Rencontrer
Rencontrer, c'est fissionner.
Je pourrais réduire mon manifeste à ces trois mots.
Mais leur puissance mérite un détour à la hauteur de ce qu'ils incarnent.
Laisse-moi te raconter ce qu'un réacteur m'a appris sur ma vie, et pourquoi ton livre a besoin de sa masse critique.
Rencontrer… par un neutron
Un matin au bureau, un mail annonçait la mort d'un collègue. Il avait vingt-six ans, je ne le connaissais pas, et ce mail aurait pu porter mon nom.
J'ai mis longtemps à comprendre que ce matin-là, un neutron venait de me frapper.
Dans un réacteur, tout commence comme ça. Un neutron frappe un noyau, le noyau se casse, et en se cassant il libère de l'énergie et deux ou trois neutrons de plus. Il suffit que l'un d'eux frappe un autre noyau pour que ça continue. C'est la réaction en chaîne, et elle tient à deux conditions : le neutron doit arriver à la bonne énergie, et il faut assez de matière autour de lui. En dessous de la masse critique, la réaction s'éteint toute seule.
Ce neutron-là a frappé, et le reste s'est enchaîné, emballé.
Rencontrer, c'est une amie qui me demande, un soir de premier janvier, pourquoi je ne commence pas maintenant ce carnet que je repousse depuis des mois, et la première page qui s'écrit le soir même.
Wajdi qui, au téléphone, me dit : « tu sais combien d'écrivains ne faisaient pas qu'écrire ? »
Un podcast sur l'écriture qui me ramène vers les mots que j'avais rangés.
Ma mère qui m'offre « Vers l'écriture » de Jeanne Benameur, un livre arrivé sur la table parce que je lui avais dit ce que je faisais.
Mon premier roman qui arrive par la poste, et un mois plus tard la démission, la formation de coach, et un chiot qui me grimpe dessus le jour même où j'annonce mon départ.
Un ancien collègue qui m'appelle pour me dire qu'il n'oserait jamais, qu'il n'est pas du tout créatif, et qui se rappelle, à la première question, qu'il écrivait des textes, avant.
Quelqu'un qui me dit qu'il a peur, mais qui ose quand même le premier pas parce qu'il me fait confiance.
Lâcher prise en gardant le contrôle.
Rencontrer, c'est tout cela.
Chacune de ces rencontres m'a frappé et en a libéré d'autres, et je n'aurais pu en prévoir aucune.
En sûreté nucléaire, on sépare deux sortes d'effets. Les déterministes arrivent à coup sûr passé une certaine dose. Les stochastiques peuvent ne jamais arriver, et leur probabilité grimpe à chaque exposition. La chance fonctionne comme les seconds. Elle est radioactive : plus je me suis exposé, plus elle a fini par me tomber dessus.
Ce que je contrôlais, dans toute cette histoire, tenait en une seule décision : dire ce que je faisais. J'ai fourni un seul neutron, et les autres ont apporté toute la matière autour.
Rencontrer son livre : la masse critique
Ton génie suffit pour une page. Pour la réaction en chaîne, il faut de la matière autour, comme au noyau.
Tant que tu écris en cachette, tu es un noyau seul dans le vide, et le vide n'a rien à te renvoyer.
Dis que tu écris, et une collègue te parle de son roman dans un tiroir. Partage une phrase, et quelqu'un te renvoie une phrase que tu n'avais pas vue. Comme Junior face au miroir qui crie « tu vois un mec fier ! », et les regards qui se posent sur toi changent. Une fois la porte ouverte, tout entre avec la rencontre, y compris ceux qui te marcheront sur les pieds et ça fait partie du jeu. Nous sommes responsables de nous exposer à ce premier neutron et nous ne le sommes pas de ce qu'il déclenchera. Alors un peu de douceur, soyons exigeants avec nos actions, pas nos résultats.
Plus il y a de gens qui osent, plus d'autres oseront. C'est mon jingle, et le réacteur le disait avant moi : un noyau qui se casse en fait casser d'autres.
Personne ne peut dire à l'avance laquelle de ces rencontres cassera le noyau. En dessous de la masse critique, un manuscrit reste dans son tiroir. Au-dessus, la réaction s'entretient toute seule.
Dis que tu écris.
Ce neutron, tu le tiens. On est en plein dans la Clarté d'Identité : oser te dire auteur·ice.
Rencontrer, c'est fissionner.
Dire que tu écris, c'est lancer la réaction en chaîne.
Sam alias Ybelion