Tendre
Tendre vers, c'est vivre.
Je pourrais réduire mon manifeste à ces deux² mots.
Mais leur puissance mérite un détour à la hauteur infinie de ce qu'ils incarnent.
Laisse-moi te raconter pourquoi ce (vers)be me suit des bancs de prépa au pont d'un voilier, jusque dans ton livre.
Tendre vers… par une nuit en mer
Un été, j'ai traversé jusqu'à Calvi en voilier.
Une nuit, à mi-traversée, je ne voyais plus la côte française et pas encore la côte corse. Je me suis allongé sur le pont. Le ciel d'août lâchait ses étoiles filantes au-dessus de moi, la mer noire attendait en dessous, et entre ces deux immensités je n'avais plus rien pour mesurer où j'étais.
Je crois que je cherche cette sensation depuis toujours.
En maths, on m'a appris qu'une courbe peut tendre vers une limite sans jamais la toucher. Elle s'en approche, encore, toujours un peu plus, et on calcule ce qui se passe à l'infini en sachant très bien que personne n'ira voir. Ce concept m'a paru encore plus fou en prépa quand on l'a creusé, et il me le paraît encore.
Tendre, c'est la main qui s'avance sans savoir si l'autre la prendra.
Le fil qu'on attache entre deux idées qui ne se connaissaient pas.
La première page d'un roman, qui promet un monde dont on ne fera jamais le tour.
Le mot juste qu'on approche, qu'on rate, et qu'on approche encore.
Pi, ce nombre qu'on a réussi à nommer en deux lettres alors qu'il porte tous les livres écrits et à écrire.
Le kilomètre trente-sept d'un marathon, quand le corps demande pourquoi et que les jambes répondent à sa place.
La courbe de prépa qui gagne sur sa limite, et qui continue.
Tendre vers, c'est tout cela.
L'infini ne se laisse approcher que par ce qui finit, et ce paradoxe ne m'a jamais lâché.
La nuit en mer finit à Calvi. L'été finit, et c'est pour ça que la dernière planche, loin du bord, avant la rentrée, a un goût de dernière fois (le fameux syndrome du ponton qui m'dit qu'il faut qu'j'aille au bout). Avec mille ans devant moi, je ne me serais jamais allongé sur ce pont pour regarder tomber les étoiles. Vouloir être immortel, quelle idée de con.
Cette nuit, je savais que Calvi arriverait au matin, et c'est pour ça que j'ai gardé les yeux ouverts jusqu'à perdre l'heure. La fin donne son goût au geste, et le jour où tu l'acceptes pour ton livre, tu l'écris dans l'instant présent, jusqu'à ne plus voir le temps passer. Tu touches l'infini sans t'en rendre compte.
Tendre vers son livre : une infinité, une seule
Pi ne s'arrête jamais, et tout le monde parie qu'on y trouve toutes les suites de chiffres possibles, donc tous les livres déjà écrits et tous ceux qui restent à écrire. Le tien est quelque part là-dedans.
Ce que pi ne fera jamais à ta place, c'est choisir les mots, dans cet ordre, et s'arrêter.
Chaque matin t'offre une infinité de possibilités. Écrire en est une, et ce choix unique en ouvre une infinité d'autres.
Chaque phrase peut s'écrire d'une infinité de manières. Tu en poses une, et tu passes à la suivante.
L'alexandrin impose douze pieds, et cette contrainte t'envoie fouiller l'infinité des mots pour en ramener un.
Un million de cadenas te séparent de ton livre, et chaque petit pas que tu oses en fait sauter un.
On est en plein dans les 3 Clartés, Rythme, Intention, Identité. L'infini les contient toutes, et pourtant c'est nous qui les portons, elles seules, pour que nous tendions vers.
Le livre parfait est ta limite. Chaque version te rapproche, et la courbe continue. Le livre que tu finis, c'est le point le plus proche où tu sois jamais allé.
Alors, quand la dernière page arrive, laisse-la arriver.
Écris le mot fin.
C'est le seul endroit où la courbe touche sa limite.
Tendre vers, c'est vivre.
Finir un livre, c'est toucher l'infini.
Sam alias Ybelion