Conseil d'écriture
Écris pour toi
Plusieurs lecteurs se tiennent derrière ta chaise quand tu écris, dont certains que tu n'as jamais rencontrés.
Ce que dit le conseil
D'où viennent ces faits
Cyril Connolly écrit « Better to write for yourself and have no public » (référence donnée : The New Statesman, 25 février 1933). La règle n° 7 de Kurt Vonnegut, dans l'introduction de Bagombo Snuff Box (1999), dit autre chose : « Write to please just one person. »
Dans une lettre de 1962 à Robert Wallsten, John Steinbeck conseille d'oublier le public en général, qui fait peur et n'existe pas, et d'écrire pour un seul lecteur : « your audience is one single reader ».
Tu as repéré une erreur ? Écris-moi, je corrige.
Pour qui écris-tu ? Le conseil répond sans hésiter : pour toi. Tu choisis ton sujet et tes longueurs sans te demander ce qu'en penseront un éditeur ou ta famille. Si un chapitre sur les marées te passionne, il reste.
Les phrases d'écrivains citées à l'appui disent rarement cela. Cyril Connolly fait exception en 1933 : « Better to write for yourself and have no public », mieux vaut écrire pour soi et n'avoir aucun public qu'écrire pour le public et n'avoir plus de soi. Kurt Vonnegut recommande autre chose en 1999 : « Write to please just one person. » Sa règle veut qu'on écrive pour plaire à une seule personne, sans dire que cette personne est toi.
Pourquoi on te le répète
Écrite pour plaire à tout le monde, ta phrase dit « Il aimait se promener en forêt » ; écrite pour toi, elle dit « Il comptait les souches en marchant, comme son père ». La seconde n'appartient qu'à un livre. Le conseil renvoie le jury imaginaire qui t'empêchait de l'écrire. Il écarte le public en général, dont John Steinbeck disait en 1962 qu'il fait peur et qu'il n'existe pas. Steinbeck proposait à la place un seul lecteur, réel ou imaginaire, à qui s'adresser. Un lecteur unique donne une voix au texte, et le plus proche, c'est toi.
Et dans la vraie vie
Comment ce conseil peut mal tourner
Un surnom jamais expliqué, une vieille dispute supposée connue, une ville réduite à son initiale : ta page est pleine d'allusions que tu es seul·e à saisir. Écrite pour toi, elle ne s'ouvre à personne d'autre. Une autre dérive fait moins de bruit. À force de te réfugier dans le « j'écris pour moi », tu finis parfois par écrire pour personne. Le projet flotte, sans destinataire précis, puis il s'arrête doucement, faute de savoir à qui tu parles quand tu ouvres le document le mardi soir.
Ce que j'en pense
Les épisodes qui en parlent
Quand deux personnes qui bêta-lisaient L'Étreinte Éthérée m'ont demandé pour qui j'écrivais, la réponse est partie toute seule : pour moi, évidemment. J'écris pour mon accomplissement personnel. Je viens chercher le chemin, la transformation, l'héritage, l'hommage, la guérison, sans mesurer la réussite d'un livre au nombre de ses lecteurs. Je ne peux pourtant pas décemment mettre « écris pour toi » en S, parce qu'il me paraît tout à fait légitime de vouloir écrire pour quelqu'un d'autre que soi. Certain·es auteur·ices écrivent pour être lu·es, pour un public précis, des enfants par exemple, et c'est tout à leur honneur. L'important, c'est la Clarté d'intention, savoir à qui tu t'adresses, pour quelle raison tu écris ce livre et ce qu'il raconte. Ça reste quand même un bon conseil. Je le vois un peu plus haut que la moyenne, en A : je pense qu'on écrit toujours un peu pour soi.
Un contre-exemple
D'où vient cette anecdote
Dans la préface de Bérénice, tragédie créée le 21 novembre 1670 à l'hôtel de Bourgogne, Racine écrit : « La principale règle est de plaire et de toucher : toutes les autres ne sont faites que pour parvenir à cette première ». Il y invoque une tragédie « honorée de tant de larmes, et dont la trentième représentation a été aussi suivie que la première ».
Tu as repéré une erreur ? Écris-moi, je corrige.
Les spectateurs de l'hôtel de Bourgogne découvrent Bérénice le 21 novembre 1670. On reproche à Racine une tragédie trop simple pour être dans les règles. Dans sa préface, il répond par une règle, placée avant toutes les autres : « La principale règle est de plaire et de toucher ». Racine y prend à témoin les larmes du public et une trentième représentation aussi suivie que la première.
Donc y'a pas de solution miracle.
Mon verdict dans la tier list
Pour continuer
L'atelier offert
Tu y nommes la personne à qui ton livre parle, qu'elle existe ou que tu l'inventes.
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