Ep 58 · Intro : Jingle Breizh, une romcom bretonne00:00
Comment on écrit du neuf dans un genre que tout le monde connaît par cœur ?
CE QUE RACONTE CET ÉPISODE
Kenneth McAllow s'est posé la question avant d'écrire Jingle Breizh, sa comédie de Noël bretonne. Sa méthode a le mérite d'être simple. Il liste ce que la comédie romantique répète depuis toujours : une provinciale filiforme montée à Paris, un boulot dans la com ou l'événementiel, des doutes, un retour à la campagne. Puis il retourne chaque paramètre. Son héroïne habite déjà la campagne. Elle est serveuse. Elle n'est pas filiforme, elle est enrobée.
Ce qui rend l'exercice intéressant, c'est ce que l'inversion ouvre. En changeant le corps de son héroïne, il change le sujet du livre. Le roman parle d'acceptation de soi, et surtout du fait que cette acceptation dépend du regard des autres. Son petit ami lui répète qu'elle est trop grosse, que la danse irlandaise c'est de la légèreté et que ce n'est pas pour elle. Le concours de danse devient le moteur de son émancipation.
Il aurait pu faire une héroïne filiforme et pleine de doutes, il le dit lui-même. Ça a déjà été fait des tas de fois. Et écrire du point de vue d'une femme est chez lui la norme plutôt que l'exception, ses deux romans le font.
Dans cet épisode, on parle aussi de ses 200 mots à l'heure et de pourquoi les comparer ne veut rien dire, du twist qu'il n'avait pas prévu à la fin de son premier roman, et du restaurant indien perdu au fond de la Bretagne qui a fait naître le livre.
LE CAROUSEL DE L'ÉPISODE — CLIQUE UN SLIDE POUR L'AGRANDIR
Face B — le transcript
L'ÉPISODE MOT À MOT · LES TIMECODES LANCENT L'ÉCOUTE
Évidemment, tu te doutes bien que ce n'est pas moi qui ai tapé tout ce transcript à la main… Alors oui, il y a parfois des incohérences et des erreurs. Et sur les discussions, il arrive même que les voix se mélangent. Comme quoi, rien de mieux que d'écouter l'épisode plutôt que de le lire !
Tu cherches un passage précis ? La table d'écoute passe les transcripts de tous les épisodes au peigne fin.
Intro : Jingle Breizh, une romcom bretonne
Ybelion — Yo yo yo, c'est Ybelion, vous êtes dans le 58e épisode d'Ose Écrire et aujourd'hui j'accueille Kenneth, auteur
de Jingle Breizh. C'est une romcom qui se passe en Bretagne et c'est notamment de ça qu'on parle aujourd'hui.
C'était super cool, je vous laisse avec l'épisode et je vous dis à très vite. Moi c'est Sam, Ybelion de Mon
Nom de Plume. Je suis écrivain, coach et j'accompagne celles et ceux qui veulent renouer avec leurs rêves
d'écriture. T'écoutes un podcast dont l'intention est simple, te donner inspiration, outils, motivation,
discipline, bref, tout ce qui peut te permettre d'oser écrire. En gros, c'est un peu dans le titre quoi, Ose
écrire. On vise 11h, comme ça je garde un oeil sur le timing. Ok, ça roule, pas trop bien. Écoute, je suis
trop content de t'accueillir, je te connaissais pas mais c'est Manon qui m'a parlé de toi. En plus, c'est
comme je te disais, vraiment des termes élogieux. Elle disait que tu étais, parce que du coup tu as écrit de
la romance. Et déjà ça, ça m'a beaucoup intrigué. Mais elle a dit que tu le faisais très bien et si j'ai bien
compris, tu as écrit une romance aussi du point de vue d'une femme. Et elle disait que tu le faisais très
bien. Voilà l'introduction que j'avais eue de toi. Merci à elle. Et cette romance, c'est du coup, c'est bien
écrit du point de vue d'une femme, c'est ça ?
Deux romans écrits du point de vue d'une femme
Kenneth McAllow — En fait, j'en ai même écrit, enfin j'ai écrit deux livres du point de vue d'une femme. Ok. Un premier qui
était sorti aux éditions Rival, dont j'ai repris les droits, donc il n'est plus disponible. On va dire que
c'était une comédie, enfin une comédie romantique mais il y avait un peu plus, c'était un peu le bordel dans
le sens où il y avait une petite enquête, pas mal de choses. Mais c'était déjà du point de vue d'une femme. Et
là, le livre dont parle Manon, c'est Jingle Breizh qui est aux éditions Pélagie. Donc qui est plutôt une
comédie de Noël et qui est également écrit du point de vue d'une femme. Ok. Et ça change quelque chose pour
toi ou finalement rien du tout ? Ça change, non, ça change pas grand chose, surtout qu'en vrai, j'ai
principalement toujours écrit du point de vue d'une femme. Finalement, ce qui changerait pour moi serait
d'écrire du point de vue d'un homme.
Ybelion — C'est beau, dis comme ça. Je te pose la question avec beaucoup de curiosité parce que la romance m'intéresse
beaucoup en ce moment. Et je me rappelle avoir eu une discussion avec ma soeur qui est une très grande
consommatrice de romances. Et qui me disait, il faut que tu fasses attention quand même parce que c'est un
genre qui est quand même très lu par des femmes. Et il faut faire attention à pas... J'ai plus ces termes
exacts, j'ai même pas dénaturer ce qu'elle disait, mais elle me disait de faire attention à ça. Et du coup, je
trouve ça cool. Je trouve ça cool de voir qu'en fait, on peut le faire finalement.
« J'ai pris tous les clichés et je les ai retournés »
Romance ou comédie romantique : la nuance
Kenneth McAllow — Oui, on peut le faire. Après, c'est vrai que la petite nuance que j'apporterais, c'est que ce que j'ai écrit
n'était pas tout à fait dans le genre romance, new romance. C'est pour ça que j'utilise volontairement le
terme comédie romantique. Parce que la romance est quand même un genre relativement codifié. J'en sors un
petit peu, je suis vraiment plus du côté comédie romantique. Est-ce que je saurais écrire une romance pure
telle que celle que ta soeur lit ? Je ne sais pas parce que c'est encore autre chose. Je pense qu'on va
peut-être plus loin dans les sentiments et les ressentis que dans une comédie où il y a des sentiments, des
ressentis. Mais le but, c'est aussi d'amuser, de divertir et ne pas faire vibrer de la même manière. Je ne
sais pas si tu vois ce que je veux dire, mais je pense que quand tu lis mon livre, si tu pleures, c'est que tu
es vraiment très sensible. Ou alors, tu pleures de rire. Mais tu vois, ce n'est pas tout à fait la même
palette d'émotions que j'essaie de transmettre. Donc peut-être que c'est plus facile. Après, je ne sais pas.
Je ne me suis jamais posé la question.
Ybelion — C'est vrai que je n'avais jamais pensé. Effectivement, la palette d'émotions est importante. Ça rejoint
l'intention que tu peux avoir avec ton roman. Et ça, c'est quelque chose auquel tu prêtes attention. Toi,
quand tu te mets dans le processus d'écriture, tu as plutôt une histoire en tête ou tu as plutôt des émotions ? Tu vises certains types d'émotions pour ton lecteur ?
Le livre qu'on lit après le boulot
Kenneth McAllow — Non, je ne dirais pas ça. Je dois être plus... J'ai une histoire en tête, des situations en tête, des scènes
en tête que je vais essayer de lier. Ou souvent, même plutôt des personnages que j'ai en tête. Donc après,
indirectement, comme j'ai des personnages en tête, j'ai la palette d'émotions qui va aller avec ce personnage.
Maintenant, ce que j'essaie plutôt de viser, moi, c'est vraiment le divertissement du lecteur. Ok. C'est vrai
que je ne me suis jamais tellement focalisé sur le fait de me dire, tiens, je vais écrire une histoire qui va
faire pleurer le lecteur. Il faut que je mette telle ou telle émotion. C'est plus... J'ai envie d'écrire un
livre que les gens vont pouvoir lire après le boulot, sans que ça leur prenne trop la tête, en même temps que
ce soit assez prenant. Et ouais. Comme je travaille à côté, moi, quelque part, j'écris un peu le genre de
livre que j'aimerais lire après le boulot. Les essais philosophiques, c'est bien le dimanche quand tu as le
temps. Mais quand tu veux te vider la tête après le boulot, je préfère des livres un peu plus divertissants,
plus simples d'accès, pas forcément plus simplistes. Tu peux quand même aborder des thématiques importantes,
mais arriver à ce que ce soit dynamique et facile à lire. C'est vrai.
Ybelion — Et c'est vrai que ça me fait penser au... C'est vrai que quand je travaillais, moi, à l'époque aussi, quand je
rentrais, j'ai toujours effectivement bien aimé lire des trucs un peu plus philosophiques, on va dire. Et je
me rappelle qu'effectivement, le soir, c'était très, très compliqué de se pencher sur des trucs compliqués
comme ça. Et donc, je lisais toujours deux livres à la fois, en fait. Un livre le matin quand tu avais le
temps et que tu avais l'esprit un peu réveillé. Et le soir, un truc qui te détend un peu plus et qui te permet
de poser un peu ton cerveau et de passer un bon moment. Oui, c'est exactement ça. Mais tu as raison. Les
thématiques sont quand même hyper... Enfin, peuvent être très intéressantes. Et toi, dans ton livre aux
éditions Pélagie, là, Jingle Breizh, c'est ça ? Du coup, si je le prononce bien.
Kenneth McAllow — Ouais. Ouais, je ne sais pas s'il y a vraiment une prononciation juste, étant donné que c'est un jeu de mots.
C'est vrai. Anglo-Breton.
Ybelion — En tout cas, très bien trouvé. C'est quoi les thématiques principales que tu voulais aborder avec ce livre ?
Une Bretagne crédible, pas un village vacances
Kenneth McAllow — Alors, les thématiques principales, il y a des thématiques autour de la Bretagne. Donc, c'est assez évident
dans le titre. L'idée, c'était quand même d'arriver à dépeindre une Bretagne un peu crédible, mais un petit
peu enjolivée quand même, parce qu'il faut que ça donne envie. Donc, on retrouve quand même un certain nombre
de clichés, mais que ce soit quand même écrit par quelqu'un qui y vit, comme Manon peut écrire sur la
Bretagne. Parce que c'est vrai que j'ai lu un certain nombre de livres, et je ne sais pas comment dire,
l'image qui en ressort parfois de la Bretagne est un petit peu... C'est beau, quoi, cette village vacances.
Là, je joue un peu sur le fait que ça se passe en hiver, pour parler que la ville est un petit peu désertée
quand les touristes ne sont pas là, et donc il y a le maire de cette ville qui est quand même un petit peu
motivé pour essayer de faire vivre sa ville le reste de l'année. Donc, c'est juste une petite thématique un
peu abordée comme ça. Mais le gros pavé en thématique, en fait, c'est l'héroïne qui, surtout à travers les
yeux de son petit ami, a une très mauvaise perception de son corps. Il n'arrête pas de lui reprocher d'être
trop grosse, clairement. Donc, c'est un petit peu sur la grossophobie, mais pas tellement, parce que, en fait,
c'est un prétexte plutôt à parler du travail pour l'acceptation de son corps, et en particulier du fait que ce
soit énormément dépendant du regard des autres. J'ai envie de dire, si tu vis dans une grotte sans jamais
rencontrer personne, tu ne te poses pas toutes ces questions sur ton corps. Donc, c'est la grosse thématique,
en fait. C'est vraiment le parcours d'une jeune femme, d'une trentenaire, qui se trouve trop grosse, et qui va
évoluer à travers ses rencontres, et à travers un concours de danse, de danse irlandaise, où, justement, son
petit ami lui dit, clairement, mais la danse irlandaise, c'est des petits sauts, c'est de la légèreté, c'est
pas pour toi. Ça a l'air d'être un gars sympa. Ouais, ouais, ouais, ouais. C'est un gars sympa, ouais.
Le vrai sujet : le regard des autres sur son corps
Ybelion — Non, mais après, c'est ça qui est touchant aussi. C'est un vrai sujet, d'autant plus aujourd'hui, avec tous
les réseaux sociaux, etc., où, parfois, les comparaisons ne viennent même pas du cercle proche. C'est encore
pire quand ils viennent du cercle proche, évidemment. Et, ouais, c'est un vrai sujet important. Comment tu
as... C'était un sujet qui, toi, t'as touché, ou comment tu l'as choisi, finalement, ou peut-être qu'il était
juste... L'instinct parle à un moment.
Prendre le cliché de la romcom à l'envers
Kenneth McAllow — Il y a une part d'instinct. Il y a le sujet du rapport au corps, oui, me touche, me parle, parce que je trouve
ça toujours triste de voir des gens qui s'auto... qui s'auto-dévaluent, qui ont du mal à avoir confiance. Et,
en fait, finalement, ça touche tout le monde. Tu peux être bien gaulé, aller à la salle tous les jours et
continuer à trouver que c'est pas assez. Donc, oui, c'est un sujet qui me parle, qui me touche. Et j'y ai pas
mal réfléchi, en fait. Enfin, c'est bête à dire, mais quand tu prends des comédies romantiques, ou peut-être
même des... les romances qui marchent le mieux, t'es assez souvent dans le cliché, en fait, l'héroïne est une
provinciale qui est montée à Paris, qui a un boulot dans la com, dans l'événementiel, ou quelque chose comme
ça. Et qui est souvent... une fille qui doute d'elle, mais qui, en fait, est filiforme, mais clairement dans
les standards. Et souvent, le départ de l'histoire, c'est qu'elle en a marre son boulot, ou je sais pas trop
quoi, et elle retourne dans sa campagne. Et là, en fait, l'idée de base, c'est que je suis parti à l'envers.
La fille habite directement à la campagne. Elle est sur un job, je dirais, concret, elle est serveuse. Et du
coup, par rapport à l'aspect filiforme, je l'ai faite plus enrobée. Mais je pense que j'aurais pu la faire
filiforme aussi, et douter, mais comme ça a déjà été fait des tas de fois, je voulais prendre l'autre côté.
Ybelion — Oui, je comprends. Et puis, pour le coup, ça rejoint quand même beaucoup ce que tu disais au début. Ça ajoute
une profondeur au texte. Au-delà du côté cool que t'as en lisant le roman, t'as de vrais sujets de société qui
sont traités derrière. C'est aussi à ça que servent tous les gens un peu moins sérieux, entre guillemets, si
vous utilisez ce mot. C'est trop cool, en vrai. Et le... Du coup, c'est une histoire qui... Je vais me
spoiler, donc je ne vais pas poser la question, en fait. j'irai lire le livre. Je vais m'arrêter là. Du coup,
je vais changer. C'est un livre que t'as écrit il y a longtemps ?
Écrit en 2023, sorti pour Noël 2024
Kenneth McAllow — Attends, c'est une bonne question. Je vais me remettre dans le... refaire le film à l'envers. Il est sorti,
donc, en novembre 2024. Et le contrat, je l'ai signé, je pense, avril-mai 2024. OK. Donc, j'ai dû le terminer
en janvier 2024. OK. Dans ces eaux-là. Donc, je l'ai écrit globalement en 2023. OK. OK.
Ybelion — C'est quand même... C'est quand même plutôt rapide, rapide comme processus d'écriture.
Le rush : trois mois pour lancer une maison d'édition
Kenneth McAllow — Là, dans le cas des éditions Pélagie, oui, ça a été très rapide. C'est pas souvent le cas dans l'édition. Mais
en fait, la maison Pélagie, c'est... Elle était pas encore tout à fait montée quand je leur envoyais le
manuscrit. Donc, j'étais dans les premiers textes, ce qui a facilité, je pense, sa lecture et que ça traîne
pas trois mois. Donc, j'étais dans les premiers textes et puis, l'éditrice a flaché dessus. Donc, elle a réagi
très vite et puis, il lui fallait de toute manière un texte pour lancer sa maison. Et comme c'est une maison
d'édition bretonne, je pense que la thématique Bretagne et le côté positif de l'histoire lui a parlé. Et
l'autre chose, c'est comme c'est une comédie qui se passe à Noël, en termes de saisonnalité, il faut pas rater
le coche. donc, on a été... On a condensé le travail édito en quelques mois pour aller au plus vite. Il y a eu
beaucoup d'heures de boulot, mais condensé sur trois mois pour que tout soit prêt.
Ybelion — Un beau rush pour sortir de Noël. C'est vrai que du coup, ça serait con de sortir en plein mois d'août. Quoi
que ça doit bien se lire aussi, en plein mois d'août.
Kenneth McAllow — Ça se lit très bien. Moi, je ne suis pas du genre à lire forcément en fonction des saisons, mais il y a quand
même un gros public qui lit les comédies Noël à Noël.
Ybelion — Oui, complètement. C'est vrai que dès que Noël arrive, il y a toutes les... les comédies romantiques un peu
classiques qui passent à la télé. Je me rappelle même, Noël dernier, on avait offert à ma sœur un espèce de...
Enfin, pas un espèce, un livre qui concaténait un peu toutes les comédies romantiques un peu célèbres, que ce
soit des bouquins ou des films. et c'était hyper marrant à feuilleter comme livre. Et tu as remarqué
effectivement ce dont tu parlais, les tropes très classiques avec le travail qui se passe mal, le besoin de
déconnexion. Et puis là, on se retrouve dans un cadre totalement différent. Et ça a vraiment quelque chose de
réconfortant. Rien qu'en le disant comme ça, c'est vrai que tu te dis que c'est un genre qui est très
réconfortant.
Kenneth McAllow — Oui, parce que... Enfin, quand je dis que je voulais faire différent, je ne critique pas forcément le fait que
ces histoires parlent de quitter son job un petit peu aliénant sur Paris. Parce que si on le retrouve dans
autant d'histoires, c'est qu'il y a vraiment une problématique là-dessus aussi. Et que ça réconforte quelque
part les gens de se dire je m'échappe de toute cette fureur de la ville et je retourne à la campagne d'où je
viens où on prend plus le temps de faire les choses. Et forcément, oui, c'est rassurant.
Ybelion — Mais au contraire, je trouve ça trop bien que tu aies mis aussi de... que tu aies transformé un peu le genre
que tu te le sois approprié et que tu en aies fait une histoire unique. Je trouve que c'est aussi un beau
message pour tous ceux qui veulent écrire de savoir que en fait, oui, il y a des règles, oui, il y a des trucs
classiques, mais ça n'empêche pas de pouvoir sortir du cadre pour pouvoir répondre à ce que nous, on a envie
d'écrire. Et je trouve ça cool de... de voir le genre d'une manière différente, entre guillemets. Donc, bravo
pour ce livre, finalement. Merci. Et dans ton processus d'écriture, du coup, tu fonctionnes comment à ton côté ?
Jardinier, mais avec un plan
Kenneth McAllow — Comment je fonctionne ? C'est une bonne question que je ne me pose pas assez souvent. Je fonctionne beaucoup à
l'instinct. Trop bien. Je suis, on va dire, plutôt jardinier dans l'ensemble. Plutôt jardinier, mais avec
quand même un plan en tête de ce que je vais faire du jardin. Je ne jette pas les graines n'importe comment.
J'ai une idée de là où je veux arriver, j'ai une idée de mes thématiques. et donc, je... C'est un peu
réfléchi. Même si tu me demandes de raconter mon histoire avant de l'avoir écrite, je ne saurais pas le faire
parce qu'il y a beaucoup de zones d'ombre que je lève en écrivant. Si je peux essayer d'expliquer, de résumer
un petit peu mon processus d'écriture, quelque part, il y a une partie théâtre d'impro où je me plonge dans la
tête des personnages et ils sont définis, ils ont leur petit caractère puis je me projette dans les
personnages et je joue les scènes dans ma tête sans que le texte soit écrit. Et c'est ça que j'écris, c'est ça
que... Alors, les scènes, je peux les refaire 15 fois dans ma tête jusqu'à ce que ça fonctionne. C'est
retravaillé. Mais je déroule vraiment le film dans ma tête et quand la scène me paraît à peu près prête, là,
je l'écris. donc en fait, j'ai un processus d'écriture avec un premier jet assez lent parce que je me repasse
vraiment en boucle les scènes dans ma tête et en une heure, certaines fois, j'écris que 200 mots.
200 mots par heure, et alors ?
Ybelion — c'est hyper intéressant. Quand tu dis du coup que tu t'imagines là, les scènes, etc., tu le fais, tu te mets
dans une ambiance particulière, tu fais quelque chose de particulier ou juste...
Kenneth McAllow — Non, non, je... J'ai une tendance naturelle de toute manière à rêvasser aux petits oiseaux donc je n'ai pas
forcément besoin toujours d'une ambiance particulière. Après, c'est vrai qu'il vaut mieux que ce soit calme
autour. Je ne fais pas ça dans la salle d'attente du médecin avec 15 personnes qui discutent autour mais...
Non, je n'ai pas... Je sais qu'il y a vraiment des auteurs, des autrices qui ont des petits rituels. Je
m'installe à mon bureau avec ma petite tasse de café. Moi, ça peut être sur mon canapé, ça peut être souvent
le soir dans mon lit. Je n'ai pas forcément un rituel. Après, c'est vrai qu'une fois que je suis rentré dans
mes personnages, je ne suis pas forcément toujours dérangeable. Parce que quand on me pose une question, je
vais ressortir du personnage et il faut rentrer dedans.
Ybelion — Oui, c'est ça. Donc, en fait, finalement, tu entres dans le personnage et puis après, il vit sa vie en quelque
sorte et c'est là que c'est dessiné l'histoire.
Kenneth McAllow — Oui.
Ybelion — Je trouve ça trop cool de t'entendre raconter ça parce que très souvent, on se rattache à des mesures très
têtes, très chiffrées pour voir si on avance. Et tu as dit, par exemple, OK, parfois, ça m'arrive d'écrire une
heure et d'écrire que 200 mots. sauf qu'en fait, si ton ressenti instinctif est que tu as avancé et que tu
t'es imaginé et que la scène est dessinée et qu'après, tu vas pouvoir rentrer dans le personnage et dérouler
tout ça, je trouve que c'est tout aussi bien. Et en fait, il y a beaucoup de gens qui fonctionnent avec des
métriques plutôt comme ça, des métriques plutôt d'instinct où les images se dessinent ou alors des métriques
très émotionnelles de dire, là, je suis vraiment heureux d'avoir passé cette session d'écriture. Et en se
rattachant à, enfin, du coup, un travail que je fais beaucoup avec les auteurs, c'est ça, justement, de
réussir, qui réussissent à trouver leurs mesures et qui est très souvent pas forcément un nombre de mots brut
comme ça, en tout cas, pas pour tout le monde. Même si, évidemment, à la fin, on écrit un livre et que, bon,
c'est quand même une suite de mots et donc, c'est quand même intéressant de se voir progresser et donc de
noter la progression. Mais c'est important de se connecter à ce qui résonne en nous, à mon sens. C'est pour ça
que c'est trop cool de tant qu'on repartage ça.
Kenneth McAllow — Ben, sur les métriques, en fait, enfin, sur le nombre de mots, le nombre de caractères, tout ça, c'est quand
même plus ou moins un passage obligé parce que les éditeurs, c'est ce qu'ils vont regarder. Bien sûr. Et parce
que, eux, ils veulent sortir un livre de 250 pages, ils ne veulent pas en sortir un de 700 pages ou l'inverse.
Donc, évidemment, j'ai regardé. je trouve que, avec tout ce qui est réseaux sociaux, ben, forcément, c'est
facile de mettre en avant les chiffres. Et du coup, ceux qui fonctionnent avec des chiffres, les mettent en
avant parce qu'ils sont contents et je les comprends. Et puis, ceux qui vont être plus lents ou qui ne
fonctionnent pas avec les chiffres vont être un petit peu influencés et parfois, ça va être déprimant pour
eux. Totalement. Typiquement, moi, je ne peux vraiment pas regarder les chiffres des autres qui vont dire que
j'ai fait une super heure d'écriture, j'ai écrit mille mots. Je n'écrirai jamais mille mots en une heure. Je
le sais. Il me faut six mois au minimum pour écrire un premier jet. Et puis, en fait, c'est une question de
maturité peut-être aussi. On se rend compte qu'il y a plein de manières en effet de mesurer son texte. Et
voilà, j'ai une pote, elle, ses premiers jets, elle les écrit en deux semaines.
L'amie qui écrit un premier jet en deux semaines
Ybelion — C'est fou.
Kenneth McAllow — J'ai fait, waouh, un premier jet en deux semaines. Moi, la première fois qu'elle m'a dit ça, ça m'a paru
complètement dingue et irréalisable. Et après, en fait, on a comparé quelque part nos premiers jets et ça n'a
rien à voir. C'est-à-dire que moi, je mets 8, 10 mois pour écrire mon premier jet mais je vais mettre
peut-être un mois simplement à la partie qu'on va appeler réécriture qui pour moi finalement n'est pas
tellement de la réécriture, c'est du retravail, c'est du peaufinage parce que je vais avoir un premier jet
très propre parce que, bah oui, j'écris 200 mots en une heure mais c'est 200 mots choisis. Elle, elle a besoin
de dérouler toute l'histoire. Donc, elle écrit à fond sans regarder le style, sans regarder les fautes et
compagnie. C'est quelque part, c'est du synopsis ultra détaillé qu'elle écrit et par contre, elle va
travailler derrière ce texte pendant 4 mois. donc, on peut parler de nombre de mots parce qu'à un moment il
faut en parler mais la réalité c'est qu'il ne faut pas se comparer si finalement tu n'as pas du tout la même
technique d'écriture, ça ne suffit pas.
Ybelion — je valide à 100% ton message. C'est extrêmement important d'aller s'interroger sur ce qui nous drive, ce qui
nous connecte à l'amour de l'écriture et ce qui nous fait avancer finalement puisque quand tu regardes sur les
réseaux sociaux comme tu disais en fait ça revient à... souvent tu compares ton moteur à la carrosserie de
quelqu'un d'autre en fait. Ça n'a pas de sens et... Oui. Et c'est extrêmement déprimant en fait en plus parce
qu'il y a très peu de gens qui te partagent en disant moi j'ai fait une semaine d'écriture j'ai écrit 500 mots
parce que c'était horrible. Il y en a assez peu qui partagent des chiffres négatifs entre guillemets même si
500 mots sur une semaine c'est mieux que zéro. Bon. Clairement. Mais oui, c'est important de ne pas se
comparer. De ne pas se comparer. Et toi ça t'est venu assez naturellement de trouver cette manière de
fonctionner ou alors c'était à itérer ?
Ne pas comparer son moteur à la carrosserie des autres
Kenneth McAllow — Non, c'est venu assez naturellement. Enfin, oui et non. Disons qu'il y avait une base qui est venue assez
naturellement. Après par contre je l'ai peaufiné et j'ai essayé de l'adapter, parce que c'est pareil, quand tu
traînes sur les réseaux sociaux tu vas quand même trouver plein de gens qui te donnent des cours. À un moment
c'était la mode de l'anatomie du scénario de John Truby, qui lui te dit de décomposer ton histoire en X phase
et compagnie. Donc c'est ultra réfléchi, c'est pas du tout jardinier, c'est architecte. Et là c'est pareil, il
y a une forme de culpabilisation. Tu te dis, ben mince, moi je le fais à l'instinct, finalement je le fais
mal, mes histoires sont peut-être mal construites, il faut que j'essaie de faire comme ça. Et ça marche pas
pour tout le monde. Tu... Pour certaines personnes comme moi, c'est plus simple d'écrire un texte à
l'instinct, et puis finalement après de venir le critiquer en disant, ça, ça fonctionne pas, là j'ai une
incohérence, et de le retravailler. On n'est pas obligé d'avoir posé toute la trame scénaristique avant, on a
le droit aussi de revenir en arrière, de remodifier, de faire des changements.
Truby, la culpabilité et les outils qui ne sont pas des règles
Ybelion — exactement. Et puis, au delà de... Parce que c'est vrai que Truby a un découpage extrêmement chirurgical, on
se rappelle pas l'anatomie du scénario pour rien. Mais ce qui est intéressant, je trouve, c'est que très
souvent, même si c'est les auteurs instinctifs, tu remarques, en fait, si tu récupères juste les intentions
qu'a le découpage de Truby, tu remarques que tu les retrouves, en fait, assez naturellement chez des auteurs
instinctifs. Parce qu'en fait toutes les inspirations que tu peux avoir, ce que tu as lu, ce que tu as
regardé, même ce que tu vis au quotidien, c'est des histoires, c'est une manière... Dans ta tête, après, hop,
ton cerveau en fait des histoires, et quelque part la plupart des gens savent raconter une histoire. Et
effectivement, quand tu es instinctif et qu'on te dit de respecter un cadre, ce qui est complètement à
l'opposé de l'instinct, c'est carrément destructeur, en fait. Et puis c'est là que tu te mets à écrire des
trucs qui ne te ressemblent pas trop, et moins ça te ressemble et plus c'est dur, en plus, parce que ça
t'éloigne de ce que tu aimes faire. Et là c'est vrai qu'on le dit toujours, mais je le dis toujours, pardon,
je peux faire de généralité, mais écrire un livre, c'est quand même un processus qui est long dans l'ensemble.
Bon, il faut bien 6, 7, 8 mois pour faire quand même un peu tout quoi. Et... et c'est long, et donc c'est bien
d'aimer ce que tu fais, parce que sinon c'est douloureux en plus d'être long. Et
Kenneth McAllow — c'est... Oui, l'écriture est longue, le retravail est long, les dossiers de soumission c'est long, passer dans
l'édition c'est long aussi, tout est long. Donc il faut aimer, et il faut... Enfin, moi, clairement, j'ai pas
aujourd'hui forcément l'envie d'en faire mon métier à 100%, donc il faut que ça reste un plaisir, il faut pas
que ce soit une torture. Je vais pas dire, il y a toujours des passages qui sont de la torture. Monter son
dossier de soumission, écrire son synopsis, pour moi c'est de la torture. Attendre le retour des éditeurs,
c'est de la torture. Mais... mais il faut essayer de la limiter. Donc je dis pas qu'il faut jeter Truby à la
poubelle, je dis juste qu'il y a plusieurs manières de l'utiliser. Ou en effet tu découpes tout ton texte
avant de l'écrire, ou alors tu l'écris, tu suis ton instinct, et puis après tu réanalyses ton texte avec le
prisme de Truby, ou un autre.
Ybelion — il faut pas oublier, à mon sens, que tout ce qu'on peut raconter sur les techniques d'écriture ou de
construction d'histoire, ça reste des outils et pas des règles absolues à respecter. Et parce que si tout le
monde respectait les mêmes règles, il y aurait aucune créativité, finalement. Et c'est ça aussi, la
créativité, c'est avoir connaissance des règles et d'en faire... après, de choisir de déroger à certaines, ou
d'en contourner d'autres, ou d'en modifier certaines. Et c'est ça qui fait, après, l'évolution créative,
finalement, quand tu regardes depuis... depuis le départ qu'on raconte des histoires. Et le... et j'ai oublié
ma question, désolé. Quand tu... quand toi tu... tu construis ton histoire, donc tu m'as dit que tu étais
plutôt instinctif, donc en fait c'est... c'est comme si t'avais... j'essaie de me le représenter, mais c'est
comme si t'avais ton point A, ton point Z, et au milieu c'est...
Kenneth McAllow — j'ai quelques points au milieu et t'as, comment dire, forcément des... des séquences clés, des séquences
charnières. Et puis en fait t'essaies de relier les points du mieux que tu peux. Et puis quand t'écris,
certaines fois tu te rends compte que tu vas être obligé de changer tel point charnière, parce que... parce
que t'arriveras jamais à l'atteindre, c'était un chemin trop détourné pour aller vers le... vers le point
final. Mais ouais.
Le twist qu'il n'avait pas prévu : elle plante le mec
Ybelion — ça t'est arrivé, sur... sur Jingle Breizh, de... d'avoir un vrai changement de... d'histoire ?
Kenneth McAllow — je pense pas. Sur Jingle Breizh, je... je je refais le film. non, je pense pas avoir de vrais changements. Si,
j'ai été assez clair, assez... assez simple. Il n'y a pas de gros... de gros twist fou furieux qu'il faut
savoir amener. Je dis pas qu'il n'y a pas de suspense, mais... Donc non, celui-ci était plutôt simple à
écrire. Celui d'avant, oui, il y avait eu un gros changement sur la fin. Il y a un gros changement sur la fin
parce que... est-ce qu'au final ça matchait pas... Enfin, je... je peux, je peux en partie spoiler puisque de
toute façon il n'est plus... il n'est plus disponible. Mais enfin, c'était une histoire, dit comme ça, assez
classique, avec... avec l'héroïne, et puis il y a le gars de qui il va tomber amoureux, et puis il y a des
péripéties, ils se mettent ensemble, ils rompent, ils se mettent ensemble. Et... et la fin, ils devaient finir
ensemble, sauf que, en déroulant l'histoire, je me suis rendu compte que cette héroïne était totalement
indépendante et ingérable, et qu'il n'y avait aucune... aucune raison qu'elle finisse avec ce mec qui était
gentil, posé, parce que voilà, elle, c'est un ouragan. Donc la fin, c'est elle plante le mec.
Ybelion — ok. Mais du coup,
Kenneth McAllow — c'est une fin qui est un petit peu surprenante et qui est un petit peu intéressante aussi, parce que ça a un
peu transformé le livre. En arrivant sur la fin, c'est se dire que d'une comédie romantique je suis passé à
l'idée d'une femme qui... qui ne sait pas être célibataire, qui a toujours besoin d'aller chercher un mec mais
qui ne s'en rend pas compte. Elle passe... elle passe son temps à dire qu'elle est indépendante, mais en fait
elle est ultra dépendante de ses relations amoureuses. Et... et justement le twist final, c'est... c'est
qu'elle se rend compte de ça, et qu'elle plaque tout et qu'elle se barre. Ouais. Ok.
Ybelion — Et donc en fait, elle prend conscience de, voilà, de cette dépendance. C'est... c'est hyper sympa, tu m'as...
Aussi, c'est intriguant comme... comme histoire. Et ça, d'ailleurs, c'est... est-ce que, est-ce que c'était
une intention que tu avais initialement, tu vois, avant que tu commences, de dire, ok, je vais parler un peu
de cette dépendance qu'on peut avoir dans les relations ?
Kenneth McAllow — bah non, justement quoi, c'était... j'étais parti sur une comédie romantique rock'n'roll, et en fait, en
créant ce personnage féminin rock'n'roll, même carrément punk quoi, finalement, dans... dans ses relations aux
gens, c'est... c'est là qu'il y a eu quelque part le petit truc en plus. C'est quand je suis arrivé à dérouler
mon histoire et qu'à la fin je me suis dit non, ça marche pas, il faut que je reprenne l'histoire et que je
transforme ça en... en, bah, finalement, un peu comme Jingle Breizh quelque part, une histoire d'émancipation
différente, puisqu'on n'était pas sur le regard de son corps mais sur une émancipation, quand même, vis-à-vis
des relations amoureuses.
Ybelion — c'est trop cool. Effectivement, quand tu dis le côté rock'n'roll, ça... ça, ça résonne bien avec la fin, la
nouvelle fin entre guillemets. Et comme quoi on peut avoir une intention initiale et... et une fin qui peut
changer sans changer forcément l'intention qu'on avait initialement en racontant l'histoire. C'est... c'est
intéressant comme... comme, comme travail du genre, de... de récupérer la romcom et d'en faire un truc un
petit peu différent à chaque fois. C'est trop cool. Et ça fait... C'est des idées que t'avais, que t'as eu
depuis longtemps ? Par exemple, je sais pas, c'était une passion d'enfant ? Ou alors, finalement, c'est... ça
t'est venu un moment ? Ouais, globalement ma question c'est, ton rapport à l'écriture commence quand ?
La boîte à histoire de l'institutrice
Kenneth McAllow — mon rapport à l'écriture, il commence il y a fort longtemps. Je pense, à l'école primaire, on avait une... une
institutrice qui... qui, qui avait mis en place une boîte à histoires, et t'étais... t'étais libre d'écrire
des petites histoires, de mettre dedans, et puis elle les lisait, elle les corrigeait et elle mettait ses
commentaires. parfois. D'ailleurs, elle aurait fait une très bonne éditrice, parce que ses commentaires, ils
disent... Quand t'as 8-9 ans, t'es pas toujours prêt à les encaisser. Mais... et je sais pas, parce que c'est
trop vieux, je vais pas te dire que ma mémoire est parfaite. Je suppose que j'étais peut-être un peu fayot à
l'école, et que je voulais mettre un max d'histoires dans la boîte pour faire bien. Je sais pas comment c'est
parti, mais en tout cas j'ai mis des histoires, et j'ai aimé, j'ai aimé inventer ces histoires quoi. Quelque
part c'était un peu la même chose que quand tu joues avec tes figurines, t'inventes des histoires, sauf que là
je les mettais par écrit. ensuite j'ai plus essayé de faire des BD, mais je me suis rendu compte qu'il y avait
trop de travail pour apprendre à dessiner. J'en ai écrit, ouais, quelques-unes, collège, lycée, mais c'est
vrai que c'est la période aussi où tu découvres les jeux vidéo, tu découvres... enfin, tu deviens un ado
classique qui a juste envie de rien branler avec ses potes dans un canap'. Donc là, bon, ça a un petit peu...
un petit peu ralenti. Puis après, avec les études, c'est vrai, t'es concentré sur ton truc, t'es concentré sur
se lancer dans la vie active. Et et aussi pour côté... enfin, aussi concentré sur la musique, de mon côté.
Mais il a fallu attendre que, ouais, je sois un peu plus posé dans dans ma vie professionnelle pour... pour
revenir un petit peu, un petit peu à l'écriture.
Ybelion — Ça a été quoi le déclic, même ce rattache, qui te fait revenir à l'écriture ?
Le frein, pas le déclic : « vas-y, essaye »
Kenneth McAllow — je sais pas si c'est tellement un déclic. Je pense que ce qui m'empêchait de revenir, c'est de me dire...
Parce qu'en fait, quand t'es petit, même quand t'es ado, lycéen, t'es jeune et t'es... t'as cette impression
que... que le monde est grand ouvert et que tu seras capable de tout faire. Et plus t'avances, plus tu
vieillis, plus t'es plein de doutes, plus tu vois justement les autres qui sont que tu juges meilleur que toi,
et tout. Et je pense, c'est pas tellement un déclic pour revenir à l'écriture, c'est plutôt j'avais un frein à
ne pas y revenir, en me disant, de toute façon ça sert à rien, je serai jamais assez bon pour être publié.
Quand je vois tous les livres qui sont dans les librairies, pardon, je me dis, c'est impossible d'égaler déjà
toutes ces personnes. Et ce frein, il est tombé avec ma femme qui m'a dit, vas-y, essaye, on s'en fout, moi je
lirai ce que t'écriras, et puis si c'est mauvais je te le dirai, et... et si ça me fait rire, bah t'essaieras
quoi. Et puis quand t'auras réussi à écrire un roman, bah t'essaies de l'envoyer aux éditeurs, on verra ce que
ça donne. Donc, spoiler, les premiers, les premiers que j'ai écrits n'ont pas trouvé, parce que c'est pas
qu'une question de talent, c'est aussi une question de travail et et de maturité. Mais ouais, je pense que le
déclic, c'est surtout d'avoir quelqu'un qui m'a dit, qu'est-ce que t'as à perdre ? Vas-y.
Ybelion — c'est... c'est hyper touchant comme partage, ça. C'est... on voit, on voit l'écriture souvent comme un truc
extrêmement solitaire, que tu dois faire dans... dans une grotte ou dans une tour d'ivoire, en étant ermite.
Et quelque part, être bien entouré, c'est quand même hyper important pour... pour, enfin, pour vivre le
processus, le processus d'écriture, finalement. Et il y a autre chose aussi qui m'a touché dans ce que t'as
raconté, c'est que, entre guillemets, tu t'es posé la question de... de l'édition à la fin, quand ton texte
était écrit, et pas... pas au début, quand il n'existait pas. Parce que je pense que parfois certains se
posent des questions dans le mauvais ordre, tu vois. La question de savoir comment tu vas être édité et par
qui, elle est quand même intéressante quand t'as un manuscrit à proposer et à envoyer. Et... et donc, se poser
les questions dans l'ordre, à mon sens, c'est quand même important, surtout quand c'est un rêve d'écrire un
livre, qu'on le fait beaucoup plus pour nous que pour... que pour un public cible qui serait pas, qui serait
pas forcément nous. C'est important de faire... de faire ces choses là dans l'ordre. Mais peut-être que,
d'ailleurs, c'est vrai que j'ai supposé, mais peut-être que toi t'avais déjà en tête que tu voulais, que tu
visais l'édition, etc.
Écrire d'abord, publier ensuite
Kenneth McAllow — non, non, parce que le... le premier, le premier pas, c'était déjà quelque part d'écrire un texte pour ma
femme et pour quelques amis, pour savoir si j'en étais capable. C'est pas tellement l'édition. Après, et je
vais un petit peu nuancer, je suis entièrement d'accord avec toi, il faut écrire parce que t'as envie
d'écrire. Il faut... il faut pas, enfin, à mon sens il faut pas que l'envie d'écrire, si je la fasse à
l'envers, en disant, j'ai envie d'être publié donc j'ai envie d'écrire.
Ybelion — Exactement.
Kenneth McAllow — pour moi, il faut que ce soit, j'ai envie d'écrire, et après j'ai envie d'être lu, et donc j'ai envie d'être
publié. c'est pas, je veux devenir une star donc il faut que je sois publié. Enfin, qu'est-ce que je peux
faire pour devenir une star ? Alors, je sais pas chanter, donc je vais pas faire de musique, je sais pas...
Enfin, tu vois, il faut pas que ça fonctionne dans ce sens là. Maintenant, avec le recul et l'expérience, il
faut essayer d'écrire ce que tu as envie d'écrire, mais il faut quand même, malgré tout, se poser la question
si tu veux être publié, et quel quel texte les éditeurs ont aussi envie de publier. Parce que voilà, si tu as
envie d'écrire une fresque romanesque sur 3000 pages, clairement tu vas en chier pour être publié. Donc il
faut, malgré tout, enfin, comme je dis, si tu as envie d'être publié par un éditeur, il faut quand même que
ton texte... tu te poses quelques questions dessus pour savoir quelles sont les concessions que tu vas faire
entre ton idée d'origine et ce qui peut séduire un public.
Ybelion — Exactement. C'est très vrai. Donc, et c'est vraiment la question de... de, de, pour ces gens là, parce qu'en
fait l'objectif, c'est d'abord que le livre existe, et pas qu'il soit publié par x ou y.
Auto-édition : les 70 lecteurs qui comptent
Kenneth McAllow — tu peux très bien avoir envie d'écrire un livre et et de ne pas avoir envie spécialement qu'il soit publié
chez Hachette. Et... et là dessus, l'autoédition est parfaite, et tu peux aussi trouver ton public, parce que
tu vas... tu vas aller chercher des thématiques que les éditeurs n'iront jamais chercher, parce que c'est...
c'est de la niche. Mais... mais néanmoins le public existe. Donc peut-être que... que tu dépasseras pas les 70
ventes, mais néanmoins les 70 lecteurs auront été très contents de trouver, je sais pas... Enfin, bref, une
histoire sur une thématique complètement... voilà. C'est... Et puis des fois ça peut aussi créer un public.
Est-ce que... est-ce que la dark romance, si personne s'était lancé, est-ce que est-ce qu'il y avait des
attentes des lecteurs et des lectrices ? Je sais pas. C'est bien parce que quelqu'un, quelqu'un a lancé le
genre, qu'il y a des gens qui ont aimé, que derrière il y a... il y a eu cet engouement.
Pourquoi il a besoin d'un éditeur
Ybelion — tout à fait, tout à fait. Tu as pensé, toi, à l'auto-édition ?
Kenneth McAllow — j'y ai pensé, mais c'est clairement pas pour moi, dans le sens où, bah, tu l'as dit, enfin, je suis pas
solitaire dans l'écriture, et c'est vrai que j'ai besoin déjà que le texte soit confronté à un éditeur qui, en
quelque sorte, va être le juge du bon goût de ce qui est publiable. En auto-édition, moi, je suis un petit peu
bloqué déjà par le fait que finalement c'est toi qui garde le dernier mot à la fin, donc tu es un petit peu
juge et partie quoi. Enfin, tu es... tu es, tu es l'artisan et en même temps le propriétaire des lieux à la
fin. Donc il y a ce point là, et puis après il y a tout l'aspect, toute la démarche commerciale, qui ne
m'attire pas du tout.
Kenneth McAllow — ouais. C'est pas... Je suis pas très bon pour les réseaux sociaux et j'ai pas forcément envie de d'y passer du
temps. Ça rejoint en plus un peu ce que je disais sur l'aspect vie professionnelle et tout. moi j'ai pas
forcément beaucoup de temps pour écrire, donc le temps pour écrire, j'ai envie de le consacrer à l'écriture et
pas au marketing, ou à faire faire des devis pour des... des couv'. Ouais.
Ybelion — c'est bien. Tu vois, t'agis de manière alignée avec ce que t'as envie de faire et le temps que t'as de
disponible. Donc c'est... c'est ce que je peux conseiller à tout le monde, de trouver cet équilibre là,
justement. Et c'est ça, c'est plus intéressant que de copier une méthode que tu verrais chez tel ou tel auteur
et qui te correspond peut-être tout simplement pas, parce que lui il écrit à 6h du matin et que toi, à 9h,
t'es encore décalqué quoi.
Kenneth McAllow — Ah oui, alors toi, clairement. Chacun doit trouver son rythme et son bon moment.
Ybelion — exactement. Et sur la fin, pour revenir un peu plus sur ton livre, sur Jingle Breizh, est-ce que... qu'est-ce
que tu pourrais me raconter d'un peu insolite sur ce livre, que ça soit dans le livre ou dans son processus
créatif, que tu racontes, que tu dis pas forcément au premier abord ?
Le restaurant indien perdu en pleine campagne
Kenneth McAllow — un aspect insolite. Sur l'idée originelle du livre, j'ai pas eu tout de suite cette idée de cette héroïne et
de son émancipation. J'avais envie d'écrire un livre sur la Bretagne, et je cherchais un petit peu un angle
d'approche. Et l'idée est venue... Je me souviens plus, on devait être un peu au sud de Paimpol ou quelque
chose comme ça, on était sur les petites routes bretonnes où tu peux pas te croiser, et on traverse un village
tout en pierre, tout petit, enfin c'est même plutôt presque un hameau qu'un village. Et dans ce village, sur
la place centrale, tu avais un seul restaurant. Et le cliché que tu retrouverais justement dans beaucoup
d'autres livres qui te parlent de la Bretagne, c'est que ce serait une crêperie. Et là c'était un restaurant
indien.
Ybelion — oui. Effectivement. Paumé.
Kenneth McAllow — paumé, en pleine campagne, dans un hameau minuscule, et avec des routes merdiques pour y aller. Et là je me
suis dit, c'est génial, en fait, parce que la vraie Bretagne, c'est aussi que les Bretons, ils savent faire
des galettes, et quand ils vont au resto ils ont pas envie encore forcément d'aller bouffer des galettes. Et
du coup ça m'a donné l'idée et le point de départ. C'est pour ça que l'héroïne est serveuse, c'est que j'ai
créé le village où se passe l'action, et l'héroïne, en fait, travaille dans un restaurant mexicain. C'est...
Alors après, ça amène des situations cocasses, mais ça a pas une réelle importance pour l'histoire. Mais c'est
parti d'un restaurant indien dans un... dans un village que je saurais même pas retrouver.
Ybelion — j'adore, j'adore ces petites, ces petites anecdotes. C'est là qu'on voit vraiment que la vie qu'on a au
quotidien fait toute l'unicité de ce qu'on met après dans nos livres, et je trouve ça génial comme partage.
C'est marrant, c'est vraiment marrant, tu vois. C'est vrai, tu te dis pas... et puis pourtant, en fait, c'est
incroyable, incroyable. Et c'est... Le livre, il est dispo partout ? À peu près partout, en tout cas sur la
FNAC au moins, je l'ai vu tout à l'heure.
Kenneth McAllow — Ouais, il est dispo partout. les éditions Pélagie, c'est pas une grosse maison d'édition, mais ils sont
diffusés et distribués, donc il y a eu un tirage initial. Il doit être encore dans quelques librairies. Il
l'était vachement plus l'année dernière, puisque c'était son année de sortie, mais oui, il est commandable
partout, aucun souci.
Ybelion — trop cool, trop cool. Moi je retiens l'anecdote, l'anecdote du petit village, c'est vraiment le genre de truc
qui me donne envie d'aller creuser, d'aller creuser et découvrir tout ça. Merci beaucoup. Merci.
AU MICRO AVEC
Kenneth McAllow
Kenneth McAllow écrit de la comédie romantique, et la Bretagne n'est jamais loin. Jingle Breizh, premier titre des éditions Pélagie, suit Klervi qui parie sa place au village sur un concours de danse irlandaise. Avant ça, un premier roman en 2022, un prix du jury Short Édition pour une nouvelle de Noël, et le concours de l'imaginaire Rageot et Babelio remporté en 2023.
Ancien ingénieur en sûreté nucléaire, j'ai tout quitté pour l'écriture. J'anime Ose Écrire et j'accompagne les auteurs autour de trois clartés : le rythme, l'identité, l'intention. Toi aussi, tu as un livre qui attend ?