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Conseil d'écriture

Écris pour toi

Plusieurs lecteurs se tiennent derrière ta chaise quand tu écris, dont certains que tu n'as jamais rencontrés.

Avant d'écrire

Ce que dit le conseil

Pour qui écris-tu ? Le conseil répond sans hésiter : pour toi. Tu choisis ton sujet et tes longueurs sans te demander ce qu'en penseront un éditeur ou ta famille. Si un chapitre sur les marées te passionne, il reste.

Les phrases d'écrivains citées à l'appui disent rarement cela. Cyril Connolly fait exception en 1933 : « Better to write for yourself and have no public », mieux vaut écrire pour soi et n'avoir aucun public qu'écrire pour le public et n'avoir plus de soi. Kurt Vonnegut recommande autre chose en 1999 : « Write to please just one person. » Sa règle veut qu'on écrive pour plaire à une seule personne, sans dire que cette personne est toi.

Pourquoi on te le répète

Écrite pour plaire à tout le monde, ta phrase dit « Il aimait se promener en forêt » ; écrite pour toi, elle dit « Il comptait les souches en marchant, comme son père ». La seconde n'appartient qu'à un livre. Le conseil renvoie le jury imaginaire qui t'empêchait de l'écrire. Il écarte le public en général, dont John Steinbeck disait en 1962 qu'il fait peur et qu'il n'existe pas. Steinbeck proposait à la place un seul lecteur, réel ou imaginaire, à qui s'adresser. Un lecteur unique donne une voix au texte, et le plus proche, c'est toi.

Et dans la vraie vie

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Comment ce conseil peut mal tourner

Un surnom jamais expliqué, une vieille dispute supposée connue, une ville réduite à son initiale : ta page est pleine d'allusions que tu es seul·e à saisir. Écrite pour toi, elle ne s'ouvre à personne d'autre. Une autre dérive fait moins de bruit. À force de te réfugier dans le « j'écris pour moi », tu finis parfois par écrire pour personne. Le projet flotte, sans destinataire précis, puis il s'arrête doucement, faute de savoir à qui tu parles quand tu ouvres le document le mardi soir.

Quand deux personnes qui bêta-lisaient L'Étreinte Éthérée m'ont demandé pour qui j'écrivais, la réponse est partie toute seule : pour moi, évidemment. J'écris pour mon accomplissement personnel. Je viens chercher le chemin, la transformation, l'héritage, l'hommage, la guérison, sans mesurer la réussite d'un livre au nombre de ses lecteurs. Je ne peux pourtant pas décemment mettre « écris pour toi » en S, parce qu'il me paraît tout à fait légitime de vouloir écrire pour quelqu'un d'autre que soi. Certain·es auteur·ices écrivent pour être lu·es, pour un public précis, des enfants par exemple, et c'est tout à leur honneur. L'important, c'est la Clarté d'intention, savoir à qui tu t'adresses, pour quelle raison tu écris ce livre et ce qu'il raconte. Ça reste quand même un bon conseil. Je le vois un peu plus haut que la moyenne, en A : je pense qu'on écrit toujours un peu pour soi.

3

Un contre-exemple

Les spectateurs de l'hôtel de Bourgogne découvrent Bérénice le 21 novembre 1670. On reproche à Racine une tragédie trop simple pour être dans les règles. Dans sa préface, il répond par une règle, placée avant toutes les autres : « La principale règle est de plaire et de toucher ». Racine y prend à témoin les larmes du public et une trentième représentation aussi suivie que la première.

Donc y'a pas de solution miracle.

Mon verdict dans la tier list

AGénie intemporel (ou presque)
Et toi, tu le classes où ?

Pour continuer

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