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Pochette de l'épisode 74 du podcast Ose Écrire

ÉPISODE 74AVEC INVITÉ17 DÉCEMBRE 202590 MIN

Discussion avec Françoise Guérin

Clarté · Rythmeadaptation
00:001:29:42

FACE A — LES 21 CHAPITRES · CLIQUE POUR ÉCOUTER

Que fais-tu quand l'opportunité arrive avant que tu sois prêt ?

CE QUE RACONTE CET ÉPISODE

Françoise Guérin, psychologue et autrice de quinze livres, raconte le jour où une éditrice l'a appelée chez elle pour lui demander un roman policier. Elle a répondu oui, bien sûr, j'ai écrit un roman. Elle a demandé un peu de temps pour le relire. On lui a accordé trois mois.

Elle a raccroché. Le roman n'existait pas. Il tenait sur un post-it collé à son bureau : un commandant de PJ qui devient aveugle sur une scène de crime, pour des raisons psychiques.

Elle l'a écrit en trois mois. Le livre a remporté le prix Cognac, remis sur scène par Jean-Christophe Grangé, avec elle en robe de Monoprix au milieu des cocktails au caviar. L'été suivant, une productrice de fiction télé l'a lu sur la plage, a eu un coup de cœur, et a fini par la joindre via le formulaire de contact de son site. C'est devenu une série France Télévisions avec Richard Berry.

Ce que je retiens, c'est qu'aucune de ces portes ne se serait ouverte si elle avait répondu honnêtement qu'elle n'était pas prête. Le succès est un enfant de l'audace.

Dans cet épisode, on parle aussi du défi lancé par une copine qui l'a remise à écrire après quinze ans d'arrêt, de ce que les concours de nouvelles apprennent vraiment, et de la réalité peu glorieuse de ce qui se passe quand un grand éditeur ne soutient pas votre livre.

LE CAROUSEL DE L'ÉPISODE

CAROUSEL À VENIR

Les slides de cet épisode arrivent bientôt dans la bibliothèque visuelle.

Face B — le transcript

L'ÉPISODE MOT À MOT · LES TIMECODES LANCENT L'ÉCOUTE

Évidemment, tu te doutes bien que ce n'est pas moi qui ai tapé tout ce transcript à la main… Alors oui, il y a parfois des incohérences et des erreurs. Et sur les discussions, il arrive même que les voix se mélangent. Comme quoi, rien de mieux que d'écouter l'épisode plutôt que de le lire !

Quand oser saisir les opportunités paie

Ybelion — Yo yo, c'est Ybelion, vous êtes dans le 74e épisode d'Ose Écrire. Et aujourd'hui, j'ai l'immense honneur d'accueillir Françoise Guérin. Et écoutez, le partage qu'elle fait de son parcours est absolument fascinant et extrêmement inspirant. Et si j'en retiens une chose, c'est que oser saisir les opportunités et faire preuve d'audace, ça paye. Je vous laisse avec le partage de Françoise et je vous souhaite une très bonne écoute. A bientôt. Moi, c'est Sam, Ybelion de mon nom de plume. Je suis écrivain, coach et j'accompagne celles et ceux qui veulent renouer avec leurs rêves d'écriture. T'écoutes un podcast dont l'intention est simple. Te donner inspiration, outils, motivation, discipline. Bref, tout ce qui peut te permettre d'oser écrire. En gros, c'est un peu dans le titre. Ose Écrire. Et alors du coup, moi, tu vois, comme ça, spontanément, je me suis demandé qu'est-ce qui t'a donné envie d'écrire sur le monde de la prépa ?

La prépa, une erreur de parcours

Françoise Guérin — J'ai fait moi-même une prépa pendant mes études et ça n'a pas été la meilleure année de ma vie. J'ai trouvé ça extrêmement pénible et très inintéressant par rapport à ce que j'avais envie de faire, moi, qui étais psychologue. Donc, c'était une erreur de parcours. Mais j'ai beaucoup observé, j'observais déjà beaucoup à cette époque-là. Et j'ai beaucoup observé mes condisciples et la manière dont ils s'écroulaient les uns après les autres. Donc, quand j'ai voulu travailler sur la question du suicide des adolescents, c'était évident qu'il fallait aller voir du côté de la prépa. Et puis, parce qu'aussi, en tant que psy, je reçois des ados et des jeunes adultes qui traversent des moments comme ça de prépa ou de prépa médecine ou des moments qui sont très difficiles pour eux, dans lesquels ils sont très écrasés par la pression.

Ybelion — Oui, c'est pour ça que je trouve que c'est hyper intéressant parce qu'effectivement, j'ai ce souvenir-là. J'ai eu la chance d'être dans une petite prépa. Donc, on n'était pas beaucoup. On n'avait pas du tout d'aspect de compétition. On se voyait vraiment tous dans la même merde, entre guillemets. Donc, c'est pour ça que je pense que j'ai réussi à traverser cette épreuve. Mais effectivement, c'est assez particulier comme ambiance. Et tu écrivais déjà quand tu étais à ce moment-là en prépa ?

Françoise Guérin — Alors, j'avais déjà écrit. J'ai écrit depuis l'enfance, en fait. Mais clairement, la prépa m'a fait arrêter d'écrire. Il y a vraiment eu un effet en prépa, d'abord parce qu'on n'a pas le temps, d'une part. Et aussi parce que les choses que j'ai entendues pendant cette prépa, des choses qui m'ont été dites par les enseignants, m'ont fait entendre que ce que j'écrivais, ça ne valait rien, en fait. Que ce qui valait le coup d'être publié, c'était des grands auteurs.

Ybelion — Tu étais en cagnes, hippocagnes ?

Françoise Guérin — J'étais en hippocagnes lettres. Ce qu'on appelait l'exup à l'époque. On était plongé dans la littérature jusqu'au bout. Mais je n'ai eu aucun coup de cœur littéraire pendant cette année-là. Vraiment, ça m'a plutôt dégoûtée et de la lecture et de l'écriture.

Ybelion — Ah, c'est fou.

Françoise Guérin — Ça a produit un arrêt brutal de l'écriture qui a duré pas mal d'années. Qui a bien dû durer une quinzaine d'années.

Ybelion — Ah oui, ok. Et qu'est-ce qui te fait reconnecter après toute ta déconnexion pendant 15 ans ? C'est quoi le déclencheur qui te permet de reconnecter avec l'écriture ?

Françoise Guérin — Je crois qu'il y a eu plusieurs choses. D'abord, j'étais présidente des parents d'élèves à l'école. Ok. Et en tant que présidente des parents d'élèves, j'étais censée écrire l'édito du journal des parents d'élèves qu'on publiait tous les deux mois ou tous les mois, je ne sais plus. Et j'ai pris un plaisir fou à écrire ces éditos qui ont été le best-seller de l'école. Incroyable. C'est-à-dire que les gens m'en parlaient sur le trottoir devant l'école. Ah, j'ai lu ce que vous avez écrit. Donc, c'était à la fois ce que j'aimais faire dans l'écriture, c'est-à-dire à la fois un peu mordant, un peu rigolo et en même temps un peu sérieux. Et donc, ces éditos, cette pratique éditoriale...

« Mon roman tenait sur un post-it »

Les éditos qui réveillent la plume

Ybelion — J'aime beaucoup cette anecdote parce que c'est un peu un « hasard de la vie » qui remet l'écriture sur ton chemin quelque part.

« T'es même pas cap » : le défi d'une copine

Françoise Guérin — Oui, il y a eu un deuxième hasard qui est qu'une amie est venue chez moi et m'a donné le règlement d'un concours de nouvelles qui était organisé par un cinéma près de chez elle. Et elle me l'a donné en mode « t'es même pas cap ». Pourquoi elle me connaissait très bien puisque ça a suffi pour qu'après son départ, j'ouvre ce règlement, je lise et je me dis « bon, c'est pas sorcier ». Il fallait écrire une nouvelle sur cinéma et anticipation. Et donc, je me suis mise à l'écriture de cette nouvelle. Je l'ai écrite, tapée, imprimée et envoyée le lendemain matin. Donc, il y a une espèce de truc hyper rapide. C'était la première nouvelle que j'écrivais de ma vie. Et cette nouvelle a remporté le premier prix de ce concours.

Ybelion — C'est incroyable, bravo.

Françoise Guérin — J'en étais la première surprise. Même que quand mon nom a été annoncé au micro dans le cinéma, parce qu'on était tous réunis dans le cinéma, quand mon nom a été annoncé au micro, je n'ai pas compris que c'était moi. Donc, c'est mon conjoint qui m'a... C'est ton nom, c'est ton nom. Voilà. Et il fallait y aller, quoi. Donc, j'ai remporté... Le prix, à l'époque, c'était une carte pour un nom de ciné. OK. C'était un énorme prix. Voilà. Et ça m'a lancée un peu là-dedans, parce que j'ai découvert qu'il y avait plein de concours de nouvelles, et que c'était une façon de faire ses gammes, de s'affronter à l'écriture. Dans les concours de nouvelles, il y a des thématiques. Pas forcément des thématiques qu'on a l'habitude d'aborder. Il y a des contraintes, comme un inkipit, ou des mots à glisser dedans, etc. Et surtout, on est lus anonymement. Donc, il y avait quelque chose pour moi qui était pratique à cet endroit-là. Le fait d'être lus anonymement, j'étais sûre que je serais lus. Et alors, à ma grande surprise, j'ai remporté énormément de concours de nouvelles. Enfin, un truc de fou, quoi. Et donc, ça m'a lancée là-dedans. Quand je dis que j'ai fait mes gammes, c'est-à-dire que j'ai appris à écrire un peu tout, à ce moment-là, sous la forme de la nouvelle, bien sûr. J'ai remporté plein de prix. J'ai rencontré plein d'autres auteurs primés qui, depuis, sont des auteurs qui ont publié, qu'on voit. Et donc, ça m'a vraiment lancée d'une certaine manière. Alors, parfois, quand je raconte ça, les gens disent « mais des concours de nouvelles ». Mais quand votre nouvelle est retenue parmi 100 ou 150 autres nouvelles, ça produit quelque chose. Ce sont des lecteurs qui n'ont aucune raison de nous retenir, s'ils n'ont pas aimé le texte. Donc, voilà, j'ai beaucoup travaillé comme ça. Et l'année suivante, le cinéma dans lequel j'avais concouru la première fois m'a renvoyé le règlement du concours de nouvelles. Parce que c'était comme ça, il renvoyait à tout le monde. Et donc, j'ai rejoué. J'ai refait une nouvelle sur le cinéma. Et j'ai eu de nouveau le premier prix. Donc, je suis repartie pour une deuxième année de ciné. Et puis, l'année suivante, ils n'ont plus voulu que je concours. Donc, ils m'ont nommée présidente du concours de nouvelles. Sinon, ça commençait à se voir. Et il y a même une dame, je me souviens, lors de la remise du deuxième, la deuxième fois, la remise du prix. Une dame très ulcérée, parce que ça faisait deux fois qu'elle concourait et deux fois que je gagnais. qui est venue vers moi et qui m'a dit « Madame, je ne sais pas avec qui vous avez couché pour avoir ce prix ».

Les concours de nouvelles, salle de sport de l'écrivain

Ybelion — Ah bah super !

Françoise Guérin — Voilà. Et c'était considérant. Enfin, c'était incroyable. Surtout que, quand même, j'étais une jeune femme à l'époque. Je parle de quelque chose qui a lieu il y a 20 ans. J'étais une jeune femme. Et les membres du jury, c'était tous des vieux tromblots. Donc, il fallait vraiment être très motivé pour...

Ybelion — Ah ouais, et puis c'est con. C'est totalement déplacé, en plus.

Françoise Guérin — Oui, mais c'est de la jalousie pure.

Ybelion — Ça en dit beaucoup plus sur elle que sur toi, bien évidemment. Tu vois, justement, moi, je trouve que ton partage, il est hyper précieux. Et je pense qu'il en inspirera beaucoup parce qu'effectivement, dans l'exercice du concours de nouvelles comme ça, ou des appels à texte qu'on peut voir un peu partout, c'est quand même un mécanisme qui permet de vaincre beaucoup de blocages qu'on peut connaître quand on commence l'écriture et quand on a la volonté d'aller écrire un livre. Déjà, on écrit, comme tu as dit, sur un thème qui n'est pas le nôtre. Donc, quelque part, ça permet aussi de prendre du recul et de dire « Bon, bah, en fait, écoute, on verra bien ce qui en sortira. De toute façon, ce n'est pas si important, cette exploration de thèmes pour moi. » Et ensuite, il y a aussi une deadline et donc un objectif et puis des règles. Et quelque part, ça te rend redevable de quelque chose ou de quelqu'un. Et ça, ça met en mouvement beaucoup plus facilement. Et donc, ouais, c'est un super exercice. C'est un super exercice et la preuve en est. En plus, toi, ça t'a super réussi. Donc, c'est vraiment...

Françoise Guérin — Oui, c'est vraiment un exercice intéressant parce qu'effectivement, la deadline, moi, ça m'aide beaucoup à travailler. C'est très stimulant. Et puis, ce qui est devenu très vite stimulant, c'est qu'on était toujours un peu les mêmes à réussir ces concours. Enfin, il y a vraiment toute une bande. Donc, on a fini par devenir des copains. Et dans la foulée de tous ces concours de nouvelles, j'ai mis sur pied un site qui existe toujours d'ailleurs, qui s'appelait « Mon compte double ». Et « Mon compte double », c'était un site où on partageait des textes, des nouvelles, tout un tas de choses comme ça. Donc, il y a eu jusqu'à 30 à 40 auteurs qui m'envoyaient des textes que je mettais en ligne. Donc, maintenant, c'est devenu mon site perso. Mais ça a été vraiment une espèce de bouillonnement littéraire pendant pas mal d'années. Avec de la créativité, il y avait des nouvelles listes, il y avait des romanciers, il y avait des poètes, il y avait des éditeurs. Enfin, il y avait tout un petit monde là pendant pas mal de temps. Et donc, c'était très stimulant et très… En même temps, c'était plein d'amitié qui se construisait. Je continue. Il n'y a pas très longtemps, là, j'ai eu la chance de revoir quelqu'un que j'avais rencontré dans le cadre des concours nouvelles. Donc, il y a plus de 20 ans. Et c'était très chouette. C'était un peu comme si on s'était quitté la veille alors qu'on ne s'était pas vu depuis au moins 15 ou 18 ans. Voilà, ça produit une espèce de réseau amical, littéraire. Donc, tout le monde n'a pas réussi. Et puis, comme dans toute vie, certains sont morts entre-temps. On en a perdu. Certains nous ont annoncé des grandes nouvelles. Certains ont changé de métier parce que, décidément, travailler dans la banque, ça ne les intéressait pas. Et donc, certains sont allés du côté de choses plus littéraires. Mais voilà, il y a quelque chose. C'est une espèce d'émulation, une espèce d'excitation de l'écriture.

Mon compte double : une bande d'auteurs

Ybelion — Oui, chacun… Oui, tout à fait. Et puis, en fait, ce qui est intéressant dans ce que tu partages, c'est déjà, ça prouve bien que l'écriture, malgré le fait que ce soit un acte solitaire dans le fait d'écrire, c'est en fait pas du tout solitaire dans la vie d'écrivain et dans le partage qu'on fait des histoires. Et puis après, on remarque aussi, effectivement, comme tu l'as dit, chacun suit son chemin. Et au travers de cet accomplissement de rêve et de volonté qu'on a de partager ce qu'on a en tête, on se découvre aussi. Et quelque part, c'est ça qui nous donne parfois la force de quitter une situation qui ne nous plaît pas, que ce soit professionnel, personnel, que sais-je. Et tout ça en groupe, quelque part. Chacun nourrit le groupe et puis lui permet de grandir.

Françoise Guérin — On se lisait entre nous, on s'envoyait un texte, on se lisait, parfois on se corrigeait entre nous, on était concurrents et en même temps, on lisait un peu ce que les autres faisaient. Et puis très vite, quand on a commencé à publier, parce que c'est comme ça que j'ai commencé à publier mes premiers textes, dans des revues, parce qu'il n'y avait pas que les concours nouvelles, il y avait des appels à texte, des revues, différentes revues qui font de la nouvelle. Quand on a commencé à publier ensuite nos propres recueils ou nos propres romans, on a commencé à se croiser dans des salons littéraires, dans des festivals. Donc là, voilà, ce n'est pas du tout la même chose d'aller dans un festival où on ne connaît personne, même si moi j'ai une capacité à faire des liens rapidement et à très vite connaître des gens. Mais il n'empêche que quand on sait qu'on va retrouver un tel qu'on n'a jamais vu pour de vrai, ou qu'on n'a vu qu'une fois sur un podium. Voilà. Et puis, dernière chose, les concours de nouvelles, l'air de rien, ça m'a rapporté pas mal. De l'argent, parce que parfois ils sont bien dotés. Paquets de nougats, la bise du mer, bon.

Ybelion — Tout est bon à prendre.

Françoise Guérin — Voilà, alors la bise du mer peut-être pas, mais ça dépend du mer. Mais également un voyage en famille. Voilà, enfin des choses comme ça. C'est des... Ça peut être à la fois doté de presque rien, mais c'est aussi les premières publications. Moi, je me souviens de ma première, toute première publication dans un petit recueil. Mais j'étais fière comme si j'avais eu le concours, quoi. Enfin, il y avait vraiment... Alors qu'après, une fois que j'ai eu ce recueil entre les mains, je me suis aperçue que quelqu'un avait fait des corrections dans mon texte. Ah oui. Et qu'il l'avait truffé de faute. C'est-à-dire que quand on fait des corrections, il va mieux y avoir un petit niveau d'orthographe. Et moi, je sortais de prépa quand même. J'avais un petit peu des notions d'orthographe. Et voir que quelqu'un a passé derrière et a rajouté des S au participe passé là où il n'en faut pas, par exemple. J'étais folle, quoi. Je me suis dit, c'est pas possible. Je vais passer pour une truffe. Voilà, donc ça a un peu gâché mon... Et l'autre immense joie avec les concours de nouvelles, ça a été une autre publication d'une de mes nouvelles dans un petit recueil. Et on a appris que le Conseil général du département, je ne sais plus lequel c'était, c'était dans le Val-de-Saône, je ne sais plus où c'était, le Conseil général du département avait acheté ses recueils pour qu'il y en ait un dans chaque bibliothèque. Et alors, pour moi, qui étais une enfant des bibliothèques, mon texte dans une bibliothèque, même si peut-être qu'il ne m'ait jamais sorti du rayon, personne ne l'a lu. Mais il y avait quand même... C'était quand même une fierté extraordinaire pour moi de penser que ce que j'avais écrit, c'était dans une bibliothèque et que tout le monde allait pouvoir le lire. Voilà, on va les voir qu'on peut.

Ybelion — Ah mais non, mais c'est magnifique. Au contraire, je trouve que c'est justement, tu vois, c'est aussi ça l'écriture. Chacun vit ses accomplissements et cette fierté à sa manière. Et moi, c'est quelque chose... Le premier livre que j'ai tenu m'a permis de quitter mon travail. Ça sera quelque chose d'autre pour quelqu'un d'autre. Et c'est ça qui est passionnant, je trouve, et qui est très inspirant. Au contraire, c'est que justement, quelque part dans ce chemin transformatoire qu'est l'écriture, on ne sait jamais ce qui en sortira. C'est toujours très positif, mais on ne sait pas. Et c'est ce côté d'incertitude qui est très excitant, en fait, dans le processus de création, tout simplement.

Françoise Guérin — Je ne sais pas si c'est toujours très positif. Dans la majeure partie du temps, je pense que ça l'est. Mais j'ai quand même croisé dans mon existence d'autrice quelques auteurs absolument aigris, alors souvent absolument persuadés d'être des génies, mais tellement trop génies que les lecteurs ne venaient pas à lui, par exemple.

Ybelion — Bien sûr. Et oui, oui.

Françoise Guérin — Ça dépend comment chacun prend la question.

Ybelion — Exactement. Et là, on touche aussi à... Est-ce qu'on accepte de se transformer par l'écriture aussi ? Parce que cette question du génie, comme tu l'amènes, elle est effectivement très intéressante et c'est un blocage comme un autre de se trouver génial à tout égard et de refuser de travailler, que ce soit sur soi ou sur son texte. Et quelque part, ça aussi, ça peut être une preuve qu'on n'est pas tout à fait allé au bout de ce chemin de transformation. Et en même temps, je pense qu'il faut aussi parfois la naïveté de se trouver génial et après avoir l'honnêteté intellectuelle de se dire, en fait, c'était pas si génial. Mais si, sur le coup, on se trouve pas génial, on reste bloqué dans une espèce de boucle de perfection. Et c'est ça qui peut être aussi... C'est toujours un équilibre un peu.

Françoise Guérin — Il peut y avoir ce risque aussi de ne pas pouvoir lâcher son texte tant qu'on le trouve pas totalement parfait et génial. Et donc, du coup, on ne l'a jamais. Moi, j'ai eu la chance d'échapper à ça. J'étais plutôt enthousiaste quand j'envoyais mes textes, que ce soit dans les concours ou même chez les éditeurs ensuite. Et j'ai eu la chance d'être très contente quand je remporte quelque chose, quand je signe un contrat, etc. Mais finalement, de m'en foutre un peu si je perds. C'est pas si grave. Je me dis, bon, j'essaye autre chose. Donc, parfois, c'est un peu frustrant. Là, par exemple, je me promène depuis quelques années avec quelques manuscrits de romans jeunesse que j'ai du mal à faire... à publier chez des éditeurs. Même si ça commence à arriver. Là, il y en a un qui va l'être. Bravo. Mais voilà, je me dis, bon, c'est pas cette fois-ci. Il faut que je revoie. Il faut que je... Etc. Et je n'abandonne pas pour autant. Je suis encore en train d'en écrire un. Donc, voilà. On peut être un peu frustré parce qu'on avait envie. Et puis, c'est comme ça.

Ybelion — Bien sûr.

Françoise Guérin — Le milieu est quand même féroce.

Ybelion — Ah bah, le milieu est féroce, effectivement. Et puis, la frustration est aussi un bon indicateur de ce qui est important pour nous. C'est toujours une métrique qui est intéressante à suivre dans le processus. Et alors, quand tu commences toute cette aventure de concours de nouvelles, que tu gagnes plusieurs prix, qu'elles sont publiées, à quel moment t'as l'envie de passer au roman et à te dire, OK, là, j'ai envie de faire exister l'objet livre quelque part ?

Du recueil au premier roman

Françoise Guérin — Alors, c'est venu assez rapidement, mais en même temps, le piège des concours de nouvelles, c'est qu'on est pris dans les deadlines. Et donc, je remettais ça un petit peu.

Ybelion — Tu remets une pièce.

Françoise Guérin — Voilà. Et donc, la première chose que j'ai faite, ça a d'abord été plutôt d'essayer de faire publier un recueil de nouvelles. OK. Donc, en 2007, j'ai publié mon premier recueil de nouvelles qui s'appelait Mocompe Double, comme le site. OK. Voilà. Et qui partait, donc qui était, où j'avais rassemblé des nouvelles qui avaient déjà eu un certain succès dans mon travail d'autrice. Et donc, c'était Mocompe Double parce que c'était des nouvelles sur la parole, sur le lien à l'autre, sur ce que pouvait changer une parole dans un sens ou dans l'autre. d'ailleurs, voilà, dans une histoire. Donc, j'ai publié ce recueil chez Quadrature qui est un éditeur belge et j'en étais très contente de ce recueil. Mais il faut que je dise qu'avant, il s'était produit autre chose. En 2004, 2005, je crois, donc, dans cette période concours de nouvelles, je fais partie des lauréates du concours de nouvelles de ce qui était à l'époque les débuts de Quai du Polar.

Ybelion — D'accord. Ah oui. Voilà,

Françoise Guérin — le gros festival de Polar de Lyon et c'était une nouvelle policière et donc, ma nouvelle est publiée dans un petit recueil, un tout petit qui est distribué pendant le festival. Alors, à l'époque, le festival, ce n'est pas ce qu'il est aujourd'hui, je te parle d'un petit, il y a 20 ans. Le festival, il est totalement explosé. Mais donc, ce petit, ce tout petit recueil avec 4, 5 nouvelles lauréates est distribué aux participants au festival et il tombe entre les mains d'une productrice de Radio France qui venait dans ce festival parce qu'elle produisait une émission qui s'appelait Les Petits Polars. Ok. Et donc, je me retrouve, elle lit ma nouvelle dans ce petit recueil et je pense qu'elle appelle le festival pour avoir mes coordonnées. Voilà. Et elle m'appelle chez moi. À l'époque, il n'y avait même pas de téléphone portable, il faut imaginer le téléphone accroci au mur, tout ça. Et donc, elle m'appelle pour me proposer de participer à son émission Les Petits Polars en écrivant des textes Les Petits Polars, justement. Et donc, j'ai participé à cette émission pendant un ou deux ans jusqu'à ce qu'elle s'arrête, en fait. L'émission s'est arrêtée. Mais il s'agissait d'écrire des nouvelles policières de 7-8 000 signés blancs, à peu près.

Les Petits Polars : écrire vite pour Radio France

Ybelion — Donc, court quand même.

Françoise Guérin — Deux pages et demie, voilà, qui étaient lues à l'antenne par des comédiens, qui étaient enregistrées par des comédiens et c'était lues à l'antenne avec des virgules musicales, un générique, etc. Et ça a passé à minuit. Et donc, ce travail-là de nouvelles, ça a d'abord été mon premier boulot lucratif, entre guillemets, commentrice, avant même d'avoir publié un livre. Je n'avais rien publié encore. J'avais publié des nouvelles à droite, à gauche. Et donc, pendant deux ans, j'ai fourni des textes comme ça. Ça a été un immense plaisir. C'était très stimulant. Évidemment, je les écoutais à minuit derrière mon poste, lus par un comédien, notamment. et je recevais les DVD, enfin les DVD, les CD de ces émissions, etc. Et ça m'a tellement poursuivi que cet été, là, j'ai sorti un nouveau recueil de nouvelles qui s'appelle « Ça va être tout noir ». Et « Ça va être tout noir », c'est le recueil de toutes ces nouvelles-là que j'ai écrites pour la radio et dont je me sers encore parce que depuis des années, je les lis. Je fais des lectures publiques avec ça et notamment, je fais une sorte de lecture spectacle qui s'appelle « Cocooning Polar » où je lis ces textes en public pendant que les gens boivent une boisson chaude et grignotent des biscuits. Enfin, un truc un peu fou sur l'oralité. Voilà. Donc ça, ça a été aussi une longue étape qui m'a aussi beaucoup formée à l'écriture radiophonique, à écrire vite et bien pour que ça soit calé dans les deadlines parce que c'était quelqu'un qui pouvait vous appeler le lundi pour vous dire « Lundi prochain, en enregistrement, on aurait besoin de cinq textes ». Et moi, évidemment, je disais « Oui, pas de souci, j'ai presque fini ». Et puis je m'accrochais et je me disais « Bon, alors j'en ai écrit un, il faut encore en écrire quatre ». Donc en une semaine, il fallait fournir. Et curieusement, ce ne sont pas les textes que j'ai écrits le plus rapidement qui ont eu le moins de succès. Au contraire, certains ont été beaucoup rediffusés parce que quand on est dans le feu de l'action, parfois, ça produit des choses, ça transcende un peu les trucs plan-plan qu'on pourrait écrire. Voilà, donc ça, c'est une partie du parcours. Ensuite, j'ai publié ce premier recueil de nouvelles et dans la foulée, quelques mois plus tard, j'ai publié mon premier roman. Et là encore, c'est une sorte de hasard, mais c'est la suite de l'affaire, c'est-à-dire que mes textes passaient sur Radio France le soir et il y a une éditrice qui travaillait dans une maison d'édition de Polar qui a entendu un de mes textes, qui a obtenu mes coordonnées et qui m'a appelée pour me demander si elle pouvait lire un roman policier de moi dans ce même style. Là encore, je me suis demandé si ce n'était pas une copine de l'hôpital qui me faisait des blagues quand même, ce serait très étrange. Quelqu'un qui vous appelle en disant voilà, je suis éditeur, je reçois sans arrêt les manuscrits, mais c'est le vôtre que je veux lire. C'est quand même un petit peu, voilà, un peu particulier. Et donc, elle m'a demandé est-ce que par hasard vous auriez écrit un roman que vous pourriez m'envoyer ? Et moi, j'ai répondu ben oui, bien sûr. J'ai écrit un roman, mais là quand même, il me faudrait un petit peu de temps pour le faire. pour le relire, pour faire des corrections, pour le retravailler un petit peu. Et elle me dit bon, coach, je vous donne trois mois, dans trois mois, le roman, vous l'envoyez à cette adresse mail. J'ai raccroché et je n'avais pas écrit de roman, bien sûr. C'est-à-dire que ce qu'elle me... Enfin, c'était du bluff parce que quand un éditeur vous appelle chez vous, vous ne dites pas non. Enfin, moi, en tout cas, mon idée, c'était qu'il ne fallait pas dire non. Il fallait dire oui, mais bien sûr. Et donc, le roman que j'allais écrire, tenait sur un post-it qui était collé sur mon bureau où il y avait marqué quelque chose comme un commandant de police judiciaire devient aveugle sur une scène de crime et il poursuit son enquête à l'aveugle tout en allant voir une psychanalyste pour comprendre pourquoi il est devenu aveugle. Puisque c'était... En fait, il devait un aveugle mais il n'y a pas de cause organique donc c'est psychique. Voilà. Donc, ça tenait sur un post-it et ça a été... Donc, j'en ai fait un roman. J'en ai fait un roman assez épais d'ailleurs à l'époque que j'ai envoyé à la date prévue qu'elle a publiée et qu'il y a eu le prix Cognac. Il y a une espèce de truc là.

Prix Cognac, caviar et crème de sardine

Ybelion — C'est incroyable.

Françoise Guérin — Complètement fou quoi parce que ça ressemble à un film. Et donc, tout ça finalement parce que j'avais envoyé une nouvelle au concours de nouvelles de Quai du Polar qui m'avait envoyé... Enfin, qui m'avait fait rentrer à Radio France et qui... Voilà, une espèce de concours de circonstances comme ça mais qui m'a beaucoup plu. Et donc, je me suis retrouvée à Cognac pour la remise des prix sur une grande scène. Remise des prix par le président du jury qui était Jean-Christophe Granger. À l'époque, Jean-Christophe Granger c'était une figure. Ça allait toujours. Mais voilà. Devant tout le monde. Moi qui... Qui n'étais pas du tout préparée à ça en fait. Qui venait avec ma robe de chez Monoprix. Voilà. Mes chaussures de tous les jours. Et je me suis retrouvée dans des cocktails à manger du caviar. Du caviar. au milieu de stars. À discuter avec Julien Clerc alors que... Enfin, j'étais complètement stupéfaite. On a discuté avec Julien Clerc de la crème de sardine qu'on était en train de manger sur nos toasts. C'est-à-dire, toute ta vie, tu peux rêver de rencontrer Julien Clerc et le jour où tu le rencontres, tu parles de crème de sardine. Tu vois, c'est le truc un peu fou. imprévisible.

Ybelion — C'est passionnant. Je trouve ça hyper touchant, hyper inspirant. Parce qu'on sent en fait l'effet papillon parce que tout part finalement de ta copine à un moment qui te fait participer à un concours de nouvelles. Et tu vois, je disais le hasard tout à l'heure, mais en fait, il n'y a pas de hasard. tu te plies, tu rentres dans ce circuit-là, tu t'amuses, tu t'écris et de fil en aiguille, il se passe des choses extraordinaires et c'est incroyable. Et puis, tu as aussi cette... On dit souvent que le succès est un enfant de l'audace et quelque part, le moment où tu dis à l'éditrice oui, il est presque fini, trois mois, c'est tout bon. Et quelque part, c'est ça aussi, c'est doser, doser. C'est-à-dire que moi,

Françoise Guérin — j'avais l'idée que si tu ne saisis pas les opportunités qui s'offrent à toi... Exactement. Et j'étais entourée en plus de gens qui envoyaient des manuscrits depuis des années et des années partout, qui avaient cru des refus ou même pas de refus, même pas d'accusé de réception de quoi que ce soit ou une lettre type. Et donc, là, oui, ça a été très vite dans ma tête, je me suis dit surtout tu ne refuses pas. Et en même temps, trois mois, c'était de la folie. Trois mois pour écrire un premier roman quand tu n'as jamais écrit de roman. surtout que moi, j'écrivais des nouvelles de plus en plus brèves pour la radio. C'était vraiment du... C'était serré, quoi. Et d'ailleurs, ça a été la plus grosse difficulté pour écrire ce roman. C'est que je suis partie sur le rythme des nouvelles. Alors, c'était à la fois une difficulté et peut-être que ça a été une richesse parce que finalement, c'est un petit peu comme si chaque chapitre était une nouvelle et demandait au lecteur de lire la suite. donc... Mais je suis partie sur des choses très rythmées alors que pour un roman, il faut tenir sur la longueur, il faut s'accrocher. Et puis, surtout, c'était une période pas simple parce que je travaillais à l'hôpital. J'avais des enfants, une famille dont il fallait que je m'occupe. j'étais encore présidente des parents d'élèves et je venais de reprendre la fac et de faire... Enfin, je faisais plein de choses en réalité. C'est fou. C'est fou. Donc, il y a eu trois mois là, complètement fou, où je me suis jetée dans cette écriture de ce roman sans savoir où j'allais en fait et je l'écrivais au kilomètre. C'est-à-dire, j'écrivais, j'écrivais. J'ai réussi à finir suffisamment tôt pour avoir le temps de relire l'ensemble mais pas le temps de faire énormément de corrections. Alors, j'ai eu la chance d'avoir une orthographe qui tient la route à peu près. Mais, voilà, j'ai envoyé ce manuscrit comme on renvoie le ballon. Il y a vraiment un truc où tu n'as pas le temps de réfléchir en fait. Allez, il faut y aller. Et finalement, ça m'a réussi. Donc, il a eu un deuxième prix aussi, un prix des lycéens, le prix Genzay des lycéens. Et là, on peut tourner dans les classes de seconde, bien qu'il y ait dedans une scène un peu légère. Mais bon, ça n'avait pas du tout l'air de gêner les lycéens. C'est un peu légère.

Ybelion — Bien sûr que non. Tu ne peux pas savoir comment ça m'énergise ce que tu racontes. Je trouve ça, je trouve ça, ouais, c'est trop cool. C'est hyper, tu vois, on a souvent ce truc de dire j'ai pas le temps, j'ai pas le temps, j'ai pas le temps. Et quelque part, bon, voilà, c'est la preuve que tu peux avoir plein de choses. Et quand même, et d'ailleurs, j'ai envie de te poser la question, à ce moment-là, sur ces trois mois où du coup, tu cumules quand même beaucoup d'impératifs et du coup, il y a cette date en plus, comment tu fais pour, entre guillemets, encaisser ça, organiser tout ça ? Est-ce que c'est réfléchi ou très instinctif, peut-être ?

Françoise Guérin — Alors, j'avais déjà une capacité de travail à cette époque-là et j'avais déjà délégué un certain nombre de tâches chez moi. Je ne suis pas une mère ménage. J'avais la chance d'avoir un conjoint qui m'a dit, bon, cours, vas-y. Mais voilà, je suis partie à fond de ballon. Mais à fond de ballon, ça devait être septembre, octobre, novembre. Donc, trois mois pleins puisque je me souviens qu'il fallait rendre le manuscrit au 1er décembre.

Trois mois de folie : comment elle a tenu

Ybelion — OK.

Françoise Guérin — Voilà. Mais donc, c'est quand même une rentrée. Une rentrée à la fac, un peu tout ça. Mais je ne sais pas, je sais que dès que j'avais terminé le repas, je me mettais au boulot tous les soirs jusqu'à minuit, une heure du matin, ce qui était un peu dur de se lever le lendemain matin. Tous les week-ends entièrement et toutes les vacances de la Toussaint. Je n'ai fait que ça à écrire. j'en devenais un peu zinzant, c'est-à-dire que j'en donnais. Mais en même temps, ça a eu ce grand avantage qu'à aucun moment je n'ai lâché mes personnages ni mon intrigue. Donc, je savais toujours où j'en étais. J'avais besoin de relire un ou deux chapitres avant de reprendre. Mais je fais tout le temps ça. Je continue de le faire. Mais ça a le grand avantage qu'effectivement, on sait où on va alors même que moi, je suis quelqu'un qui ne fait pas de plan. Je n'écris pas de plan. Ou plutôt, je sais faire des plans. Je fais des très beaux plans. Vraiment, ils sont magnifiques. Mais une fois que j'ai fait un plan, je n'ai absolument pas envie d'écrire le livre. C'est un peu comme si le plan avait éteint le livre.

« Le plan avait éteint le livre »

Ybelion — Oui, ça déconnecte de ce truc un peu inconscient, instinctif qu'on peut connaître dans l'écriture et il y a un truc trop rationnel, trop prévisible qui n'est pas forcément agréable. Je suis d'accord.

Françoise Guérin — Voilà, donc j'écrivais un roman sans vraiment savoir où j'allais. Je savais juste qu'Éric Lanester puisque c'est lui, c'est le nom qu'il a fini par avoir. Je savais juste qu'il menait deux enquêtes en parallèle. Une enquête sur son histoire qui pourrait expliquer pourquoi il était devenu aveugle brusquement pour des raisons psychiques et une enquête sur un tueur qui arrachait les yeux de ses victimes. Voilà, donc il y avait une espèce de...

Ybelion — Oui, ça se parlait.

Françoise Guérin — Ça se parlait et j'étais juste avec ça en tête et j'avançais, j'avançais parfois en journée j'écrivais des choses parce qu'il me venait des idées mais ça se passait surtout le soir et la nuit. Et alors, parce que l'histoire n'est pas finie, parce qu'elle paraît étrange, ça fait déjà un peu... ça ferait presque un roman rien qu'à soi. L'histoire n'est pas finie parce que donc une fois que ce livre a été publié, qu'il a eu ses deux prix, il a été très distribué parce que le prix Cognac s'était très mis en avant. voilà. Et il est tombé pendant l'été entre les mains d'une dame qu'il a lue sur la plage et il se trouve que cette dame était productrice de fiction télé. Ah, j'adore. Donc, elle a lu ce livre et elle a eu un coup de cœur pour ce livre et s'est dit il faut qu'on l'adapte. Et donc, elle a joint l'éditeur pour lui demander est-ce que les droits d'adaptation sont libres et est-ce qu'on peut acheter les droits pour en faire une série policière pour France Télévisions. Et donc, ça s'est fait. C'était très rocambolesque parce que l'éditeur n'a pas répondu, l'éditeur n'a pas vu mais n'a pas répondu. Donc, cette dame a fini par me contacter via mon site d'autrice. Comme quoi, il faut avoir des sites d'auteurs.

Lu sur la plage, adapté à la télé

Ybelion — Il faut avoir un moyen de...

Françoise Guérin — Oui, ça m'a apporté plein de choses d'avoir un site avec un formulaire soit des invitations à des festivals, etc. Mais là, quand même, ça m'a apporté un mail d'une productrice scellée qui m'a dit on veut adapter ce livre. Et donc, ce livre et les deux suivants parce que ça a été une série, j'en ai écrit deux autres, a fait une série télé, la série La Nestère.

Ybelion — La Nestère. Attends, je tape parce que du coup, ça m'intrigue. c'est fou parce que c'est vraiment quand tu demandes à quelqu'un qui se projette dans l'écriture d'un livre qu'il n'a jamais forcément fait, le scénario un peu rêvé en tête, c'est j'écris un livre qui marche bien et qui est adapté à la télé. Et quelque part, ce qui est beau dans ton parcours, c'est que ça prouve que ça peut arriver. Et donc, il y a un chemin qu'on peut suivre pour vivre ça et c'est génial.

Françoise Guérin — Ça prouve que ça peut arriver puisque c'est arrivé. Alors après, j'ai découvert que l'adaptation télé, ce n'est pas un Graal.

« L'adaptation télé n'est pas un Graal »

Ybelion — Oui.

Françoise Guérin — Alors, ça n'était pas pour moi parce que pour le coup, je n'avais jamais songé à ça. D'accord. Ce n'était pas très télé, donc je n'avais pas du tout imaginé ça. Mais voilà, donc j'ai été embarquée dans l'aventure de la série La Nestère. J'ai participé au scénario, j'ai travaillé sur les dialogues, j'ai travaillé sur la partie psy puisqu'il y avait une psy dans la série. J'ai été à des tournages, j'ai rencontré des comédiens, j'ai été à des projections. Enfin, c'était une belle aventure. mais ça n'a jamais été aussi intense que de publier un livre ou de rencontrer des lecteurs, en fait. Alors, la série, ce n'est pas rien parce que le comédien principal de la série, celui qui jouait La Nestère, c'est Richard Berry, par exemple. J'ai eu l'occasion de rencontrer plein de comédiens, des comédiens de la série dont certains ont vraiment été des gens extrêmement chouettes. D'aller sur les tournages, ce n'est pas quelque chose que tu fais facilement, en fait. Moi, j'ai été sur les tournages, donc ça m'a passionnée. Mais voilà, c'est pas... Enfin, pour que ça soit un graal, il aurait fallu que j'en rêve. Donc, peut-être qu'effectivement, des auteurs qui en rêvent, pour eux, c'est extraordinaire. Moi, c'était sympa, mais ça a été aussi énormément de travail. Ça m'a rapporté un peu d'argent, forcément, mais c'est aussi beaucoup de frustration parce qu'entre le livre que tu as écrit, mes livres ont quand même pas mal d'humour, et la série qui en est sortie, il y a vraiment un... Voilà. Il y a un bug, quoi. c'est pas le... Voilà, mais c'est comme ça. C'est...

Ybelion — OK.

Françoise Guérin — Donc, mais oui, on peut dire effectivement à des auteurs qu'il faut y croire quand même parce que c'est possible.

Ybelion — c'est pas possible tout le temps

Françoise Guérin — avec tout le monde.

Ybelion — Bien sûr. Mais c'est ça qui est intéressant dans la notion de rêve et d'objectif, c'est que, oui, on s'en donne un et tous les jours, on essaie de faire un petit pas vers le fait de l'atteindre et peut-être qu'il sera atteint, pas atteint, on sait pas, mais en tout cas, c'est de toute façon tout le chemin et tout ce qu'on parcourt qui fait qu'à la fin, on arrive à quelque chose dont on en tire quelque chose de positif. et là, ce que t'évoquais sur le fait de voir finalement ton histoire réadaptée, est-ce que t'as... Comment tu... Ouais, t'as parlé de frustration et qu'est-ce que ça fait finalement de voir son histoire, quelqu'un se réapproprier son histoire ? Est-ce que c'est pareil que par exemple un lecteur qui partage une lecture très particulière qu'il a pu avoir de ton livre ou c'est totalement différent ? Non,

Françoise Guérin — alors c'est vraiment différent parce que le lecteur, il a le droit de lire le livre avec le regard qu'il a. De toute façon, j'ai l'idée qu'autant de lecteurs, autant de regards et donc, moi, je suis très souvent sollicitée par des lectrices, c'est surtout des lectrices qui me disent ben voilà, dans ce livre, j'ai adoré ça, ça m'a touchée, etc. Et c'est différent de la lectrice d'avant ou de la lectrice d'après. Là, c'est pas pareil parce que le résultat de l'adaptation va être exposé aux yeux de tous avec ton nom. Or, tu peux ne pas être d'accord avec le résultat, précisément, la manière dont les choses sont présentées, etc. et notamment, moi, je suis très sensible à la chose politique et à la manière dont, enfin, aux aspects sociétaux. Et mon héros, Éric Lannester, c'était un flic bougon, mais très sensible et plutôt un intello qui réfléchit, qui essaie de ressentir, de comprendre les choses de l'intérieur comme ça, qui enquête, mais qui est plutôt du côté de la réflexion. Et dans la série, il se trouve que le réalisateur était un ancien flic de la BAC. Et donc, lui, pour la série, il voulait un homme d'action, un vrai, un viril, un dur qui enfonce les portes et qui tabasse les témoins, en gros. C'était plutôt ça, son truc.

Ybelion — Ah, je t'ai perdu. Où on en était ? Oui, tu disais que le personnage d'Éric, il y avait une volonté d'en faire quelqu'un d'un peu plus rentre-dedans, je dirais, en tout cas, dans la définition. Oui,

Françoise Guérin — le genre de flic viril qui va du côté de l'action. Dans mes livres, à aucun moment, il tire un coup de feu, en fait. Ce n'est pas ça l'essence du personnage. C'est plutôt du côté de la réflexion. Et là, quand même, il fallait qu'il sorte son flingue. C'était le signe. Et à un moment donné, si je me souviens bien, dans un des épisodes de la série, il n'arrive pas à utiliser son flingue il n'arrive pas à tirer. Et donc, là, c'est l'effondrement, ça affole tout le monde. Alors que, parce que comme si c'était, comme si la virilité du personnage se traduisait dans le fait qu'il pouvait tirer avec son flingue sur un type qui s'enfuit. Alors que, très précisément, pour moi, c'est l'inverse de la virilité, d'avoir besoin de sortir un flingue pour... Donc voilà, il y a eu beaucoup de désaccords, on avale beaucoup de couleuvres dans une adaptation. En règle générale, d'ailleurs, les auteurs n'y participent pas. Moi, je me suis imposée parce que je ne voulais pas que mon... notamment que la vision du psy que j'avais mise dans mon bouquin soit totalement dénaturée, parce que c'était parti pour ça avec le premier scénario. Donc je me suis imposée et j'ai été contente de m'imposer. Mais je sais qu'en général, les réals, ils n'aiment pas avoir les auteurs dans les pattes parce que les auteurs, ça protège son œuvre et je pense que les auteurs ont raison de protéger leur œuvre. Mais la logique télévisuelle, ce n'est pas la logique littéraire.

Ybelion — Non, c'est totalement différent, c'est vrai. Voilà.

Françoise Guérin — Et puis il y a le rapport à la chaîne qui, elle, veut tel ou tel truc très calibré, très formaté, alors qu'un auteur, lui, ne veut pas faire du formaté. Ça dépend des autres. auteurs, mais ce n'est pas mon cas en tout cas.

Maternité, le livre qui compte

Ybelion — Et parmi tous les livres que tu as pu écrire, est-ce qu'il y en a un dont tu es particulièrement fière aujourd'hui ou qui t'a marqué particulièrement ?

Françoise Guérin — Alors, il y a un livre qui a été très important pour moi et malheureusement, ce n'est pas celui qui a eu le plus de succès. c'est un livre qui s'appelle Maternité et qui est sorti en 2018 chez Alba Michel.

Ybelion — OK.

Françoise Guérin — et ce livre, ça a été un énorme travail pour moi. Il faut savoir que comme psychologue, ma spécialité, c'est les mères et les nourrissons. Donc, les femmes enceintes, les mères, les nourrissons, les jeunes parents. Et Maternité raconte l'histoire de Clara qui est une jeune femme qui décide sur un coup de tête de devenir mère parce que c'est le moment au fond. L'horloge biologique, il y a tout un cheminement ! assez étrange qui la pousse à devenir mère mais qui n'a strictement rien à voir avec le désir d'enfant. OK. Ce n'est pas du côté du désir, c'est son mari veut un enfant, elle a une collègue qui est enceinte, elle se dit bon, on va se lancer dans une grossesse. Sauf qu'on voit dès les premières lignes du roman que c'est une femme très particulière, très en difficulté dans le lien à l'autre et dès la grossesse elle va être envahie de réminiscences de son histoire, de voix qui la ramènent à des choses traumatiques de l'enfance et ensuite pendant l'accouchement, dans le postpartum, elle se montre très vite en grande difficulté pour rencontrer son bébé. C'est difficile pour elle de rencontrer ce bébé qu'elle vit comme, d'ailleurs qu'elle appelle la petite tigresse, elle la vit comme dévorante, comme un bébé qui la prend sous son emprise et il va lui falloir un long cheminement, une longue dégringolade pour accepter d'aller rencontrer quelqu'un et de parler de ça et pour accepter de l'aide pour pouvoir rencontrer ce bébé et en même temps elle ne lâche jamais l'affaire, c'est-à-dire qu'elle veut quand même y arriver. c'est-à-dire qu'elle est pleine de défauts et de difficultés mais elle a quand même ce point-là où elle veut quand même y arriver. voilà, et donc c'est le premier roman non policier, c'est pas un polar, même si les gens qui me connaissent et qui l'ont lu disent tu l'as écrit comme un polar même si c'en est pas un, c'est-à-dire qu'on peut pas le lâcher, mais c'est le premier roman ! que j'ai écrit à la deuxième personne du singulier, c'est-à-dire en plus. D'accord.

Ybelion — Ah!

Françoise Guérin — Voilà, c'est comme si je m'adressais au personnage et quand tu liras La souris qui voulait sauver l'ogre, tu verras, c'est aussi un roman on tue. Ah! Voilà. Et donc, ce roman, il m'a pris beaucoup de temps à écrire parce que d'abord c'était la première fois que j'écrivais à la deuxième personne, j'étais pas sûre d'y arriver, j'étais pas sûre d'aller au bout de cette écriture-là et puis surtout, j'y ai mis beaucoup de ma pratique professionnelle, de ce que les parents m'ont appris au fil des ans depuis très longtemps que je reçois des jeunes mères et des bébés. J'y ai mis aussi beaucoup de ce que je savais du bébé, de comment un bébé réagissait, etc. Voilà, et donc, ça fait un livre assez épais, un manuscrit assez épais que j'ai envoyé par la poste puisqu'il ne pouvait pas du tout être pris par mon éditeur de Polar, en fait, ça n'avait rien à voir. Donc, j'ai envoyé ce manuscrit par la poste à trois éditeurs, je crois, dont Alba Michel et l'éditrice d'Alba Michel qui a eu ce manuscrit entre les mains m'a appelée peut-être même pas une semaine après l'envoi. Donc, j'envoie le manuscrit, vraiment, la bouteille à la mer parce que je ne connaissais personne à part mon éditeur de Polar, je ne connaissais personne. donc, j'envoie ça et je reçois un coup de fil un mercredi d'une éditrice qui me dit voilà, je suis page 21, j'aime beaucoup, j'aimerais savoir s'il est libre parce que parfois tu peux être en train de lire un manuscrit et puis entre temps il a été pris ailleurs. Et donc, j'ai dit oui, il est libre, il est libre, enfin, il y a encore un coup de fil un peu incroyable.

Ybelion — Oui, et puis

Françoise Guérin — et elle va Michel. Et donc, elle me dit bon, écoutez, je vais continuer de le lire mais moi, j'aime beaucoup ce qu'on peut faire et le même jour, j'ai reçu un mail d'un autre éditeur tout aussi prestigieux mais dont je tairais le nom chez qui j'aurais adoré être publié et qui m'a dit à peu près la même chose et qui m'a demandé la version numérique pour pouvoir l'emporter en voyage, etc. Et puis j'ai su qu'il avait été en comité de lecture chez un autre éditeur, donc il avait passé le premier barrage de l'ouverture des enveloppes, etc. Mais je l'ai su très longtemps après, parce qu'on m'a répondu qu'on ne le prenait pas. Et donc avec Alba Michel, ça s'est fait assez rapidement. Enfin, ça a été conclu assez rapidement, même si après, il a mis peut-être un an et demi avant d'être publié. Et il a été publié à un moment qui n'était pas favorable, un moment de l'année qui n'était pas favorable à ce type de roman. Et surtout, il a eu extrêmement peu de soutien de la part de cette maison, parce qu'on peut être publié dans une grande maison et ne pas du tout être soutenu par cette grande maison. Et parfois, il vaut mieux une maison un peu plus petite qui fait un vrai travail éditorial, qui soutient les auteurs, qui, moi, de la part d'Alba Michel, je n'ai rien eu, entre guillemets. J'ai été invitée à aucun festival. L'attaché de presse n'a pas fait le boulot, clairement. Enfin, l'attaché de presse qui faisait pour la presse parisienne, parce que l'attaché de presse qui faisait pour les droits étrangers, elle a un peu plus fait le boulot. Mais voilà, donc, c'est à la fois un roman qui m'a énormément tenue à cœur, que je porte encore, donc depuis 2018, je le porte comme un long-seller, comme un livre qui doit continuer de vivre, qui n'a pas eu la chance de passer en poche, parce que vraiment, on ne s'est pas occupé de ce livre, clairement. Il y a eu un prix, un prix franco-suisse, qui m'a permis de rencontrer énormément de lectrices de ce livre, parce que c'était un prix de lecteur. Donc, vraiment, je sais à quoi ce livre a servi auprès des lectrices, des femmes. J'ai vraiment eu énormément de témoignages de gens qui m'ont dit « Ce personnage, c'est moi. J'ai vécu ça, mais je n'osais pas le dire. J'ai vécu une dépression du postpartum, mais personne ne m'a aidée. Je ne savais pas que ça existait. Le livre a mis des mots là-dessus. Donc, ça compte énormément pour moi. Mais c'est une grande déception, parce que ce livre n'a pas été soutenu, en fait. Il est sorti. Le premier jour de sa sortie, il n'y avait même pas un exemplaire en rayon à la FNAC. C'était vraiment un coup d'épée dans l'eau. Et donc, j'en ai gardé une très grande frustration, tout en sachant que ce livre m'a beaucoup apporté de rencontres, etc. Et donc, je n'ai pas souhaité continuer avec Alain Michel à cause de ça, parce que moi, je n'écris pas des livres pour qu'ils restent dans des cartons chez l'éditeur. Et c'était la première fois que ça m'arrivait à un livre qui n'était pas du tout soutenu comme ça. Et c'est là que j'ai découvert que chez les grands éditeurs, si tu n'es pas déjà très connu, si tu n'es pas une comédienne ou quelqu'un qui a eu un grand prix ou quelqu'un qui est journaliste ou autre, ou quelqu'un qui fait la politique d'extrême droite, tu n'es pas forcément soutenu pour publier. C'est-à-dire, c'était quand même l'éditeur de Zemmour, ils ont distribué des centaines et le lien, il n'était nulle part.

Publiée, mais pas soutenue

Ybelion — C'est vraiment la deuxième partie, parce que jusqu'à ce que tu envoies le manuscrit à un éditeur, quelque part, tu restes dans la partie très artistique de l'écriture, qui est d'ailleurs la partie sur laquelle il faut se concentrer au début. Et après, tu as toute la partie quand tu travailles avec un éditeur, et là, c'est presque plus artistique. Il y a quelques corrections éditoriales, évidemment, mais après, ça devient de la com, du marketing, et là, malheureusement, en tout cas, dans ma philosophie, moi, d'artiste, entre guillemets, il n'y a plus que l'art, il n'y a pas que l'art qui compte, il y a tout le reste autour, et ça peut être extrêmement, extrêmement frustrant, et il faut en être au courant, évidemment, mais à mon sens, il ne faut pas non plus penser à ça quand on est dans la démarche d'écrire, surtout que tu vois, quand toi, tu portes un sujet qui est aussi important pour toi, parce qu'il touche aussi au métier que tu peux faire, etc., un thème en plus très important, quelque part, tu vois, tu avais aussi envie de l'écrire, évidemment qu'on a envie qu'il soit publié, mais le fait, comme tu l'as dit, que tu l'as écrit et que tu aies quand même eu des retours de gens, c'est déjà important. Après, malheureusement, effectivement, parfois, le côté commercial est dur. Oui,

Françoise Guérin — ça peut être très dur parce qu'on est très impuissant. Pour ce livre, j'ai quand même eu quelques articles, mais les articles que j'ai eus, dans leur grande majorité, c'est moi qui les ai décrochés parce que, comme j'avais déjà un peu publié, j'avais quelques contacts, donc j'ai fait jouer ces contacts-là, mais clairement, un livre aussi, il n'est pas soutenu par un éditeur, il a peu de chances, ou alors, il faut être quelqu'un qui a une grande communauté sur Internet, ce qui n'était pas le cas à l'époque. Quelqu'un qui, effectivement... Et puis là,

Ybelion — généralement, tu es bien soutenu par l'éditeur, tu vois, donc c'est aussi...

Françoise Guérin — C'est exactement ça, c'est-à-dire que je crois que les éditeurs ne prêtent qu'aux riches. Donc, si tu es déjà populaire et connu, même si tu as écrit une semi-daube, tu peux être soutenu, on va te mettre en avant, on va t'inviter, on va faire des choses, etc. Et le problème, c'est que la presse suit un peu ça aussi, et...

Ybelion — Bien sûr.

Françoise Guérin — Voilà, sur les radios, c'est un peu toujours les mêmes têtes qu'on voit pour faire la promo, c'est un peu toujours les mêmes auteurs, y compris quand c'est leur premier livre, mais parce qu'ils sont connus, parce qu'ils sont la belle-fille de quelqu'un de connu, enfin voilà. Bien sûr.

Ybelion — Et à mon...

Françoise Guérin — Vas-y.

Ybelion — OK, pardon. À mon sens, tu vois, ça c'est aussi la conclusion qui est importante derrière tout ça, si je devais en tirer une leçon positive, c'est que c'est pour ça que c'est important quand on est dans l'acte d'écrire et de créer, de quand même se connecter à pourquoi c'est important pour nous, pourquoi ça a du sens pour nous, et pourquoi on aime ce chemin finalement. Parce que, effectivement, la finalité, que ça soit financière ou de popularité, n'est pas forcément au rendez-vous. Et c'est pour ça que tu ne peux pas t'accrocher à quelque chose comme ça qui n'a pas forcément de sens pour toi. Sinon, c'est une souffrance. Le chemin est douloureux et la finalité est douloureuse. Et la preuve, enfin, à force de discuter avec des auteurs, je remarque quand même qu'un point commun qu'ils ont tous, c'est qu'en fait, quel que soit le parcours qu'ils ont suivi, quelle que soit la longueur de ce parcours, ils sont toujours connectés à leur amour de l'écriture. Et c'est ça qui fait qu'ils tiennent dans le temps, c'est ça qui fait que, comme tu l'as pu le partager avant, il y a des opportunités qui s'ouvrent à eux, qu'ils peuvent saisir, et voilà.

Françoise Guérin — Oui, c'est très important, en effet, de se souvenir qu'on n'écrit pas pour la gloire ou pour la popularité, mais c'est en même temps un point soutenant quand un roman marche bien.

Ybelion — Bien sûr. Bien sûr.

Françoise Guérin — Parce que ça encourage à poursuivre.

Ybelion — Bien sûr.

Françoise Guérin — C'est vrai qu'après la publication de maternité, quand j'ai vu que j'avais ce roman sur les bras finalement et qu'il ne se passait rien, enfin, il ne se passait pas rien puisque j'avais des... En fait, il s'est passé beaucoup de choses autour de maternité, en réalité. Donc, il y a eu le prix Lettre Frontière, là, qui est le résultat de lecture dans plein de médiathèques en Suisse et en France qui fait que le livre a été choisi, que j'ai rencontré, j'ai fait une tournée des médiathèques. Alors ça, c'était en 2020, ça s'est arrêté à cause du Covid, mais j'ai rencontré beaucoup de lectrices, c'était vraiment intéressant. Il y a eu plein... À l'époque, je n'avais pas du tout Instagram, je n'avais même pas lu que ça existait, je crois. Donc, j'ai eu des messages via mon site de femmes qui avaient lu le livre et qui m'ont dit à quel point ça les avait touchées parce que ça parlait de leur histoire. J'ai eu des lettres dans ma boîte aux lettres de gens qui m'ont trouvé parce que c'est facile de me trouver chez psychologue. Donc, dans la boîte aux lettres de mon cabinet, j'ai reçu des lettres là encore de femmes. Donc, le truc complètement improbable, quoi. Et puis, le jour où je me suis inscrite sur Instagram je me suis aperçue qu'il y avait plein de billets sur Instagram mais que je n'avais jamais vus puisque je n'étais pas inscrite. Et on m'en parle encore de ce livre. Il a fait partie d'un colloque au mois de juin. Il y a une Australienne qui a écrit un article dessus, une Belge, une Polonaise qui en parle dans sa thèse. Enfin, elle faisait des choses incroyables. Il se passe des choses incroyables autour de ce livre. mais, par exemple, la semaine dernière, j'étais à un colloque de périnatalité. J'ai signé énormément d'exemplaires à la librairie du colloque, énormément d'exemplaires de On noie bien les petits chats et de La souris qui voulait sauver l'ogre. Et Alba Michel n'avait livré qu'un seul exemplaire de maternité. C'est-à-dire que même sept ans après, il continue de ne rien soutenir de ce livre puisque la libraire en avait commandé plein et il y en avait un exemplaire alors que j'aurais pu en signer 30 ou 50. Donc, ça reste malgré tout une bataille. quoi.

Ybelion — Oui, c'est-à-dire qu'à la fin, on ne s'attend plus à rien mais on est quand même déçus.

Françoise Guérin — Voilà, c'est exactement ça. C'est là et c'est arrivé à plein de festivals, c'est-à-dire que les exemplaires n'arrivent pas ou alors ils arrivent huit jours après ou alors ils arrivent dans un carton où ils n'ont pas été arrimés donc ils sont tout chiqués, tout chiqués, etc. Enfin, il y a une espèce de truc là, de malédiction entre guillemets autour de ce livre. Mais bon, c'est comme ça. C'est aussi pour dire que le travail d'écrivain, ce n'est pas que le bonheur de l'écriture ou de la publication, c'est aussi des déconvenus, c'est aussi des bagarres.

Ybelion — C'est ça qui fait un parcours aussi et c'est pour ça qu'on profite d'autant plus des réussites qu'on peut avoir. Et oui, bien sûr, si tout était rose et que tout se passait super bien, tout le monde écrirait, il n'y aurait aucun auteur qui abandonne leur manuscrit au milieu. Moi, mon métier ne servirait à rien. Enfin voilà, il y a plein de... Évidemment, l'écriture, c'est aussi... C'est... C'est l'écriture. J'aurais envie de le conclure comme ça. Et parmi tous les retours que tu as pu avoir sur ce livre-là qui compte quand même beaucoup pour toi, quel est celui qui t'a peut-être le plus touché ?

Quatre générations dans une bibliothèque

Françoise Guérin — C'était dans une... bibliothèque, en haut de savoir, je ne sais plus le nom de la bibliothèque parce qu'il y en a eu pas mal. J'ai été invitée pour parler de ce livre après le prix Lettres Frontières et majoritairement les lectrices de cette bibliothèque avaient voté pour mon livre, pour le prix. Donc, je suis arrivée dans un club de fans, littéralement. La bibliothèque était remplie à ras-bord. On est allé chercher des chaises dans des... Je ne sais plus trop quoi qui étaient à côté pour... Trop bien. Voilà. Et il y avait là une vieille dame avec sa fille qui était une dame depuis une cinquantaine d'années, sa petite fille qui était enceinte jusqu'aux yeux.

Ybelion — Donc,

Françoise Guérin — il y avait quatre générations de maman. Et cette vieille dame a pris la parole tout de suite pour dire à quel point ce livre avait été extrêmement important pour elle parce que... parce qu'elle avait vécu une dépression post-partum. Il faut savoir que la dépression post-partum, ça touche 15 à 20% des mères. On pourrait dire une mère sur cinq fait une dépression post-partum dans l'année qui suit la naissance de son bébé. Et donc, cette femme, elle habitait dans une ferme. Elle avait fait une dépression à la naissance de chacun de ses bébés. Et personne ne s'était aperçu de ça. Elle avait masqué ça parce qu'elle avait honte, parce qu'on lui avait... parce qu'on fait croire aux femmes que quand on devient mère, tout est rose, merveilleux, extraordinaire et qu'on est profondément heureuse. Or, une sur cinq qui fait une dépression, ça veut dire une sur cinq qui ne vit pas du tout ça. Qui vit plutôt la sensation d'être une mauvaise mère, de ne pas savoir s'y prendre, d'être mauvaise parce qu'elle aimerait pas assez son bébé, parce qu'elle pleure, etc. Et donc, cette femme avait vécu comme ça des dépressions post-partum répétées à chacune des naissances sans jamais pouvoir en dire un mot à quiconque. et ça avait duré parce que quand c'est pas soigné, une dépression post-partum, ça peut durer un an, voire plus. Et donc, ça avait duré comme ça et ça avait été les pires années de sa vie. C'est comme ça qu'elle disait les choses, les pires années de sa vie tout en se sentant très coupable parce qu'elle avait des beaux bébés qui ne demandaient qu'à être en plein vent mais qu'elle n'y arrivait pas. Et donc, elle raconte ça comme le secret ultime qu'elle n'a jamais confié à personne et elle a exprès invité sa fille, sa petite-fille pour entendre ça et la fille se met à pleurer en entendant ça et la petite-fille se met à pleurer et toute la salle est très émue parce que cette femme, peut-être 40 ou 50 ans après, peut enfin dire ce qu'elle a vécu au fond, comment elle a traversé tout ça et qu'en lisant ce livre, parce que la bibliothécaire lui dit tenez, lisez ça pour le prix l'être aux frontières, en lisant ce livre, elle a découvert qu'elle n'était pas seule. Elle a découvert que ça existait et elle a découvert pourquoi des femmes pouvaient faire une dépression postpartum. Donc, d'un seul coup, ça lui ouvre quelque chose. Elle découvre un autre aspect de sa vie qu'elle n'avait jamais envisagé puisqu'elle était restée finalement la femme honteuse de ne pas avoir été heureuse après la naissance de ses bébés. Donc, ça a été un témoignage très fort. Ce soir-là, je n'ai quasiment pas parlé du livre parce que les témoignages se sont enchaînés, soit des témoignages personnels, soit des femmes qui ont raconté comment elles avaient eu une belle-sœur, une fille, une cousine qui avait vécu ça. Donc, vraiment, il s'est passé quelque chose ce soir-là qui relevait plus de la thérapie de groupe, entre guillemets, que de la littérature. Mais comme j'ai ces deux casquettes-là, c'était vraiment intéressant. quoi. Et je me suis sentie extrêmement portée dans l'écriture par ça. Ensuite, j'ai écrit d'autres livres après maternité, des recueils de nouvelles, puisque j'ai continué de publier des recueils de nouvelles. pratiquement, je fais chabatabada, un recueil de nouvelles, un recueil de nouvelles, un recueil de nouvelles. Et puis, j'ai réécrit un roman qui traîne de la maternité, c'est On noie bien les petits chats, mais On noie bien les petits chats, c'est sous la forme d'un polard. C'est la question du postpartum, mais sous la forme d'un polard. Et il y a un autre livre qui a beaucoup compté ces dernières années, c'est le dernier roman, La souris qui voulait sauver l'ogre, parce que j'y aborde la question de la crise suicidaire chez les jeunes. Et j'ai eu avec ce roman les mêmes effets de rencontre avec des gens, les mêmes messages. Donc maintenant, sur Instagram, en message privé, etc., de gens qui m'ont dit « ça m'a beaucoup parlé, ça m'a fait comprendre des choses, ça m'a permis de retraverser ce que j'avais vécu après le suicide d'un proche et de mieux comprendre. » Voilà. Et je crois que c'est aussi ça, c'est-à-dire qu'à la fois, je veux écrire des choses littéraires et en même temps, j'ai besoin que ça fasse débat, que ça rencontre des lecteurs aux plus intimes. Là, je me souviens par exemple d'une lectrice qui m'a écrit « j'ai reçu ce livre en cadeau alors que je venais de perdre quelqu'un de cher. Donc j'ai été prise dans mon deuil et j'ai lu ce livre et ça m'a fait beaucoup de bien. Ça m'a fait beaucoup de bien parce que ça m'a fait comprendre ce que je traversais au niveau du deuil, même si ce n'était pas un suicide. Puisque c'est un livre qui traite du deuil aussi, qui donne la parole à des gens deuillés. Donc voilà. c'est ce point-là, je crois. Je n'ai pas envie d'écrire des livres pour écrire des livres ou juste des histoires pour des histoires. J'ai envie que ça fasse se rencontrer les gens, qu'ils se parlent. que ça ait du sens.

Ybelion — Et comment tu fais dans ta démarche créative d'écrivaine pour trouver ces thématiques et puis les explorer parce que c'est en plus de ça pas des thématiques forcément faciles au sens émotionnel, je dirais.

Françoise Guérin — En fait, je ne fais rien, ça vient. c'est-à-dire que ce n'est pas du tout... Par exemple, ce livre sur la crise suicidaire chez les adolescents, il est né de rencontres avec les adolescents que j'ai reçus à mon cabinet après le Covid, dans ces moments où on a vu surgir dans les cabinets les adolescents en dépression ou en angoisse importante ou en phobie scolaire. Voilà. Et où j'ai entendu à quel point la question du risque suicidaire était importante pour certains. Certains qui m'ont été adressés après un passage à l'acte suicidaire et avec des familles complètement sidérées qui étaient même dans le déni. Je me souviens d'une mère qui n'arrivait pas à réaliser que son enfant avait failli mourir parce qu'il avait fait un geste suicidaire extrêmement grave et elle se battait contre cette idée-là en disant non mais c'est un accident. C'est un accident en fait. Je suis sûre que c'est un accident. Voilà. Et c'est là que je crois qu'est née mon envie d'écrire là-dessus avec l'idée La souris qui voulait sauver l'ogre c'est un roman où je mets en place ce que j'ai appelé la cellule Cornelia c'est-à-dire des psys qui viennent en duo enquêter sur un suicide dans un lieu où il y a eu plusieurs suicides. Ils arrivent au lycée de la rédemption qui est un lycée privé d'élite pour enquêter sur le suicide d'une jeune fille qui est en classe préparatoire et quand ils enquêtent ils se rendent compte qu'il y a déjà eu d'autres suicides dans le même établissement. Donc en fait ça déclenche l'enquête. Finalement c'est une enquête un peu comme à l'époque de l'anestère c'est-à-dire qu'on l'envoyait sur des crimes à répétition Éric Lannester mais là on est dans un duo de psys donc une psychologue et un psychiatre et une chienne Mrs. Robinson une chienne d'Oberman qui mène l'enquête aussi et on les envoie dans ce lieu-là pour interroger au fond enfin ils mènent une enquête mais une enquête psychologique une autopsie psychologique.

Ybelion — C'est hyper intéressant et on va la retrouver du coup cette cellule Cornelia tu vas la...

Françoise Guérin — Alors c'est prévu j'ai un autre un autre manuscrit en cours avec cette cellule Cornelia mais entre temps j'ai écrit autre chose j'ai écrit un autre roman qui urge j'avais envie de l'écrire donc voilà donc j'ai commencé le deuxième Cornelia j'ai écrit un autre roman qui est parti chez mon éditeur entre temps j'ai écrit deux romans jeunesse dont un qui va être publié qui a trouvé son éditeur un autre qui est en lecture chez un éditeur et j'ai commencé un autre roman jeunesse qui est une commande d'un autre éditeur donc en fait c'est une espèce de... ça bouchonne

Ybelion — ouais ça bouchonne bravo tant mieux c'est aussi que ça fonctionne

Françoise Guérin — voilà et il y a un autre j'ai un autre polar en tête que je garde pour après en fait mon problème c'est jamais justement de chercher ce que je vais écrire c'est plutôt de trouver le temps pour écrire tout ça d'autant que dans le travail d'un auteur quand tu as publié pas mal de livres surtout chez différents éditeurs il y a un énorme travail en plus qui n'a pas l'écriture et qui n'est pas vraiment la promo qui est eh ben enregistrer un podcast ouais

Le vrai quotidien d'une autrice

Ybelion — la vie d'un livre de tout

Françoise Guérin — répondre pour une invitation à un festival faire un devis pour une intervention faire une facture déposer une facture sur Chorus Pro les auteurs qui ont déjà rencontré Chorus Pro qui est maintenant l'interface avec l'administration comprendront tout de suite qu'on s'arrache les cheveux avec ça faire des visuels des affiches des machins commander les livres s'assurer que le festival a bien reçu les bouquins c'est-à-dire que c'est une espèce de travail à temps plein de gestion de plein de choses qui ne te laissent pas toujours de la place pour écrire

Ybelion — qui est effectivement vraiment une partie différente de la partie artistique absolument mais qui existe

Françoise Guérin — alors moi j'en suis à 15 livres donc ça se multiplie en fait avec les livres et maintenant je me garde le vendredi en principe je me garde le vendredi comme journée d'écriture mais il y a des vendredis où je n'écris pas là aujourd'hui par exemple

Ybelion — comme aujourd'hui

Françoise Guérin — parce que je rencontre un éditeur cet après-midi j'ai un devis urgent envoyé depuis la semaine dernière enfin voilà donc je n'aurai pas le temps d'écrire et ce soir je fais cours à la fac mais voilà en même temps c'est une vie remplie c'est bien

Ybelion — c'est ça qui la rend aussi excitante et c'est ça qui nourrit aussi toutes les histoires parce que finalement c'est ce que tu disais tout à l'heure quand je te posais la question de comment ces thématiques te viennent c'est aussi de par tout ce que tu vis au quotidien et c'est ça qui nourrit l'inspiration et oui quelque part si on s'enfermait dans une pièce pendant des années pour écrire des livres à la fin en fait on n'aurait plus rien à raconter

Françoise Guérin — moi quand j'ai du temps vraiment pour écrire ça ne vient pas toujours

Ybelion — parfois

Françoise Guérin — si mais voilà ce n'est pas toujours si simple que ça

Ybelion — et du coup le dernier c'est la souris qui voulait sauver l'ogre c'est ça ?

Françoise Guérin — ça c'est le dernier roman mais j'ai publié depuis deux autres livres

Ybelion — ok

Françoise Guérin — c'est le dernier qui parut en poche cette année

Pourquoi écrire à la deuxième personne

Ybelion — ok et tu disais tout à l'heure il y a quelque chose qui m'a intrigué tu disais qu'il était écrit au tu qu'est-ce que ça pourquoi pour quelle raison tu as choisi le tu plutôt que la troisième personne ou le je et qu'est-ce que selon toi ça permet de transmettre enfin qu'est-ce que c'est pardon ma question est mal formulée mais qu'est-ce que ça transmet de différent par rapport à ce qu'on peut connaître plus classiquement

Françoise Guérin — alors moi j'ai tout essayé les Lanester par exemple ils sont en jeu ok c'est-à-dire que j'incarne le personnage d'Eric Lanester en jeu alors que c'est un quand je l'ai écrit je devais avoir une quarantaine d'années et que c'est un bonhomme de c'est un bonhomme de 50 ans voilà le dernier le tout dernier roman que j'ai écrit là qui est en lecture chez mon éditrice il est écrit à la troisième personne donc j'ai écrit beaucoup de nouvelles à la troisième personne à la première le tu pour maternité en tout cas le tu c'était d'abord une volonté d'être à la bonne distance avec le personnage le personnage de Clara cette jeune femme qui entre en dépression un petit peu je raconte souvent que ce tu est venu d'une phrase que j'aurais voulu dire à une patiente que j'avais accompagnée à l'hôpital pendant toute une journée et je me souviens qu'elle vraiment toute une journée je la voyais elle n'arrivait pas à porter son bébé contre elle c'était un bébé qui gesticulait beaucoup qui se pendrait en arrière et elle était extrêmement faible extrêmement envahie par son angoisse et donc elle n'arrivait pas à le porter finalement elle l'avait mis dans la poussette et elle poussait la poussette dans le service et je l'avais accompagnée une bonne partie de la journée cette dame dans la rencontre avec ce bébé qu'elle voyait à peine à travers les brumes de son angoisse et je me souviens que le soir je suis rentrée et j'avais vraiment encore cette femme dans la tête et que j'ai pris un papier et j'ai commencé à écrire quelques mots de ce que j'aurais voulu lui dire et alors c'est venu en tu alors qu'à l'hôpital on vous voyait les mères ça aurait pu venir en vous mais ce qui est venu c'est tu le portes comme tu peux et c'était vraiment la première phrase de ce petit texte que j'ai écrit spontanément un peu pour traiter ce que j'avais emmagasiné en moi sur toute cette journée tu le portes comme tu peux en gros tu fais comme tu peux et donc bon je ne dirais pas la suite du texte mais c'est vraiment le germe de ce roman c'est à dire que quelques années après j'ai commencé à écrire ce roman de cette manière là en tu en m'adressant au personnage je crois que la première ligne de maternité c'est tu es une femme ordinaire parce qu'elle veut absolument être une femme ordinaire elle n'est absolument pas ordinaire mais voilà et en fait c'était un petit peu comme si je posais la main sur l'épaule de mon personnage et que je lui parlais à l'oreille pour l'encourager etc mais ça c'est ça qui a présidé à l'écriture mais après les lecteurs ils en ont fait ce qu'ils ont voulu c'est à dire que certains lecteurs c'est vraiment une question qui est venue tout le temps dans les médiathèques ou dans les rencontres certains lecteurs me disaient mais se tu je pensais que c'était son bébé qui lui parlait je pensais que c'était sa psy qui lui parlait je pensais que c'était son mari ou sa meilleure amie c'est à dire que tout le monde voulait savoir qui était la personne qui parlait finalement et qui s'adressait à ce personnage d'autres m'ont dit en fait c'est elle qui se parle à elle-même comme quand on se parle comme quand on s'encourage allez tu vas y arriver allez ne t'en fais pas c'est bien on se parle à ce moment même on tue souvent c'est vrai voilà en fait il n'y a pas de vraie réponse je trouve que moi en tout cas ce tu m'a permis d'être à une distance assez proche du personnage et assez proche de l'action c'est vraiment la question de la distance je trouvais que le il ou le elle la mettait vraiment trop à distance trop loin et le jeu n'était pas tenable pour moi je ne voulais pas être un jeu à cet endroit parce que je voulais justement pouvoir regarder de l'extérieur c'est aussi la question d'une narration à la fois interne et externe le tu me permet ça c'est à dire à la fois de dire ce qu'elle fait et de dire ce qu'elle est et de dire ce qu'elle a dans la tête c'est vraiment un procédé de narration et alors j'ai tellement aimé écrire avec ce tu que les trois romans suivants ils sont partis en tu aussi je ne pouvais plus m'en débarrasser mais mon éditrice m'a dit non mais là peut-être qu'il faudrait me passer à autre chose mais c'était comme ça il y a même un copain auteur qui m'a écrit une longue lettre très gentille pour me dire mais tu sais tu aurais plus de succès si tu n'utilisais pas ce tu là et c'est vrai que le tu c'est qui tout double avec les lecteurs c'est à dire soit la plupart du temps ils sont un peu surpris au début la majorité adhère c'est à dire se sentent vraiment enfin moi les lecteurs les lecteurs me disent moi j'ai l'impression que vous adressez à moi ça me fait être le personnage je comprends mieux les choses et puis il y a quelques lecteurs qui disent non mais j'ai pas réussi en fait parce que je me sens mise à distance par le tu voilà c'est comme ça c'est donc

Ybelion — c'est hyper intriguant j'adore je crois je sais pas si j'ai déjà lu un livre en tu il y en a très peu

Françoise Guérin — et je trouve

Ybelion — je trouve que ce que t'expliques tu vois vis-à-vis de la distance justement pas trop lointaine et plutôt proche et un peu cette ambivalence entre est-ce que c'est quelqu'un qui parle au personnage ou est-ce que c'est toi lecteur qui incarne je la trouve hyper intéressante et ouais enfin franchement ouais ça a l'as tu vois je suis vraiment envie de découvrir ce procédé de narration que je connaissais pas et ouais c'est trop curieux

Françoise Guérin — il y a quelques livres qui ont été écrits à la deuxième version du singulier mais c'est extrêmement rare il y en a un que j'ai lu beaucoup et que j'aime beaucoup qui est Lobo de Charles Juliette ok qui est un vieil auteur lyonnais enfin qui est décédé depuis peu et qui est d'ailleurs un livre sur la maternité c'est peut-être pas pour rien mais quand il écrit L'embauch Charles Juliette le tu c'est lui il parle de lui ok alors que là c'est pas du tout le cas c'est pas ce tu c'est pas moi ouais

Ybelion — ce tu a cette ambivalence qu'on sent pas en fait sur le jeu parce que là c'est très clair et sur le il aussi effectivement enfin la troisième personne plutôt ouais

Françoise Guérin — mais tu vois j'ai plus de questions sur ce tu que sur le je quand je dis je alors que mon personnage est un homme

Ybelion — oui c'est vrai c'est vrai

Françoise Guérin — on aurait pu me dire mais comment ça se fait et notamment les petits polars que j'ai écrits pour la radio l'immense majorité des petits polars étaient lus par un comédien homme et je savais quel comédien m'était attribué et donc j'écrivais ces petits polars pour une voix d'homme donc c'était un jeu mais un jeu homme

Ybelion — un carnet ouais

Françoise Guérin — voilà et quand je les lis dans les séances de cocooning polar quand je lis ces petits polars souvent je précise que ça a été écrit pour une voix d'homme pour la radio et que c'est pour ça je ne suis pas un homme quoi enfin clairement donc voilà mais ça ne pose pas vraiment de questions aux gens par contre le tu ça leur pose beaucoup de questions peut-être parce que c'est moins fréquent

Ybelion — oui tout à fait tout à fait mais c'est aussi ça qui je pense que c'est pour ça que ça fait un effet aussi intrigant et qui accroche d'autant plus

Françoise Guérin — dans le même style mais qui ne m'appartient évidemment pas du tout il y a un livre qui est sorti il y a quelques années qui a eu beaucoup de succès qui s'appelait certaines n'avaient jamais vu la mer c'était vraiment un très beau livre et il était écrit à la troisième personne du pluriel et vraiment ça surprend au début c'est vraiment un très beau livre sur la manière dont ont été traités les japonais qui vivaient aux Etats-Unis pendant la guerre voilà vraiment je te recommande ce livre je ne sais plus qui l'a écrit mais certaines n'avaient jamais vu la mer c'est très étonnant et en même temps ça t'attrape ce L au pluriel

Ybelion — c'est je suis toujours extrêmement fan parce qu'on nous donne plein de règles pour écrire un livre et en fait avec toutes ces injonctions de règles on oublie que derrière il y a de l'art et il y a quelque part aussi cette manière de ok je connais les règles mais moi je décide parce que mon intention va être servie autrement de les détourner et c'est ça qui est quand même exceptionnel dans la littérature des gens ont inventé des trucs qui sont devenus des règles et on oublie qu'avant elles n'en étaient pas et c'est pour ça qu'à la fois c'est bien d'être attentif aux règles c'est bien de recueillir tout ce qu'on peut te partager et c'est bien aussi d'avoir ce truc de dire parfois ton instinct il te dit de suivre un chemin vas-y fonce tu verras où ça te mène mais gardons cette liberté entre guillemets de se défaire des règles qu'on connaît

Françoise Guérin — oui il y a un débat très important autour de la nouvelle des règles autour de la nouvelle parce que j'ai continué d'écrire des nouvelles bien sûr ça je crois que je ne serai jamais complètement sevrée de ça mais une règle très importante autour de la nouvelle en France en tout cas dans les pays francophones c'est qu'on veut des nouvelles à chute des nouvelles avec une chute surprenante qui réinterprète le texte qu'on vient de lire or ça c'est vraiment un truc auquel je me suis pliée moi à mes débuts comme nouveliste parce que ça faisait partie des règles et que dans les concours de nouvelles on faisait une nouvelle à chute et moi ça fait quelques années que je n'écris plus une nouvelle à chute d'abord parce que en dehors de la francophonie les nouvelles n'ont pas nécessairement de chute ce sont des tranches de vie parfois mais voilà et pouvoir s'affranchir de ça c'est-à-dire écrire une chute si on en a envie mais aussi terminer une nouvelle autrement que par une chute c'est intéressant aussi mais il faut quand même souvent avoir un peu de bouteille ou avoir un peu bourlingué en écriture pour s'autoriser ça bien sûr fuck la chute je ferai comme je voudrais

Ybelion — exactement et c'est toute cette notion de connaître les règles d'en être au fait et ça passe par beaucoup de choses pour la lecture pratiquer l'écriture comme ça comme on a pu le dire au début en écrivant des nouvelles comme des petites nouvelles ou des petits textes et c'est comme ça qu'on trouve son style si un jour on arrive vraiment à le trouver je reste assez persuadé qu'on passe sa vie à toujours se chercher et trouver et se découvrir quelque part oui c'est ça ben oui en fait en fait je répète j'avais eu la chance de croiser Ouajdi Mouahad qui est un auteur franco-libanais et qui a aussi écrit beaucoup de théâtre et il m'avait dit écrire c'est perpétuellement se surprendre et j'ai toujours été marqué par cette phrase et du coup en fait là je viens de en te parlant de me rappeler qu'en fait ça vient d'avion de lui donc je rends à César ce qui appartient à César voilà écrire c'est se surprendre perpétuellement j'aime beaucoup je vois que l'heure est passée super vite François c'était passionnant merci beaucoup pour ton temps merci à toi est-ce que t'aurais une dernière chose à dire aux gens qui voudraient te découvrir voilà je te laisse je te laisse le mot de la fin

« Écrire, c'est perpétuellement se surprendre »

Françoise Guérin — d'abord on peut me découvrir sur mon compte Instagram fguerin.acteur parce que j'y mets régulièrement des textes des textes sous la forme de je sais pas comment ça s'appelle de publications de plusieurs de carousels voilà carousels on peut venir me découvrir si on est à Lyon par exemple dans les ateliers d'écriture que je fais à la librairie à soi ou dans différents lieux on peut venir me découvrir en festival et puis surtout j'ai des livres qui attendent des lecteurs pour tourner les pages en fait donc il y a vraiment le choix entre le polar le non polar les nouvelles il y a plein de choses différentes qu'on peut découvrir et on peut une fois qu'on a lu et c'est même recommandé en parler surtout si on l'a aimé si on l'a pas aimé on évite d'en parler moi je considère que si on a pas aimé un livre c'est très rare mais si on a pas aimé un livre on peut l'offrir à son pire ennemi plutôt que

Ybelion — oh j'adore cette image

Françoise Guérin — ben oui tu as pas aimé un livre mais voilà mais je vais le garder ça on évite de saccager le travail d'un auteur qui a fait comme il a pu parce que on peut pas aimer tous les livres moi je lis beaucoup et j'abandonne aussi beaucoup de lectures et je parle pas des lectures que j'abandonne je parle que de ceux qui m'ont vraiment touchée voilà et puis on peut lire mes derniers romans mes premiers maternités si on est intéressé par cette histoire de dépression tout ça

Ybelion — oui écoute merci beaucoup Françoise

Françoise Guérin — et on peut l'écouter en podcast maintenant

Ybelion — et ben oui voilà je crois que c'était pas le premier t'avais déjà fait d'autres interventions

Françoise Guérin — j'ai fait pas mal de podcasts ah oui ça me fait penser que j'ai fait aussi un podcast pour l'assurance maladie

Ybelion — ah voilà c'est ça que j'ai vu

Françoise Guérin — sur la dépression postpartum qui va être proposée à l'écoute aux jeunes mères enfin aux femmes enceintes voilà par le site de l'assurance maladie donc je suis très contente de ça

Ybelion — très bien

Françoise Guérin — merci de ton invitation

Ybelion — avec plaisir Françoise je smell

Françoise Guérin — Sous-titrage ST' 501

Épisode 74 avec Françoise Guérin

AU MICRO AVEC

Françoise Guérin