PAS DE VALEUR

« J'ai rien d'intéressant à raconter. Qui ça pourrait bien intéresser ? »

C'est l'une des plus fréquentes en écriture. Et l'une des plus douloureuses. Elle se loge chez ceux qui ont reçu, très jeunes, le message que ce qu'ils étaient ou faisaient n'était jamais tout à fait suffisant. Un parent qui ne félicitait pas, qui regardait toujours ailleurs, ou qui critiquait avant d'apprécier. Une comparaison constante avec un frère, une sœur, un cousin « qui réussit, lui ».

Devenue adulte, la personne minore tout ce qu'elle produit. Avant même qu'on l'ait lue. Elle s'excuse en début de phrase. Elle coupe les passages les plus personnels parce que « ça compte pas ». Elle a du mal à signer son nom, à mettre une dédicace, à parler de son livre à voix haute. Et quand elle écrit, elle se relit en se disant que c'est moyen, sans vraiment regarder.

C'est très souvent cette injonction qui se cache derrière le syndrome de l'imposteur en écriture, particulièrement dans les étages bas. Tu ne te crois pas légitime parce que tu as appris à ne pas avoir de valeur. Et la question de la légitimité d'écrire devient un mur.

La permission opposée : tu as le droit d'avoir de la valeur, et ce que tu écris aussi.

Question pour te repérer : quand tu lis ce que tu as écrit, quelle est la première chose que tu penses de la qualité de ton texte ?

8. N'APPARTIENS PAS

« Je ne suis pas du milieu de l'édition, des écrivains, des gens qui font ça. Ma place n'est pas là. »

Cette injonction-là se loge chez ceux qui, dans leur famille d'origine, n'ont jamais vraiment trouvé leur place. Ou chez ceux qui ont changé de milieu (premier de la famille à faire des études, transfuge social, parcours atypique) et qui portent en eux cette idée d'être un peu partout, mais entièrement nulle part.

Quand cette injonction parle dans l'écriture, elle bloque l'identité même d'auteur. Tu hésites à dire « je suis auteur ». Tu refuses des invitations à des ateliers, des podcasts, des groupes d'écriture. L'écriture solitaire devient un repli, pas une posture choisie. Et même publié, tu continues à te sentir un infiltré.

C'est l'injonction qui rend si difficile le moment où il faut se présenter à un éditeur, à un libraire, à un public. « Qu'est-ce que je fais ici ? ». Loin d'être spécifiquement dramatique cette phrase, elle est juste là, en bruit de fond, tout le temps.

La permission opposée : tu as le droit d'avoir ta place.

Question pour te repérer : est-ce que tu te sens autorisé à dire « je suis auteur » à voix haute ? Et si non, devant qui spécifiquement ?

9. NE SOIS PAS PROCHE

« Je n'arrive pas à écrire des choses sincères. C'est toujours un peu protégé, un peu détaché. »

Cette injonction se transmet dans les familles où l'intimité émotionnelle a manqué. Parfois par pudeur extrême, parfois par chagrin non dit, parfois parce que les parents eux-mêmes n'avaient pas accès à ça. L'enfant grandit en apprenant à maintenir une distance sûre avec les autres et avec lui-même.

Quand cette injonction parle dans l'écriture, elle produit des textes propres. Bien construits. Sans accroc. Et sans chair. Tu maintiens une distance de sécurité avec ce que tu racontes. Tu n'arrives pas à toucher ton lecteur parce que tu ne te touches pas toi. Et quand quelqu'un te dit « c'est bien, mais ça manque d'incarnation », tu ne sais pas comment faire autrement.

La permission opposée : tu as le droit d'être proche, dans ton écriture comme dans ta vie.

Question pour te repérer : qu'est ce que tu penses de la vulnérabilité & de l'authenticité ?

10. NE TE PORTE PAS BIEN

« Je ne peux écrire que quand je suis dans un état pas terrible. Si je vais bien, l'inspiration s'en va. »

C'est le mythe de l'écrivain torturé. Et c'est plus qu'un mythe quand cette injonction est active : c'est une obéissance. Une partie de toi a appris que pour qu'on s'occupe de toi, il fallait aller mal. Un parent qui ne te regardait que quand tu étais malade, fatigué, en difficulté. L'attention venait au prix de l'inconfort.

Devenu adulte, tu reproduis le schéma. Tu n'écris bien que quand tu vas mal, parce que c'est dans ce mode-là que tu te sens autorisé à exister. Et tu finis par cultiver ton mal-être, par le préserver, parce que sans lui tu as l'impression que ton écriture s'éteint. Tu refuses les périodes de bien-être parce qu'elles te paraissent stériles.

Quand cette injonction parle dans l'écriture, elle te démolit doucement. Tu ne te soignes pas. Tu n'apprends pas à écrire dans la joie. Et tu te tiens éloigné de l'idée qu'un livre puisse naître d'un état solide.

La permission opposée : tu as le droit d'écrire quand tu vas bien.

Question pour te repérer : est-ce que tu associes ton écriture à un état douloureux dont tu te rends, sans toujours le voir, dépendant ?

11. NE PENSE PAS

« Quand j'essaie de réfléchir à mon livre, ma tête se brouille. Comme si je n'avais pas le droit. »

Cette injonction se loge chez ceux qui ont grandi avec un parent autoritaire pour qui les questions étaient une menace. « Tu n'es pas là pour penser, tu es là pour faire ce qu'on te dit. », ou la version plus douce mais tout aussi efficace : « Arrête de te poser autant de questions, tu te fais du mal. ». L'enfant apprend que penser par soi-même est dangereux. Devenu adulte, il s'en méfie.

Quand cette injonction parle dans l'écriture, elle empêche la prise de recul. Tu écris en saccades, sans plan, parce que dès que tu essaies de structurer, le brouillard arrive. Tu ne te fais pas confiance pour analyser ton propre projet.

C'est une injonction qui peut produire un paradoxe étrange : des auteurs très brillants intellectuellement, parfaitement capables de penser le travail des autres, mais incapables de penser le leur.

La permission opposée : tu as le droit de penser, par toi-même, sur ton propre projet.

Question pour te repérer : quel image te viens quand tu penses à analyser ton roman pour avancer ?

12. NE RESSENS PAS

« Je sais que je devrais ressentir quelque chose en écrivant cette scène, mais je ne ressens rien. C'est froid. »

Cette injonction est très fréquente chez ceux qui ont grandi dans des milieux où les émotions n'avaient pas droit de cité. Pas forcément par dureté. Parfois par génération, par culture, par valorisation de la « tenue ». Les colères étaient interdites, les tristesses cachées, les joies modérées. L'enfant apprend à ne pas ressentir, ou à ne pas montrer ce qu'il ressent, ce qui revient au même au bout d'un moment puisque ce qu'on n'exprime jamais finit par s'éteindre.

Quand cette injonction parle dans l'écriture, elle produit cet effet particulier : des scènes parfaitement plotées, dialoguées, mises en place, mais sans chair émotionnelle. Tu te demandes « qu'est-ce que mon personnage est censé ressentir ici ? » au lieu de « qu'est-ce que je ressens, moi, quand j'imagine cette scène ? ». Tu construis l'émotion par déduction au lieu de la laisser monter en toi.

C'est aussi cette injonction qui fait que tu n'arrives pas à pleurer à ton propre texte (même si en soi, rien d'obligatoire). Et puis qu'un beta-lecteur te dit « je n'ai pas été touché ». Et tu ne comprends pas pourquoi, parce que tu as tout fait correctement.

La permission opposée : tu as le droit de ressentir ce que tu ressens.

Question pour te repérer : qu'est ce que tu penses de TES émotions ?


Une note pour finir cette section. Gysa Jaoui, analyste transactionnelle française, en a rajouté une treizième dans les années 1980 : « Ne sache pas ». Celle qui te bloque dans la recherche d'information dont tu as besoin pour avancer. C'est elle qui te fait abandonner devant un manuel d'écriture, refuser un retour critique, ne pas chercher à comprendre pourquoi ton manuscrit ne fonctionne pas. Je la mentionne pour les complétistes, mais on en reste aux 12 originelles pour cet article.


Comment on déloge une injonction (et pourquoi seul on n'y arrive presque jamais)

Reconnaître son injonction, c'est déjà énorme. Mais reconnaître intellectuellement et avoir vraiment désamorcé, ce sont deux étapes différentes (je peux te le dire, j'ai mis quelques années à passer de l'une à l'autre sur l'une des miennes, et je n'ai pas terminé). Tu peux parfaitement avoir lu cet article, t'être reconnu dans une ou deux injonctions, hocher la tête, et continuer à leur obéir la semaine prochaine sans même t'en apercevoir. Parce que l'injonction n'est pas tout à fait une croyance qu'on remplace par une autre, cest une obéissance qu'on repère, qu'on nomme, et qu'on choisit, à chaque occurrence, de ne plus suivre.

Le travail se fait en trois mouvements. D'abord, l'identification. Repérer les phrases plates qui passent dans ta tête sans déclencher d'émotion. Ce sont elles, le plus souvent, qui portent l'injonction. « J'ai rien à raconter », « C'est pas pour moi », « Je ne suis pas du milieu ». Plus c'est évident, plus c'est suspect.

Ensuite, la nomination. Mettre un nom dessus. Dire « là, je suis en train d'obéir à NE SOIS PAS TOI-MÊME », ou « là, c'est N'AIE PAS DE VALEUR qui parle ». Le simple fait de nommer remet une distance entre toi et la phrase. Elle redevient un message, et plus une évidence.

Enfin, la permission. Te dire intérieurement, et incarner pas à pas, l'autorisation opposée. Tu as le droit d'être pleinement qui tu es. Tu as le droit d'avoir de la valeur. Comme une posture progressive, qu'on tient un peu plus longtemps à chaque essai car évidemment le changement a besoin de temps et d'expériences !

Pourquoi on n'y arrive presque jamais seul ? Parce qu'une injonction est, par construction, ce que tu n'entends plus. Elle est dans ton angle mort. Tu peux relire ton manuscrit dix fois, tu n'entendras pas dans tes propres phrases ce que quelqu'un d'autre, à côté de toi, percevra immédiatement. Un coach, un thérapeute, un compagnon de route lucide, un groupe d'écriture ou un ami qui te connaît depuis longtemps. Quelqu'un qui peut te dire « tu te rends compte que c'est la cinquième fois en six mois que tu sabotes au moment de finir ? ». Tu ne peux pas te dire ça à toi-même, parce que ton injonction est précisément le filtre à travers lequel tu te perçois.

C'est l'une des raisons profondes pour lesquelles j'ai construit Ose Écrire autour des 3 Clartés plutôt qu'autour de techniques d'écriture. Les techniques sont disponibles dans tous les manuels du monde. Ce qui ne l'est pas, c'est ce regard externe qui voit l'injonction à ta place, qui te la nomme, et qui t'accompagne pendant que tu apprends à ne plus lui obéir. Ose Écrire, c'est ce travail-là.


Atterrissage

Le plus souvent, ton blocage n'a pas grand-chose à voir avec ton organisation, ton talent ou ta motivation.

C'est un message qu'on t'a transmis avant que tu saches lire, et que tu n'as jamais entendu comme un message. Tu l'as reçu comme une donnée du réel, et tu lui obéis depuis dans l'angle mort de ta vie d'auteur.

Le jour où tu le nommes, il commence à perdre son pouvoir. Progressivement, en général, plutôt que d'un coup. Et c'est exactement ce qu'on travaille ensemble dans Ose Écrire : entendre l'injonction qui parle dans tes phrases plates, la regarder en face, et t'autoriser, mois après mois, à écrire le livre qu'elle t'avait empêché d'écrire.

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Ecrit par Ybe

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