Justesse
La justesse, c'est le mouvement.
Je pourrais réduire mon manifeste à ces quelques mots.
Mais leur puissance mérite un détour à la hauteur de ce qu'ils incarnent.
Laisse-moi te raconter pourquoi j'ai trois voix dans le crâne, pourquoi elles se sont disputées pendant des années, et comment elles ont fini par s'accorder.
La justesse… par trois voix
La première voix, c'est l'ingénieur. Huit ans de sûreté nucléaire lui ont appris à compter en marges de sécurité, et à renoncer aux scénarios d'accident qu'on ne peut pas étudier parce qu'ils sont infiniment improbables.
Il lui faut un plan, une structure, une preuve.
Quand il a peur, il demande : « t'es sûr ? »
La deuxième, c'est le coach. Une école accréditée ICF lui a appris le métier : poser la question qui fait naître la réponse, et n'acheter aucune des excuses qu'on lui présente.
Ce qu'il veut comprendre, c'est ce que ton blocage protège chez toi.
Quand ça résiste, il pose une question de plus.
Reste l'auteur, la troisième voix. Mon premier roman, c'est lui qui l'a écrit, le matin avant le boulot, sur le téléphone entre midi et deux, dans les carnets en réunion quand une idée frappait.
Un marathon se prépare chez lui comme un livre : un peu chaque jour, sans négocier.
Quand il a peur, il rouvre le plan au lieu d'écrire.
L'ingénieur réfléchit, le coach questionne, l'auteur bouge.
La justesse, c'est le moment où les trois parlent d'une seule voix.
Elles se sont disputées en moi pendant des années. Aujourd'hui, je les reconnais en deux phrases chez les auteur·ices que j'accompagne.
Le bord de la route
Vers mes huit ans, j'avais prévenu ma mère qu'elle ne me verrait pas beaucoup, parce que j'allais devoir explorer.
Puis l'ingénieur a parlé seul pendant des années, de la terminale S au CDI dans le nucléaire, en passant par la prépa et l'école d'ingénieur. J'avais l'impression d'être au bord de la route, à regarder les autres passer sur l'autoroute.
Quand je suis parti, j'ai rejeté l'ingénieur. Je ne voulais plus qu'on me raccroche à lui. Ça m'agaçait de me présenter comme « ancien ingénieur », comme si le mot me collait à la peau.
Une lectrice a fini par me dire qu'on sentait mon côté ingénieur dans mon deuxième livre, et j'en ai été fier. Ma structure de coach et de romancier vient de là. Cette rigueur, je la mets aujourd'hui au service des auteur·ices en séance.
C'est le Sam ingénieur qui a décidé de devenir coach écrivain. Il fallait l'embarquer dans le voyage : sans lui, retour au bord de la route.
Alors, rester ou partir ? J'ai quitté le nucléaire en emportant ses marges de sécurité et son goût de la preuve dans mon métier de coach. Selon le référentiel, je suis parti ou je suis resté, et un référentiel, c'est encore de la physique.
Ce qui m'a remis en route, c'est le moment où les trois voix ont dit la même chose.
La justesse d'un livre : trois voix aussi
Ton livre a trois voix aussi, et elles ne portent pas les mêmes noms que les miennes.
La tête veut le plan complet avant d'écrire une ligne.
Le cœur a peur de ce que le prochain chapitre va remuer.
Le corps ne s'assoit pas, ou se relève au bout de dix minutes.
Tant qu'une seule crie, le livre attend. Il avance quand la tête, le cœur et le corps se mettent d'accord. En séance, les 3 Clartés servent à ça : faire parler les trois ensemble.
Quand ça s'accorde, une justesse te met en mouvement, et je la reconnais en séance au moment où la voix change. Tu pars, tu restes ou tu tournes en rond, peu importe la direction.
Quand les trois s'accordent, tu bouges.
La justesse, c'est le mouvement.
Oser vivre une vie, c'est un pas.
Oser vivre ta vie, c'est trois à la fois.
Sam alias Ybelion