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Conseil d'écriture

Tous les objets doivent servir : le fusil de Tchekhov

Bien des romans se referment sur un chat dont on n'a jamais su à quoi il servait.

L'histoire

Ce que dit le conseil

Une paire de jumelles pend à un clou, au chapitre deux. Le conseil lui laisse deux issues, servir avant la fin du livre ou quitter la page. Il vaut pour tout ce sur quoi ton texte s'attarde, un tatouage, un talent de crocheteuse, une allergie aux noix.

Le principe porte le nom d'Anton Tchekhov, qui parlait d'une arme. Dans les souvenirs qu'Ilia Gourliand publie en 1904, un pistolet accroché au mur au premier acte doit tirer plus tard dans la pièce, sinon on ne l'accroche pas. « Tous les objets » est une généralisation, étendue au décor entier d'un roman.

Pourquoi on te le répète

En 1911, un autre témoin, Sergueï Chtchoukine, rapporte la remarque avec un fusil au mur et des chapitres à la place des actes. Le principe est passé du théâtre au roman, où il rend le même service. Ce que tu montres à un lecteur, il le garde en réserve en attendant de savoir pourquoi tu le lui as montré. Quand les jumelles reviennent au chapitre vingt-six pour repérer un départ de feu, il sent que le livre savait où il allait depuis la page 1. À la relecture, le conseil te fait demander à chaque objet ce qu'il fait là.

Et dans la vraie vie

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Comment ce conseil peut mal tourner

« Cette affiche de concert ne sert à rien. » Tu te le dis en relisant ta scène et l'affiche s'en va. Le cendrier suit, puis la chanson qui passait à la radio. La chambre de ton personnage finit nette comme une vitrine, sans rien pour dire qui l'habite. Une autrice m'a posé une question voisine, sans parler de fusil : est-ce qu'elle devait garder ses références culturelles, au risque de « noyer les gens » ? Je lui ai renvoyé sa question. La réponse lui a paru évidente : elle allait les mettre. Je suis de son avis, puisque ce que tu mets de toi dans tes histoires fait qu'on s'y accroche.

Tout au début d'un roman, un fusil de Tchekhov bien placé, très délicat, c'est exceptionnel. À la fin, quand il te percute, tu fais ah putain, je le savais. C'est un outil hyper puissant, très satisfaisant quand tu lis et que tu devines ce qui se trame à partir d'un détail un peu louche. En réécrivant un de mes romans, j'ai moi-même glissé un indice au début, maintenant que je connaissais la fin. Mais de là à dire que tous les objets doivent servir, non, ça reste un B, parce que rien ne t'y oblige : un objet peut être là sans devoir tuer quelqu'un à la fin. Ça se gère avec parcimonie, sinon tu te retrouves avec cinquante mille fusils de Tchekhov. Trop de fusils tue le fusil.

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Un contre-exemple

1904, l'année où Gourliand publie ses souvenirs, est aussi celle de La Cerisaie. Tchekhov y montre lui-même deux armes à feu, à l'acte II. Charlotta a ôté le fusil qu'elle portait à l'épaule, puis Epikhodov fait voir le revolver qu'il dit porter toujours sur lui. Le rideau final tombe sans qu'aucune des deux ait tiré un seul coup de feu.

Donc y'a pas de solution miracle.

Mon verdict dans la tier list

BÇa casse pas 1001 pattes à un 1000 pattes
Et toi, tu le classes où ?

Pour continuer

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Les objets que tu gardes sans raison d'intrigue en disent long sur le livre que tu veux écrire.

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