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Écriture· 11 min

Créer un personnage de roman : la leçon de Bulbizarre

Créer un personnage de roman tient en trois pièces : ce qu'il veut, ce dont il a besoin, et le mensonge entre les deux. La fiche de Bulbizarre le montre.

Ybelion (Samuel Le Parc), casquette verte à l'envers, devant son micro et Bulbizarre, avec le texte « ton héros te ment »

Créer un personnage de roman : la leçon de Bulbizarre

Cet été, j'ai commencé à relire tout le Pokédex avec mes lunettes d'auteur, fiche après fiche. J'avais annoncé ce projet dans un article sur les starters de Kanto en le prenant à moitié pour une blague. Je me suis arrêté net à la 001.

« Il a une étrange graine plantée sur son dos. Elle grandit avec lui depuis la naissance. »

Voilà la fiche de Bulbizarre dans Pokémon Rouge, mot pour mot. Ce sont deux phrases écrites pour des gamins de huit ans, et elles contiennent tout ce qu'il faut pour créer un personnage de roman qui tienne debout. Les fiches personnage qu'on trouve en ligne demandent la taille, la couleur des cheveux, le métier, parfois le signe astrologique, et rendent un état civil complet pour un personnage qui reste assis. J'ai fait de la fiche 001 la première vidéo du Pokédex de l'écrivain, et ces deux phrases continuent de me travailler.

Ce que la fiche de Bulbizarre raconte sans le dire

En juillet, j'avais lu cette même phrase comme un héritage subi, la graine qu'on te plante dans le dos et que tu passes ta vie à vouloir arracher. Cette fois, ce qui m'arrête est la mécanique, la façon dont deux lignes d'encyclopédie fabriquent un personnage capable de tenir un roman entier.

Une graine a été plantée sur son dos sans que personne lui demande son avis, elle grandit avec lui, elle avance qu'il la regarde ou pas, et son avenir dépend entièrement de ce qu'il en fera.

Le jeu donne trois pièces, et elles suffisent à faire tenir un personnage debout : ce qu'il veut, ce dont il a besoin, et le mensonge qui s'installe entre les deux. La couleur des yeux attendra. Les scénaristes anglophones parlent de want, de need et de lie, John Truby a passé sa carrière à outiller les deux premiers, et K.M. Weiland a fait du mensonge le pivot de tout son travail sur l'arc de personnage. Là où je les quitte, c'est que cette grille tourne dans les deux sens, du personnage vers celui qui l'écrit.

Le désir que ton personnage affiche

Si tu demandais à Bulbizarre ce qu'il veut, il te répondrait sans doute qu'il aimerait exister par lui-même, prouver qu'il vaut mieux que la pousse qu'on lui a collée sur le dos. Ce désir-là, il le connaît assez pour le formuler et le poursuivre dans chaque scène.

Le désir visible fait tourner la surface de ton histoire. Il fournit les objectifs, les obstacles concrets, la ligne que le lecteur suit sans effort. Ton héroïne veut récupérer la maison de sa grand-mère avant la vente, ton héros vise le tournoi, une gamine cherche son frère. Il s'écrit tout seul, il se lit tout seul, et il lui manque encore un étage.

Deux échelles se mélangent facilement ici. Le désir de livre traverse tout le roman et reste stable, alors que le désir de scène change à chaque porte qui s'ouvre : obtenir une adresse, éviter une conversation, faire rire quelqu'un. En coaching, une scène qui tourne à vide me ramène toujours à la même question, qui veut quoi, ici, maintenant ?

Un personnage qui obtient exactement ce qu'il demandait au premier chapitre, sans avoir bougé à l'intérieur, laisse le lecteur avec l'impression d'avoir lu un résumé de match. Le score est bon, le match s'oublie aussitôt.

Bulbizarre ignore encore ce qui lui manque

Son besoin attend hors de son champ de vision. Bulbizarre a besoin de comprendre que cette graine fait partie de lui, qu'elle le tire vers sa version la plus pleine, la grande fleur qui s'ouvre au bout de l'évolution. Il tombera dessus en route, la plupart du temps à contrecœur.

L'écart entre ces deux forces est ce qui m'accroche dans un manuscrit. Ton personnage court vers un objectif pendant que ce qui lui manque vraiment l'attend sur le côté, et l'histoire existe pour l'amener en face de ce manque.

À la dernière page, qu'est-ce que ton personnage aura compris qu'il ignorait à la première ? La réponse ressemble rarement à son objectif de départ, et c'est justement le signe que tu tiens le bon besoin. Note-la quelque part, même maladroitement. Elle deviendra ta boussole de réécriture, celle qui te dira quelles scènes gardent leur place et lesquelles se contentent de faire joli.

Les fiches personnage oublient le mensonge

Entre le désir et le besoin, une croyance bloque le passage. Bulbizarre se raconte que s'il arrachait cette graine, il serait enfin libre. En la refusant, il s'étiole, et la fleur ne s'ouvre jamais.

Voilà le mensonge, la pièce que les fiches laissent de côté à peu près toujours. Un personnage qui se ment a une bonne raison de résister à ce dont il a besoin, et cette résistance remplit un roman entier sans que tu aies à inventer un seul rebondissement artificiel.

Chaque mensonge a une date de naissance, et il vient d'un moment où il était vrai. Le mien s'appelait « un jour ». Il est né dans un bureau de sûreté nucléaire où j'étais bon, entouré de collègues que j'aimais, avec une histoire qui poussait dans mon dos et aucune raison objective de tout renverser. « Un jour » était raisonnable, ce jour-là. Il a tenu huit ans de plus que les raisons qui l'avaient fait naître.

Je n'ai jamais refermé un livre en me souvenant du plat préféré du héros. Tu peux noter ces détails d'état civil si ça t'amuse, ils meublent le décor pendant que le mensonge travaille en dessous. Sur mes propres personnages, je l'ai déjà écrit autrement : la fiche, c'est l'écume.

Voltaire, mon cocker, ronfle à côté de moi pendant que j'écris ces lignes. Son désir et son besoin sont parfaitement alignés sur la gamelle. Il ferait un protagoniste catastrophique, il n'y a pas la moindre tension chez ce chien.

Comment créer un personnage en trois questions

Devant un manuscrit qui coince, je pose ces trois questions dans cet ordre.

  1. Qu'est-ce qu'il veut, là, maintenant, dans cette pièce ? Le désir visible joue à l'échelle de la scène autant qu'à celle du livre.
  2. Qu'est-ce qu'il aura compris à la dernière page qu'il ignorait à la première ? La réponse arrive rarement avant le dernier tiers, et elle coûte toujours cher à ton personnage.
  3. Quelle phrase le retient sans qu'il l'ait jamais remise en question ? Elle gouverne à sa place tant que personne ne la nomme.

Trois réponses écrites dans un carnet te donnent déjà l'architecture intérieure de ton protagoniste. Le cadran d'Ofman mène au même endroit par une autre porte, celle de la qualité qui devient piège.

Créer un personnage de roman scène après scène

Ces trois pièces deviennent utiles au moment où tu redescends dans les scènes. Dans chacune d'elles, ton personnage court après son désir, et son mensonge décide à sa place. Il choisit la fuite, le contrôle, l'ironie, la carapace, et le dialogue prend un courant que je ne sais pas toujours nommer moi-même.

Devant une scène molle, je demande à mon personnage ce qu'il veut dans cette pièce, maintenant, puis ce qu'il se raconte qui l'empêche de le demander franchement. La scène se remet à respirer, et ce que je trouvais plat devient un bras de fer.

J'ai fait subir les mêmes questions à mes antagonistes, et je m'y amuse toujours autant. Les meilleurs partagent le mensonge du héros et l'ont poussé jusqu'au bout, ou bien ils croient farouchement l'inverse. Un méchant qui veut seulement dominer le monde exerce un métier, et son histoire reste à écrire.

Ton protagoniste, à l'échelle du livre entier, il se raconte quel mensonge ? Une seule phrase suffit. Si elle vient vite, tu tiens un des fils les plus solides de ton manuscrit. Si tu sèches, tu viens de mettre le doigt sur ce qui manque à tes scènes.

Le trio marche aussi sur les classiques. Dans l'Odyssée revisitée par Nolan, Ulysse veut rentrer à Ithaque et a besoin d'accepter l'homme que le voyage a fait de lui. Il lui aura fallu dix ans de guerre et dix ans de mer pour franchir cet écart.

Le moment où le mensonge lâche

Un arc de personnage se joue sur une seule décision, et je la place le plus tard possible. Ton protagoniste arrive à un carrefour où il ne peut plus garder les deux, son désir d'un côté et son besoin de l'autre. Il tranche, et ce choix dit qui il est devenu.

Bulbizarre a droit à la version douce. Il cesse de vouloir arracher la graine, la fleur s'ouvre, et sa puissance venait de là depuis le premier jour.

Dans un roman, la note est en général plus salée. L'héroïne qui voulait la maison de sa grand-mère finit par la laisser partir et retrouve sa sœur. Le champion gagne son tournoi et comprend en levant la coupe qu'il a joué toute sa vie pour un père qui ne regardait pas. La première fin accepte le besoin, la seconde le refuse et signe une tragédie, et les deux tiennent debout.

Ce carrefour t'indique aussi où finir. Un manuscrit qui traîne trente pages de trop a souvent vu son mensonge lâcher au chapitre précédent, et l'écriture continue par inertie. Je pose ce diagnostic en accompagnement plus régulièrement que je ne l'aurais cru.

Ton personnage en sait long sur toi

Reprends la grille, le désir, le besoin, le mensonge, et relis-la en pensant à toi. Cette relecture-là me fait vaciller à chaque fois. Le mensonge que tu écris pour ton personnage ressemble beaucoup au tien.

Une autrice que j'accompagne m'a dit un jour, en parlant de son héros : « on est au moment où lui, il esquive quelqu'un, et moi, je lui esquive le chapitre ». Elle a ri en le disant, puis elle s'est entendue. Son personnage fuyait, elle fuyait avec lui, et le chapitre attendait toujours.

Un autre auteur m'a sorti en séance : « pour devenir écrivain, il faut que je lâche le personnage non écrivain ». Le personnage dont il parlait, c'était lui, et la phrase est restée entre nous un long moment.

Ces séances-là touchent à ce que j'appelle la Clarté d'Identité : qui tu t'autorises à devenir en écrivant ce livre. La technique narrative y passe au second plan. Quand mes personnages restent plats, c'est en général que je n'ai pas encore regardé mon propre mensonge en face, et le texte le sait avant moi. J'ai consacré un épisode entier à ce que mes personnages m'ont appris sur moi, et je n'en suis toujours pas complètement remis.

Le livre que tu remets à « un jour »

J'affichais mon désir sans la moindre gêne, je le racontais à qui voulait l'entendre, écrire ce livre. Le besoin, je ne l'ai compris qu'en écrivant le premier jet, il fallait que je devienne celui qui l'aurait écrit et aucune autre route n'y menait. Au milieu, « un jour » a tenu bon pendant huit ans.

Ton livre est bâti sur la même architecture. Tu veux l'écrire, tu as besoin de devenir celui ou celle qui l'aura écrit, et une phrase entre les deux te retient en se faisant passer pour de la raison. Elle ressemble beaucoup à celle que tu prêtes à ton héros, ce qui devient franchement gênant le jour où on s'en aperçoit.

Elle grandit avec lui depuis la naissance

Relis la fiche une dernière fois. « Il a une étrange graine plantée sur son dos. Elle grandit avec lui depuis la naissance. » Ton histoire grandit chaque fois que tu la regardes, un peu chaque jour, et elle s'étiole dans le tiroir où tu la ranges en attendant le bon moment.

Le mensonge de ton personnage tient sur un coin de carnet, en une phrase. Le tien demande plus de courage : le mien a mis huit ans à sortir, et je n'ai toujours pas fini de le regarder.

Dans la vidéo, je lis la fiche 001 en entier et je déroule le trio à voix haute, avec les digressions que l'écrit ne supporte pas. C'est le premier épisode d'une série qui va descendre les 151 fiches de Kanto une par une, alors abonne-toi si tu veux la suite, et laisse un like si ça t'a servi. En commentaire, dis-moi quel mensonge se raconte ton personnage principal, et si tu te sens joueur ou joueuse, le tien.

Ybe

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