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Pochette de l'épisode 56 du podcast Ose Écrire

ÉPISODE 56AVEC INVITÉ15 OCTOBRE 202559 MIN

Discussion avec Cécile Duquenne

Clarté · Rythmeécole d'écriture
00:0058:56

FACE A — LES 20 CHAPITRES · CLIQUE POUR ÉCOUTER

Et si ton écriture ne te soignait pas, mais te renseignait ?

CE QUE RACONTE CET ÉPISODE

Cécile Duquenne publie depuis 2009. Elle a écrit une trilogie en six ans, dirige aujourd'hui son école d'écriture, et elle prend le contrepied d'un des lieux communs les plus tenaces du milieu. On répète partout que l'écriture répare. Elle raconte l'inverse : pendant sa dépression et son burn-out, elle n'a pas écrit une ligne. Des mois, parfois des années.

Ce qu'elle en a tiré est plus utile que la formule qu'elle démonte. Puisqu'elle n'écrit que quand elle va bien, son écriture est devenue un indicateur fiable de son état. Elle appelle sa pratique récréative : elle écrit pour s'amuser, et elle précise qu'elle n'est pas venue pour souffrir dans cette vie.

C'est aussi pour ça qu'elle a arrêté d'être autrice à temps plein. La pression du « écris sinon tu ne manges pas » la paralysait devant la page. Une carrière d'écrivain se compte en décennies, et le vrai risque sur cette durée est de perdre le plaisir. Elle a donc choisi d'écrire moins, mais mieux.

Dans cet épisode, on parle aussi de ce qu'elle répond à ceux qui s'excusent de n'écrire que cinq heures par semaine, du chèque de 600 euros qui l'a décidée à quitter le salariat, et des alligators cachés dans plusieurs de ses romans.

LE CAROUSEL DE L'ÉPISODE

CAROUSEL À VENIR

Les slides de cet épisode arrivent bientôt dans la bibliothèque visuelle.

Face B — le transcript

L'ÉPISODE MOT À MOT · LES TIMECODES LANCENT L'ÉCOUTE

Évidemment, tu te doutes bien que ce n'est pas moi qui ai tapé tout ce transcript à la main… Alors oui, il y a parfois des incohérences et des erreurs. Et sur les discussions, il arrive même que les voix se mélangent. Comme quoi, rien de mieux que d'écouter l'épisode plutôt que de le lire !

Bienvenue dans Ose Écrire

Ybelion — Yo yo, c'est Ybelion, vous êtes dans le 56e épisode d'Ose Écrire. Et aujourd'hui, j'ai l'immense plaisir d'accueillir Cécile Duquen, avec laquelle on a parlé de son école d'écriture 2.0, de ses nombreux romans et de tout ce qu'ils lui ont appris. Écoutez bien, c'est vraiment un épisode passionnant que moi-même je réécouterai très souvent. Sur ce, je vous souhaite une très bonne écoute et je vous dis à très vite. Moi, c'est Sam, Ybelion de mon nom de plume. Je suis écrivain, coach et j'accompagne celles et ceux qui veulent renouer avec leurs rêves d'écriture. T'écoutes un podcast dont l'intention est simple, te donner inspiration, outils, motivation, discipline, bref, tout ce qui peut te permettre d'oser écrire. En gros, c'est un peu dans le titre, Ose Écrire. Si tu devais, parmi tous les livres que tu as écrits, si tu devais en choisir un qui a été particulièrement challengeant ou qui a représenté un réel, vraiment un accomplissement ou un changement, tu vois, où tu t'es dit là, celui-là, il a tout changé, tu vois, dans ta vie de manière générale.

Cécile Duquenne — C'est difficile parce qu'en fait, chaque livre accompagne un changement différent dans nos vies. Je pense que les auteurs qui en ont écrit plusieurs, ils s'en rendent compte petit à petit. Déjà, quand on écrit un livre, on n'est pas la même personne entre le début et la fin de l'écriture. Même quand juste un mois s'écoule en fait, parce qu'on change beaucoup, la vie, ça va vite. Et plus on vieillit, ça va vite d'ailleurs. Mais bon, ça, c'est un autre sujet. Et du coup, il y en a plusieurs qui sont spéciaux à plusieurs égards. Donc je vais me prendre la liberté, comme tu m'as dit, que je pouvais faire ce que je voulais, de répondre à cette question-là de manière personnelle. Mon tout premier livre entre chats a été hyper marquant parce que, évidemment, c'est le premier. Il n'y en aura jamais d'autres, en fait. Il a un statut unique. Et ce qui est marrant, c'est que la plupart des auteurs, quand ils évoquent leur première expérience d'édition, pour eux, c'est extrêmement émouvant, etc. Et alors moi, j'étais émue, évidemment. J'avais plein d'émotions, etc. Mais maintenant, quand j'y pense, je suis beaucoup plus factuelle que je ne l'étais au début. Et en fait, c'est vraiment quelque chose où je me dis, bon, c'est le premier. Je ne me rends plus trop compte, tu vois, je suis un petit peu loin. Donc 17 ou 20 ans... C'était en 2009. C'est ça, 2009. Donc ça fait un sacré bout de temps. J'ai quand même toujours un peu d'émotion par rapport à ça, mais c'est plus une pointe de nostalgie que le côté joie exubérante que j'ai eue à l'époque. Vraiment, c'était ça. Mais à l'époque même, il n'y avait pas tant de joie exubérante que ça, qu'une espèce de soulagement et de stress. Parce qu'en fait, soulagement, parce qu'au bout de 5 ans de réécriture... Parce que non, attends, 4 ans. 2005 à 2009, de réécriture de ce roman, j'arrivais enfin à trouver un éditeur. Et en plus, le premier éditeur qu'il avait accepté a fait faillite genre un ou deux mois avant la publication. Donc vraiment, c'était... Voilà. Et donc en fait, ce roman, c'était le roman de la transformation, non pas en tant qu'autrice, parce que je m'estimais déjà autrice avant. Je n'ai jamais eu trop le syndrome de l'imposteur. Vraiment, je ne suis pas concernée par ça. Peut-être que c'est extrêmement prétentieux de le dire, mais je ne me suis jamais sentie impostrice dans l'écriture, parce que je ne me suis jamais sentie autant à ma place que lorsque j'écris et lorsque j'écrivais. Et en même temps, cette transformation-là, c'est une transformation personnelle, elle n'est pas littéraire. C'est-à-dire que j'avais 19 ans quand j'ai publié pour la première fois, ou 20 ans, je ne sais plus, un truc comme ça. Et du coup, en fait, ça a accompagné mes années de jeune adulte, si tu veux. Ça a vraiment accompagné ça. Donc pour moi, ce roman-là, il est associé à cette période-là de ma vie. Donc il y a un côté carrière d'écriture, mais il y a aussi le côté très biographique, voire autobiographique de la chose dans la question que tu me poses. Pareillement, des années plus tard, j'ai écrit aussi Les Foulards Rouges. Et là, ça a accompagné une autre période de ma vie, qui a été la période de la thèse de doctorat, mais avant aussi. Et en fait, qui a accompagné plus tristement la fin de vie de ma grand-mère, en fait. C'est-à-dire que c'est un roman que j'ai écrit dans cette pièce où je suis actuellement. Mais à l'époque, ma grand-mère habitait cette maison, et en fait, elle part d'un peu la tête. Elle était ravie que sa petite-fille vienne le matin à 8h, jusque le soir à 18h, pour travailler. Je mangeais avec elle le midi, etc. Et bon, comme elle part d'un peu la tête, la pauvre, elle venait toutes les... Je sais pas, pas cinq minutes, mais genre toutes les demi-heures me dire « Alors, ça va ? T'as besoin de rien ? » Enfin, tu sais, elle ressassait un petit peu. Mais elle était super contente, elle était pas seule. Et ça a duré, je pense, bien un an et demi, deux ans. Parce que du coup, à l'époque, j'étais chez mes parents. Et bon, bref, pour la faire courte, on avait une toute petite maison, et mon frère était adolescent, c'était très compliqué. Et du coup, je suis allée réussir chez ma grand-mère pour écrire. Et puis après ça, il y a eu la thèse. Et en thèse, j'ai déménagé à... Bon, pas très loin, à 40 km de chez mes parents et de chez ma grand-mère. Mais c'est un roman que j'ai écrit, du coup, pendant qu'elle, elle a été internée en maison de repos. Et du coup, c'est un moment où je passais mon temps à faire des allers-retours. Donc en fait, tout l'écriture... Je dis ce roman, mais en fait, c'est les trois volumes. C'est-à-dire, ça m'a pris six ans, je crois, pour tout faire. Les trois volumes, ça a été ça. Et donc vraiment, pour moi, c'est intimement associé à ça. Et donc quand je repense au foulard rouge, en fait, j'ai aussi tout le souvenir de toutes les conditions d'écriture qui étaient très difficiles par ailleurs. Et voilà, donc il y a ça. Et là, plus récemment, le roman que je suis en train d'écrire, La sorcière des quatre saisons, c'est un roman de la fin de ma trentaine, en fait, tout simplement, où j'explore tous les thèmes jeunesse que j'aime, que j'ai aimés et que j'aurais aimé explorer autrement dans des romans qui m'ont été commandés. Les pénicambrioles, c'est des commandes. Et là, je fais des trucs que... Alors j'ai adoré faire des pénicambrioles. Ça a été extrêmement transformatif aussi. Mais là, vraiment, je vais dans quelque chose où en fait, j'écris absolument ce que je veux, comme je veux. Et c'est vraiment un des premiers romans où j'ai une liberté absolue. C'est-à-dire qu'il n'y a pas d'éditeur qui l'attend. Et autant, au début de ma carrière, ça me faisait peur parce que je me disais, oh là là, il faut que je publie. Enfin, ça, on a tous un peu le côté performatif de l'écriture au final. Là, je n'ai plus du tout ça, en fait. Je suis revenue à quand j'avais 14 ans dans ma chambre, j'écrivais pour le plaisir, quoi. Et c'est cool.

La Sorcière des Quatre Saisons : écrire quand aucun éditeur n'attend

Ybelion — C'est trop cool. Merci pour ton partage. Ça me fait... J'ai plein de trucs qui se sont venus en tête. Mais moi, je trouve que quand même, il y a un point commun, tu vois, entre les trois livres dont tu parles. C'est que c'est chacun des morceaux de vie, tu vois. C'est ça. Et quelque part, c'est vraiment comme des hommages à ces moments qui sont passés. Ça permet de s'en rappeler aussi. Et c'est ça qui est quand même super beau dans l'objet livre. On a beau inventer tous les trucs numériques qu'on peut, à la fin, on y revient toujours, quoi. C'est ça. On a le truc dans les mains. Et juste sur le dernier partage que tu faisais sur l'amour de l'écriture et le faire sans attendre une quelconque publication, etc. Est-ce que c'est différent pour toi ? À quel point c'est différent pour toi d'écrire quand tu vas chercher un éditeur ou vraiment dans un but purement presque thérapeutique de libérer une histoire que tu as en toi et d'en faire un objet pour que ça soit fait, quoi, et de vivre cette transformation personnelle ?

« Quand je vais mal, je n'écris pas »

« Quand je vais mal, je n'écris pas » : l'écriture récréative

Cécile Duquenne — Alors moi, il n'y a jamais eu de but thérapeutique à l'écriture. Notamment, quand je vais mal, je n'écris pas. La période où j'étais en dépression, en burn-out, je n'ai pas écrit une ligne. Ça a duré des mois, slash, années, si c'est des années. Et quand je vais mal, je n'écris pas. Je ne sais pas écrire quand je vais mal. Je n'écris que quand je vais bien. Donc déjà, c'est un bon indicateur quand j'écris. Et en fait, moi, je pratique une écriture récréative, pour être exacte. Juste parce que ça m'amuse, en fait, et j'aime bien. Et je ne suis pas venue pour souffrir dans cette vie. Donc voilà. Et du coup, en fait, quand il y a une commande d'éditeur, alors très souvent, j'ai aussi « ta carte blanche ». C'est bien aussi. Champagne. Mais en fait, quand il y a des commandes d'éditeur, le simple fait de savoir qu'il y a un contrat qui est au bout, si ce n'est pas une vraie commande, c'est-à-dire que c'est juste « fais-nous ça, puis on le publiera quoi qu'il en soit ». Mais bon, voilà. Ce n'est pas une vraie commande, en fait. Ou une vraie commande avec un cahier des charges où je te signe un contrat où dedans il y a marqué « il faut ça, ça et ça ». En fait, ce n'est pas le même... Ce n'est pas récréatif pour moi, les commandes, en fait. Les vraies commandes, c'est-à-dire le côté cahier des charges, etc. C'est là où vraiment tu as le côté contraignant du travail. Alors oui, il faut de la contrainte pour travailler. J'en suis bien consciente. Je ne dis pas le contraire. Mais ce que je veux dire, c'est que pour préserver le plaisir d'écrire sur la durée quand on veut faire une carrière d'écrivain, en fait, donc on parle en décennie, si vous ne travaillez que à la commande et que à la contrainte et que pour gagner de l'argent, etc., vous allez avoir beaucoup... un grand risque qui est celui de perdre le plaisir d'écrire, en fait. Et pour moi, c'est la grosse différence. C'est-à-dire que l'écriture de commandes, quand on ne pratique que ça, on se perd, en fait, dedans. On n'est pas l'écrivain qu'on peut être librement, etc. Et je trouve ça dommage. Alors après, je comprends bien la nécessité de payer ses factures et de devoir avoir de l'argent, etc. Donc parfois, quand on est auteur professionnel, on prend un peu toutes les commandes qui passent. Mais c'est pour ça que moi, et c'est le choix que j'ai fait pour moi, donc chacun fait son choix, on s'en a mes confiances après. J'ai fait le choix de ne plus être autrice à temps plein. Depuis quelques années, j'ai fait mon entreprise à côté et tout, parce que c'était l'enfer, quoi. Alors pourtant, je n'ai pas eu de commandes, mais juste simplement le fait de te dire il faut que j'écrive, sinon je meurs de faim. Comment te dire que devant la page, je ne te reviens à l'aise ? Donc voilà.

Le piège de la commande et la perte du plaisir

Ybelion — Ça me touche beaucoup ce que tu dis, parce que c'est vraiment quelque chose que moi j'ai ressenti aussi. Au moment où je sentais que le travail que je faisais n'avait plus de sens, n'était plus aligné avec qui j'avais envie d'être, je me pose la question, tu vois, comment je mets l'écriture au milieu de ça. Et donc forcément, tu te dis, bon, je vais devenir écrivain. Et j'ai un rapport tellement personnel à l'écriture, j'aime tellement faire ce que je veux aussi, que je me disais, ça veut dire que je vais être dans un contexte où en fait, il y a des moments où je vais devoir écrire. Et vraiment, autant je suis quelqu'un qui adore la discipline. Quand j'écris, moi j'ai tendance à justement m'astreindre, tu vois, je le fais tous les matins. Et c'est ça, c'est mon rythme. Mais je reste connecté à mon amour de l'écriture parce que je suis sur un texte qui me passionne. Et je me voyais me projeter en me disant, attends, mais alors là, vraiment, je vais devoir écrire des trucs peut-être qui me parleront net, peut-être n'aiment pas. Et en fait, c'est presque ça qui a été très bloquant pendant longtemps. Je me disais, ok, mais il faut que je réfléchisse et que je travaille sur moi, que j'aille chercher, tu vois, ce qui m'anime, quoi. Et quelque part, assez, je ne sais pas trop comment, mais assez miraculeusement, c'est le moment où je tiens, que je reçois mon livre le premier, tu vois, je l'ai dans les mains. Et là, je ressens un truc et je me dis, ok, en fait, j'ai compris, je veux que les gens ressentent ça. Parce que moi, ça m'a fait un espèce de déclic en disant, là, j'ai un rêve dans les mains, je pensais que ce n'était pas possible. En fait, peut-être que tous les autres sont possibles. Et ce côté, du coup, très transformatoire de l'écriture, je l'aime beaucoup. Et effectivement, il faut le faire en âme et conscience. Et c'est pour ça que j'invite toujours les gens à s'interroger sur leurs intentions personnelles avec l'écriture. Pourquoi ils le font ? Pour quelles raisons ? La plupart des gens le font parce qu'ils ont envie d'avoir l'objet et d'avoir fait quelque chose dont ils sont fiers. Et dans ce cas-là, la question de l'édition, elle n'est pas pertinente. Et c'est bien, pas bien. Voilà, chacun trouve midi à sa porte. Mais en tout cas, j'invite les gens à se réaligner sur leurs intentions personnelles. Parce que ça te met en confort aussi. Et puis ça te connecte à, comme tu disais, écrire quand tu n'aimes pas ça, franchement, c'est une putain de plaie. Parce que c'est long quand même.

Le jour où j'ai tenu mon rêve entre les mains

Cécile Duquenne — C'est ça.

Ybelion — Tu passes des jours, des heures. Donc, c'est challengeant.

Cécile Duquenne — C'est pas une disserte où en 4 heures, c'est fini.

Ybelion — Exactement.

Cécile Duquenne — En 4 heures, vous avez écrit l'introduction du premier chapitre. Félicitations.

Ybelion — C'est ça. Et sachant que tu vas devoir la recorriger après. Alors évidemment, il ne faut pas se dire ça au moment où tu l'écris. Mais il faut lâcher prise. Il ne faut aussi

Cécile Duquenne — ne pas penser à tout, en fait. Non, c'est compliqué. Exactement.

Ybelion — D'ailleurs, tu avais fait un post sur ça, je ne sais plus il y a combien de temps, mais sur le lâcher prise qui est extrêmement important en écriture. Se connecter à cette espèce d'instinct que tu as. Et juste avant de rebondir sur ça, parce que j'ai d'autres questions, tu as dit, du coup, j'ai l'impression que une de tes métriques, et donc tu ne mesures pas, par exemple, ce que tu écris quotidiennement ou le temps que tu y passes.

« Je n'écris ni tous les jours, ni tous les mois »

Cécile Duquenne — Je n'écris pas tous les jours, déjà. Je n'écris pas toutes les semaines. Je n'écris pas tous les mois.

Ybelion — OK. Je suis super content que tu partages ça, parce que c'est une prise de conscience. Alors, je le dis tout le temps, mais ça m'a tellement marqué que maintenant, je le répète. Moi, j'étais un profil ingénieur, très tête, un peu loin du corps et du cœur. Et donc, tout de suite, quand il s'agit de mesurer quelque chose de progression, tout de suite, tu te mets dans les chiffres. Tu dis, OK, combien de fois j'ai écrit par semaine, combien de mots j'ai écrit, est-ce que j'écris tous les jours, machin, machin. Et en fait, avec le coaching, je me suis rendu compte que les mesures de progression des gens leur appartenaient et que parfois, c'était plus des mesures de corps ou de cœur. Et donc, simplement de dire, en fait, franchement, j'ai passé un bon moment. C'est bon. Voilà. Ou alors là, je l'ai senti, j'y suis allé. Et ça, je trouve que c'est important de le répéter aux gens, de trouver ces mesures, ces trucs qui te drive et qui te connectent à l'écriture.

Cécile Duquenne — Moi, je n'écris pas tous les jours, ni toutes les semaines, ni tous les mois, parce qu'en fait, je n'ai pas que l'écriture dans ma vie.

Ybelion — Oui. D'autres passions.

Cécile Duquenne — Et alors, certaines me rapportent de l'argent pour payer les factures, d'autres pas. j'adore, comme toi. Alors moi, je ne fais pas du coaching, en fait, je fais du mentorat. C'est très différent. Mais bon, l'objectif est le même, en fait, au final, c'est d'aider les gens à faire ce qu'ils veulent faire. Et du coup, donc, j'ai ça pour lequel je suis rémunérée, puisque c'est mon entreprise, l'école d'écriture 2.0. J'ai l'écriture, qui me rémunère très, très peu, mais qui me rémunère néanmoins. Alors, c'est plus ou moins un choix que ça me rémunère peu, parce que quand on publie peu, forcément, on gagne peu son argent dessus. C'est logique, c'est mathématique. Pourquoi ? Parce que j'ai décidé d'écrire moins, mais mieux, justement, parce que ma maîtrise, c'est le plaisir. C'est-à-dire que le jour où ça me fait chier, je n'écris pas. Alors, ce n'est pas très pro de dire ça. J'en ai conscience. Les gens qui vont dire « Ah, il faut faire une carrière, je l'ai fait. Faites-le donc ! » Et on en reparle après. Mais par exemple, j'ai une autre passion. C'est con, mais c'est mon chien. J'adore l'éducation canine. J'adore me promener. J'adore le regarder farfouiller pour chasser les lézards. Bon, pauvre lézard, on les sauve le plus souvent qu'on peut, je vous le dis. J'adore, je ne sais pas, regarder la communication entre les chiens, comment ils communiquent sans mots, en fait, un inconfort, etc. Me rendre compte que j'avais eu tort sur telle interprétation, puis raison sur une autre. Vraiment, ça me passionne. J'adore aussi ranger des placards. C'est con. Mais quand j'ai un peu de temps et que je me dis « je n'ai pas le temps de faire le ménage » ou quoi, parce que le ménage, ça m'énerve, ça ne m'intéresse pas. Mais ranger, j'aime bien parce qu'on retrouve des souvenirs, on se dit « ah, ça, je peux jeter, ça, je peux garder. Ah tiens, j'avais ça, j'avais oublié. » Donc c'est une espèce de voyage dans le memory lane. Et vraiment, j'adore. Et évidemment, j'aime lire, donc je lis. Et quand je lis, je ne lis pas avec un regard d'autrice. Je déconnecte le cerveau. C'est-à-dire que généralement, quand je lis, je n'écris pas. Et vice-versa, quand j'écris, je ne lis pas. Mais voilà, j'adore faire toutes sortes de choses, marcher aussi, j'aime beaucoup. et je trouve que c'est dommage pour moi qu'on me limite au profil de « elle est autrice, donc elle ne fait que ça de sa vie. » Non, je ne suis pas une autrice enfermée dans une tour d'ivoire qui passe 22h sur 24 à écrire et deux heures à dormir qui n'a pas de vie sociale, etc. Alors oui, je suis beaucoup chez moi parce que j'aime être chez moi. Mais ce n'est pas de l'isolement social, ce n'est pas juste de l'écriture, quoi que ce soit. Par contre, les phases où j'écris, je ne fais que ça. Parce que j'ai une espèce de boulimie d'écriture, d'un coup, je dis « oh, j'ai envie d'écrire, allez hop, et j'écris. » Et ça va durer un mois, deux mois, trois mois, et puis ensuite, je fais autre chose. Et j'ai une boulimie d'autre chose, en fait. Donc je fonctionne par cycle et au lieu de lutter contre ça et d'en souffrir, moi, j'ai décidé de faire « the go with the flow », grosso modo. Et c'est très apaisant de penser comme ça, mais c'est aussi un luxe, j'en ai conscience. C'est-à-dire que pour pouvoir faire, enfin, fonctionner de cette manière-là, il faut avoir un médecin qui paye les factures, il faut avoir une forme de sérénité au niveau de la... Enfin, en fait, il faut avoir la santé mentale et physique aussi, ce qui n'a pas été mon cas trop cette année, j'ai eu des problèmes de santé, ça a été compliqué. Donc, c'est vraiment... J'ai conscience que c'est une posture de quelqu'un de privilégié, mais quand on peut l'avoir, ayons-la, en fait. Parce que franchement, pourquoi souffrir ?

Le chien, les placards et la boulimie d'écriture

Ybelion — Je pense que c'est aussi... Effectivement, c'est une posture de privilégié, peut-être. Je pense que ça traduit aussi tout le chemin personnel que tu as pu parcourir. Tu vois, je trouve que ça résonne pas mal avec l'approche coaching que je peux avoir, parce qu'en fait, tu te rends compte que parfois, les gens se mettent des barrières et ils se posent les questions au mauvais endroit. Le rapport, par exemple, au temps disponible pour écrire, la première chose que font les gens, c'est de réfléchir en disant bon, mais j'ai un travail, donc en fait, je ne peux pas écrire. Mais en fait, les impératifs que tu as dans ta vie, ils ne changeront jamais. Tu es obligé d'avoir des impératifs. Alors, pour certains, c'est travailler, pour d'autres, c'est sortir le toutou, s'occuper des enfants, bref. Mais tout ça, c'est des impératifs et il faut... Enfin, il faut, il n'y a pas d'injonction, encore une fois, mais j'invite les gens à travailler pour devenir à l'aise avec ces impératifs. Et surtout, le temps qu'il y a à côté, qu'il soit beaucoup, pas beaucoup, ça dépend, là, se connecter, en fait, à ce que tu as envie de faire, à ton rêve, et ça rejoint ce go with the flow que tu disais. Et c'est là que ça devient intéressant parce que tu arrives à avancer sans frustration. Et peut-être, la frustration que peuvent ressentir après certains, c'est de dire que tu as envie de faire plus de temps à écrire. Mais quelque part, ça, ça veut dire que derrière, il y a l'amour de l'écriture et vaut mieux ça que d'abandonner tout en se disant je ne peux pas y passer 6 heures donc je ne le fais pas. Et j'aime beaucoup le message que tu véhicules autour de mettre vraiment plus l'amour de l'écriture et pas la contrainte en elle-même. Et je pense que la discipline vient avec l'alignement personnel et ce qu'on a envie d'atteindre dans la vie. Et là, naît une discipline, qui après devient un réflexe parce qu'en fait, une discipline avec de l'amour, ça devient un truc que tu fais comme ça sans réfléchir.

Cécile Duquenne — En fait, comment dire, tu parlais du travail, des contraintes extérieures à l'écriture, etc. Et les gens, moi j'ai l'impression, à chaque fois, ils me disent ouais, mais je ne dois plus écrire parce que tu vois, je n'en fais pas assez. Et puis là, ils me sortent une liste longue comme le bras de trucs qu'ils font dans la vie. Genre, ils ont 5 enfants, 8 chiens, une ferme avec des vaches, un truc énorme. Et ils me font « Je n'ai pas le temps d'écrire, tu comprends ? » Je dis « Mais c'est normal en fait. Oui, mais j'arrive à écrire que 5 heures par semaine. » Je dis « Mais c'est déjà énorme en fait. C'est gigantesque. » Donc, j'essaye de leur faire prendre conscience qu'ils pourraient éventuellement faire la paix avec l'idée qu'ils sont déjà dans l'optimisation totale, qu'on ne pourra pas optimiser plus. Et généralement, moi je les invite à ralentir en fait même. Mais généralement, les gens qui me trouvent viennent pour ça sans le savoir. Ils n'ont pas formulé mais ils viennent pour ça. Les hyper productifs qui veulent travailler 22h sur 24 généralement ne viennent pas me voir. ça va.

« Cinq heures par semaine, c'est déjà gigantesque »

Ybelion — Oui, c'est ça qui est beau aussi dans ces approches de mentoring, de coaching, tout ça, c'est qu'il y a quand même une histoire de t'attire à toi aussi les gens qui fonctionnent. En tout cas, avec qui il y a une petite résonance, tu vois. Et forcément, c'est ça qui est beau. Mais c'est bien ce message de dire ralentir. Ça a été un des grands enjeux moi personnellement parce que quand tu passes dans la catégorie des gens qui sont à leur compte, tu te rends compte que quand tu fais rien, il ne se passe rien. Tu vois. C'est ça. Et sauf qu'à l'inverse, une voiture qui ne s'arrête jamais à la fin, elle tombe en panne. Et c'est vrai en écriture aussi. Je ne sais pas, toi d'ailleurs, si tu as eu, si tu as un moment où tu t'es infligé ça. Moi, ça m'est arrivé une fois de m'infliger en disant bon, elle est là. Je travaillais encore à l'époque mais je prends une semaine de vacances et tous les jours, j'écris, je ne sais plus, j'avais dit 3000 ou 5000 mots, je n'arrive même plus à me rappeler. Je me rappelle qu'à la fin, j'étais lessivé en fait. Je n'avais même plus envie de toucher un clavier. C'était horrible. J'étais hors de mon alignement.

Cécile Duquenne — En fait, les excès de n'importe quoi, même de ce qui est bon pour nous, en fait, ça provoque l'effet inverse à celui recherché. Moi, j'évite les excès. Je pratique l'art de la modération.

Ybelion — C'est bien dit. C'est bien dit. J'aime beau, mais c'est vrai. Moi, je parle souvent d'équilibre mais je trouve que le mode modération, il est bien aussi.

Cécile Duquenne — Après, ça dépend de la sensibilité et ce qu'on associe au mot mais moi, j'aime bien aussi équilibrer.

Ybelion — Chacun ses images et ses mots forts un peu. Et ton école d'écriture 2.0 dont tu parlais, qu'est-ce qui te donne envie de la créer au moment où tu la crées ?

Pourquoi elle a créé l'École d'écriture 2.0

Cécile Duquenne — La pauvreté. Concrètement, non, pas exactement. En fait, j'étais en thèse, j'étais en doctorat et j'écrivais une thèse et j'avais l'idée, peut-être naïve au début, certainement même, de devenir professeur à l'université et d'enseigner l'écriture. Et bien, ce que j'ai fait pendant ma thèse et que j'ai adoré. Et en fait, quand j'ai enseigné pendant un semestre, j'ai enseigné l'écriture créative multilingue en français, anglais et autres langues. Et j'ai aussi enseigné la traduction multilingue. En fait, on prenait des poèmes en anglais intraduisibles et on essayait de les traduire dans d'autres langues. Parfois, pas le français. Je disais, il y avait des étudiants étrangers, je leur disais, prenez en langue cible votre langue maternelle et vous m'expliquerez. Et en fait, on avait des problèmes de traduction extrêmement différents. Donc, on comparait en fait les problèmes de traduction. C'était hyper intéressant. Et on faisait aussi des incipites de romans un peu expérimentaux. Enfin, tous des trucs un peu perchés, quoi. On allait les chercher. Et voilà. Et du coup, j'ai adoré. Et je me suis dit, quant à la fin de ma thèse, j'ai compris qu'il n'y aurait pas de place pour moi dans l'université pour plein de raisons diverses et variées. Et certaines avariées, d'ailleurs. je me suis dit, en fait, je vais continuer à enseigner, mais je vais le faire moi en ligne sur Internet. Et je me suis formée à ça. Alors, pas la pédagogie, puisque ça, je l'ai appris en thèse. J'ai eu des profs géniaux qui m'ont épaulée, qui m'ont dit ça, tu peux faire comme ci, comme ça. Donc vraiment, c'était... J'ai appris sur le terrain, quoi. Et puis, alors, j'apprenais un truc dans la semaine. Le vendredi, au cours d'écriture créative, c'était testé, quoi. Approuvé ou désapprouvé aux étudiants, je leur disais, on va tenter un nouveau truc aujourd'hui. Je leur disais, franco de port, je disais, moi, je suis en train d'apprendre à être prof et tout. Donc, s'il y a des trucs qui sont maladroits, il ne faudra pas m'en vouloir, machin et tout. En plus, j'enseignais l'anglais, j'ai un sale accent français quand je parle en anglais. Et du coup, je leur disais, à l'oral, je leur disais en anglais, je leur disais, écoutez, j'ai un sale accent français, mais vous voyez, ça ne m'empêche pas de communiquer. Donc, si moi, je n'ai pas honte, n'ayez pas honte non plus. Puis du coup, au lieu d'être mortifié, il parlait anglais avec un sale accent marseillais, c'était très rigolo. Et voilà, et c'était cool. Et en fait, j'ai adoré ça. J'ai adoré apprendre la pédagogie et ce que j'ai appris derrière, c'est le marketing. Parce que, c'est par là pour vendre. Voilà. Et en fait, j'ai créé mon entreprise parce que simplement, en sortant de ma thèse, c'était ça, ou avoir un métier traditionnel en salariat. Ce qui ne m'intéressait pas parce que jusqu'à la fin de ma thèse, je n'avais jamais été salariée. J'ai toujours connu, soit que des petits jobs de traduction, des jobs d'enseignement, des choses comme ça. Je crois que le plus long que j'étais salariée, c'était trois mois pour faire les inscriptions à la fac, tu vois. Pas non plus le CDD du siècle. Et ça m'a fait chier, parce que j'ai dit, ouais, mais les relations avec les collègues et tout, puis il y avait la, je ne vais pas dire son nom, j'ai failli le dire, mais la responsable du bureau où je faisais l'inscription qui m'a accusé quand même d'avoir volé un chèque de 600 euros d'inscription. Et j'étais là, j'ai dit, mais je serais débile de le voler. Le truc, c'est un chèque de l'État, je ne sais plus comment on appelle ça, c'est, ah oui, les mandats cash. Il est déjà au nom de l'État. J'ai dit, c'est super con, j'ai dit, ce sera un chèque que je ne peux même pas encaisser. J'ai dit, vraiment, et comme j'étais la vacataire de service, elle a dû se dire, c'est elle, elle l'avait mal rangée dans un dossier. Et elle m'a harcelée comme ça pendant bien 48 heures. Quand elle a trouvé, j'ai dit, non mais, j'ai dit franchement, j'ai dit le manque de confiance, j'ai dit, waouh, quoi. Et j'ai dit, la sa face, je m'en foutais, deux mois plus tard, je me barrais, donc voilà, je n'avais rien à perdre. Mais franchement, c'était, enfin, plein de choses comme ça. Alors par contre, il y avait des collègues en or à côté, qui avaient duré une semaine ou dix jours et à chaque fois, il y avait tout le temps des problèmes. Et je me suis dit, en fait, moi, je veux un métier où je peux dire, merde, à qui je veux. Je suis désolée, je le formule comme ça, c'est très vrai. Et en fait, en étant indépendant, on est indépendant. Donc on peut se dire, merde, à qui on veut. Alors, parfois, on ne peut pas parce qu'il faut gagner de l'argent pour payer les factures. Et puis des fois, au début, non, je dis ça, mais je n'ai jamais eu de client chiant, en fait. Donc c'est cool. Mais si j'avais eu des clients chiant, je leur aurais dit, écoute, très bien, je te rembourse puis tu vas voir ailleurs, en fait. Parce que le client n'est pas roi, en fait. Le client, c'est un client et nous, on peut décider avec qui on travaille ou pas. Et du coup, en fait, cette liberté-là, elle m'est très précieuse et donc j'ai fait ça parce qu'il fallait payer les factures parce que comme tout le monde, j'avais envie d'avoir une vie stable, des finances stables, etc. Et je m'en félicite parce que j'ai très bien fait. mais ça embauche aussi ma maman. J'ai une troisième personne qui récemment nous a rejoint. Donc c'est cool. Voilà. Donc je me considère maintenant un peu comme une patronne, ce qui me fait extrêmement bizarre à formuler. Mais voilà, c'est super chouette et je forme des gens à faire des choses. Enfin voilà, ma mère, elle a 60 ans passés et elle m'a dit comment ça marche sur Internet pour vendre tes trucs là déjà ? Je caricature un peu. Du coup, elle a appris plein de trucs. Là, on a le concours de l'école d'écriture qu'on lance la semaine prochaine. C'est elle qui a rédit le règlement. Avec l'huissier et tout. C'est vraiment, on apprend plein de trucs, elle et moi. Et la nouvelle personne que j'ai depuis septembre, c'est ça, ça fait deux semaines. Et en fait, c'est cool. Du coup, je les forme à plein de choses et ça grandit, mais ça grandit pas trop vite. Moi, je ne suis pas en mode genre, ouais, il faut faire du chiffre d'affaires, le million dans l'année. Oui, pourquoi pas, le million, mais pas avec un million de tonnes de travail derrière.

Le chèque de 600 euros : adieu le salariat

Ybelion — C'est toujours un enjeu d'équilibre qui n'est pas forcément évident à trouver, mais c'est aussi ça qui est... J'ai eu la sensation quand tu le disais que tu étais quand même entourée et que dans cette aventure, malgré qu'elle soit indépendante, tu n'es pas tout à fait toute seule, tu vois. C'est aussi important quand même de réussir à avoir des gens autour qui aussi te permettent de sortir un peu la tête de l'eau et je peux faire le parallèle avec l'écriture. D'ailleurs, on voit ça comme quelque chose de très, très solitaire. En vérité, c'est bien de faire les choses avec d'autres gens en fait, tout simplement et que ça soit... Il ne s'agit pas forcément de prendre une formation ou un coaching ou ce genre de choses, ne serait-ce que partager ce que tu fais avec des gens qui font la même chose que toi, parfois ça peut suffire pour prendre un petit peu d'air parce que sinon, tu deviens fou en fait. Tu deviens fou.

Cécile Duquenne — C'est bien les relations sociales.

Ybelion — Ouais, quand même. Pas s'isoler. Voilà. C'est-à-dire que, bon, je suis un peu comme toi, rester chez moi, ça ne me dérange pas trop mais il y a des moments quand même, tu sortes dehors, tu fais, ah ouais, c'est cool quand même. C'est sympa. Et puis ça rejoint un truc que tu as dit un peu avant quand tu disais j'aime bien m'occuper du chien, j'aime bien marcher, c'est qu'en fait, toutes ces activités qui sont autres que l'écriture, elles nourrissent énormément l'écriture. Et moi, au moment où je me posais toutes ces questions, j'étais, j'avais, à l'époque, je voyais ma psy et je me rappelle un moment, elle, elle écrivait aussi et donc quand on s'est mis à parler de ça, elle m'a dit n'oublie pas que c'est toute ta vie qui nourrit tes écrits et que si tu décides de faire plus que ça sans rien autour, il y a un moment où tu n'auras plus de carburant en fait. Ouais. Et ça, c'est pour ça que c'est important de trouver ces petits trucs qui viennent nourrir ton écrite.

Cécile Duquenne — J'ai l'habitude de, en fait, il y a une prof à la fac qui avait dit une formulation que j'adore, lire, c'est vivre de manière augmentée. Moi, j'avais repris, j'avais dit, écrire, c'est vivre de manière augmentée. Et pour pouvoir vivre de manière augmentée, il faut vivre d'abord. Sinon, ça ne marche pas.

« Écrire, c'est vivre de manière augmentée »

Ybelion — Exactement. Il ne faut pas complètement... C'est vrai que le mythe de celle qui s'enferme dans la Tour d'Ivoire ou l'ermite qui s'enferme au fond de la forêt, ça, il faut à un moment le briser parce qu'en vérité, il y en a quand même très peu des auteurs qui fonctionnent comme ça, en tout cas quotidiennement et hors période de boulimie comme tu as appelé. Tu n'es pas la première à me parler de ces périodes un peu de boulimie d'écriture. Et j'avoue que moi, ce n'est pas un truc que j'ai trop connu. Chacun fonctionne différemment.

Cécile Duquenne — Il n'y a pas de...

Ybelion — C'est pour ça que j'adore. Je trouve ça trop bien de découvrir... Ça conforme mon idée... Voilà, exactement. Ça conforme mon idée qu'en fait, il faut inviter les gens à trouver leur discipline et sentir un trait sur leur vie. Moi, j'écris le matin. Tu parles à quelqu'un qui n'est pas du matin, il n'écrira jamais son livre.

Cécile Duquenne — Moi, je ne fais rien le matin.

Ybelion — Oui, voilà. Exactement.

Cécile Duquenne — Je commence à travailler peut-être à midi, 13 heures parfois. Et quand je dis travailler, c'est à la fois sur l'écriture et sur l'entreprise. Je fais des journées qui durent jusqu'à 18, 19 heures. Par contre, du coup, à midi, quand je mange, je mange en travaillant. Mais le matin, je dors jusqu'à 8 heures, 8 heures et demie. Puis je me lève, je prends mon petit-déj, je sors mon chien pendant 1 heure et demie, 2 heures. Puis après, on joue. Et puis des fois, je fais mon ménage. Et puis des fois, je vais récupérer des colis à la poste. Ce genre de choses-là, la vie. Et puis, par contre, du coup, je ne le fais pas après. Parce que le soir, à 19 heures, je reçois mon chien parce qu'il a besoin quand même. Et puis voilà. Mais c'est-à-dire que je vis ma vie, en fait. Et il n'y a pas de honte, ce n'est pas glandé que de juste s'occuper de soi, en fait.

Ybelion — Non, non. Et puis en fait, tu vois, je parlais des impératifs tout à l'heure, mais pour moi, la santé mentale et physique, elle rentre dans les impératifs, tout simplement. C'est primordial de toute manière. Tu ne peux pas faire sans ça. Oui. Et alors, j'ai autre chose qui m'a marqué dans ton partage, notamment quand tu disais que tu apprenais le métier de professeur. C'est le côté très itératif et expérimental que tu avais avec ça. Et moi, j'aime bien faire toujours des parallèles avec l'écriture. C'est ma passion. Et je trouve que ça, que c'est pas mal aussi comme approche dans la vie de manière générale et encore plus en écriture. Et ça rejoint d'ailleurs l'approche un peu créative dont tu peux parler. De dire, essayons des choses, testons de faire des inquipides bizarres ou de raconter des trucs totalement absurdes. C'est tous ces écrits qui servent un peu à rien qui donnent à la fin des trucs géniaux.

Cécile Duquenne — On n'est pas chez le végard du cœur, en fait. Donc ça va, personne ne va mourir.

Ybelion — Exactement.

Cécile Duquenne — Du coup, c'est bon. On peut se planter.

Ybelion — Et c'est quoi parmi ce que tu appelles l'écriture créative ? Peut-être si tu pourras donner ta définition et peut-être s'il y a, je ne sais pas, deux, trois exercices ou deux, trois trucs qui sont intéressants à pratiquer, peut-être de manière quotidienne ou quand ça nous vient.

Écriture créative : le dico farfelu et la liste de courses de Marie Curie

Cécile Duquenne — Alors pour moi, l'écriture créative, en gros, c'est écrire et créer, tout simplement. OK. Ça peut être de la fiction ou de la non-fiction. Tant qu'il y a un côté non carré. genre une thèse, ce n'est pas l'écriture créative. Attends, excuse-moi, je vais tout s'aimer. Sinon, je ne vais pas parler avec un chat dans la gorge. Donc j'ai écrit, par exemple, une thèse, ce n'est pas du tout créatif ou un article de journal, par exemple, parce que c'est des genres et des formats très codés. Quand c'est romanesque ou fictif, de manière générale, c'est beaucoup moins codé. Donc ça peut être de la poésie, ça peut être tout ce qui est artistique, en fait, grosso modo. Et en termes d'exercice, alors il y en a un que je vais piquer à mon ami et auteur Georges Fauveau, qui l'a partagé dans une des masterclass d'écriture qu'il a fait pour l'école d'écriture. C'est de prendre un mot dans le dictionnaire un peu rare, un mot un peu original, etc., dont on ne connaît pas forcément les définitions et d'inventer la définition, mais un truc farfelu qui n'est pas nécessairement ce que le mot veut dire. Il faut aller vérifier après, c'est plus rigolo. Et de voir ce qu'on peut deviner du mot, etc. Et ça, j'aime bien. Donc c'est assez cool, c'est un petit exercice à faire. Et un autre... Quoi d'autre pour la route ? Moi, j'aime bien faire la liste de course des personnages. Parce qu'en fait, ça permet à la fois de caractériser le personnage sur ses priorités dans la vie, qu'est-ce qu'il va acheter et pourquoi. Et aussi de caractériser l'environnement, parce que du coup, il y a les magasins pour. Et donc selon où il vit, etc., en fait, ça va montrer un peu le genre littéraire, ça va montrer les priorités de survie ou pas, etc. Et du coup, je trouve que c'est extrêmement pertinent aussi pour ensuite rajouter des détails de préoccupations du quotidien du personnage au sein d'aventures extraordinaires. Donc j'aime bien faire la liste. J'appelle ça la liste de course de Marie Curie. Marie Curie, elle lui fait les courses qu'elle va acheter.

Ybelion — Voilà. C'est trop marrant. C'est une super bonne idée, ça.

Cécile Duquenne — C'est tout simple.

Ybelion — C'est rien de compliqué. Ça me fait penser. J'avais reçu une autrice qui, quand elle présentait tous ses personnages, leur faisait leur profil MBTI, leur signe astrologique, les musiques qu'ils écoutaient, etc., etc. Et c'est vrai que du coup, quand tu balades sur son site et que tu découvres cet univers, en fait, tout de suite, ça te met dans l'ambiance et ça te donne une certaine consistance aux personnages. Et du coup, l'exercice de la liste de course est super cool. C'est très marrant. J'aime bien l'idée.

Cécile Duquenne — Tu peux réutiliser, évidemment. Il n'y a pas de souci.

Ybelion — Non, t'inquiète. Mais c'est toujours marrant de voir... Moi, c'est vrai que le côté absurde, tu vois, des mots dans le dico, j'aime bien de prendre un truc, une situation très normale où a priori, où il n'y a rien à dire et puis d'essayer d'en tirer une espèce de leçon philosophique un peu capilotractée, comme a ferait un prof de français quand il dissèque une citation en disant « Vous êtes sûr que l'auteur a voulu dire ça ? »

Cécile Duquenne — Je trouve ça super marrant. Les rideaux étaient bleus, c'était pour la mélancolie.

Ybelion — Exactement. Et quelque part, je ne sais pas ce que tu en penses, mais quelque part, je me dis que peut-être, il y a peut-être une chance qu'inconsciemment, l'auteur ait vraiment fait ça pour ces raisons très farfelues parfois qu'on peut trouver.

Cécile Duquenne — Oui, toujours. Moi, à l'époque où le NaNoWriMo existait encore, je ne sais pas si tu connais du coup le genre de l'écriture, on était un groupe dans les auteurs francophones et on disait le petit jeu, c'était qu'il fallait caser des alligators dans nos romans écrits par NaNoWriMo. Donc chaque fois qu'il y a des alligators dans mes romans, c'est parce que c'est dans un NaNoWriMo. C'est trop bien. Donc au début de la saison deux des foulards rouges, l'héroïne est dans une arène et puis il y a des alligators. C'est à cause de NaNoWriMo. Ça aurait pu être autre chose.

Les alligators cachés du NaNoWriMo

Ybelion — Moi, j'adore, c'est ça aussi que j'adore quand tu discutes avec des auteurs, c'est qu'ils te partagent quelques petits trucs comme ça que tu ne vois pas forcément à la lecture et je trouve que ça donne une sensibilité différente au livre. Tu le reçois différemment après et tout de suite, tu as envie de le lire quand tu découvres l'authenticité de quelqu'un. Tout de suite après, c'est des petits easter eggs. C'est ça.

Cécile Duquenne — Moi, j'adore dans les... Alors, j'en ai pas qui viennent en tête parce que là, j'ai une très mauvaise mémoire par rapport à ça. Mais tu sais, tous les auteurs classiques genre Zola, Hugo, Dumas et compagnie, tu te dis, mais est-ce qu'eux, ils avaient aussi leur groupe d'amis avec lesquels ils faisaient ouh ouh, on va caser un alligator. Je me dis, tu vois, je m'imagine ça et je me dis, mais à tous les coups, c'était le cas, c'est sûr et certain, mais on ne l'a pas vu.

Ybelion — Oui, c'est sûr. C'est sûr qu'ils avaient... Il y a plein de petits trucs cachés, tu vois. Et c'est aussi ça qui est marrant, du coup, parce que, en vérité, quand tu étudies tous ces textes-là, c'est un peu ça aussi que tu essaies de faire. Tu sais, tu trouvais ce qu'il y avait caché derrière. Oui. Mais oui, c'est sûr qu'ils avaient leur petit délire où ils mettaient des petits trucs. Ça devrait être marrant d'observer ça. Tu dis,

Cécile Duquenne — même Platon, il a fait le coup. C'est du haut, vous mettez ça. Tous.

Ybelion — Parce que, finalement, tous les sujets existent. Tu n'es pas soeur d'histoire, quelque part, tu vois. tu retrouves toujours les mêmes petites choses. Mais l'unicité de chaque personne fait qu'après, l'histoire qui est racontée est elle-même unique. Et en parlant de ce que tu mets dans tes livres, est-ce qu'il y a un moment où tu prends conscience qu'une histoire que tu as racontée, elle est beaucoup plus personnelle que ce que tu avais pu imaginer au départ ?

Ce que ses personnages disent d'elle

Cécile Duquenne — Systématiquement.

Ybelion — Systématiquement.

Cécile Duquenne — C'est magnifique. Parce qu'en fait, alors les gens, ils pensent me lire dans les personnages parce que souvent, je donne des, comment dire, des goûts et des dégoûts à mes personnages qui sont les miens. Il y a beaucoup de personnages qui ont le vertige, parce que j'ai le vertige, qui aiment le thé, qui écoutent tel ou tel type de musique, etc. Ou qui aiment tel ou tel type de nourriture. Là, dans mon roman pour la jeunesse, La sorcière des quatre saisons, il y a une cabane magique alors je ne mange pas de viande en plus, c'est ça qui est rigolo, mais j'adore le goût du poulet rôti, la sauce. Et du coup, les personnages dans la cabane magique, en fait, il y a un frigo qui est tout le temps plein. C'est une cabane spéciale, elle est vraiment bizarre. Et en fait, plus ou moins, elle reflète ce que les personnages veulent manger. Et comme ceux qui vont dedans, ils ont tout le temps envie de poulet rôti, quand ils vont le frigo, il y a tout le temps du poulet rôti et des frites. Et il y en a une qui dit, putain, moi j'aimerais bien avoir un peu de ratatouille et puis, je ne sais pas, genre du poisson et puis, je ne sais pas, du riz, vous voyez, ce genre de choses-là. Et donc, dans la scène suivante, évidemment, il y a ça. Et moi, c'est tous des plats que j'adore ou que je mange. Enfin, pas le poulet rôti pour le coup, mais les frites dans la sauce, c'est beaucoup trop bon. Et du coup, c'est des petites choses, oui, c'est moi, mais les personnages ne sont pas moi. Je ne suis pas Bartholomé, héritier de la couronne, qui pense ceci et cela. Certes, je leur donne aussi des valeurs qui sont personnelles et que je veux mettre en avant parce que je me dis, bah tiens, ça c'est intéressant en termes d'humanisme, ça c'est intéressant, etc. Je leur donne des préoccupations qui sont un peu les miennes. Donc au final, oui, en fait, mais c'est plus dans les thèmes du récit et la façon dont ça se manifeste que dans je vais raconter une histoire où tout le monde souffre. C'est pas parce que je suis sadique que je fais ça, pas uniquement. C'est vraiment parce que je me dis, en fait, je veux raconter une histoire où certes, les gens souffrent, mais je veux voir comment ils réagissent, en fait. Et je veux faire l'expérience de telle et telle chose à travers les personnages pour voir où ça me mène et ce que j'ai à penser. Donc parfois, en fait, je fais la découverte de certaines choses en écrivant et je me dis, ah, ah oui, tiens. Pareil, il y a une histoire où j'ai écrit, ça s'appelle Les Évaporés, donc au féminin pluriel. Et c'est l'histoire dans un monde contaminé par l'énergie radioactive où, en fait, la plupart des... un peu comme on a vu à Tchernobyl avec les loups et les animaux qui naissent morner beaucoup à cause de la radioactivité et tout. Dans ce monde-là, en fait, c'est pareil pour les humains. Et sauf que, en fait, on se rend compte très vite que du coup, il y a beaucoup moins de naissances. L'humanité, du coup, elle est un peu mise en danger, etc. Et parce qu'on a un cycle de reproduction moins élevé que les animaux, bizarrement, donc voilà. Et du coup, c'est compliqué. Et bref, et en fait, du coup, c'est une histoire sur la maternité. Et moi, à l'époque, je ne me posais pas de questions sur la maternité ou pas. Et puis, ça m'a fait changer d'avis sur certaines choses. Alors du coup, en fait, c'est en écrivant mon histoire et en passant par des points de vue qui étaient opposés aux miens. Je me suis dit, ah, mais tiens, ça, en fait, c'est un truc où je ne suis pas tant pas d'accord que ça. Et du coup, en fait, ça m'a fait vraiment prendre conscience de plein de choses. Mais donc, ce n'est pas thérapeutique, c'est plus une écriture exploratrice. Et ça m'a vraiment fait réfléchir sur ça. Et même quand après, je mets des personnages dans des situations moralement, comment dire, challengeantes, on va dire ça comme ça, ben en fait, clairement dans la vie, moi, je ne me mettrais pas dans cette situation-là. Mais le fait d'explorer la possibilité que, ok, je suis dans cette situation-là, j'ai telle et telle valeur par rapport à ce personnage-là, j'ai tel et tel traumatisme, j'ai tel et tel éléments qui vont me faire réagir comme ci, comme ça, qu'est-ce que je choisis ? Parce que c'est moi l'autrice, au final, ce n'est pas le personnage qui choisit, c'est moi, je choisis pour lui. Et du coup, en fait, les choix que l'on fait, en fait, ben parfois, sont des choix que l'on découvre en cours de route. Et pareil, ça me fait réfléchir à plein de choses et je trouve que c'est hyper intéressant. On ne se projette pas juste dans l'autre absolu, de l'autre personne, mais des fois, c'est de qui on n'est pas, en fait, mais qu'en fait, on est au fond. Et je trouve ça intéressant comme pratique. Je ne sais pas si c'est hyper clair ce que je raconte. Si,

Ybelion — c'est très clair et je trouve que, justement, ça rejoint tout ce côté un peu hasard, un peu inconnu, un peu lâché-prise que tu as autour de l'écriture parce que ça t'amène des transformations que tu ne peux pas savoir en avance ce que tu vas découvrir sur toi en écrivant.

Cécile Duquenne — C'est ça.

Ybelion — Et c'est pour ça qu'à un moment, il faut simplement oser commencer et accepter tout ce qui va arriver. Oui. Et c'est ce lâché-prise-là qui te libère et te fait faire vraiment de belles découvertes. Et quelque part, c'est de là aussi que naissent les très beaux textes. Ou en tout cas, des textes dont tu es très fier. Et comme on disait au départ, en fonction de l'intention que tu as, c'est parfois simplement ça qu'il faut. C'est hyper intéressant. Et tu as parlé de Maisons Magiques, donc j'imagine que tu écris plutôt fantasy, SF, fantastique.

Cécile Duquenne — Oui. Là, c'est un roman qui s'appelle La Sorcière des Quatre Saisons.

Ybelion — Oui, OK.

Cécile Duquenne — Et c'est un roman pour la jeunesse. Enfin, c'est un diptyque. Donc il y a deux volumes. Pour la jeunesse, alors c'est à partir de 14-15 ans, mais avec des héros volontairement assez jeunes qui vont au collège, un collège royal de magie. Et en fait, alors au départ, tu te dis, c'est l'histoire d'une sorcière qui va au collège et qui apprend la magie. Youpi, quelle originalité. Quelle original ! Non, pas du tout. Ça, c'est le prétexte. En fait, c'est l'histoire d'une sorcière qui va à l'école dans un pays, en fait, qui est un pays constamment en guerre, mais qui est le pays colonisateur et tyrannique et qui dirige ses écoles, notamment, d'une main de fer et qui exploite à peu près la magie sous toutes ses formes. Et comment tu es élève et comment tu as 14 ans dans un pays en guerre ? Voilà. Un pays en guerre dominateur, c'est-à-dire qu'on n'est pas du point de vue du pays qui se fait envahir.

Ybelion — Oui, exactement. Oui, et donc, c'est bien, c'est vraiment, de toute manière, la fantaisie sert beaucoup à ça aussi pour parler de sujets très actuels sans écrire un essai sur ça de géopolitique.

Cécile Duquenne — Ça permet de réfléchir sur le monde, justement.

Ybelion — Et de toucher aussi des cibles différentes d'apprendre. Enfin, tu vois, typiquement, avec ça, tu peux toucher plutôt des enfants alors qu'ils ne vont pas lire le monde pour comprendre tout ça. Et selon toi, est-ce qu'il y a un genre qui est plus ou moins difficile à écrire ?

Le thriller, son genre le plus difficile

Cécile Duquenne — Non. Ça dépend qui on est, en fait. Et le genre le plus difficile à écrire pour une personne, c'est celui où on a le moins de facilité, tout simplement, en fait. Oui, j'aime bien ça. Et ça paraît tartignol à dire, mais c'est vraiment la vérité. Moi, j'ai voulu m'essayer au thriller. Je trouve ça extrêmement difficile. Je suis pas... Je suis fière du roman que j'ai écrit et qui a été publié et tout, mais je sais honnêtement pas si je m'y remettrais de sitôt. Parce que, même si, certes, j'ai beaucoup évolué au niveau de l'écriture, j'ai... comment dire... Écrire, c'est long, en fait. Et quand c'est difficile, c'est souffrir longtemps. Voilà. Et pour l'instant, j'ai pas envie de m'y repencher. J'avais envie d'écrire un truc un peu plus facile, en tout cas sur la technique d'écriture, mais qui est plus difficile par rapport aux thèmes que j'aborde, qui sont des thèmes qui sont extrêmement difficiles pour moi, pour le coup. Mais alors que dans le thriller, les thèmes que j'abordais étaient faciles. la difficulté était ailleurs. Donc en fait, c'est difficile suivant ce qui vous est le moins facile. La réponse varie selon les auteurs. Donc pour moi, ça a été le thriller. Je pense que si tu me mets dans le théâtre, j'aurais un peu moins de mal. Bon, il faudra saisir les codes, tu vois, du théâtre, etc. Mais en gros, je finirai pas d'y arriver parce que je connais assez bien. Mais pareillement, alors c'est pas un genre pour le coup, mais format, la nouvelle, pour moi, c'est très difficile à écrire. Pourtant, je sais faire. Je sais même bien faire. J'ai failli avoir, enfin, à l'époque, c'était le, comment il s'appelait ? Le premier à l'un de la nouvelle. J'avais fini dans les cinq finalistes, là. Et c'était vraiment cool, tu vois, et j'en ai écrit beaucoup plus jeune. Mais maintenant, en fait, quand j'en ai écrit, c'est genre, bon, il faut écrire une nouvelle. C'est extrêmement compliqué. On va se concentrer très fort. Alors que dans le roman, maintenant, j'ai une facilité qui fait que c'est très récréatif, en fait. Même si je pousse quand même mes textes au maximum que je peux, mais j'ai plus de facilité.

Ybelion — Et tu penses que la facilité, elle vient juste du plaisir que tu y prends ? Ou c'est plus des notions de construction, par exemple, dans le thriller ou ce genre de choses ?

Cécile Duquenne — Non, la facilité, elle vient dans l'itération, en fait. J'ai écrit beaucoup de romans, notamment de l'imaginaire, donc c'est plus facile. Je suis sûre que si je me mettais à écrire du thriller pendant cinq ans d'affilée, au final, ça y est. Mais si j'en ai envie, pas sûr.

Ybelion — Ouais. C'est une réponse que j'adore, parce que je la trouve pleine d'espoir. Elle sous-entend qu'il n'y a pas besoin d'avoir un truc génial en soi ou d'être un génie d'écriture pour aller écrire quelque chose. Et finalement, si tu as été passionné de thriller, en fait, il suffit juste de commencer à en écrire et puis petit à petit, ça viendra. C'est ça. Et ça, je pense que c'est aussi une croyance imitante qu'il faut combattre. J'ai besoin d'être un génie ou d'avoir fait lettres, etc. Mais toi, du coup, tu as fait lettres, quand même. Ah oui, j'ai fait lettres.

Cécile Duquenne — J'ai fait même un IUT métier du livre. J'ai fait des études de littérature, art et civilisation à l'université. J'ai fait un master de traductologie et un master de littérature comparée. j'ai fait un doctorat de lettres comparées franco-japonaise. Donc, je pense que, ouais, niveau études, on peut essayer de me tacler. Pas de souci.

Ybelion — Non, c'est au contraire. Je trouve que ce n'est pas tacler, tu vois. En fait, c'est des énormes avantages et ça te permet de faire plein de choses. Mais les gens qui n'ont pas fait ça, ils ont vécu d'autres choses. Et toutes ces autres choses, leur donnent des leviers, des forces, des valeurs, des croyances différentes et qui seront tout aussi impactantes dans une histoire ou dans un livre. Et c'est simplement que s'arrêter à « ah ouais, mais je n'ai pas fait l'être », quelque part, c'est cacher un peu sa peur derrière une sorte de bonne excuse. Je le dis un peu de manière dure. Moi,

Cécile Duquenne — je mets plutôt le blâme sur les gens qui critiquent le fait qu'il faut avoir fait des études, qu'il faut être talentue pour faire quelque chose.

Ybelion — Effectivement, c'est encore pire.

Cécile Duquenne — parce qu'en fait, ce qui va derrière ce reproche-là qu'on se fait à soi-même, c'est le reproche que nous font les autres. Oui, c'est un reflet. En fait, oui, en effet, tous les guitaristes ne sont pas Rodrigo et Gabriela. Tous les guitaristes ne sont pas Steve Veil que j'écoutais à une époque, je ne sais plus. Je connais

Ybelion — Rodrigo et Gabriela, je trouve ça hyper étonnant d'ailleurs que ce soit le seul que tu sais. J'adore,

Cécile Duquenne — j'ai dû en concert, c'était génial.

Ybelion — Je les ai vus, non, mes parents les ont vus, c'est sûr. Est-ce que ton morceau préféré

Cécile Duquenne — de Cetamakoune ou pas ?

Ybelion — Franchement, en fait, j'ai tellement écouté les albums que je ne saurais même pas te dire quel morceau. Je sais juste le reconnaître quand ça passe. et ma mère était vraiment adorée, adorée Rodrigo et Gabriela. Et c'est marrant que tu sais de ce guitariste. Mais du coup, pardon, je t'ai coupé dans ton histoire. Je fais de la guitare.

La leçon de la guitare : jouer sans être un génie

Cécile Duquenne — Enfin, j'ai fait, parce qu'on n'en est plus fait depuis quelques années maintenant, de la guitare classique de manière... Genre, pendant 2-3 ans, j'en fais dans ma vie, puis pendant 2-3, 4-5 ans, j'arrête, puis ça reprend, etc. Je ne peux pas dire que je suis guitariste, en effet, mais je fais de la guitare et j'y prends plaisir. Et en effet, je ne suis pas Rodrigo ou Gabriela. J'aimerais bien, mais je ne sais pas. Mais voilà, quand je m'y remets et puis que je fais mes gammes, et puis, bon, ça, les gammes, c'est chiant. Mais quand je me mets à faire des morceaux, etc., ok, je ne suis pas compositrice. Ouais, c'est sûr, je ne suis pas le génie de la guitare. Mais merde, je prends plaisir. Et je suis sûre que si je sors ma guitare à une soirée et que je fais 3 petits morceaux, les gens, ils seront contents de m'écouter, en fait. Ou bien, personne ne lui a dit non, mais ta gueule, Manu, c'est bon, avec ta guitare et ta gueule de gaucho, tu vas arrêter de nous chanter les trucs et brassins et compagnie. Non, personne ne leur dit ça parce qu'on passe un bon moment, en fait. Donc, qu'est-ce qui nous empêche, nous, en tant qu'écrivains, de se dire parce que je passe un bon moment, je vais écrire. Alors oui, on ne peut pas se prétendre écrivain professionnel qui vit l'écriture et qui sait tout de l'écriture dès le départ, mais en guitare non plus, en fait. Et je pense qu'il y a un moment où si ça fait 15 ans que vous écrivez, peut-être, ouais, considérez-vous comme écrivain quand même. Même moi, si ça faisait 15 ans que je faisais de la guitare de manière régulière, je dirais quand même, au bout d'un moment, je dirais, même avant, je pense 6-7 ans de manière régulière, je dirais, je suis guitariste en fait, amateur, mais je suis guitariste. Je te joue un morceau, vas-y, je te règle la guitare, c'est parti. Si on sait faire ça, c'est bon. Si vous, vous êtes écrivain et qu'on vous dit tenez, voici un thème et vous avez deux heures pour faire un truc dessus et que vous le faites, vous êtes écrivain en fait. C'est tout. Point. On ne vous demande pas de révolutionner le genre, on ne vous demande pas d'être le meilleur écrivain du monde. Non, juste écrivez si ça vous plaît et puis ça vous fait plaisir, faites-le et faites-le librement. Tous les auteurs, tous les guitaristes, tous les danseurs, les sportifs professionnels ont des débutants un jour. Je suis sûre, comment elle s'appelle ? Celle qui a ADHD aussi, américaine, qui fait les figures incroyables sur la... Simon Biles. Ah oui, oui. Elle est incroyable. Mais je suis sûre que ses premières figures, elle s'est ratée comme jamais. Elle aussi, elle mettait les pieds n'importe comment, etc. Alors peut-être que sûrement, elle s'est très vite révélée plus douée pour la chose que d'autres. Mais ça veut dire que tous ses copains qui étaient avec elle dans le cours, ils étaient nazes ? Je pense pas. Je pense que ceux qui ont continué, en fait, ils sont gymnastes aujourd'hui et puis tout se passe bien. Alors OK, ils ont pas son niveau de compétence peut-être ou sa reconnaissance internationale. Mais néanmoins, ça veut pas dire qu'ils sont moins que rien. S'il y avait que les meilleurs qui étaient autorisés à faire quelque chose, il n'y aurait pas grand monde

Ybelion — qui fait quoi que ce soit.

Cécile Duquenne — On s'en perd de rien.

Ybelion — Et c'est, ouais, exactement. Donc tu vois, c'est bien, ça rejoint ce qu'on dit. Le génie seul ne suffit pas et c'est derrière l'amour de l'écriture que t'as qui développe forcément le travail et l'itération derrière.

Cécile Duquenne — Les gens qui ont du génie mais qui n'en font rien, ils n'en font rien.

Ybelion — Ouais. Et ça, quelque part, c'est un peu triste mais bon,

Cécile Duquenne — c'est leur choix. Ils font autre chose, on entend mieux pour eux.

Ybelion — Et j'ai une... T'as un impératif de temps ou quoi ?

Cécile Duquenne — J'ai encore 5 minutes mais après, il faut que j'aille.

Ybelion — Ok, ça marche.

Cécile Duquenne — Justement, j'ai des petits chiens à sortir.

Ybelion — Parfait. Moi, pareil, là pour l'instant, il dort toujours mais ça va. Tu m'as dit au début que t'avais jamais eu vraiment de syndrome de l'imposteur. Est-ce que quand même tu saurais dire à quel moment t'as réussi à toi te dire écrivaine comme tu disais ou en fait, tu t'es en fait jamais posé la question et...

Cécile Duquenne — Je me suis jamais posé la question. En fait, on m'a dit écrivaine avant que je me pense écrivaine. Si ça aboie, c'est le mien de chien qui est en train de se révéler ta sieste. Je... J'ai jamais... En fait, j'ai été publiée assez jeune et j'ai été invitée en salon assez jeune et en fait, quand je suis arrivée à mon premier salon de livre, c'était... C'était en plus, c'était une... C'était un festival. C'est pas un festival. C'était... Comment on appelle ça déjà ? Un truc où il n'y a que des pros qui vont... Une convention. Ah oui. C'était une convention professionnelle où, en fait, il n'y avait que des auteurs du milieu de l'imaginaire. Puis moi, on me présente Pierre, Paul, Jacques, machin et tout. Puis en fait, Pierre, c'était Pierre Bordage. Et j'étais genre, salut, moi j'ai 20 ans, j'ai publié un roman, tu veux le lire ? Voilà. Et j'avais jamais lu Pierre Bordage, mais en plus à cet âge-là, je me suis pas qui c'est et tout. Puis quand je lui ai dit, on m'a dit, quoi ? Pierre Bordage, machin et tout, mais c'est génial. Je me suis genre, ok. C'est un peu... Alors à l'époque, il n'écrivait pas encore, je crois, mais c'est un peu comme si j'avais rencontré Alain Damasio dans mon premier truc, tu vois. Et genre, c'était cool, on a mangé des burgers ensemble et puis on s'est tapé sur l'épaule, grosso modo. C'était tout... Voilà. Et j'ai rencontré aussi Roland. Alors, attends, il faut que je me trompe pas. Roland, sur le titre de son roman. Tac, il est où ? Parce qu'à chaque fois, je me trompe. Voilà, donc c'est lui qui a écrit Les Futurs Mystères de Paris et Rêves de Gloire. Donc c'est Roland, c'est Wagner. Et pareil, Roland et Sylvie Denis m'ont accueillie à ce festival-là, enfin, à cette convention-là, en me tapant sur l'épaule, en me disant, ah, ben toi, t'es autrice aussi. Moi, je me dis, hum,

Pierre Bordage, un burger et sa place dans le milieu

Ybelion — hum,

Cécile Duquenne — hum. C'était des gens qui avaient 35 ans et 40 ans de carrière, quoi. Et moi, j'étais là, genre, hum, ah, t'as l'âge de notre fille et tout. Alors, je me dis, ah, tu es passionnée du Japon, notre fille aussi et tout. Enfin, c'était hyper cool, quoi. On a parlé directement de trucs personnels et puis, comme s'ils me connaissaient depuis toujours, ils m'ont accueillie, quoi. Quand j'en parle, là, je suis vraiment hyper émue. Et même mon éditrice de l'époque, avec qui, alors, on ne travaillait plus trop ensemble, mais je veux dire, on se suit toujours, Corinne Guiteau, elle a été formidable, quoi. Elle m'a vraiment, elle m'a introduite au milieu et du coup, elle n'a jamais remis en question quoi que ce soit de mon côté. Elle ne m'a jamais fait me sentir trop jeune pour ce que j'écrivais. Au contraire, elle me disait, c'est génial, le roman que tu as écrit, on l'a lu, on l'a tout de suite adoré, on s'est dit, bon sang, elle n'a que 20 ans, waouh, c'est génial et tout. Mais ils n'ont pas, comment dire, sans me monter non plus trop, me faire prendre la grosse tête et compagnie, ils ont fait en sorte de mettre en valeur mon travail, mes accomplissements, et en même temps, ils ne m'ont jamais fait me sentir pas à ma place.

Ybelion — C'est super, tu as été vraiment bien...

Cécile Duquenne — Bien accueillie, en fait, voilà, je n'ai jamais eu ce problème-là et derrière, en fait, pour moi, la plupart des auteurs que je connaissais avant ça, c'était des auteurs qui étaient comme moi, c'était des gens qui écrivaient sur Internet, sur des obscurs forums et qui publiaient leurs textes à 3h du matin en disant, je ne sais pas, viens de finir ça, j'y vois plus clair, voilà, et c'était formidable, en fait, et c'était une forme d'émulation et de passion commune et je trouve que aujourd'hui, faire la dichotomie entre les pros et les pas pros, ben oui, elle existe, oui, c'est sûr, elle existe, mais au final, on est tous auteurs, en fait, après, oui, si on veut aller voir les petites lignes dans le contrat d'édition ou pas, allons-y, mais bon...

Ybelion — Oui, après, ça devient de la sémantique, quelque part, et ce n'est pas le plus intéressant. Et c'est un beau message pour conclure, soyons bienveillants entre nous dans ce monde littéraire qui est quand même... Ben, c'est dur d'écrire un livre, ça prend du temps, c'est une suite de petites marches, il ne faut pas l'oublier, ce n'est pas une immense mentale infranchissable, mais c'est bien d'être entouré et d'être bienveillant entre nous.

La bienveillance, le seul virus à propager

Cécile Duquenne — Donc,

Ybelion — voilà, c'est une très belle... Moi,

Cécile Duquenne — c'est pour ça, tu vois, là, je vais à un salon samedi, je vais donner une conférence et tout, je vais dédicacer des livres, alors pas des nouveautés, parce que c'est pas un moment où je n'ai rien publié de neuf, tu vois, mais c'est pas grave, j'y vais quand même avec le plaisir de discuter, etc., et en fait, quand il va y avoir des auteurs qui vont venir me voir, je vais leur dire, ah, c'est bien, vous écrivez quoi, je ne vais jamais remettre en question leur légitimité d'auteur, je vais essayer de les encourager, je vais essayer de les accueillir, en fait, avec la même chaleur qu'on m'a accueillie jadis, parce que je me dis, en fait, ça peut faire toute la différence sur le long terme, qu'ils se disent, ouais, mais quand j'y suis allée avec elle, j'étais à ma place, et en fait, je peux le faire, je peux y arriver, et de voir que 5 ans ou 10 ans plus tard, certains, je vois leur livre dans la librairie maintenant, et je me dis, bah waouh, ils n'ont pas abandonné, donc c'est trop bien, et il n'y a pas, enfin pour moi, il n'y a pas de concurrence à avoir entre les auteurs, il y a, oui, il y a de la surproduction, mais il y a de la place pour tout le monde, en fait.

Ybelion — Exactement. Donc, en conclusion, la bienveillance, c'est contagieux, partagez-la.

Cécile Duquenne — Exactement, c'est le seul virus qu'on va voir propagé.

Ybelion — Exactement. Merci beaucoup, C'est ça.

Cécile Duquenne — Merci à toi, frontal

Épisode 56 avec Cécile Duquenne

AU MICRO AVEC

Cécile Duquenne