Ep 97 · Écrire n'est pas censé faire souffrir00:00
Faut-il souffrir pour écrire quelque chose de bien ?
CE QUE RACONTE CET ÉPISODE
Flavie Bertrand, écrivaine et illustratrice, remonte à la source de cette idée et la situe précisément : c'est une lubie du 19e siècle dont on subit encore les effets. Elle prend soin de préciser ce qu'elle ne critique pas. Vivre de sa plume à plein temps ne pose aucun problème. Ce qu'elle vise, c'est l'image de l'auteur romantique qui sacrifie sa santé, son sommeil et ses amitiés par amour de son art.
Ce que ce mythe sous-entend est plus toxique qu'il n'en a l'air. Si tu ne souffres pas, ce que tu écris n'aurait pas d'intérêt. De là vient le mépris pour tous les genres où l'on s'amuse : la romance, la fantasy, tout ce qui procure du plaisir à écrire comme à lire.
Sa réponse va plus loin. Elle réfute même l'existence des livres ennuyeux. Il y a des livres qui correspondent à l'intérêt d'un lecteur, et d'autres non. Et sur ceux qui entretiennent la légende, sa formule est cinglante : ils sont plus amoureux de l'idée de l'artiste que de la production de l'artiste.
Son propre parcours démonte le mythe encore mieux que ses arguments. Un chapitre publié chaque jeudi soir pendant deux ans sur une plateforme en ligne, une discipline calquée sur le rythme de parution des mangas, et une maison d'édition qui finit par la trouver là.
Dans cet épisode, on parle aussi du conseil que son père lui a donné à dix ans, du dessin comme deuxième jambe créative, et de la double tendinite qu'elle a attrapée en escrime, exactement celle de son personnage, des mois après avoir écrit la scène.
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Face B — le transcript
L'ÉPISODE MOT À MOT · LES TIMECODES LANCENT L'ÉCOUTE
Évidemment, tu te doutes bien que ce n'est pas moi qui ai tapé tout ce transcript à la main… Alors oui, il y a parfois des incohérences et des erreurs. Et sur les discussions, il arrive même que les voix se mélangent. Comme quoi, rien de mieux que d'écouter l'épisode plutôt que de le lire !
Tu cherches un passage précis ? La table d'écoute passe les transcripts de tous les épisodes au peigne fin.
Écrire n'est pas censé faire souffrir
Ybelion — Yo yo, c'est Ybelion, vous êtes dans l'épisode 97 d'Ose Écrire. Et aujourd'hui, j'accueille Flavie, qui nous partage son parcours d'écrivaine en fantasy, mais aussi sa double casquette d'illustratrice. On évoque ses méthodes d'écriture, l'importance du partage, de la discipline, et les expériences de Flavie dans les communautés d'écrivaines et d'écrivains. On fait aussi une petite parenthèse sur l'espèce de mythe romantique de l'écrivain qui s'enferme avec des cheveux un peu trop longs et trop sales, en fumant des clopes et en buvant du café. Et j'avoue, on n'est pas tendre. Mais le message derrière tout ça, c'est que l'écriture, ce n'est pas censé faire souffrir. Je vous laisse avec ça. Je vous souhaite une très bonne écoute. Moi, c'est Sam Ybelion de Mon Nom de Plume. Je suis écrivain, coach, et j'accompagne celles et ceux qui veulent renouer avec leurs rêves d'écriture. T'écoutes un podcast dont l'intention est simple. Te donner inspiration, outils, motivation, discipline, bref. Tout ce qui peut te permettre d'oser écrire. En gros, c'est un peu dans le titre, Ose Écrire. Et du coup, j'ai vu que tu écrivais surtout de la fantasy. Oui, surtout. Et moi, j'aime beaucoup porter l'attention sur les titres. Et du coup, là, j'ai vu... Alors du coup, comme j'ai dû fermer toutes mes pages internet, j'ai plus le nom entier, mais je sais qu'il y a Sylph dedans, qu'ici, ma mémoire est bonne, sont des élémentaires d'air, non ? Quelque chose comme ça ?
La Mémoire des Sylphes : charmée par un mot
Flavie Bertrand — Alors, d'origine, oui. C'est de là que vient le mot. Moi, j'en fais quelque chose d'autre dans mon roman, mais j'avais été charmée par la sonorité de ce mot et donc je l'ai attribué à des êtres qui n'ont pas tout à fait le même statut, mais qui ont un peu cet aspect éthéré dans mon roman. Dont le titre est La Mémoire des Sylphes. Moi, j'ai pas besoin de pages internet, heureusement.
Ybelion — Voilà, c'est ça. Tu vois, c'est ma... Ce qui est marrant, c'est qu'après, j'ai juste dit deux mémoires, donc comme ça, tu vois, j'avais le lien. Mais ok, ok. Ouais, c'est ça. Et du coup, de ce que t'en as fait là des sylphes, toi, comment tu te les es appropriés et qu'est-ce qu'ils représentent dans ton univers ? Puisque comme ils sont dans le titre, ils doivent quand même avoir une importance capitale.
Flavie Bertrand — Alors, je peux pas trop en dire, parce que ça fait partie des choses qu'on découvre dans le tome 1, mais de manière très schématique, ce sont des sortes d'êtres un peu éthérés qui ont le pouvoir de donner une certaine capacité à la personne dont ils deviennent... Enfin, à la personne qu'ils choisissent comme hôte. Donc, ils possèdent leur porteur et leur donnent un pouvoir particulier. Voilà. Et les personnages principaux vont être amenés à s'entraîner pour potentiellement être choisis. Voilà. À se préparer pour ça. Donc, c'est... Encore une fois, je peux pas trop en dire dessus. Parce que ça s'étend sur le tome 1. Et la suite aussi.
Ybelion — Ouais, j'imagine que... Ouais, j'imagine que c'est pas évident. C'est pas évident, mais du coup, c'est très intriguant ce que tu partages, parce qu'il y a cette notion... Déjà, j'aime beaucoup le mot éthéré. C'est... Tu vois, c'est dans le titre de mon premier livre. J'aime beaucoup le... Je sais pas, il a une poésie, ce mot, je trouve. Et il y a cette notion, du coup, de rentrer dans un autre. Donc... Alors, tu vois, tout de suite, moi, ce que ça m'évoque, c'est des thématiques comme... OK, si quelqu'un... Si je suis l'hôte de quelque chose ou de quelqu'un, quel contrôle je garde sur moi, etc., etc. Alors, je sais pas si c'est... Tu vois, c'est des choses tout de suite qui m'évoquent, et ça m'intrigue beaucoup sur la manière dont tu déroules ça. Après, je sais pas si je suis dans le juste ou pas, je sais pas si tu peux me dire oui ou non, mais en tout cas, tu m'as intrigué.
Flavie Bertrand — Je peux pas trop confirmer, mais on va dire que c'est pas... T'es pas complètement en dehors des problématiques qui vont être abordées dans la trilogie, ça, c'est sûr. Ouais.
« Une lubie du 19e siècle dont on subit encore les effets »
Trois tomes, et des plotlines à sacrifier
Ybelion — Et tu l'avais pensé comme une trilogie dès le départ ?
Flavie Bertrand — Alors, j'étais sûre que ce serait au moins deux tomes, et en fait, le tome 3 est tellement dense que je pense qu'il tiendra en trois tomes, et même là, il va falloir que je sacrifie des plotlines, parce qu'en fait, quand on s'attache au personnage, on a envie de raconter un peu de tout, l'histoire de tout le monde. Au début, t'as que les trames des personnages principaux, puis ensuite, tu découvres les autres, et t'es en mode, ah ! Je voudrais que ce soit plus grand ! Et parfois, il faut être raisonnable, donc on va dire trois tomes. Je cache pas le fait qu'il y a certains moments, certains moments, je me dis, ah ! Après, quel ? Ça pourrait être sympa ! Mais j'en suis très loin encore, je suis dans l'écriture du tome 2, donc déjà, se focus là-dessus, et puis on verra plus tard.
Ybelion — C'est... Ok, ok. Tu sais que c'est passionnant, je trouve, ce que tu partages, parce que c'est un des gros enjeux des écrivains et des écrivaines de fantasy, c'est toujours ce... Au fur et à mesure que tu développes l'histoire, forcément, t'as envie de parler de tout, et puis en plus, c'est ton univers, donc t'as envie d'autant plus de l'explorer. Comment tu fais, toi, pour réussir à... Tu vois, comme tu l'as dit, à finalement peut-être choisir les plotlines que t'as envie de développer, et d'autres où tu te dis, bon, bah, en vrai, celle-là, faut que je la mette de côté, et même si je l'exploite plus tard, dans une préquelle, dans une suite, je sais pas. Comment t'arrives à faire ce choix, toi ?
Partager dès les premiers écrits bancals
Flavie Bertrand — Alors, déjà, je vais commencer par dire que je suis pas très bonne à ce choix, toute seule. C'est pour ça que je m'entoure, et je suis quelqu'un qui est tout de suite partagé dès mes premiers écrits très bancals, avec mes parents, ma famille, ce que j'écrivais. Et en fait, ça m'a aidée à avoir régulièrement des retours, de voir qu'est-ce que les... lecteurs ou auditeurs à l'époque, retenaient quelles sont les questions qui se posent, et peut-être quelles sont les choses qui les intéressent un peu moins. Et en fait, l'avantage du tome 1, c'est qu'il a d'abord été publié de manière hebdomadaire sur un site qui n'existe plus maintenant, qui s'appelle Plume d'Argent. Et en fait, dans ce premier jet, en fait, qui était publié de manière hebdomadaire, j'avais beaucoup plus de personnages, beaucoup plus de plotlines et de potentiel pour les tomes suivants. Et quand je les réécris, j'ai, par exemple, eu des personnages où je me suis dit, ils sont très intéressants en eux-mêmes, mais j'ai pas du tout la place de leur donner. en fait, c'est un peu plus par amour de ces personnages que j'aime bien. Je peux pas me permettre de les couper à ce point ou d'en montrer qu'à une toute petite partie au risque de les ruiner. Donc, en fait, je me suis dit, bon, je garde leurs concepts. Au pire, je les adapte dans un autre univers. Au mieux, je leur fais un préquel et ils ont leur place appropriée. Mais,
c'est...
la coupe est un peu obligatoire quand on se rend compte de la taille du truc et on se dit, ah, mais moi, je veux qu'ils soient publiés. C'est un peu ça aussi.
Ybelion — C'est clair que c'est un vrai enjeu, que ça... C'est toujours l'équilibre entre l'univers et l'histoire. Alors, ce que je vais dire là va surtout parler aux gens qui écrivent de la fantasy, forcément, mais quand on a envie d'écrire des romans, que ça soit en autoédition ou en édition classique, effectivement, l'univers doit être au service de l'histoire et pas l'inverse, finalement. Parce que sinon, bah, c'est... Tu fais une encyclopédie, quoi. Alors, c'est pas forcément négatif, mais c'est pas forcément le but. Il y a très souvent des auteurs de fantasy.
« Je ne suis pas Tolkien » : les personnages avant le monde
Flavie Bertrand — J'avoue que je suis... J'ai un world building, mais j'avoue que ce qui me... Ce qui me fait beaucoup plus écrire, ce qui me... Mon moteur, on va dire, c'est plus la complexité des personnages et leurs scènes d'interaction, en fait, qui vont être mon moteur. Et en fait, le monde, il va se baser sur mes... mes souhaits et la raison que je vais avoir d'avancer. J'ai envie qu'il se passe tel truc. Et en fait, je fais une arborescence en disant, bon, si je veux qu'il se passe ça, et bien, il va devoir y avoir ça, ça. Et je suis pas... Je pense que c'est peut-être une facilité pour l'instant. Je dis pas que ça changera pas plus tard, mais pour l'instant, mes mondes, ont toujours commencé par une esthétique qui me plaisait. Et ensuite, je les ai développés, mais je suis pas... J'en suis pas à faire une bible. Je suis pas Tolkien. Ils sont développés, ils sont riches, mais je me laisse aussi libre d'apprendre à les connaître à travers des personnages, beaucoup.
Ybelion — C'est... J'entends que tu... que tu le découvres aussi, ton univers, en l'écrivant, quoi. t'en fais ta propre... En partie. Oui, en partie. OK.
Flavie Bertrand — Parfois, en fait, en général, ce que je découvre, c'est des petits aspects, les gros... les gros principes, les gros axes, ceux qui sont importants pour l'intrigue au large. En général, je les ai découverts et déblayés et creusés avant. mais des petits aspects de la culture, des petits... Ah, tel personnage, il va avoir tel intérêt, tel goût culinaire, ce genre de choses. Ça, je vais le découvrir au fur et à mesure, en fait. Un peu comme s'ils voyagaient avec eux. C'est surtout valable pour le premier jet, parce que le deuxième jet, l'intentionnalité passe un peu plus dans l'écriture, mais dans le premier jet, il y a ce plaisir de découvrir un peu... de voyager avec des personnages au plus proche de leur culture, en fait. C'est toujours fun.
Ybelion — Ouais, c'est clair. Franchement, c'est vrai que c'est... c'est un passage super agréable de découvrir ce que tes personnages vont faire dans l'univers, quoi. Tout à fait. Parce qu'évidemment, t'as raison, effectivement, généralement, ce que t'as envie de raconter, les intentions que t'as avec le roman, elles sont claires. Donc t'as à plus ou moins le dérouler, alors de manière plus ou moins précise en fonction du niveau de structure dont t'as besoin, quoi. Mais après, il reste tous les petits trous à combler et eux qui sont des découvertes au fil de l'écriture et c'est vraiment... Comme t'as dit, franchement, c'est super fun, quoi. C'est tellement cool de vivre ça.
Flavie Bertrand — Ah bah si c'était pas cool, on écrirait pas de roman.
Ybelion — Ah bah ça... Il y aurait beaucoup
Flavie Bertrand — de gens pour lire aussi.
Ybelion — Ouais, c'est clair. Franchement, c'est toujours le truc que je commence par dire, c'est écrire, c'est un processus qui est long, alors tu vas y passer plusieurs mois, alors si t'aimes pas le processus, ça va être compliqué, quoi. Donc effectivement, c'est de savoir ce qu'on aime dans l'écriture pour pouvoir vivre ce kiff, quoi, en fait. Aussi simple que ça. Enfin, aussi simple. ça veut dire...
Flavie Bertrand — Oui, on s'est compris.
2018 : un univers né d'un rêve
Ybelion — Oui, voilà, c'est ça. Oui, dans les faits, dans les faits, écrire un livre, c'est 50 000 mots de suite. Donc tu peux écrire 50 000 fois le mot 1, t'auras un livre. Maintenant. Est-ce qu'il y aura l'intérêt ? Voilà, c'est ça. Et c'est après, justement, toute l'idée d'aligner avec ce que toi, t'as envie de raconter, etc., etc. Mais, ouais. Ok, et c'est... Alors, du coup, forcément, moi, ce qui me titille avec l'univers de fantasy que tu crées, je me demande, est-ce que c'est un univers dont la création t'est venue récemment ou alors c'est une vieille idée que t'as depuis longtemps ?
Flavie Bertrand — Alors, c'est une idée qui est... Bon, par rapport à mes autres idées de romans qui sont... qui datent souvent... Le plus loin, c'est toute fin primaire, mais le plus... C'est la plus récente, quand même. Donc, 2018, j'ai fait la première... le premier... le premier croquis, entre guillemets, du monde et de son... de la problématique de ce roman. Il n'avait pas grand-chose à voir avec ce qu'il y a maintenant, mais... C'est l'un des rares où c'est un rêve. J'ai encore certaines images. je sais plus ou moins où mon imagination est allé l'épuiser, ce qui est toujours très drôle. Je sais ce qu'il y a... Un peu l'étincelle, je sais d'où elle vient. Mais, ouais, c'est un monde qui n'est pas si vieux par rapport à d'autres mondes que je porte depuis bien plus longtemps et qui, en fait, je ne peux pas... À moins de les retravailler profondément, ils sont difficiles à exploiter maintenant parce que tout ce que j'ai écrit, qui parfois se compte... c'est très long, ne sont pas exploitables parce qu'en fait, souvent, c'est dû à un manque de maturité émotionnelle et les personnages, même si j'y suis très attachée, ne réagissent pas comme devraient réagir des personnages de soit l'âge, soit la culture, soit le background. Mais je pense que cette phase-là était importante pour en arriver là. mais ça ne m'étonne pas que ce soit La Mémoire des Sylphes qui soit d'abord été publiée plutôt que les autres parce que l'idée était plus proche de qui je suis maintenant et donc plus facile à exploiter.
Ybelion — C'est super intéressant tout ce que tu amènes. Ça me vient une tonne de questions. Alors, je vais essayer de commencer comme ça me vient. Déjà, tu as partagé quelque chose à la fin qui est effectivement passionnant. ça me ressemble plus et donc forcément c'est plus facile de l'exploiter. Ça, c'est très vrai. C'est tout l'intérêt d'identifier ce qu'on a envie de raconter et pourquoi c'est important pour nous de le faire. Et parenthèse mise à part, tu disais dans l'univers des sylphes, tu te rappelles des origines de l'idée et de l'étincelle. Est-ce que tu peux la partager ou pas cette étincelle qui t'a fait créer cet univers ?
Narnia, le manoir invisible et l'étincelle
Flavie Bertrand — Alors, il y a des choses que je ne peux pas dire, mais je sais qu'il y a... à l'époque, surtout à l'époque où je faisais beaucoup de rêves très... un peu comme si je regardais et vivais un film à la fois, et c'était une source d'inspiration. Et même dans le rêve lui-même, j'étais en mode : ah, c'est super, comme un film ! On va recommencer. Et j'ai recommencé le rêve plusieurs fois. Donc c'était une époque assez particulière au niveau de la manière dont je rêvais. Maintenant je rêvais parce que ça me bouffe le sommeil, mais du coup c'était des rêves assez complexes, et avec des histoires un peu imbriquées les unes dans les autres. Mais je sais qu'il y a un passage où mon cerveau est allé chercher une image du Passeur d'Aurore, de Narnia. C'est très précis : c'est le passage où ils sont dans la... ils arrivent dans la maison, sur une île où il y a un manoir invisible, et une sorte de jardin avec des haies, des arbres en forme de boule, et une sorte de pelouse. Et je sais que mes personnages passaient là-dedans, et ça m'avait frappée, parce que je me suis dit : ça, je connais ça, c'est pas mon cerveau tout seul, il y a quelque chose. Ça te donne aucune information, mais...
Ybelion — tu sais que tu viens de... tu viens de me faire un flashback sur Narnia, là. J'avais pas repensé à ça depuis une éternité. Incroyable.
Flavie Bertrand — Incroyable. Il y a des scènes qui te marquent.
Ybelion — Ouais. Et du coup, c'est cette scène-là que tu... que tu... que tu revis plus ou moins en rêve. Et c'est comment ? Le matin, tu te lèves et tu fais : oh putain, j'ai une idée ! C'est comme ça, ou c'était un peu plus long ?
Rêves lucides : noter les yeux fermés
Flavie Bertrand — C'est le « oh putain, j'ai une idée », il arrive dans le rêve, en fait. C'était une fois que je pouvais provoquer des rêves lucides. Encore une fois, c'était une très bonne chose parce qu'on a pu... Après, le sommeil en pâtit, on est moins reposé, mais à l'époque je ne savais rien, je l'ai un peu payé plus tard. Mais c'était tout un passage où je faisais des rêves très compliqués et très... vraiment comme un film. Et c'était des aventures où je... alors même que je vivais le rêve à la fois en mode omniscient et personnage principal, ce qui est toujours assez perturbant dans les rêves, il y avait cette dimension de : ça, c'est une bonne idée. Parfois je me... je me levais et je le notais. Parfois j'avais peur d'ouvrir les yeux, donc j'écrivais les yeux fermés sur le post-it, parce que je me disais : à partir du moment où j'ai les informations du monde réel, ça attaque le... l'espèce d'image résiduelle du rêve. Bon, au final, tout ce que j'ai noté à côté, c'est jamais très exploitable, mais c'est toujours très fun d'avoir cette espèce de frénésie au réveil, en mode : c'était génial, il faut que je le note, c'était incroyable ! J'ai, entre guillemets, refait, repassé le film toute la nuit pour essayer de m'en souvenir. Et arrivé le matin, tu le notes, tu le fais, mais pour éviter d'être dérangé par les... le monde réel. Et après tu regardes : c'est n'importe quoi. Mais parfois, il y a des idées. C'est rare.
Ybelion — C'est vraiment... Flavie, j'adore ton partage, parce que c'est tellement vrai. C'est tellement vrai, cette sensation de : tu es en pleine nuit, tu fais un rêve, tu te dis mais c'est l'histoire du siècle, c'est tellement intéressant et tout. Et effectivement, t'as ce truc... Moi, quand ça m'arrive en pleine nuit... Je fais juste une petite parenthèse, parce que personnel : j'ai eu un moment un peu comme toi aussi, où je faisais... je notais beaucoup mes rêves, même quand c'était en pleine nuit. Et petit à petit, tu développes cette capacité de rêve lucide, ou en tout cas de sensation de commencer à maîtriser plus ou moins ce que vit ton esprit la nuit. Et effectivement, par contre, c'est hyper crevant, et il y a un moment vraiment où tu te dis : j'ai envie de dormir. Et donc t'arrêtes tout ça. Et du coup, depuis, quand je fais des rêves, ça m'arrive beaucoup moins souvent, mais quand j'en fais, je fais comme toi : t'essaies, les yeux fermés, de répéter les scènes, de les répéter. Et quand tu te lèves le matin, tu les écris, et après tu fais : non, attends, alors je crois qu'il y a quand même un problème de cohérence, je ne comprends plus du tout ce que c'est, cette idée. Qu'est-ce que je vais faire de ce machin ? En vrai, c'est super drôle. C'est super drôle. Et ce que ça me fait venir, c'est que, en même temps, tu vois, toi, pour créer l'univers des sylphes, quelque part t'as eu besoin de toutes ces notes ou toutes ces idées qui te serviront peut-être jamais, mais qui ont permis à ton esprit aussi de se vider, pour en garder vraiment que l'utile et l'exploitable, quelque part.
L'écriture a besoin d'autre chose pour se nourrir
Flavie Bertrand — Tout à fait. Moi je dirais même que maintenant, comme j'ai beaucoup d'inquiétudes qui ne concernent pas l'écriture et qui sont plus des inquiétudes d'adultes ou de proto-adultes, c'est plus... je me rends compte que je réfléchis moins dans une journée à mes personnages. Pas non plus de manière... mais enfin, quand j'étais... quand j'étais à la fac, même au lycée, c'était... je faisais quasiment que ça. Je sais pas comment j'ai passé, d'ailleurs, mais j'ai passé mes études. Mais du coup, il y a quand même un temps plus... enfin, moins grand, que je... que je passe à ça. Et du coup, la conséquence, c'est que quand je me mets à écrire, ça me demande un peu plus de temps avant de replonger dedans. Une fois qu'on est lancé, on est lancé, mais j'ai besoin d'une plus grande phase de lecture... de lecture, d'écriture. Et depuis que j'ai retrouvé... que je fais... je suis de nouveau dans un boulot classique, avec un prof là, les... je sens que ce besoin, en fait, d'échappatoire revient. Pour ça que je trouve que c'est... ça demande beaucoup de discipline, et d'être... de travailler à vraiment 100 % dessus. J'admire beaucoup ceux qui le font, mais je pense que c'est... il faut une autre activité pour équilibrer, qu'elle soit professionnelle ou pas. Mais je pense que on a besoin de... l'écriture a besoin de quelque chose d'autre pour l'alimenter, que je trouve, quelle que soit la chose en question. Mais c'est souvent... ça aide, on va dire.
Ybelion — Alors, je te rejoins tout à fait. C'était... c'est tout à fait vrai, à plusieurs égards. À mon sens, t'as aussi... la créativité se recharge de par ce qu'on vit. Et donc, si tu vis plus rien d'autre que l'écriture, de facto, à un moment, c'est comme si tu vidais ton réservoir, et à un moment t'as plus de réserve. Et après, plus largement, c'est aussi... c'est équilibrant de parfois prendre le recul et de sortir de cet univers-là. Et après, tout simplement, il y a aussi des gens qui, en fait, n'ont pas forcément la capacité de devenir écrivain. Enfin, alors attention, non que je...
Flavie Bertrand — Je pense que c'est plus une question d'intérêt, en fait.
Ybelion — Exactement. Intérêt, ou persévérance.
Flavie Bertrand — Tout à fait.
Démonter le mythe de l'auteur qui sacrifie tout
Ybelion — C'est pour ça, tu fais très bien. Justement, j'ai commencé à parler, je me suis dit : oh là, c'est pas du tout ça que je veux dire. C'est plus... Le rêve d'écrire un livre, et de... et de devenir écrivain au sens j'ai écrit un livre, ne nécessite pas que tu sacrifies tout. Et au contraire, ça peut être très sain, dans une... dans un rituel, dans un rythme d'auteur, de devenir à l'aise avec le fait de dire : bah en fait, j'ai mes impératifs, j'ai ma vie, j'ai ma santé, j'ai ma famille, et sur le temps libre qui me reste, je décide d'exploiter ce rêve-là. Et à mon sens, c'est quand tu prends conscience de ça, et que tu déconstruis un peu ce mythe de l'auteur qui plaque tout et qui vit dans la pauvreté, en fumant des cigarettes et des cafés à 4h du matin... Merci pour l'air ! Ouais, c'est clair. Et que tu te libères, tu vois, de ce poids-là, et que t'arrives en fait à devenir ta propre version de l'écrivain ou de l'écrivaine, et donc là t'abordes un... ouais.
Flavie Bertrand — Je trouve que, encore une fois, le métier d'auteur à plein temps, il est possible, mais en général ce sont des gens qui soient... Par exemple, une mère qui a une vie de famille très... elle est aussi maman à plein temps. C'est un job. C'est pas un job rémunéré, mais c'est un job à plein temps. Donc il y a quand même cette notion-là qui arrive. Ça laisse pas beaucoup de temps à l'écriture, ça je l'admets, mais ça peut... ça peut alimenter quelque chose. Je pense que les plus grands écrivains, qui ont à la fois la capacité monétaire et l'intérêt de ce... enfin, l'envie de travailler uniquement en tant qu'auteur à plein temps, je pense qu'ils ont... ils ont... ils ont cet équilibre. Je... j'arrive pas jusqu'à dire que je sais ce que c'est, mais je pense qu'il est... il est crucial, vraiment.
Ybelion — Ouais, moi je te rejoins tout à fait. C'est ce que je partage quasiment quotidiennement avec les auteurs que j'accompagne, qui sont tous des auteurs qui ont des vies, en fait. Au sens : ils ont des travails, des familles, etc. Et c'est très important de parler de ce... de ce cliché, qui est un peu... la vie dure, parfois, quand même.
Flavie Bertrand — Dans l'imaginaire collectif, c'est l'auteur romantique que je critique. C'est pas le fait d'être un auteur à plein temps.
Ybelion — Ah oui, non, bien sûr.
Flavie Bertrand — C'est la vision de l'auteur romantique qui, par amour pour son art, sacrifie tout. Exactement. Sa santé, ses amis. C'est une lubie du 19ème siècle dont on subit encore les effets, parce qu'on est hyper infantilisé en tant qu'auteur. Donc c'est un hobby. Pas d'accord.
« À pied d'œuvre » et l'élite qui fantasme l'artiste
Ybelion — Je suis ravi de parler de ce sujet-là avec toi, parce que c'est marrant : le podcast qui va sortir, la... dimanche, demain là, c'est justement... je parle d'un film que je viens de voir, qui s'appelle À pied d'oeuvre, et qui raconte l'histoire vraie d'un photographe qui plaque tout, alors qu'il gagnait très bien sa vie, pour devenir écrivain. Et le film raconte justement ce... En fait, il vit dans la pauvreté, et donc il se met à faire des petits boulots pas terribles pour pouvoir survivre et continuer à écrire, etc. Et je suis... tu vois, j'ai trouvé... Ce qui serait... Si t'as l'occasion de voir ce film un jour, tu me partageras ce que t'as ressenti en le voyant. Mais moi, je suis ressorti de ce film avec justement ce cliché, tu vois, de l'auteur qui sacrifie tout pour écrire, qui souffre pour écrire. Et j'aime pas trop cette croyance que l'écriture, c'est souffrir, tu vois. Oui, l'écriture c'est long, mais ça veut pas dire que t'es obligé de souffrir à chaque pas, quoi. Je veux dire, c'est...
Flavie Bertrand — Dans toutes les tâches, en fait. Le problème, c'est que les... Le problème de cette idée, c'est que ça sous-entend que, comme on a décidé que c'était la définition, si tu ne souffres pas dans ton écriture, ou si tu n'es pas cette espèce d'image torturée, alors soit ce que tu écris n'a pas d'intérêt, sous-entendu. Et là tu peux... En général, les gens condamnent tous les genres dans lesquels on s'amuse. Donc la romance, la fantasy, peut-être un peu plus légère, parce que dès que c'est un peu sérieux, les gens respectent, ça va. Il faut que... il faut que... il faut que le livre soit chiant pour qu'il ait de l'intérêt. Moi, je suis très contre cette idée. Je ne trouve pas qu'il y ait de livres chiants à proprement parler : il y a des livres qui correspondent ou non à l'intérêt de la personne qui lit. Parce que moi aussi, moi, je ne sais pas, une encyclopédie des plantes, elle peut m'être utile, mais elle ne m'est pas forcément de grand intérêt. Il y a des gens qui vont la lire religieusement, tu vois. Ils vont se dire : waouh, comment est-ce qu'il est bien dessiné, ce truc ! Comment est-ce qu'il est bien écrit ! Comment est-ce que c'est bien documenté ! Je ne sais pas, tu vois. Donc, de livres chiants à proprement parler, non. Des livres problématiques, il y en a toujours, en fonction des idées qu'on a, mais elle demanderait d'être revues. Mais si tu écoutes un peu la Ligue des artistes-auteurs, qui s'occupent aussi, pareil, beaucoup de... les artistes-auteurs, et comment est-ce qu'ils sont considérés par l'État, par les... toutes ces choses-là, ils font un travail incroyable, et eux ils sont très opposés à cette idée-là, dont on subit, encore une fois, les conséquences, encore aujourd'hui.
Ybelion — Ah bah c'est clair, c'est clair, c'est clair. Et j'irai voir, du coup, ce que fait la Ligue des artistes-auteurs, parce que c'est vrai que je ne me suis pas forcément renseigné. Mais ça, c'est pareil : moi, c'est un cliché contre lequel je me battrais toute ma vie. Et tu vois, ça m'a presque déprimé d'aller voir un film qui parle d'écriture, et je me suis dit : putain, on aurait pu avoir justement une conclusion qui dit que, finalement, c'est pas parce que t'es publié ou que tu gagnes de l'argent que tu deviens écrite... écrivain. Et je suis reparti de ce film avec cette sensation, tu vois. Et je me suis dit : putain, merde, les clichés ont encore la vie dure, quoi. Et...
Flavie Bertrand — En fait, c'est une sorte de fantasy d'une élite qui n'écrit pas et qui fantasme sur l'idée de l'artiste. Enfin, excusez-moi, mais ils sont plus amoureux par l'idée de l'artiste que par la production elle-même de l'artiste.
Ybelion — Je suis... Merci beaucoup pour tes mots, Flavie, parce que tu viens de... tu viens de partager un truc que j'arrivais pas à dire, dans le sens où j'avais pas encore réussi à mettre les mots sur ce que je pensais, et tu viens de le faire. Donc ouais, merci. Je partage tout à fait ton avis, et moi je pense au contraire qu'écrire, c'est absolument pour tout le monde, ou en tout cas pour tous les gens qui ont envie de s'y essayer. Et c'est très bien comme ça. Et alors, pardon, du coup on a totalement... on a totalement dévié du sujet, du sujet dont on parlait. Mais alors, je reviens du coup sur une question que j'avais voulu te poser tout à l'heure. Du coup, j'ai senti dans ton partage que l'écriture t'as vraiment accompagné toute ta vie, et que t'as jamais décroché de l'écriture, même pendant tes études, etc. Qu'est-ce que tu peux raconter, un petit peu, sur ton rapport à l'écriture depuis ton enfance et jusqu'à aujourd'hui ? Comment ça... ouais, comment tu la vis ?
10 ans, un vieux carnet, une famille à l'écoute
Flavie Bertrand — Alors, l'écriture, bah tu vois, on parlait de rêve tout à l'heure : elle a commencé après un rêve particulièrement complexe, et sur des dragons, des trucs hyper classiques en soi, mais à l'époque je m'en rendais pas compte. J'étais en... j'avais 9-10 ans, aux primaires, et j'avais commencé à écrire dans un vieux carnet. Et en fait, je pense que ce qui me... Je me rends compte, en discutant avec d'autres auteurs et autrices, que c'est pas toujours le cas, mais encore une fois, moi, j'ai partagé tout de suite ce que j'écrivais avec ma famille, et plus tard mes amis, parce que j'avais envie de partager les mondes qui... les mondes qui commençaient à se développer dans ma tête presque trop vite. J'écrivais très mal, l'orthographe absolument déplorable, mais j'ai eu la grande chance, à la fois, d'avoir une famille à l'écoute, malgré le fait que c'était pas toujours compréhensible slash audible, et surtout qui m'ont encouragée sur le principe plus que sur la production telle qu'elle. C'est toujours le cas. C'est assez cohérent avec qui sont mes parents, parce que on a commencé avec cette approche-là plutôt sur la peinture et ce genre de choses, et le dessin, parce que mon papa dessine beaucoup, il peint beaucoup. Et moi je l'ai toujours vu : quand on était petit, on partait en vacances, et lui il faisait des toiles, il faisait des toiles. Lui, il peignait ce qu'on appelle nos cartes postales, qui sont des tableaux des endroits où on allait. Donc j'avais ce rapport-là avec l'art, et j'étais la première de la famille à prendre le chemin de l'écriture. Et en fait, j'ai été encouragée sur : pour l'instant, entre guillemets, on s'en fiche que ce soit bon ou pas, tu écris. Et je sais plus quel musicien il m'avait donné comme image, mais je m'en souviens toujours d'un, je crois que c'est Goldman ou un truc comme ça, qui avait des tas de... écrit des tas de chansons, et qui les a sorties tout au long de sa vie après, mais il a commencé par écrire beaucoup et ensuite sortir. Et en fait, ça, c'était le premier conseil qu'ils m'ont donné, qu'ils m'ont dit. Bon, moi du coup, je me suis pas arrêtée, on m'a lancée, malgré le fait que mes idées, au début, j'en avais une très compliquée, très cliché, et puis ensuite j'en ai eu de plus en plus, que j'écrivais en parallèle. Et ensuite, mais ça c'est venu après, que mon père m'a dit : Flavie, c'est bien que tu écrives, mais faut pas que tu aies qu'un seul projet. C'est bon que tu n'aies pas, genre, un seul projet auquel tu t'identifies. Bon, il l'a dit avec des mots peut-être un peu plus simples, parce que j'avais 10 ans, mais tout de suite il m'a dit : attention, le risque d'avoir qu'un seul projet, c'est de s'identifier à ce projet, et que donc, si ce projet ne marche pas, c'est toute une vie qui est remis en cause, en fait. Et en se détachant, dans une certaine mesure, son identité, entre guillemets, de cette... de cette création, et en multipliant les projets, en fait on finit par s'asseoir plus dans le rôle d'écrivain que dans le rôle de : j'ai ce projet, et ce projet c'est moi, et donc tous les critiques qui sont sur ce projet, et bah je les prends pour moi, et du coup c'est d'autant plus dur de corriger et de progresser. Et ce conseil-là... j'étais un peu focus quand j'étais petite, j'ai fait : ok, compris, il y a genre 10 projets nouveaux qui sont nés, et qui sont nés ! Et c'est que des années plus tard, où ça s'est... au lycée, où j'ai vraiment eu un projet que j'ai... sur lequel je me suis... je me suis vraiment concentrée. C'était une dystopie, et c'est la première fois que j'ai eu des retours, entre guillemets, professionnels, par... ma mère avait trouvé une amie qui avait une soeur qui travaillait pour une maison d'édition, et elle a revu mon texte, elle m'a donné des conseils plus techniques que pouvait pas me donner ma famille, et ça m'a fait beaucoup progresser. Mais... pour le projet, aurait pu être porté à la maison d'édition, mais à cause d'un micmac un peu compliqué, ça s'est pas fait. Ça m'a un peu énervée et un peu déçue, et du coup je me suis lancée sur La Mémoire des Sylphes. Et je me suis lancée après avoir montré à ma famille, j'ai montré à des gens que je connaissais pas, à travers la Plume d'Argent. Et on en arrive plus ou moins ici, à terme, où mes éditrices m'ont trouvée sur Plume d'Argent. Donc en fait, ça tape toute l'épopée...
Le conseil du père : jamais un seul projet
Ybelion — de Plume d'Argent. C'est fou, en vrai. C'est trop cool. Et tu vois, quelque chose qui marque dans le parcours que t'as pu partager, c'est l'importance du partage, et du fait de montrer ce qu'on peut faire, et d'oser montrer, et d'oser recueillir du feedback. Et quelque part, c'est en plus en s'ouvrant comme ça aux autres que naissent de très belles opportunités. Tu l'aurais pas montré à tes parents, t'aurais jamais reçu ses premiers retours, ou ton père t'aurait jamais partagé ce conseil-là. Tu l'aurais... t'aurais pas partagé sur les Plumes d'Argent, tes éditrices t'aurais peut-être pas trouvé. Donc ouais, je trouve que c'est un très beau message, de dire ça encourage au partage. Et je trouve ça génial. Je trouve ça génial.
« C'est par là que passe le progrès »
Flavie Bertrand — Je pourrais jamais assez promouvoir le partage, parce que c'est par là que passe le progrès. Enfin, un auteur qui est réceptif aux critiques (j'entends par là des critiques constructives, bien sûr), c'est un auteur qui progresse. C'est un auteur qui est... Alors, il y a... il y a une certaine... il y a une certaine... Enfin, il faut être capable de faire la part des choses et de voir ce que soit on souhaite. Mais pouvoir entendre que son personnage, on comprend pas trop qui c'est, son personnage est un peu... un peu bancal, parce que d'un coup il fait ça, d'un coup il fait ça. Ou alors, tout simplement, vraiment sur le texte : le vocabulaire est pas suffisamment si ou ça, la syntaxe, la grammaire... Enfin, il faut... Moi, j'aurais, encore une fois, pas progressé comme j'ai progressé si j'avais pas partagé. Mais il y a un autre... un autre facteur, qu'il faut choisir à qui on partage, au début. Parce que si j'avais pas eu un entourage aussi, comment dire... On a pas tous la chance d'avoir un entourage qui est aussi accueillant pour une pulsion créative. Et par exemple, si les parents sont pas du tout artistes et que ça les intéresse pas du tout, peut-être partager avec un ami qui, lui, comprend un peu plus cette dimension-là, ou un oncle, quelqu'un. Je pense que avoir en face quelqu'un d'indulgent et d'aimant, entre guillemets, ça aide beaucoup, surtout au début. Parce que moi, les critiques de Plume d'Argent, je pense pas que j'aurais vraiment pu les comprendre et les prendre si j'avais pas été d'abord formée à une... enfin, si j'avais pas appris à aimer la critique à travers des gens que j'aimais, qui faisaient des critiques sur mes romans dosées.
Ybelion — C'est vrai, c'est vrai que... Il y a toujours les critiques qu'on reçoit. Déjà, il est toujours important de rappeler qu'elles parlent du texte et pas de la personne. Et c'est vrai que parfois on a, enfin... forcément, les textes qu'on écrit nous touchent profondément, nous représentent, on a tendance, nous, en tant qu'auteurs, à faire cet amalgame-là. Donc c'est bien, parfois, avant de recevoir les critiques, hop, de prendre un peu de recul, de commencer par se dire : ok, on va parler de mon texte, mais pas de moi. Et à partir de là, l'auteur reste quand même le décisionnaire. Les critiques ou les commentaires sont toujours des invitations à, et c'est comme ça qu'il faut les prendre. Alors, il faut pas rester non plus dans une posture égotique, en voulant ne rien entendre.
Flavie Bertrand — Ça polarise d'abord soi-même, quand on est dans cette dimension-là.
Ybelion — Ça c'est sûr, ça c'est sûr. Et alors... Ah mince, j'ai voulu... j'ai voulu rebondir sur quelque chose, et ça m'est... c'est arrivé aussi vite que c'est reparti. Non, t'inquiète, c'est pas ta faute. C'était quoi ? Oui, voilà, c'était toi. C'est... parmi toutes celles que t'as pu recevoir... Alors tiens, je vais prendre plutôt la période où tu partages sur Plume d'Argent, parce qu'en plus je trouve que c'est hyper intéressant comme processus, de partager au fur et à mesure, et donc t'as un espèce de processus itératif avec les gens qui te lisent. C'est quoi, à la fois, peut-être le conseil ou la critique la plus pertinente que t'as pu recevoir ? Ouais.
Flavie Bertrand — Alors, les critiques qui sont... qui sont sur Plume d'Argent, enfin qui étaient sur Plume d'Argent à l'époque... Plume d'Argent était essentiellement constitué d'auteurs lisants, donc on va avoir pas mal de... j'ai eu pas mal de corrections, surtout de la syntaxe. Moi j'en ai... J'ai un de mes lecteurs qui est, enfin, qui est devenu mon bêta lecteur pour la suite. Donc là, lui, il m'a donné vraiment des gros conseils sur... En général, c'est des remarques de lecteurs, et c'est là que je trouve ça intéressant : c'est que c'est en tant que lecteur. Ça, j'ai pas compris ; ça, j'arrive pas à comprendre ce que c'est comme sens. Et donc la manière dont c'est dit compte, parce que c'est pas culpabilisant. C'est ton livre est nul, c'est très bien, ça ne me sert à rien. Mais...
Ybelion — dire...
Flavie Bertrand — J'ai pas compris tel personnage, je n'arrive pas à le placer. Ou là, ton intrigue... enfin, franchement, l'action de ces... de ces personnages-là, ils devraient faire l'inverse, ça correspond pas à leur caractère. Ou des trucs de ce genre-là. J'en ai pas eu tant que ça, parce que, entre guillemets, je faisais quand même relire avant, alors c'était surtout pour l'orthographe, mais... à ma mère, avant de le publier, parce que c'était quand même une pression pour moi de le faire. Mais j'ai vraiment eu... Je pense que ce qui m'a le plus apporté de Plumes d'Argent, c'est pas franchement les critiques, c'est la discipline que je me suis imposée. C'est-à-dire que je me suis dit : ok, le but là, c'est de... je vais utiliser des mots pas très fun, fidéliser son public, et donc de faire ce que moi j'aimais bien avec les mangas, c'est-à-dire avoir une sorte de publication hebdomadaire, et donc qu'il y ait une attente qui se crée. Moi j'avais déjà... je publiais tous les vendredis, enfin je postais tous les jeudis soir tard, et c'était... j'avais les premières lectures le vendredi. Et en fait, je faisais un format assez court, en 2000 mots, un chapitre de 2000 mots par semaine. C'était tenable, sauf pendant les partiels, où je faisais une pause. Mais en fait, ce petit format régulier, et bien, en fait, outre le fait que tu crées une attente, tu commences à apprendre à connaître tes lecteurs, etc., surtout toi-même. Tu apprends à te montrer au rendez-vous régulièrement et à faire cette petite production toutes les semaines. Et même toi, tu finis par être presque comme ton lecteur : j'ai trop hâte d'avoir les retours sur ce chapitre. Et en fait, ça devient un moteur, en fait. Au début, on peut se dire que c'est s'imposer quelque chose de compliqué, et je ne dirais pas que ça ne l'est pas, compliqué, mais je pense qu'il y a un côté grisant aussi à avoir comme une occasion par semaine réservée à l'écriture, où tu vas mettre, enfin leur montrer un peu, dire : ah, regarde ce que j'ai fait, ça y est, c'est la suite. Et les gens qui s'interrogent sur : alors, il va se passer ça, comment c'est possible ? Ces petites choses-là, c'est vraiment ce qui m'a... ce qui m'a beaucoup plu avec l'expérience que j'ai eu sur Plume d'Argent. Vraiment.
Un chapitre par semaine : la discipline Plume d'Argent
Ybelion — C'est hyper intéressant, ce que tu... ce que tu amènes, parce que tout à l'heure on parlait de... d'amour de l'écriture et d'amour du processus. Et en fait, là, tu vois, tu viens de partager une des clés qui, toi, t'as fait aimer ce processus aussi. C'était de dire : ah mais en fait, toutes les semaines je vais partager ce que j'écris, et on va me faire des retours, et il va y avoir cette boucle avec mes lecteurs. Et quelque part, tu vois, là t'as mis le doigt sur un truc qui, toi, te drive, et qui te permet de dire : bon, là j'ai peut-être un petit peu la flemme d'écrire, mais en fait je vais quand même le faire, parce que j'ai bien envie quand même d'avoir cette boucle avec les gens qui me lisent. Et ça, c'est...
Flavie Bertrand — C'est ce qui est très important pour moi. Je sais que c'est pas le cas de tout le monde, mais là, maintenant que je suis dans le tome 2, et que du coup je peux pas partager de cette manière-là le tome 2, je sens un peu... ça me manque, en fait. Alors j'ai toujours mon bêta lecteur qui m'a suivi, alors lui du coup je l'ai gardé, il a l'exclusivité du premier jet. Mais c'est pas tout à fait pareil que de le montrer à tout le monde, parce qu'une personne peut être indulgente, alors que quand c'est aux yeux de tout le monde, il y a un peu un côté tu t'engages, et entre guillemets c'est hors de tes mains après. Donc advienne que pourra. C'est clair.
Ybelion — C'est clair. Et oui, tu fais bien le noter : c'est ce truc, cet aspect qui, toi, te drive. Effectivement, c'est pas le même pour tout le monde, mais c'est ça aussi qui est magnifique. Et c'est pour ça qu'il n'y a jamais aucune méthode secrète qui a marché pour écrire des livres : c'est qu'en fait, ces métriques-là, elles sont différentes pour chacun, et chacun aura une manière de kiffer son processus d'écriture. Et c'est ça aussi qui le rend magnifique, ce processus d'écriture. Donc c'est hyper intéressant. Et tu vois, encore une fois, c'est génial ce que tu partages, parce qu'on se rend bien compte que la manière qu'on a de trouver ce qui nous anime en écriture, c'est en faisant. Et c'est dans le processus que toi tu remarques qu'en fait, cette boucle-là, elle te nourrit. Et t'aurais pas pu deviner avant, sans le faire, de dire non.
Flavie Bertrand — Je dirais, ça prend du temps. Ça prend du temps, oui. Parce que moi j'ai pris presque, allez... J'ai... Si on dit que j'ai commencé à 10 ans et j'en ai 25, j'ai presque pris entre 6 et 7 ans avant de vraiment comprendre qu'est-ce qui me drive. Et c'est que sur mes années de fac. Donc j'avais entre 19 et 22 ans, j'ai commencé la publication sur Plume d'Argent, c'était de 2020 à 2022, donc j'avais de 20 à 22 ans. Ça veut dire que ça m'a mis vraiment 10 ans pour me dire : waouh, c'est ça qui me... Je me rendais pas compte avant. J'en profitais déjà, parce que je partageais à ma famille, mais partager plus large, ça m'a mis 10 ans. Donc non seulement ça vient en faisant, mais ça vient aussi en faisant longtemps. On peut pas l'avoir instantanément. C'est... rares sont les gens pour qui ça arrive, je trouve.
Ybelion — Exactement. C'est un processus très itératif, et la seule première règle, c'est de... d'oser commencer, quelque part. Rentrer dans cette boucle itérative, c'est ça.
Assumer un premier jet qui ne sera pas bon
Flavie Bertrand — Et d'assumer le fait que ça sera pas bon au début. C'est ça, ouais.
Ybelion — C'est vrai.
Flavie Bertrand — Et c'est pas grave. Et on le réapprend à chaque premier jet, parce que, après avoir passé je sais pas combien d'années sur le... sur le tome 1, et donc d'avoir... Je suis passé, je crois, 3 ans. Bah, j'ai terminé en 2022, non... J'ai passé un an et demi à faire que de la réécriture et du retravail du truc, jusqu'à la sortie en 2025. Et en fait, là je me relance dans un premier jet, je réapprends tout. Il faut que j'assume le fait que ça soit pas tout de suite quelque chose de clean, quoi. Et il y a un petit coup à l'ego, mais en fait il est bon, parce que ça rappelle que, bah non, on commence pas avec un texte fini, quoi qu'en pensent les gens qui n'écrivent pas. On commence avec un brouillon.
Ybelion — Oui, ça c'est le... C'est vraiment ça, c'est le rôle du premier jet : c'est d'exister et pas d'être parfait. Ouais, c'est ça. Et une fois qu'on lâche prise sur cette perfection... Alors, évidemment, c'est pas évident de lâcher prise, et c'est ok, chacun trouve après sa manière de faire. Mais je peux rassurer : la plupart des gens que j'accompagne sont, dans un moment, ce truc de : putain, mais je me rends compte que mon premier jet va pas être parfait. Et alors, si vous êtes dans ce cas-là, ne vous inquiétez pas, c'est normal, et vous allez vous en sortir. C'est normal. Et quelque part, c'est aussi ça qui est... qui est beau. Un moment de lâcher prise, et puis tu sais que tu vas y revenir de toute manière.
Flavie Bertrand — Oui, c'est, entre guillemets, c'est bon, parce que ça veut dire qu'on progresse. Au fur et à mesure qu'on écrit, on se dit : oula, on a un regard critique qui se marque. Il faut pas que ce regard critique se transforme en jugement, et que le jugement personnel de notre oeuvre nous arrête d'écrire. C'est exactement... Et c'est pour ça que partager peut aider, moi je trouve, parce que ça permet de sortir de la boucle soi, son livre, et du coup le livre sort un peu de soi, et on a l'avis de la personne. Et ça peut rassurer, ça peut inspirer, même. Je trouve qu'il y a toute cette dimension-là qui, moi... Pour moi, le partage est une manière assez efficace de sortir de cette boucle d'angoisse, finalement, et de jugement, qui peut arriver encore maintenant, très régulièrement.
Feedback utile ou procrastination active ?
Ybelion — Alors ça aussi, c'est intéressant, et j'ai un avis peut-être un peu différent, tu vas me dire ce que t'en penses. Ce que j'ai pu remarquer quand même, c'est que... Alors, je parle surtout des primo-auteurs, pas forcément... Je veux dire, une fois qu'un auteur se connait et qu'il sait comment il fonctionne, les règles sont d'autant plus différentes, parce qu'il a vraiment pris corps avec la manière dont il écrit. Mais très souvent, je remarque certains qui, avant même d'avoir fini un premier jet ou d'avoir terminé une fois le processus, sont à la recherche justement de feedback. Mais pas... Alors, et c'est là que je mets un bémol par rapport à ce que tu pouvais amener, peut-être : c'est pas forcément en conscience, et pas forcément pour les bonnes raisons. Et ce que j'entends par bonnes raisons, c'est parfois certains rentrent dans une sorte de procrastination active, dans le sens où : je donne, je donne mon texte à relire, c'est comme si j'écrivais. Mais en fait, c'est une manière de se cacher et de pas aller se confronter à l'acte d'écrire. Et c'est pour ça que, typiquement, quelqu'un qui viendrait me demander, avant d'avoir fini son premier jet, si je peux relire son texte, moi je le questionnerais beaucoup sur : ok, pour quelle raison t'as besoin de le relire ? Sur quel aspect t'as besoin d'une critique ? Et si ça tombe sur des : ah mais c'est parce que je suis pas sûr que ça soit assez bon. Ok, mais assez bon pour qui, et pourquoi ? Et là, après, toujours faire le lien avec le pourquoi et les raisons pour lesquelles toi t'écris. Si t'écris pour toi, dans une démarche d'accomplissement personnel, savoir si tes trois premiers chapitres sont bons, ça n'a pas vraiment de sens, dans le sens où...
Flavie Bertrand — Bon pour qui ? Voilà. Il peut y avoir des trucs techniques, mais en fait ça passe après. Ça passe après.
Ybelion — Exactement. Et là t'as mis le doigt sur une des raisons pour lesquelles ça m'arrive de le faire : c'est quand, au fil de tirer ces questions-là, tu te rends compte qu'il y a vraiment un truc de : en fait, j'ai besoin de savoir s'il y a une cohérence que j'ai raté, ou alors est-ce que ça suit vraiment les intentions que j'ai avec mon roman, ou alors est-ce que techniquement j'ai pas raté quelque chose. Et là, ça peut être pertinent de faire relire avant même d'avoir terminé le premier jet. Mais sinon, c'est aussi prendre le risque, quand on se connait pas... Pardon, désolé, je parle longtemps. Mais c'est aussi... c'est aussi prendre le risque de tomber dans une boucle de correction perpétuelle, et d'arriver dans un truc où tu donnes ton chapitre à lire, t'as un retour, ça te donne envie de tout modifier, sauf qu'entre temps t'as réécrit un chapitre, et du coup tu le fais relire, et là ça te donne encore envie de tout modifier. Et là t'as une espèce de fractale de correction, et un moment qui fait une espèce d'erreur 404 et qui te fait un peu... Voilà, exactement. Et alors, c'est pour ça, c'est juste une petite nuance par rapport à ce que t'amenais, parce que t'es pas la première autrice à me partager comme ça qu'au fil de la découverte qu'ils ont fait de leur processus, ils se sont rendus compte qu'avoir des feedbacks perpétuels pendant l'écriture de leur premier jet, ça leur faisait beaucoup de bien. Mais c'est...
Flavie Bertrand — C'est pas n'importe quel feedback aussi. Oui, voilà, c'est ça. Je pense que... Alors moi, c'est très particulier, parce que souvent c'est fait par ma famille, j'ai très peu de personnes qui les relisent de manière, entre guillemets, professionnelle ou vraiment externe. Et j'ai toujours un peu les mêmes questions sur... Je donne, par exemple, un chapitre à lire à ma mère, et ensuite je lui posais la question : est-ce que... qu'est-ce que t'as pensé des personnages dans ce chapitre-là ? Qu'est-ce qui t'a intéressé ? Elle va pas franchement me donner d'informations. Enfin, ça c'est peut-être les retours particuliers de ma mère, mais elle va plutôt me pousser vers l'avant, plutôt que de me dire : il manque quelque chose. Parce qu'on fait... on sait qu'on n'est pas là. Et souvent... Parce que là, récemment, il y a un aspect qui me taraudait un peu, un peu en fond, sur mon premier jet. Je me disais : est-ce qu'on a compris ? Enfin, est-ce que... Parce que moi je sais ce que pensent les personnages qui ne sont pas les personnages principaux, mais est-ce que l'intention est compréhensible ? On a l'impression que c'est moi qui fais mal mon job, parce que parfois c'est pas évident. Et j'ai reçu les retours de mon bêta lecteur, et là j'ai la confirmation que, ça y est, il vient comprendre toutes les pistes que j'ai mis sur mon... dans les chapitres précédents. Mais comme il vient de les comprendre seulement maintenant, je me dis : bon, du coup, il faudrait quand même l'expliciter plus tôt, parce que ça arrive trop tard, cette compréhension. Donc ça, c'est quelque chose que je vais me mettre en post-it sur mon côté, parce qu'en fait je ne peux pas revenir sans arrêt de... en arrière. Mais ça me demande de la discipline aussi. C'est pas... on aurait envie de procrastiner. Mais je pense que depuis Plume d'Argent, je le fais beaucoup plus relire, chapitre à chapitre. Avant, c'était mou, je revenais beaucoup moins sur mes textes, parce qu'ils étaient, entre guillemets, lus que par ma famille. Donc s'il y a des problèmes, finalement, d'histoire, je corrigeais très peu, en fait. Je pense que maintenant j'aurais plus ce problème-là, de faire attention... Il faut que je fasse attention à ne pas trop revenir en arrière. Mais comme j'ai des... les retours que je reçois sont souvent des retours très... plutôt des encouragements que des retours à proprement parler. C'est vrai que tu parles de quelqu'un qui te demande des retours ; en général, il demande des retours quasi pro. Oui, t'as raison. Et en fait, moi, là, ce que je reçois, c'est pas des retours, c'est des encouragements. Je viens chercher... je fais... faire l'aumône : donnez-moi la foi, s'il vous plaît !
Ybelion — C'est... En vrai, c'est trop cool que tu partages ça, parce que ça, c'est justement... Je trouve que c'est hyper inspirant d'entendre les auteurs parler un peu plus de la manière dont ils fonctionnent, parce que ça déculpabilise aussi certaines manières qu'on peut avoir de mettre en place, et de se dire : ah mais putain, pourtant j'ai entendu tel auteur célèbre dire qu'il fallait faire comme ça, je fais pas pareil, est-ce que ça... est-ce que... est-ce que c'est bien, est-ce que c'est mal ? Et c'est pour ça que c'est trop cool. Et effectivement, t'as dit un truc, mais la recherche de... T'inquiète, t'es sur le bon chemin dans le processus d'écriture. D'où l'importance d'être bien entouré. C'est aussi important, parce que, comme on l'a dit, c'est un processus long : il y a des hauts, il y a des bas, il y a la vie aussi qui fait que parfois le moral est pas forcément là. Et avoir des gens qui te rappellent que, ouais, t'inquiète, là ce que tu fais c'est bien, et continue, ça fait vachement bien, en fait.
Réfléchir à voix haute, dessiner pour patienter
Flavie Bertrand — Ouais, c'est vraiment le nerf de la guerre. Vraiment. Pour ma part, j'écris vraiment pour les gens. Je sais qu'il y a des sortes d'écriture, ou des... on a tous un peu un avis un peu à soi. Il y a des écritures qui sont vraiment destinées à soi-même et qui font du bien à soi, mais je trouve que ça me fait du bien de sortir de moi à travers le roman, et de montrer... Le roman devient en fait une manière de rentrer en relation avec les gens, en fait, et comme il l'a toujours été pour moi. Maintenant, il devient aussi un moyen de renforcer la relation que j'ai avec ma mère, et d'avoir des moments sympas de discussion. Et outre les moments où je lui fais relire, ça m'arrive aussi beaucoup de réfléchir, ce que j'appelle réfléchir à voix haute : je lui explique ce qui, soit, me pose problème pour les futurs chapitres, soit les idées que j'ai eues pour résoudre des problèmes que je lui avais mentionné plus tôt, et de faire un peu ma sauce. Et elle va m'écouter avec un talent incroyable, et parfois intervenir en disant : mais alors, il y a tel truc qui pourrait être intéressant. Et elle me laisse très libre, mais elle a souvent de très bonnes... de très bonnes intuitions. Et moi, en fait, ça... le verbaliser face à quelqu'un qui va pas forcément te dire quoi faire, mais rien que le verbaliser face à quelqu'un, ça peut aider à mettre de l'ordre dans la tête, je trouve. Du coup, mes amis et ma maman sont souvent victimes de mes réflexions à voix haute, mais en général je leur demande si ça les dérange ou pas, parce que sinon... Mais en général, elles sont contentes de m'aider sur ce point-là. J'abuse pas, faut pas déconner non plus. Mais moi, ça m'aide terriblement, enfin, de le faire passer par autre chose que mon cerveau, intérieurement, avec sa petite voix qui fait marcher la turbine, et à la main. Quand ça passe par la voix, c'est une autre manière que ça... que ça s'exprime. Et j'irais même... j'irais même plus loin : pour moi, le dessin est aussi une autre manière de réfléchir. Donc parfois, j'ai des scènes qui sont plus loin, j'ai peur de casser, de souffler un peu la bougie trop tôt en les écrivant maintenant ou en les décrivant. Du coup, je vais les dessiner, pour que la description reste, entre guillemets, abstraite, que les mots soient pas fixés, et que le sentiment de la... n'est fixé que le sentiment et l'impression de la scène, des postures, mais rien de verbal. Et donc, en fait, ça me laisse très libre face à la scène future que j'ai envie d'écrire, mais que, pour l'instant, c'est presque trop tôt. Tiens.
Ybelion — Alors, c'est trop cool, parce que justement je voyais le temps passé, je m'étais dit : on a toujours pas parlé du fait que tu sois illustratrice. Et du coup, là, tu fais la passe décisive par là-bas. Quelle place... Je t'arrête.
Flavie Bertrand — Deux secondes, il faut que je monte là-haut dans ma chambre, parce que il n'y a pas de... j'ai pas amené le chargeur, et sinon on va te couper. Donc je t'attends deux secondes, le temps que je me rebranche.
Ybelion — Petite interlude, voilà.
Flavie Bertrand — Petite interlude technique, voilà. Sinon, ça va être très bien. Les aléas.
Ybelion — Toujours.
Flavie Bertrand — C'est ça. On est branché, ça devrait fonctionner. C'est bon, tu m'entends toujours très bien ? Oui. Donc oui, pardon. Non, pas de problème.
Deux jambes : l'écriture et le dessin
Ybelion — Et du coup, le... donc le parallèle avec ta casquette d'illustratrice. Comment... alors, je dirais, hein : quelle place a le... a le dessin et les illustrations dans ton processus créatif d'écriture ? Et, ouais, quel lien tu fais entre les deux ? Enfin ouais, c'est très large comme question. En fait, je suis assez fasciné par l'utilisation de tous les médiums créatifs, et du coup je suis très curieux de savoir comment tout ça s'imbrique dans ton quotidien d'artiste, quelque part.
Flavie Bertrand — Je dirais que le quotidien... Le dessin passait beaucoup de temps, enfin, je passais beaucoup de temps à dessiner quand j'étais à la fac, pour faire le prom, pendant que je faisais le premier jet, parce que je pouvais pas toujours écrire. Moi, en fait, je trouve que le dessin va vraiment avoir le... me permettre de réfléchir différemment, en fait, parce que c'est un peu mettre le pied dans son univers, mais sans avoir à buter sur les phrases, sur comment est-ce que je vais faire passer tel ou tel sentiment. Ça fait fonctionner une autre partie de mon cerveau, un peu moins... Je suis quand même dans des métiers assez verbaux, on va dire, et passer un peu plus par d'autres sens et d'autres... une autre manière de réfléchir, c'est... En fait, c'est libérateur, je trouve. Ça permet vraiment de, je sais pas, rafraîchir un peu son imagination. Et comme je disais tout à l'heure, je m'en sers beaucoup pour fixer l'impression d'une scène future. C'est pas contraignant, c'est-à-dire que j'ai des dessins qui étaient des bonnes idées mais qui ne sont pas... par lesquels je ne vais pas forcément passer. Mais c'est un peu comme si t'avais des teasers de la série que tu veux regarder : c'est pas trop exactement comment est-ce que tu vas y arriver, mais t'as tellement hâte d'arriver à cette scène.
Ybelion — pour moi
Flavie Bertrand — dessiner ces scènes-là, c'est le même effet, c'est-à-dire que je... le chemin n'est pas forcément toujours tracé entre moi et la... le début du roman et la scène en question, mais c'est une scène qui va me motiver. Et moi j'ai un peu, parfois, la sensation... Je sais qu'il y a des auteurs qui peuvent s'amuser à, qui que ça aide, d'écrire dans le désordre. Moi je peux pas, j'ai beaucoup de mal, parce que... parce que ça change tellement au cours du premier jet, j'ai tellement d'arborescence qui se... des choses qui se révèlent, en fait, avec le premier jet, que faire un premier jet dans le désordre, ça me convient pas du tout. J'ai besoin d'une certaine linéarité, parce que je... C'est un peu bizarre de dire ça, mais je pense que beaucoup d'auteurs le disent : j'ai l'impression de lire mon roman quand je l'écris. Je suis pas vraiment surpris, parce que à la fois je le construis, ce roman, mais j'ai quand même cette sensation de, pour la première fois, passer par ce chemin. Et si je me mettais à... J'ai des bonnes idées, mais je veux surtout... je veux pas les perdre, mais les fixer par écrit, c'est compliqué : je vais les dessiner. Et j'ai tout... très tôt dans le processus d'écriture, eu besoin de cette... de cette... de cette... de cette... de cette... de cette... de cette deuxième jambe, si tu veux. Pour moi, j'ai une jambe d'écriture, une jambe de dessin, et j'avais besoin d'équilibre, en fait. Et j'avais besoin de me représenter les personnages, les scènes, très tôt. J'ai des dessins terribles de mes... de mes tout premiers... mes tout premier roman, j'en ai plein. Presque ça devient presque une bd. Alors c'est pas aussi proche qu'une bd, mais c'est un peu comme si je faisais une... comment on appelle ça ? C'est pas un scénario, c'est...
Ybelion — un... du maquette, enfin des sortes de maquettes, quoi, de... Ouais.
Flavie Bertrand — La version pour la... pour le film. Tu sais, les shots par scène : tu dessines pas toute la scène, mais t'as les shots, t'as les shots, tu vois. Et bah, dans les premiers dessins que j'ai fait de romans de fantasy avec des dragons et tout, j'avais vraiment ça. Et c'était... parce qu'en fait, ça c'est né d'une frustration : mon écriture n'allait pas assez vite, parce que j'étais petite, j'écrivais pas très bien, j'écrivais, euh... Enfin, même quand je relis, je me dis : bon, j'aurais peut-être dû ralentir un peu, déjà rien que dans l'écriture. Mais c'était frustrant de ne pas pouvoir écrire assez vite. Du coup, euh, le dessin permettait de s'avancer, d'aller un peu dans les pre-shots des scènes futures, des épisodes, tu vois. C'est... Donc, c'était par là que j'ai commencé. Puis ensuite, il y a eu le fait de... mes dessins n'étaient pas très beaux, et à partager, bah c'était pas forcément ouf. Donc je me suis améliorée, parce que je voulais pas avoir le regard... J'ai dit, mon papa il dessine, donc quand c'est pas bon, bah du coup il va le voir. Et je vois qu'il le voit, même s'il va pas forcément me dire c'est mauvais, je sais qu'il le voit. Donc au bout d'un moment, même pour moi, j'ai envie de m'améliorer. Puis j'ai aussi envie que les gens trouvent ça beau, donc... Puis honnêtement, pour moi-même : je sais quand c'est pas beau, quand ça ressemble pas à la vraie vie, un peu les humains qui ont des têtes un peu bizarres, des yeux un peu bizarres, des mains pas possibles, des pieds... J'ai toujours du mal avec les pieds. Mais c'est... Je suis passée dans le trou sans fond de travail d'anatomie, de dessin, de tout, machin. J'ai fait ça un peu de mon côté, de moi, régulièrement. Pareil, toujours des retours de mon papa, qui dosait les compliments et les encouragements avec parfois des mots purement objectifs. Et moi j'avais besoin de ça, en fait, beaucoup de retours. J'ai toujours été comme ça, et donc c'était pareil pour le dessin. Et petit à petit, j'ai progressé en parallèle. Et ça me permettait aussi d'exprimer, par exemple, quand quelqu'un... Tu veux parler de ton roman, tu sais pas trop comment t'expliquer, surtout au début, t'as pas les mots. Même encore aujourd'hui, ça peut m'arriver d'être très brouillon dans mes explications. Du coup, je montrais des dessins, et c'était peut-être... ça parlait plus aux gens, parce que pour rentrer dans un livre, il faut le lire, alors qu'un dessin, c'est instantané. Et je pense que c'est ça, une des motivations que j'avais : comme j'avais tellement besoin de partage, je suis passée par la méthode la plus instantanée possible.
Ybelion — En vrai, c'est trop cool. C'est vrai, tu vois, genre j'avais jamais vraiment pensé à ça, mais c'est vrai qu'en fait le dessin est un peu plus instantané que l'écriture. Ou, pour que ça soit comme dans ta tête, bah en fait c'est pas pour rien qu'on fait un premier jet, une réécriture, et puis qu'une deuxième, etc. Et c'est vrai que le dessin a ce côté mettre, ouais, des... une image. Ouais, exactement. Et moi, ce qui... Tu vois, encore une fois, ça, je trouve ça trop intéressant, parce que un processus qui a marché pour toi en écriture fonctionne aussi pour toi en dessin, ce côté très itératif avec les retours. Et comme quoi, en fait, c'est vraiment la démarche pour écrire un livre, et plus largement un peu tout type de projet qui nous tient à coeur : c'est vraiment de savoir et de s'interroger et de se questionner sur comment on fonctionne, et donc d'apprendre à se connaître. Et donc il y a un truc très développement de soi-même dans tous ces... dans tous ces projets, et donc dans l'écriture. Et c'est... et c'est assez passionnant, en vrai.
Plume d'Argent, Christelle Dabos et La Passe-miroir
Flavie Bertrand — C'est quand on est un peu plus stable. Enfin, moi j'ai écrit une grosse partie pendant toute mon adolescence, et quand finalement, c'est que le livre où je suis un peu plus stable sur mes appuis qui a été publié. Donc finalement, c'est... Enfin, moi je trouve ça un peu drôle : le livre d'avant, qui était passé pas trop loin, qui était une dystopie assez sombre, ben moi quand je le lis, je suis en mode : c'est des bonnes idées, mais moi je peux pas m'empêcher de voir dans ce livre-là toutes les angoisses et puis les choses pas forcément super cool que j'ai vécu au lycée. Et je suis en mode : bon ben, j'étais pas stable à ce stade. C'est pas forcément mauvais, mais c'est pas mûr. Et c'est que quand je me suis un peu... de plus trouvée, que j'ai... ben que j'ai eu le courage d'aller plus loin, quoi, et que ça a commencé à plaire, et que j'ai pu partager plus loin, et donc que ça a pu plaire à d'autres gens. Moi je me suis inspirée... quand la décision de publier sur Plume d'Argent, elle est venue de... des discussions que j'avais vues sur... Ben, c'est Christelle Dabos qui a fait la pub de Plume d'Argent, parce qu'à la base elle aussi elle a publié La Passe-Miroir sur Plume d'Argent il y a très longtemps, et c'est les gens de Plume d'Argent qui lui avaient permis de... enfin, qui l'avaient un peu poussé pour qu'elle l'envoie, La Passe-Miroir, à Gallimard Jeunesse, pour le concours. Et moi, cette communauté-là m'avait fait envie, et c'était là que je suis allée. Bon, maintenant ça n'existe plus, mais c'était mon... c'était... C'est par là que j'ai aussi rencontré plein d'auteurs et autrices, sur des salons ensuite. Enfin, Plume d'Argent, c'était une expérience assez sympa, de partager et de... enfin, vraiment. C'est dommage que ça se soit terminé, c'est un peu... c'est un peu inévitable, mais il y a d'autres manières. Enfin, je pense que des communautés d'écriture, avec des endroits où partager ces chapitres, ça existe toujours. Plume d'Argent n'était qu'une des communautés, il en existe, à mon avis, toujours. Allo ?
Ybelion — Ah, je t'ai récupéré, Flavie.
Flavie Bertrand — Ah pardon, du coup tu m'entendais plus tout à l'heure.
Ybelion — Ouais, non, désolé. En fait, ma connexion internet elle a sauté, et du coup je suis passé en partage de connexion pour te récupérer. Et désolé, du coup j'ai dû rater les 30 dernières secondes, je pense.
Flavie Bertrand — C'est pas grave.
Ybelion — Qu'est-ce que... Si tu te rappelles de ce que tu partageais, tu peux reprendre là où t'en étais. Je suis désolé.
Flavie Bertrand — Je sais pas du tout où est-ce que tu en étais arrêté, mais moi, ce que je disais, c'est que l'expérience Plume d'Argent était vraiment incroyable, mais je pense qu'il en existe toujours, des communautés où on peut partager ses romans, ses chapitres, avoir des retours et lire les premiers chapitres des autres. Je trouve que c'est dommage que ça n'existe plus, c'était un peu inévitable, mais je pense que c'est pas... cette envie de partager n'est pas propre à Plume d'Argent. Il y a d'autres ressources de nos jours qui sont toujours disponibles, il y en a de nouvelles qui sont créées. Je ne saurais plus donner le nom, mais je sais qu'il y en a récemment qui sont réapparues. Donc Wattpad est un peu envahie, donc c'est un peu compliqué pour Wattpad, mais il en existe d'autres. Et je pense que... je pense que l'idée de Wattpad, à la base, c'était ça aussi : c'était ce partage et cette espèce d'envie de retour, et de donner aussi des avis sur les textes des autres. Je trouve que c'est... il n'y a pas que moi qui aime, entre guillemets.
Ybelion — Non mais c'est clair, c'est hyper précieux, en plus, d'avoir ces espaces-là. Ça permet à tout un chacun de trouver exactement le niveau de... la manière dont il a envie de fonctionner, et c'est ça qui est super cool. Et pour boucler : j'imagine que du coup tu fais des illustrations pour ton univers des sylphes, et à quel point c'est cool de pouvoir illustrer ce qu'on a en tête nous-mêmes ?
Flavie Bertrand — Alors, c'est à la fois cool, parce que je me rends compte, surtout quand je vois les gens frustrés avec leur propre... avec leur propre univers, en se disant : je voudrais tellement le représenter. C'est là que je me dis : effectivement, c'est fun. C'est un peu, comme je disais tout à l'heure, il y a un côté libérateur à se dire : je vais leur donner un visage, et puis les regarder presque directement. Il y a un côté : ils existent, ils sont pas que faits de mots, ils sont aussi ça. Je pense que pour moi c'est très important, je pense que c'est ce qui a motivé mes progrès en dessin : j'avais aussi envie de les voir être. Et je pense que c'est aussi beaucoup de pression, parce que, surtout depuis que je poste et que je publie des illustrations, c'est qu'il faut que ce soit bien fait, parce qu'il faut... Moi, quand j'ai fait la couverture pour La Mémoire des Sylphes, j'avais été embauchée par L'Arche des Songes sur ça, je voulais pas que ça fasse pas pro, parce que techniquement je suis une autodidacte d'un bout à l'autre, en fait. Donc le fait que... faut pas que ça fasse cheap, faut pas que ça fasse pas pro, faut que... Il y a beaucoup de « il faut » qui apparaissent quand tu publies. Et je pense que c'est vrai aussi pour le roman, pour les romans : quand tu publies, il y a aussi beaucoup de « il faut » qui arrivent, surtout quand t'en as déjà publié un. Tu l'as écrit dans le secret, entre guillemets, de ta chambre, et tu l'as peut-être fait relire, mais finalement il est qu'à toi jusqu'au moment où il t'échappe. Et pour le deuxième tome, tu sais qu'il va t'échapper, et donc là c'est plus compliqué. Et pour les dessins, c'est pareil, il y a une certaine pression. Là, je suis en train de travailler sur une illustration du tome 2, qui est au tout début, donc il n'y a pas grand spoil dans l'image en soi, mais je me suis fait un challenge beaucoup trop grand, c'est-à-dire que je veux faire un paysage, chose que je ne fais pas souvent. Je suis sur tous les personnages, je fais aussi des personnages, mais je veux aussi qu'ils soient sur des chevaux. Or, les chevaux, ce n'est pas mon truc, je ne sais pas faire ça. Donc du coup, j'ai passé tout l'été à travailler les chevaux, et c'est un projet qui est encore là, parce que je suis sans arrêt interrompue dans mon travail, et du coup c'est difficile de tenir un projet sur une courte période. Donc j'ai plein de projets qui sont en parallèle, et je switch, parce que voilà. La difficulté du dessin ne descend pas forcément, même si t'es bon, mais en fait t'as toujours meilleur. Et quand t'as le regard du public, en fait, ce qui est terrible, c'est que... et à la fois c'est une bonne chose : même quelqu'un qui ne connait rien en dessin, si le portrait de quelqu'un est mal fait, il va le voir instant... Il ne saura pas forcément dire pourquoi il est imparfait, mais il va le voir instantanément. Et du coup, ça fout la pression, quand même.
Ybelion — Ce que je remarque, c'est qu'il y a quand même un très grand parallèle entre le processus d'écriture et le processus de dessin. C'est quand t'es dans une intention personnelle, et bah effectivement... Alors oui, il y a un travail à faire de lâcher prise sur le regard des autres, de s'autoriser sa propre posture, etc. Mais effectivement, t'as passé... il faut, ou en tout cas justement t'apprends à t'en détacher. Et après, oui, quand tu passes avec une intention de vouloir le publier, et donc t'es plus du tout dans une posture artistique quelque part, c'est vraiment bon, bah ok. Exactement. Puisque il faut, enfin voilà, l'objectif c'est que le livre se vende, et donc ça devient une posture commerciale. C'est pour ça que c'est très important. Et je trouve que dans le partage avec lequel qu'on a eu là ensemble, je trouve que t'as quand même, enfin, à mon sens, d'un point de vue un peu extérieur, t'as bien réussi à séparer ces demandes-là. T'en as déjà d'abord fait une aventure personnelle, où toi t'as appris à savoir comment tu fonctionnes, etc. Et là, maintenant que ça est bouclé, bah tu t'interroges sur la suite en disant : bon bah ok, maintenant ce livre-là était à publier. Et preuve en est que du coup t'as réussi à le publier, en plus. Oui.
Des Imaginales au contrat avec L'Arche des Songes
Flavie Bertrand — Moi je l'avais envoyé, à la base, je l'avais envoyé pour... je l'avais envoyé à Gulfstream, en fait, en 2024. Je l'avais envoyé en février 2024 à Gulfstream, parce qu'ils avaient ouvert leur soumission. Et en fait, aux Imaginales... Enfin, j'avais aussi envoyé le texte. Alors, j'ai la chance d'avoir pu discuter et sympathiser avec Christelle Dabos, et par ailleurs, au cours de ces sympathiques expériences, nous avons échangé sur mon roman, et elle m'a proposé de le lire. Donc elle a lu la version avant qu'elle soit prise par L'Arche des Songes, et elle m'en avait parlé aux Imaginales de 2024, et donc ça m'a donné confiance en moi là-dessus. Mais j'ai aussi appris, aux Imaginales de 2024, par l'éditeur que j'avais rencontré de Gulfstream, au cours d'un dîner (alors, pas personnel, il y avait plein de monde, c'était assez divers), il m'a expliqué un peu comment est-ce qu'ils allaient traiter les textes qui avaient été envoyés en février. C'est-à-dire que c'était un peu une banque de données dans laquelle ils piochaient en fonction de ce qu'ils avaient déjà envie de publier, et voir un peu ce qui allait correspondre et qu'est-ce qui allait les inspirer. Et donc moi je me suis dit : bon, dans ce cas-là, ça peut être moi, je pense que mes romans auraient très bien pu se trouver dans leur DA. Après, ça aurait pu être beaucoup plus tard, tu vois. C'était un peu trop flou pour moi à ce moment-là, et l'avis de Christelle m'a beaucoup aidé à me... à gagner encore un peu plus confiance dans un texte que, forcément, au bout d'un an et demi de réécriture, je commençais à avoir des doutes.
Ybelion — C'est clair, c'est normal.
Flavie Bertrand — Et puis je me demandais : est-ce que je l'enlève de Plume d'Argent ou pas ? Est-ce que je l'enlève de Plume d'Argent ou pas ? Parce qu'il est terminé, puis c'était que le premier jet, donc toute la réécriture je ne l'ai pas mise sur Plume d'Argent. Mais en même temps, tu vois, je me disais : bon... Je me posais vraiment la question de : est-ce que je le laisse ou pas ? Christelle m'a dit : laisse-le, il n'y a pas de raison. Donc je l'ai écouté. Et puis vraiment, en août, je reçois un message de L'Arche des Songes en mode : oui, on a commencé à lire sur Plume d'Argent, ça nous intéresse, est-ce que tu as une version plus aboutie ? Alors moi, dès que je suis fébrile, je leur envoie. Et ensuite ils me disent : ça nous intéresse vraiment, on aimerait bien le publier, est-ce que ça t'irait de se voir en visio ? Et du coup, après cette visio en août 2024, ça a commencé, et le contrat a été signé le 12 octobre 2024, tu vois. Donc c'était vraiment un enchaînement de choses. Si j'avais pas écouté Christelle, je l'aurais enlevé de Plume d'Argent, et... enfin, probablement je l'aurais enlevé de Plume d'Argent, et du coup j'aurais pas été... j'aurais pas été trouvée par L'Arche des Songes. Donc c'est... franchement, ça tient pas à grand chose.
Ybelion — C'est franchement... Tu partages là le hasard miraculeux de la vie, des échanges et du partage. C'est quelque chose que t'aurais jamais pu prévoir, et c'est simplement... Exactement. Et puis c'est simplement en vivant ta vie d'écrivaine, quelque part, que cette opportunité un jour s'est offerte à toi. Et franchement, je trouve que c'est... moi, c'est vraiment ce genre de partage qui m'inspire énormément, parce que ça rappelle quand même que le principal, c'est, en fait : concentrons-nous sur ce qu'on maîtrise, à savoir prendre plaisir dans ce processus-là, et advienne que pourra. Et quelque part, c'est quand on lâche prise sur ce advienne que pourra, et qu'on profite du processus, que se passent les plus belles choses. Ouais, c'est un peu ça.
Flavie Bertrand — Bordel de la providence.
Ybelion — Putain, ouais, exactement, c'est très bien dit. Ouais, exactement. Et euh, alors, moi je vais pas devoir tarder, mais j'ai quand même envie de te poser, euh, une dernière question. Au moins une dernière question. Sur les... un, deux, trois, je vais y arriver : Les Mémoires des Sylphes, c'est ça ? La Mémoire des Sylphes. La Mémoire... putain, j'étais presque ! Non, ça va, je peux dire que je vais... je vais pas oublier, du coup, maintenant. Sur La Mémoire des Sylphes, euh, déjà, je commence par là, mais merci beaucoup d'avoir partagé, euh, autour de son processus de création et de ta manière d'écrire. Euh, moi ça me touche beaucoup, et je trouve que c'est toujours super d'avoir les insights un peu d'un écrivain ou d'une écrivaine, parce que tout de suite, quand on s'accapare son livre et qu'on le découvre, euh, ça a tout de suite une saveur différente, parce que on... Ouais, exactement, on note beaucoup plus de choses, euh, on fait des liens avec ce qu'on a pu entendre, enfin bref, c'est vraiment trop cool. Donc merci pour ça. Et la question, alors, c'est une question que je pose toujours un petit peu à la fin, c'est, euh : si t'avais quelque chose de... d'insolite à raconter sur La Mémoire des Sylphes, euh, que ça soit de... dans le bouquin, dans les personnages, ou dans le processus, euh, qu'est-ce que... qu'est-ce que tu pourrais raconter sur...
La double tendinite : devenir son personnage
Flavie Bertrand — Alors, j'ai découvert que mes recherches sur l'escrime, euh, étaient vraies, euh, en pratiquant l'escrime médiévale après la publication... ce roman.
Ybelion — Incroyable.
Flavie Bertrand — Mon personnage principal, euh, a quelques mésaventures avec, euh, avec son épée. Enfin, avec son processus de... Enfin, quand elle se bat, elle a pas forcément l'habitude, et euh, elle a, euh... elle souffre des poignets beaucoup, euh, parce que, euh, elle a en face des gens qui sont assez costauds, et donc, euh, elle se tape une double tendinite. Et en fait, moi j'ai commencé l'escrime médiévale, euh, à peu près en mars, euh, en mars 2025, euh, et vraiment très rapidement je me suis chopée une double tendinite. Parce que, alors là c'est pas parce que je change d'épée comme elle le fait, c'est parce que il y a bouclier et épée, et donc, euh... Mais en fait, quand t'as pas l'habitude, et que t'es quelqu'un peut-être plus artiste, tu vois, tu tapes toute la journée, ou tu dessines, tu... pour mon personnage, j'ai joué du violon, et ben, euh, t'as pas forcément la résistance musculaire, le... enfin, pour tenir des objets lourds et les manier, euh, longtemps, en fait. Et euh, et encaisser des chocs et tout. Et donc j'ai réalisé que j'avais raison, et j'ai eu des gens de mon groupe d'escrime qui ont lu mon roman et qui m'ont dit : ah, tu t'es inspiré de ce qui t'est arrivé ? Je dis : non, il est sorti. Ah bon !
Ybelion — Franchement, putain, c'est incroyable, c'est incroyable. Tu es littéralement devenu ton personnage, quoi.
Flavie Bertrand — Oui, pas sur un aspect que j'aurais aimé, c'est vrai. Ça, je m'en serais bien passé.
Ybelion — Oh là, putain, c'est incroyable. Bah écoute, tu vois, c'est exactement ce genre de petite anecdote que j'adore entendre pour clôturer. Ça donne vraiment du... ça fait le, tu sais, le petit sel, je trouve, des histoires. Ouais. Merci beaucoup, Flavie, d'être venu parler de La Mémoire des Sylphes et de... d'écriture, parce qu'on a... et puis d'illustration aussi, on a balayé beaucoup de sujets. Et j'invite tous les gens qui nous écoutent à aller découvrir ton univers, à la fois sur le domaine de l'illustration ou de l'écriture, et on mettra tous les liens, notamment de ton livre, en description. Voilà. Merci beaucoup, Flavie.
Flavie Bertrand — Et merci à toi pour ce podcast, c'était très agréable, vraiment, j'ai passé un super moment. C'est pas...
AU MICRO AVEC
Flavie Bertrand
Flavie Bertrand écrit et illustre. La Mémoire des Sylphes, son premier roman, remporte le concours Histoires d'Or sur Plume d'argent avant d'être publié par L'Arche des Songes : Mathilde rêve de musique, on lui impose une carrière militaire et un sylphe. La couverture et les illustrations sont d'elle aussi, le dessin étant sa deuxième jambe créative.
Ancien ingénieur en sûreté nucléaire, j'ai tout quitté pour l'écriture. J'anime Ose Écrire et j'accompagne les auteurs autour de trois clartés : le rythme, l'identité, l'intention. Toi aussi, tu as un livre qui attend ?