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FACE A — LES 7 CHAPITRES · CLIQUE POUR ÉCOUTER

CE QUE RACONTE CET ÉPISODE

Six auteur·ices de SF, rencontré·es aux Utopiales 2026, m'ont raconté ce que l'écriture leur a fait.

Je venais parler de leurs livres et du thème de l'année, la perspective. Au fil des entretiens, chacun·e m'a aussi parlé de son rapport à l'écriture.

Étienne Cunge s'est accroché à son premier roman pendant deux ans, le temps que les médecins trouvent ce qu'il avait. Chez Lucie Heder, l'écriture a changé la colère en amour. Vers 30 ans, Christiane Vadnais a quitté son travail pour une année d'écriture, sans savoir si le livre serait publié.

Floriane Soulas et Jean Baret m'ont donné le même conseil : n'attends pas. Floriane parlait de la permission d'écrire et Jean du temps pour le faire. Une demi-heure par jour lui suffit, et au bout de l'année ça fait un livre. On est en plein dans la Clarté de Rythme.

Guillaume Chamanadjian a commencé Heureux comme jamais comme un roman de fantasy, et il ne sait toujours pas dire quel genre il a fini par écrire.

Les six entretiens sont à écouter dans l'épisode.

LE CAROUSEL DE L'ÉPISODE — CLIQUE UN SLIDE POUR L'AGRANDIR

Face B — le transcript

L'ÉPISODE MOT À MOT · LES TIMECODES LANCENT L'ÉCOUTE

Évidemment, tu te doutes bien que ce n'est pas moi qui ai tapé tout ce transcript à la main… Alors oui, il y a parfois des incohérences et des erreurs. Comme quoi, rien de mieux que d'écouter l'épisode plutôt que de le lire !

Tu cherches un passage précis ? La table d'écoute passe les transcripts de tous les épisodes au peigne fin.

Intro

Ybelion — Épisode spécial utopial 2026. J'ai eu la chance d'échanger avec 6 auteurs du festival. Étienne, Floriane, Lucie, Christiane, Jean et Guillaume. On a parlé d'écriture, on a parlé de leurs livres et on a parlé du thème de l'année, la perspective. Je vous souhaite une très bonne écoute et je vous dis à très vite. Rendez-vous, inspiration, discipline et passage à l'action. Et si ça te parle, abonne-toi, mets 5 étoiles et partage autour de toi. Parce que plus il y a de gens qui osent, plus d'autres oseront à leur tour. Allez, c'est parti et bonne écoute. Écoute, je suis ravi de pouvoir échanger avec toi, Étienne. Tu as des casquettes, tu as travaillé dans le développement durable, tu écris, tu es aussi ornithologue amateur, comme tu disais. Et donc, je suis très curieux de voir comment toutes ces casquettes se nourrissent entre elles et nourrissent ton écriture. Et pour commencer, vu que le thème des Utopiales, c'est les perspectives, qui avaient aussi cette notion de doute vis-à-vis ou en tout cas de remise en question vis-à-vis des perspectives, je voulais commencer par te demander l'AREP, du coup, ton livre le plus récent. S'il pouvait changer le regard de quelqu'un sur quelque chose, tu aimerais qu'il le change sur quoi ? Qu'il lui autorise quelle nouvelle perspective ? *[0:01:24] Étienne Cunge :* Alors moi, ce que j'aimerais que ça autorise comme perspective, c'est la tolérance vis-à-vis de l'autre, en fait, parce que finalement, on est dans une société aujourd'hui où tout le monde se radicalise dans ses idées, pense de plus en plus qu'il a raison et considère de plus en plus que son opinion comme une vérité, en fait, chacun considère son opinion comme une vérité. Et l'AREP, ça parle beaucoup de civilisations qui sont complètement antagonistes et qui sont plus ou moins contraintes de trouver un terrain d'entente. Alors, elles ne sont pas complètement contraintes, c'est ce qui fait l'intérêt du livre, mais elles ont quand même un intérêt, on va dire, à essayer de trouver un terrain d'entente. Et moi, ce que j'aimerais que les gens retiennent, c'est peut-être ça, c'est peut-être cette capacité à dialoguer qui nous fait défaut aujourd'hui dans la société entre des gens qui n'ont pas la même opinion. *[0:02:05] Ybe :* Oui, d'autant plus vrai en ce moment. Et c'est une idée qui t'est venue quand ? *[0:02:11] Étienne Cunge :* Alors, j'ai écrit ça il y a pas mal de temps. J'ai commencé en 2023, 2024, la première version du texte, et je l'ai beaucoup retravaillé en 2026 avant sa parution. Et c'est vrai qu'à l'époque, je me disais que j'écrivais, parce que si tu veux, l'idée de ce roman, c'est un petit peu, j'avais écrit plutôt des dystopies avant, alors que là, c'est plutôt une utopie, même si ce serait plutôt une protopie, en fait, une prototopie, c'est-à-dire un meilleur futur possible, entre guillemets, et pas un futur purement désirable. Et donc, j'avais cette idée-là à l'époque, et je me disais, ce sera pour une fois, ça va pas être d'actualité, ça va pas être forcément d'actualité, ce que t'as écrit. Et bing ! Eh ben là, t'es en plein dedans. T'es en plein dedans, je trouve. Donc, du coup, c'est particulièrement d'actualité, mais c'est complètement pas fait exprès. *[0:02:56] Ybe :* Ouais, c'est fou. C'est fou, parce que, tu vois, du coup, ce matin, je regardais, moi, les médias, et je vois qu'il y a eu toute cette polémique, en tout cas récemment, de bloquer, notamment, l'extrême droite. Alors, parce que là, j'entendais des gens plutôt orientés à gauche parler de ça, de bloquer sur les réseaux sociaux, et donc, c'est d'interdire le discours, finalement, de pas s'autoriser la discussion. Et je trouve ça, du coup, t'es vraiment en plein dans ce sujet-là. *[0:03:24] Étienne Cunge :* Oui, je pense que, vraiment, on a un problème avec ça aujourd'hui. C'est-à-dire que, déjà, quand j'avais écrit Antarctica en 2014, qui est mon premier roman en 2014-2015, il y a une phrase à laquelle, je pense souvent que j'avais mis, c'était « tous les partis se radicalisaient ». Et en fait, ça se décrivait, la situation maintenant, actuellement, dix ans plus tard ou quinze ans plus tard. Et je trouve qu'on est en plein là-dedans. C'est-à-dire que, c'est comme si les gens s'éloignaient les uns des autres. C'est comme le Big Bang, c'est comme l'univers, en fait, c'est en expansion. Et tout le monde s'éloigne de plus en plus les uns des autres, alors qu'en fait, on fait société. En plus, on est confronté à une situation environnementale qui nous menace tous en même temps, collectivement. Et donc, moi, mon premier réflexe, c'est de me dire, mais pour s'en sortir, il faut être ensemble, il ne faut pas se taper dessus en plus. Alors qu'en fait, même si l'autre, je ne pense pas comme lui, et même si j'ai des désaccords profonds avec lui, *[0:04:10] ? :* je considère quand même *[0:04:13] Étienne Cunge :* que les opinions des personnes, les gens ont le droit d'avoir leur opinion, en fait. Et donc, c'est plus un débat d'idées, c'est à nous de les convaincre qu'ils n'ont pas raison et de démontrer pourquoi ils n'ont pas raison. *[0:04:23] Ybe :* Il y a quelque chose de très responsabilisant, je trouve, dans ce que tu partages, de se saisir de nous, nos idées, d'avoir le courage d'entendre les idées de la personne en face et ensuite de construire avec tout ça. *[0:04:34] Étienne Cunge :* Oui, tout à fait. Et ce n'est pas facile à faire parce que c'est clair que ça nous heurte. C'est clair qu'il y a des... Et puis, les discours sont devenus tellement durs, en fait, de chaque camp. Les discours de tout le monde, je veux dire, extrême gauche, extrême droite, mais même le centre, qui est extrême au niveau central. Donc, du coup, ça revient au même. Ils s'éloignent des autres, pareil, dans la galaxie. Et moi, c'est quelque chose qui ne m'inspire pas du tout face à la situation dans laquelle on est. Parce qu'on a un enjeu collectif et que, quelque part, pour se sortir d'un enjeu collectif de problèmes comme ça, il faut être ensemble. *[0:05:04] Ybe :* J'aime bien ce que tu as partagé sur le centre qui tire aussi vers un extrême. Est-ce qu'on a tendance à penser, du coup, plutôt à gauche, plutôt à droite ? Et en fait, le centre très fixé dans un espèce d'immobilisme, c'est un extrême en soi, l'arrêt total. *[0:05:18] Étienne Cunge :* Tout à fait. Et lui-même, ne tolère rien d'autre que sa propre pensée à force. Donc, en fait, c'est ça qui me gêne, en fait. Ce qui me gêne aujourd'hui, c'est que j'ai l'impression que l'opinion devient une sorte de vérité pour chacun. Alors qu'en fait, la vérité, il faut être peut-être un peu humble. Moi, je ne pense pas avoir la vérité. Je pense qu'aucun être humain, un cerveau suffisamment développé dans le monde. C'est-à-dire la totalité du monde, en fait. Et du coup, comme on n'a pas ça, ça ne peut être qu'une opinion, notre vision. Et en fait, une opinion qui dépend de notre culture, de notre éducation, de notre expérience, même peut-être de notre génétique, d'un tas de facteurs divers et variés. Et tous ces facteurs font qu'en fait, pour pouvoir vivre dans le monde, il faut qu'on simplifie le monde. Donc, notre cerveau, il simplifie plein de trucs. Mais il faut avoir conscience que c'est une vision simplifiée et que cette vision simplifiée, ce n'est pas une vérité en soi. A partir de là, du coup, on peut se dire oui, j'ai mon opinion. C'est la mienne. Elle me convient. Je suis sûr que c'est mon opinion, mais c'est qu'une opinion, en fait. Et l'autre, si j'essaye de me mettre à la place de l'autre, peut-être je vais comprendre mieux son opinion aussi et peut-être on va trouver un terrain d'entente. Mais après, pour rebondir sur ce que tu disais au début, des liens avec mon travail, mon travail consiste à conjuguer, entre guillemets, parce que là, du coup, c'est des fois sportif, mais à conjuguer environnement et puis projet de développement des collectivités ou de l'industrie. Et bien, c'est exactement ça qu'on fait. En fait, on cherche un terrain plus ou moins d'entente entre les différentes parties. Alors, sachant que dans notre système, l'industrie ou le politique a quand même un gros avantage sur les autres parce qu'il a le pouvoir et que donc, quelque part, ça lui donne un avantage sur le pouvoir économique, sur le pouvoir politique. Mais néanmoins, on cherche quand même à trouver un consensus qui soit entre la meilleure préservation possible de l'environnement par rapport aux moyens de la personne et puis la volonté de la personne de faire son projet. et donc, il faut bien écouter aussi et essayer de trouver des solutions qui permettent de converger vers quelque chose de commun. *[0:07:15] Ybe :* Ce que j'adore dans ce que tu partages, c'est que, quelque part, le message que porte ton livre, qui est, ok, osons nous écouter et puis construisons comme ça. On a parlé de politique au début, mais finalement, c'est vrai aussi dans l'industrie quand on doit construire avec une collectivité et un groupe industriel. Enfin, c'est vrai partout, c'est vrai dans notre famille, c'est vrai... Et donc, on passe d'un message et donc, voilà, on parle de SF, mais en fait, on parle de la vie, quoi, de notre quotidien. *[0:07:43] Étienne Cunge :* Moi, ce qui m'intéresse, c'est de parler de la réalité actuelle, en fait. Tout ce qu'on fait, c'est projeter des éléments actuels dans le futur pour essayer de voir, pour essayer de proposer un regard un peu différent, un regard un peu décalé, en fait, par rapport à notre réalité quotidienne, mais néanmoins en lien. Et c'est pour ça aussi que, par le plus grand des hasards, la REP est l'actualité, en fait. *[0:08:05] Ybe :* Et comment on transforme un sujet qui peut paraître de prime abord un peu compliqué et parfois un petit peu déprimant en quelque chose de plutôt utopique et de positif, *[0:08:15] ? :* du coup ? *[0:08:16] Étienne Cunge :* Alors, en faisant un gros effort de positivisme, *[0:08:20] ? :* j'avoue que ça n'a pas été facile. *[0:08:24] Étienne Cunge :* C'est beaucoup plus dur, ça a été beaucoup plus dur pour moi d'écrire une utopie comme la REP que d'écrire une dystopie comme Symphonie atomique. La dystopie est beaucoup plus instinctive. C'est-à-dire que c'est beaucoup plus simple le travail de se dire bon, qu'est-ce qui va merder connaissant l'être humain ? Ça va se passer comme ça, donc tac, tac, tac, tac, c'est beaucoup plus facile que de se dire comment l'être humain pourrait progresser, acquérir ? Parce qu'en fait, ce que je pense, c'est que, parce que je suis biologiste en fait de formation, donc la formation de biologiste, c'est assez formateur au niveau du cerveau. Et du coup, moi, je pense qu'on est quand même des êtres biologiques issus d'un processus évolutif et en fait, on a développé une technologie à laquelle notre cerveau n'est pas adapté. C'est-à-dire qu'on n'a pas assez de sagesse pour gérer les impacts de notre technologie. *[0:09:08] Ybe :* Ça aussi, c'est actuel. C'est vrai que l'il y a, c'est actuel. *[0:09:11] Étienne Cunge :* Oui, tout à fait. Alors là, on est en plein dedans. Et du coup, ce que j'espère, moi, là où je suis optimiste pour le futur et c'était la base de ma réflexion pour la REP, c'est finalement qu'on aura appris, en fait, on va prendre la claque à cause de l'environnement. D'ailleurs, on n'a qu'à voir ce qu'on a eu cet été. Donc la claque, on va la prendre, mais il y aura un après la claque. Et comme je suis convaincu que les humains survivront au même titre que les cafards, parce que quelque part, on est des survivants, l'être humain, je suis optimiste, c'est qu'on aura acquis la sagesse nécessaire pour intégrer la dimension environnementale et surtout pour équilibrer dans nos prises de décisions individuelles et collectives les enjeux, justement, nos enjeux individuels et les enjeux collectifs. C'est-à-dire que pour moi, un des gros défauts de notre système actuel, finalement, c'est que tout le monde prend des décisions en fonction de son intérêt et de ses désirs individuels sans regarder le coup sur le bien commun et en particulier sur le bien commun environnemental. Et donc, du coup, ce bien commun environnemental est négligé, en fait. Il ne rentre pas en compte dans la prise de décision et donc, on le dégrade alors qu'on dépend de lui, en fait, pour survivre et que finalement, notre bien-être individuel, si ces biens communs sont dégradés, notre bien-être individuel ne sera plus possible à la fin. Et donc, ça n'a aucun sens, en fait. C'est un serpent qui se mord la queue mais on n'arrive pas à le voir comme ça pour changer. *[0:10:30] Ybe :* Et puis, il y a un effort à faire de projection sur le long terme au-delà du gain très court terme pour affronter aussi tous ces sujets-là. C'est marrant parce que ça me fait... Alors moi, je suis un peu un maniaque de l'écriture et je fais toujours des liens avec l'écriture. Tu vois, dans ce que tu partages, je vois aussi le... OK, écrire un livre, c'est un processus long terme et donc, je dois faire des petits pas pour aller vers cet objectif long terme plutôt que de céder à la tentation, par exemple, de simplement se poser devant une série tous les soirs et puis, dix ans après, de se dire mince, je n'ai pas accompli mon rêve. *[0:11:04] Étienne Cunge :* Je fais des liens comme ça. Ça, c'est sûr. Je ne peux que approuver ça. C'est-à-dire que j'ai pas mal de gens qui me disent mais comment tu fais ? Je fais, je bosse, je me lève, je prends ça comme un boulot, je me lève et je travaille parce que sinon, je ne m'y mets jamais et en fait, il faut être régulier dans l'effort en termes d'écriture, je pense. *[0:11:21] Ybe :* Et qu'est-ce qui te fait revenir à l'écriture tous les jours, *[0:11:25] ? :* tous les matins ? *[0:11:26] Étienne Cunge :* Alors, en vérité, je n'écris pas tous les matins mais quand même, mais quand même, j'essaye d'être régulier dans l'effort et ce qui m'y fait revenir, alors moi, j'ai un problème de santé pour rien te cacher, un gros problème de santé, je veux dire. Donc, du coup, quand ça s'est produit il y a une dizaine d'années en arrière vu que ce n'est pas très curable et que c'est évolutif puisqu'en l'occurrence, je m'en moque, je le dis, c'est Parkinson, j'ai la maladie de Parkinson. Donc, en fait, quand j'ai eu ça, j'ai eu deux ans de sans diagnostic et où je pensais que j'allais claquer parce que vu que ce que je ressentais, moi, on me disait qu'il ne trouvait pas, je me suis dit bon là, il faut gérer là. Et je me suis dit qu'est-ce que tu n'as pas fait que tu veux faire vraiment ? Et j'ai toujours voulu écrire et en particulier pour parler d'environnement. Et donc, je me suis dit bon, maintenant, tu t'y mets et là, du coup, je m'y suis mis. Et puis du coup, comme j'avais une grosse motivation pour le coup, je suis allé au bout. J'ai eu la chance de tomber sur Critique qui est un éditeur qui à un moment donné a cru dans ce que je faisais, parce que ce qui est très intéressant, enfin, Parkinson, c'est très mal connu en fait. Les gens vous disent Parkinson, ils pensent tremblement, ce qui est vrai, mais c'est beaucoup plus que ça. C'est une maladie mal connue en pleine explosion en plus dans la population. Et donc, si vous voulez, ce qui est difficile dans cette maladie, c'est que comme vous perdez des capacités, tout se referme autour de vous. Vous avez de moins en moins de possibilités en fait de choses que vous pouvez faire. Et donc, tout ce qui ouvre est bon pour vous parce que c'est thérapeutique. Et donc, moi, l'écriture, ça m'a ouvert tout un univers d'auteurs, de gens comme toi, d'éditeurs. Ça m'a ouvert un nouveau monde en fait avec que des choses nouvelles. Donc, c'est de l'ouverture et donc, c'est hyper bon pour moi. Donc, je continue de toute façon. Et puis, la deuxième chose, évidemment, c'est même sans doute la première, c'est les retours de lecteurs que j'ai eus qui aiment ce que je fais. Et ça, ça n'a pas de prix. Quelque part, quelqu'un qui vient et qui vous dit j'ai adoré votre roman, ça n'a pas de prix en fait. *[0:13:18] Ybe :* C'est fou parce que je suis convaincu que les livres sauvent le monde et dans ton partage, j'entends ça aussi. Chaque jour est une preuve de plus. *[0:13:26] Étienne Cunge :* Moi, ça m'a sauvé la vie littéralement parce que sans ça, je ne sais pas comment j'aurais géré à un certain moment. C'est-à-dire qu'à un moment, au début, quand je n'avais pas de diagnostic, qui était une phase vraiment difficile dans ma vie, j'étais en train d'écrire mon premier roman et quelque part, je me suis accroché à ça. Je me suis dit mais tu finis quoi. Et le fait de me dire ça, ça m'a permis d'aller jusqu'au diagnostic. Le diagnostic, c'est un côté soulageant parce que vous vous dites bon, je ne suis pas fou, j'ai un problème mais maintenant, au moins, je peux me battre contre ça. Et puis du coup, une des réponses pour se battre contre ça, ça a été l'écriture. Et donc, oui, c'est clairement, clairement, je pense aussi que l'écriture, ça peut sauver. *[0:14:01] Ybe :* Je suis toujours fasciné par le pouvoir de mots sur une page, de simples mots sur une page. C'est fou. *[0:14:07] Étienne Cunge :* C'est fou, mais en fait, ce n'est pas des simples mots sur une page, c'est des concepts que les gens prennent dans leur tête et qui réfléchissent et qui les changent. Donc, les textes, l'écriture, ça peut nous changer la fois en tant qu'auteur mais aussi en tant que lecteur. Donc, c'est un outil vachement puissant quand même. Il n'y a pas grand-chose qui change la pensée humaine. *[0:14:24] Ybe :* Non, c'est vrai. J'adore voir l'écriture comme ça. J'avais été marqué par un reportage sur Tolkien où il parlait du pouvoir démiurgique de Tolkien. et c'est vrai qu'après, en tirant le fil, je regardais ce qu'une simple œuvre avait de manière tentaculaire créée juste après. Et en fait, c'est fou. *[0:14:50] Étienne Cunge :* C'est fou parce que toute la fantaisie, ça vient de là, pratiquement. Le drôle, enfin tout. Tout un univers, *[0:14:58] Ybe :* en fait. Et toi, si on prenait l'exemple et qu'on tirait le fil, la rep, tu aimerais que ça change quoi dans le monde si tu devais te projeter ? *[0:15:09] Étienne Cunge :* Eh bien, j'aimerais que ça amène, c'est ce que je disais tout à l'heure déjà un peu, j'aimerais que ça amène à un peu plus de tolérance à l'autre et un peu plus d'ouverture à l'autre et un peu plus à un équilibrage, surtout un équilibrage entre cet enjeu individuel et collectif. C'est-à-dire une meilleure prise en compte par les individus des enjeux collectifs et au niveau global, au niveau politique global, une meilleure prise en compte des enjeux collectifs dans les décisions des institutions et puis des entreprises privées. Parce que je pense qu'aujourd'hui, ça manque vraiment ça. *[0:15:38] ? :* Et puis, *[0:15:39] Étienne Cunge :* si vous regardez les gens qui défendent le bien commun qu'est l'environnement, souvent, ils sont méprisés, voire ils se font tuer dans certains pays. Enfin bon, ce n'est pas la fête et puis ce n'est pas reconnu et ce n'est pas ça qui est valorisé par la société. Pour moi, un des gros enjeux, c'est de changer les valeurs de ce que la société juge bien. Aujourd'hui, les valeurs que la société juge bien, c'est plus de fric, plus de pognon, plus de pollution, plus d'égo, plus de tout ce qu'on veut, sauf de raisonnabilité et de fric, c'est de fric. Et ça ne me paraît pas des bonnes valeurs sociétales pour progresser ensemble. Donc moi, ce que j'aimerais, c'est apporter, même si c'est un tout petit basculement là-dedans, c'est ça quoi. Un tout petit basculement psychologique sur les valeurs qu'on partage tous. *[0:16:19] ? :* J'adore. *[0:16:20] Étienne Cunge :* Parce qu'il y a plein de valeurs qu'on partage comme ça facialement, mais quand on regarde derrière, ce qui est fait vraiment, ce n'est pas forcément ça. *[0:16:27] Ybe :* Toujours l'alignement entre ce qu'on peut partager et ce qu'on fait, la congruence à la fin. *[0:16:32] Étienne Cunge :* Oui, je pense qu'être droit dans ses bottes, si vous voulez, quand j'ai écrit Symphonie Atomique, par exemple, qui est vraiment une dystopie assez horrible, je m'étais dit que le côté bien de ce roman, un de mes buts dans le roman, c'était de me dire bon, imagine un monde à plus 4 degrés, c'est l'enfer, mais imagine des personnages là-dedans qui essayent d'être droit dans leurs bottes avec des bonnes valeurs humanistes et démocratiques. Comment ils vont réagir ? Comment ils vont survivre à ça ? Comment ils vont garder leurs valeurs ? Comment ils vont rester droit dans leurs bottes ou craquer ou pas ? Et du coup, c'est ça que je trouve bien dans ce roman, c'est ces personnages qui restent droit dans leurs bottes alors qu'ils sont dans le pire des enfers, en fait. Alors, ils n'y arrivent pas tous, c'est spoiler. Il y en a qui n'y arrivent pas, mais c'est moche, mais il y en a qui y arrivent. *[0:17:20] Ybe :* J'entends que le... Tu disais droit dans ses bottes, c'est un fil rouge qu'on retrouve un peu *[0:17:28] ? :* sur tous tes romans ? *[0:17:29] Étienne Cunge :* Oui, je pense que ces personnages qui sont intègres, en fait, quelque part, par rapport à leurs valeurs, quitte à ce que ça leur coûte à eux individuellement par rapport à l'intérêt collectif, c'est quelque chose qui est très présent en moi, qui a toujours été là. Si je travaille dans l'environnement, quelque part, quelque part, il y a beaucoup de choses, beaucoup d'intérêts personnels que j'ai sacrifiés à une cause commune. C'est comme ça que je le vois, en tout cas. Alors après, je l'ai fait de bon cœur, c'était mon choix et tout, et je l'assume complètement aujourd'hui, mais c'est vrai que ce n'est pas facile comme décision. Mais ça me permet aujourd'hui et ça m'a permis toute ma vie de me sentir à l'aise avec moi-même, en fait. Je n'ai jamais pris des décisions qui m'ont paru aller à contresens de mes valeurs les plus fondamentales, quitte à avoir des soucis à cause de ça, par exemple, dans le monde du travail. C'est parfois difficile. *[0:18:16] ? :* Oui, *[0:18:16] Ybe :* c'est courageux, généralement. *[0:18:19] Étienne Cunge :* Voilà, mais à un moment, il faut, à un moment, il faut, je pense que tous, s'il y a suffisamment de gens qui arrivent à faire ça dans la société, la société changera d'elle-même, en fait. *[0:18:28] Ybe :* Oui, c'est très, très beau ce que tu partages. Je suis convaincu aussi que l'alignement personnel, quelque chose qui résonne, qui donne envie de faire la même chose. Quand on voit quelqu'un de courageux et d'aligné, on se dit, il y a un truc, je trouve, et un peu parfois inexplicable. Ça nous a envie de faire pareil. *[0:18:48] ? :* Oui, *[0:18:49] Étienne Cunge :* non, mais je pense, on copie aussi les modèles qu'on a et puis voilà, mais c'est vrai que, c'est vrai que cette notion d'intégrité, c'est quelque chose qui a toujours été en moi assez présent, quoi. Je ne sais pas d'où ça vient par ailleurs, mais c'est vrai que ça a toujours été un peu présent et puis j'ai eu la chance de rencontrer des gens qui étaient comme ça aussi, de travailler avec des gens qui étaient comme ça aussi, beaucoup, parce que c'est vrai que ça se sent et je pense que quand vous êtes comme ça, vous avez tendance à recruter des gens comme vous, en fait. Et après, c'est ça, *[0:19:16] Ybe :* c'est fractal et ça diffuse. C'est ça, exactement. J'ai quand même une dernière question. Moi, j'adore les animaux, j'adore les oiseaux, j'adore la nature. Je trouve qu'ils sont très apprenants sur tout, la créativité, l'humain, bref. Comment ta passion pour les oiseaux, elle t'aide dans ton écriture ? *[0:19:37] Étienne Cunge :* Alors, ce qui m'aide le plus dans la nature, en fait, c'est que moi, je suis éco-anxieux depuis très longtemps, donc du coup, je suis assez anxieux quand même de base et puis encore plus parce que ça fait partie en plus des symptômes de cette merde de Parkinson. Donc, je suis bien anxieux comme ça, donc ça va et la nature m'apaise énormément, en fait. C'est-à-dire, d'ailleurs, je voyais une étude récemment qui tendait à démontrer qu'en forêt, les molécules sécrétées par les arbres font baisser le taux de cortisol chez l'être humain, donc l'hormone du stress, une des hormones du stress. *[0:20:04] Ybe :* Ça ne m'étonne pas. *[0:20:05] Étienne Cunge :* Mécaniquement, et en fait, être en forêt, c'est hyper apaisant. Alors, c'est vrai qu'aujourd'hui, j'ai un peu plus de mal avec la photo d'oiseau, mais pour différentes raisons, mais bon, entre autres, parce qu'il ne faut pas trembler en règle générale. Oui, *[0:20:18] Ybe :* et puis il faut être très patient, *[0:20:19] Étienne Cunge :* il faut avoir du temps aussi. Très patient, avoir du temps, et puis voilà. Mais donc, par contre, je vais toujours beaucoup aux champignons, par exemple. Mais c'est vrai que moi, dans la nature, la nature, c'est là où je me sens bien, en fait. Dans la nature, je me sens chez moi. Et donc, c'est vrai que ça m'apaise automatiquement. quand je suis dans la nature, je ne suis pas anxieux. *[0:20:36] Ybe :* C'est marrant, ça m'évoque deux choses. Alors déjà, j'ai une pensée pour mon père qui lui est actuellement en Ariège pour faire les champignons, tu vois. Donc voilà. Et je me rappelle, en étant petit, que ma grand-mère, en rigolant, disait d'aller faire des câlins aux arbres. Et toi, quand tu es petit, tu le dis, oh là là, elle est rigolote mamie. Et en fait, maintenant, en étant dans le flot de la vie d'adulte, je trouve que quand on est face à une espèce d'immensité de nature, que ce soit la forêt, la mer, les étoiles, il y a quelque chose de très très apaisant. Et je crois que même philosophiquement, c'est quelque chose qui s'appelle le sentiment océanique ou quelque chose comme ça. Je crois qu'il faudrait vérifier. *[0:21:15] ? :* Mais ouais, *[0:21:17] Étienne Cunge :* c'est... Non mais je crois même comme ta grand-mère, moi ça m'arrive, je posais les mains sur les arbres et tout, le contact de l'écorce. C'est comme le jardinage, le fait d'avoir les mains dans la terre, tout ça, c'est apaisant parce que quelque part, biologiquement, on est un peu fait pour ça, mais ça c'est mon côté biologiste qui se réexprime là. On est adapté à un environnement qui est cet environnement-là naturel, qui est la forêt, qui est la nature, les arbres, la verdure. Et donc, cet environnement-là pour lequel on a été sélectionné pendant des millions d'années génétiquement, etc. et même culturellement, parce que ça fait partie de la sélection, je pense. La culture, ça aide à survivre. Par exemple, il y a des cultures chez les singes sur les outils qu'ils utilisent qui ne sont pas les mêmes d'un endroit à l'autre et d'une population à l'autre, ce qui tend à montrer que c'est culturel et que c'est aussi lié à la survie. Et donc, tout ça a été sélectionné pour être dans un environnement naturel. Donc, en fait, nos villes et tout, c'est très bien et moi, j'en construis. *[0:22:12] ? :* Donc, *[0:22:12] Étienne Cunge :* je veux dire, moi, le premier, quelque part, voilà, et puis, je suis plutôt citadin en quotidien en plus parce que ça fait moins d'impact environnementaux, mais bon. Mais du coup, quelque part, instinctivement, on est bien. Alors qu'en ville, on est dans un environnement où il n'y a que des lignes droites, des angles, alors que dans la nature, il n'y a pas d'angle, il n'y a pas de lignes droites. *[0:22:37] Ybe :* C'est trop rationnel, presque, la ville. C'est trop droit, trop géométrique. Ça manque de folie, un peu. *[0:22:42] Étienne Cunge :* Oui, ça manque un peu d'harmonie, en fait, d'une harmonie générale qui est forcément toute en courbe, quelque part. *[0:22:50] Ybe :* Et pour boucler avec le thème des utopales qui est perspective, quelle perspective d'écriture on peut te souhaiter pour les années à venir ? *[0:22:59] ? :* Quelle perspective *[0:23:00] Étienne Cunge :* on peut me souhaiter ? J'ai un peu peur que mes perspectives ne soient pas très joyeuses compte tenu de ce que je disais tout à l'heure à moyen terme, mais d'ici là, de continuer comme ça, moi je suis heureux aujourd'hui dans ce que je fais, dans ce que je vis, j'ai de la chance quelque part. Enfin, j'estime en tout cas que j'ai de la chance parce que le facteur chance joue dans tout selon moi. Et j'ai eu de la chance avec l'écriture, donc j'ai eu de la chance de trouver un éditeur qui croyait en moi. J'ai eu la chance aujourd'hui d'avoir un public qui apprécie ce que je fais, etc. et qui me fait des retours en ce sens-là. Donc ça, c'est vraiment, c'est presque un miracle en fait, vu de mon point de vue. Parce que ce n'est pas gagné. Enfin, je veux dire, il faut travailler et puis il faut avoir de la chance en plus. Donc voilà, si ça continue comme ça, tant que ça continuera comme ça, je serai hyper content. Je profiterai de l'instant présent *[0:23:43] ? :* parce qu'il ne faut pas trop *[0:23:45] Étienne Cunge :* que je pense à la perspective, moi. *[0:23:48] Ybe :* Merci beaucoup, Etienne. *[0:23:50] Étienne Cunge :* Je t'en prie, Sam. *[0:23:50] ? :* Je suis trop content *[0:23:52] Ybe :* de t'accueillir, Floriane. Merci. Et donc, j'ai vu que toi, tu avais un PhD en physique et tu écrivais de la SF. Je me suis dit, ok, c'est trop cool. J'ai trop envie de voir comment ça la nourrit. J'aimerais commencer par là pour parler de ton dernier livre, du coup, Rouge Chardon. Cette fois, c'est bon, j'ai bien retenu. Si tu voulais qu'il fasse prendre conscience de quelque chose à quelqu'un, tu aimerais que ça soit quoi ? *[0:24:18] ? :* Je dirais que pour Rouge Chardon, *[0:24:23] Floriane Soulas :* ce que je voudrais transmettre, c'est l'idée qu'on n'est pas défini par notre famille et là où on vient. En fait, c'est un texte qui, sous couvert de SF et un peu d'horreur, parle du silence et de tous ces traumas familiaux qu'on se transmet dans le silence, en fait, et de l'idée qu'en fait, la chair se rappelle des choses et qu'on peut transmettre ça aussi de parents à enfants, ces blessures-là, et qu'en fait, les enfants n'ont pas apporté le poids des traumatismes de leurs parents et qu'on peut s'en défaire et qu'en fait, à un moment, il y a une phrase que l'héroïne dit, enfin, une des héroïnes dit, elle dit, si je choisis de me créer, ce n'est que moi-même. Et c'est une chanson, enfin, c'est une parole qui me fait écho à une chanson d'Aurora que j'aime beaucoup où elle dit I create myself *[0:25:08] ? :* et j'étais là, *[0:25:08] Floriane Soulas :* genre, mais oui, c'est ça en fait, qu'il faut faire. on a le choix et le pouvoir de se créer nous-mêmes et de décider qui on peut être et qui on veut être par nos actions et nos choix dans la vie. Et c'est ça, un peu l'histoire de ce trauma, c'est-à-dire, en fait, je ne suis pas la somme de tous les traumas de mon passé et des gens qui sont venus avant moi et je peux décider de me créer moi-même. J'adore. *[0:25:28] Ybe :* J'adore, c'est bon, là, je comprends pourquoi l'univers m'a guidé jusqu'à toi. Ah, c'est trop cool. Et pour quelles raisons toi, tu choisis la SF pour adresser des thématiques qui, finalement, parle beaucoup aussi de notre vie à tous. On est tous confrontés à ça. Comment on se construit avec tout ce qu'on a ? *[0:25:45] Floriane Soulas :* Alors ça, c'est quelque chose que j'ai à souvent raconté, mais moi, du coup, je suis ingénieur. J'ai un doctorat en physique et en physique des matériaux, génie des matériaux, génie mécanique. Et du coup, je pense que naturellement, je suis attirée par tout ce qui est science. C'est mon travail au quotidien aussi, donc forcément, ça m'interpelle et ça m'intéresse. J'ai essayé d'écrire de la fantaisie. Enfin, j'en ai fait un peu. quand une idée me vient, ça va être de la science-fiction. Là, récemment, avant Rouchardin, j'ai écrit du cyberpunk *[0:26:14] ? :* et en fait, *[0:26:16] Floriane Soulas :* j'ai trouvé ça effrayamment facile à écrire parce que j'avais l'impression juste d'écrire le présent ou vraiment un présent que tu peux toucher du doigt, tu vois, qui est vraiment très proche en disant en fait, ça y est, on y est. Ce qui était de la SF il y a 50 ans, c'est quasiment notre quotidien aujourd'hui. Et en fait, du coup, *[0:26:29] ? :* c'était... *[0:26:31] Floriane Soulas :* D'habitude, je trouve que quand tu écris de la SF, tu mets quand même une distance justement pour dénoncer très brutale à écrire parce que je me dis, en fait, je nous vois dans pas très longtemps vivre un truc comme ça et du coup, c'est facile à faire. Et puis oui, moi, j'ai mis longtemps à venir à la SF, j'ai commencé par faire du steampunk et puis un peu de fantaisie japonaise et tout ça et je me sentais pas trop légitime au début d'écrire de la science-fiction alors que j'avais quand même un doctorat et c'est quelque chose que je raconte souvent et en fin de compte, je me suis autorisée à le faire. Je me suis dit, en fait, si je le fais pas moi, qui va le faire quoi ? Tu vois, si moi, je me sens pas légitime à faire ça en étant même scientifique et en ayant tout ce passé et cette éducation scientifique, en fait, personne n'écrit jamais de la SF ou alors on laisse ça aux mecs qui ont toujours fait ça et qui monopolisent le terrain donc je vais le faire et donc j'ai écrit Les Oubliés de Lama à ce moment-là et c'est vrai que depuis, c'est-à-dire ça, tu sais, Unleash, le truc, je reviens un peu, j'ai refait un peu de fantaisie japonaise parce que c'est cool et que j'aime bien ça mais c'est vrai que de par ma formation scientifique, c'est logique que j'aille vers la SF. *[0:27:41] Ybe :* Ça a été quoi, le déclic qui t'a fait basculer dans le... Mais en fait, *[0:27:45] ? :* je peux le faire, moi ? *[0:27:46] Floriane Soulas :* Eh bien, en fait, c'est mon éditeur qui a venu me chercher. *[0:27:49] Ybe :* Trop bien. *[0:27:50] Floriane Soulas :* Qui m'a dit, voilà, on lance une collection, donc c'était la collection de SF de Screno qui a été lancée avec Pierre Bordage *[0:27:55] ? :* et ils m'ont dit, *[0:27:56] Floriane Soulas :* voilà, on voudrait des jeunes autrices aussi et on a pensé à toi pour les cœurs de la SF et ma première réponse ça a été, oulala, non, non, mais moi, je me suis dit, c'était à une période, donc c'était en 2000, il sortait en 2021, donc moi, je l'ai écrit pendant le Covid, ce roman-là, où en fait, je me suis dit, j'avais l'impression que quand t'es une femme qui écrit de la SF, de toute façon, t'en prends toujours pour la gueule. C'est jamais assez crédible, enfin tu vois, c'est vraiment, c'est un peu terrain conquis des hommes blancs des années 60-70 et quand t'es nana, en fait, tu dois tout justifier dix fois plus pour pouvoir être prise au sérieux *[0:28:30] ? :* et je me suis dit, *[0:28:31] Floriane Soulas :* mais en fait, c'est simple, j'ai qu'à parler des choses que je connais et des choses que j'aime. Alors moi, tu me lances sur ma thèse, je peux parler de ça pendant tout le temps, donc pas de problème. Et donc, je me suis dit, en fait, je vais faire ça. Je vais utiliser ma thèse comme base scientifique pour l'intrigue que je veux créer et comme ça, on ne pourra pas m'attaquer sur la véracité scientifique ou la vraisemblabilité de mon univers et tout et en fait, je pense que c'est un truc assez... Ça se voit quand un auteur prend plaisir à écrire et que ça le fait kiffer et moi, ça me faisait trop kiffer et du coup, j'ai fait, ah mais en fait, c'est trop bien la SF. C'était tellement facile, c'était tellement naturel. Je me suis dit, en fait, je suis repère de mon coucou. Et en fait, j'avais quand même eu des petits hints avant parce que j'ai écrit une nouvelle qui parle un peu de ça et c'était vraiment de la SF et je me suis dit, ah mais en fait, c'est quand même vachement bien. Pourquoi ? En fait, c'est vachement bien, c'est vachement facile et du coup, le déclic, ça a été de me dire *[0:29:23] ? :* en fait, *[0:29:24] Floriane Soulas :* je vais faire un truc que j'aime *[0:29:25] ? :* et je vais parler *[0:29:26] Floriane Soulas :* de choses que j'aime et qui me passionnent et tout de suite, tu te dis, mais c'est tellement évident et les gens qui me connaissent dans ma famille souvent me disent qu'ils me reconnaissent vachement dans ce roman-là. Ils voient que t'es chez toi dans ce roman-là. Tu as vraiment plus que tous les autres. *[0:29:39] Ybe :* C'est fou. Et c'est marrant parce que du coup, ta thèse, tu l'as fait sur les matériaux, j'imagine ? *[0:29:43] Floriane Soulas :* Oui, j'ai travaillé sur les foudrements d'avions. *[0:29:45] Ybe :* Ok, ok. Donc du coup, *[0:29:46] Floriane Soulas :* ça parle de magnétisme, de tempête et des trucs comme ça. Donc vraiment, c'était trop bien. Moi, j'attendais qu'on me disait « Vas-y, ton univers n'est pas vraisemblable et tout ». Je disais « Faux ! Je peux te sourcer tout ! » *[0:29:55] Ybe :* Et c'est moi qui l'ai écrit. Et c'est moi qui l'ai écrit. *[0:29:57] Floriane Soulas :* Et en fait, j'avais vachement communiqué sur le fait que je faisais des sciences. Je pense que personne n'est jamais venu m'attaquer ou alors que j'ai bien écrit le roman et tout le monde a trouvé que c'était plutôt vraisemblable et ça marche bien. Mais c'est vrai que je m'étais vachement protégé de ça parce que j'avais eu l'impression de voir beaucoup de femmes se faire remettre en question *[0:30:12] ? :* parce qu'elles étaient des femmes *[0:30:14] Floriane Soulas :* qui écrivaient de la science-fiction. *[0:30:16] Ybe :* Moi, je suis hyper touché par ce que tu partages et je trouve ça hyper inspirant parce que... Alors du coup, je parle de moi, mais j'ai longtemps imaginé que l'ingénierie m'empêchait d'écrire. Ça a vraiment été... En fait, je ne peux pas écrire parce que je suis ingénieur. Et tu vois, t'entends te parler... *[0:30:35] Floriane Soulas :* Alors que la SF, c'est que des ingénieurs à la base. Ouais, *[0:30:37] Ybe :* mais je ne sais pas, je ne savais pas t'expliquer pourquoi. C'est un peu irrationnel et du coup, je trouve ça trop cool. *[0:30:43] Floriane Soulas :* Mes premières réflexions, c'était de me dire que je n'étais pas légitime. *[0:30:45] Ybe :* Ouais, c'est pour ça. C'est pour ça que je suis curieux d'explorer ça. Et c'est étonnant *[0:30:49] Floriane Soulas :* parce que tu vois, tous les grands auteurs de l'âge d'or, je ne sais même pas pourquoi on a encore l'âge d'or, c'est chiant. Mais bref, tu vois, Asimov, tous les auteurs de Mélan l'Odyssée des espaces, c'était tous des ingénieurs. C'était tous des ingénieurs. Et ils n'en avaient rien à foutre. Ils se sont pas posé la question d'être légitime ou pas légitime. Pourtant, je suis désolé, mais quand tu lis Asimov, c'est pas très bien écrit. Pour Oli Van Vogt, moi j'ai adoré Le Monde des Noms A. C'est illisible aujourd'hui. Franchement, tu ne peux pas lire ça. C'est pas hyper bien écrit, c'est pas hyper bien traduit. Ils n'en avaient rien à foutre. *[0:31:18] Ybe :* En fait, c'est aussi une des raisons, c'est que les livres de SF, j'ai eu beaucoup de mal à les lire en fait. J'en ai pas lu beaucoup. Et je crois que j'ai beaucoup plus lu de SF, tu vois, plutôt contemporaine. Je pense qu'en vrai, *[0:31:31] Floriane Soulas :* je pense que c'est, en ce moment-là, c'est le meilleur moment pour commencer à lire de la SF. *[0:31:35] Ybe :* Trop bien. *[0:31:35] Floriane Soulas :* Parce qu'avant, c'est aussi quelque chose que je dis souvent sans complexe, la SF, c'était écrit par des hommes comme des hommes pour des hommes et de préférence ingénieurs. Donc, tu ne pouvais pas te reconnaître si tu n'es pas dans ce milieu-là. Et tu vois, même moi qui adore, j'adore, ma passion, c'est les livres de SF où il y a des formules dedans. C'est déjà dans ça, tu vois. Genre, moi, je conseille souvent de lire Taux zéro de Paul Anderson parce que tout est hyper accessible et c'est vachement bien. Mais en fait, Asimov, c'est chiant. Il n'aime pas les femmes, il est raciste, il n'y a rien qui va tuer. Et là, je trouve que depuis quelques années, il y a un chiffre qui est en train de se faire. Donc déjà, il y a beaucoup plus de femmes qui écrivent de la SF *[0:32:10] ? :* et surtout, *[0:32:12] Floriane Soulas :* il y a beaucoup plus de femmes qui, contrairement à moi, ne sont pas des scientifiques. Et c'est hyper intéressant, je trouve, moi, c'est ma vision, mais en tant que personne qui fait de la technique, technologie telle qu'elle est vécue par les gens qui ne font pas de la technique. Parce que je pense que naturellement, en fait, nous, on veut savoir comment les choses fonctionnent alors que ce qui est parfois le plus intéressant, c'est qu'est-ce que ça fait sur nous ? Et je trouve que la vision de gens que ça n'intéresse pas forcément ou qui ne veulent pas décrire comment une technologie fonctionne et qui vont se concentrer sur qu'est-ce que ça fait sur la société, c'est hyper intéressant. Et là, il y a beaucoup d'autrices qui s'emparent de tout ça, qui ne sont pas des scientifiques, qui écrivent des trucs super et qui, du coup, apportent une autre vision technologie beaucoup plus pratico-pratique et du quotidien et qui, en fait, c'est l'expérience la plus générale et la plus commune de la technologie. Et je pense que c'est vraiment le meilleur moment pour aller lire de l'ASF, c'est en ce moment. *[0:33:04] Ybe :* Tu vois, encore une fois, j'adore ce que tu dis parce qu'on est vraiment dans la réappropriation d'un ancien genre. Et en plus, c'est très communiquant. Tu vois, toi qui fais de la technique, qui te réapproprie et qui permet à d'autres de se réapproprier ce genre-là aussi, même s'ils n'ont pas fait de technique. Et c'est ça, l'écriture, en fait, à la fin. C'est trop cool. C'est trop cool. Et toi, pour boucler sur ce que tu disais, si tu parlais à la Floriane d'avant son premier livre, plutôt que lui donner un conseil, qu'est-ce que tu lui dirais, tu vois, aujourd'hui, quand tu regardes un peu tout le parcours que toi, tu as pu vivre ? *[0:33:39] Floriane Soulas :* Dans Les Oubliés de la Mâche, je me suis fait une dédicace à moi-même. *[0:33:41] Ybe :* Ah, trop bien. *[0:33:42] Floriane Soulas :* J'ai écrit à la Floriane d'il y a trois ans qui pensait qu'elle n'écrirait plus de roman. Parce que j'ai traversé une période un peu de burn-out où je me disais, en fait, c'est terminé, je n'écrirai pas quoi. Et je me dirais, en fait, *[0:33:54] ? :* je pense que je me dirais *[0:33:57] Floriane Soulas :* d'avoir confiance en moi *[0:33:58] ? :* et de ne pas attendre *[0:34:00] Floriane Soulas :* qu'on me donne l'autorisation de faire les choses. En fait, moi, j'ai toujours su que je voulais écrire des romans. Vraiment, c'était mon appel dans la vie, c'est ça. Mais pour des bonnes raisons, parce que mes parents m'ont dit en fait, on se trouve un vrai travail. Parce qu'ils ont raison. Il n'y a pas de formation à l'écriture en France. Ça n'existe pas. Il n'y a pas de cursus, en fait, universitaire, d'écriture créative. Vraiment, il y avait, en plus, il y a 10 ans, 15 ans, il y a R, c'était le vide intersédéral. Donc, en fait, je comprends. Et d'un côté, je trouve que c'est une chance qu'ils m'ont donné parce que je dis souvent que je ne veux pas avoir à choisir entre mes deux métiers. Et qu'en fait, je ne veux pas abandonner mon travail. Moi, je continue à être ingénieure à plein temps et je ne veux pas arrêter parce que je n'aurais pas eu ce truc-là aussi. Et du coup, ça m'aurait sûrement manqué. Mais par contre, je me suis beaucoup dit aussi du coup, je ne peux pas écrire parce que je fais des sciences, parce que je dois faire mon école d'angénie, ma prépa, mon machin, mon bidule. Et en fin de compte, j'ai commencé à écrire qu'en thèse. Et encore là, tu vois, j'ai mis longtemps à me dire que j'avais le droit de faire. Je me disais, en fait, tu ne sais rien faire, tu ne peux pas écrire un roman, ce n'est pas possible. Donc, j'ai pris un an pour faire des nouvelles avant de me dire, en fait, c'est bon, je sais ce que je veux faire. Et il y a eu une période où je m'interdisais complètement de faire ça. Et en fait, *[0:35:18] ? :* je pense qu'il faut *[0:35:20] Floriane Soulas :* se laisser vivre. Et en fait, ce n'est pas grave d'échouer. En fait, tu peux commencer un roman à 16 ans et te dire, en fait, je ne finirai jamais. Ça fait partie aussi de l'apprentissage et du cursus, tu vois. Et je pense qu'en fait, il faut se laisser un peu respirer. Et je me dirais, en fait, fais ce que tu as envie de faire. Attends pas que les autres te disent que tu as le droit de le faire pour le faire. Et après, c'était une chance. Peut-être que si mes éditeurs n'étaient pas venus me chercher pour faire du Space Hop, j'aurais mis encore dix ans de plus. Mais il m'a fallu du temps pour accepter. Et en fait, je me dis, tout était déjà là pour que tu le fasses. Tu as juste attendu qu'on te mette le nez dans ton évidence. Donc, je me dirais, n'aie pas peur de tes rêves. Tu vas les faire. En fait, je pense que quand c'est un truc qui est en toi, surtout l'écriture ou tout ce qui est création, si vraiment c'est en toi, tu finiras par le faire. Et souvent, on se dit qu'on n'a pas le temps, que tu as la vie. Et en fait, il ne faut pas avoir peur que ça prenne du temps. Il faut s'autoriser à faire des choses. *[0:36:13] Ybe :* Oui. Je suis grave touché par ce que tu partages, parce que je me reconnais aussi beaucoup dans le moment où tu déconnectes complètement parce que le prépa, école d'ingé, c'est dur. Ça, c'est un truc où la créativité, en fait, à la fin, tu sors en disant je ne suis pas créatif parce qu'on t'apprend aussi process, résultats, *[0:36:32] Floriane Soulas :* une manière de travailler. Tu es un peu un pilote automatique de la vie. À ce moment-là, je pense qu'en prépa, *[0:36:39] ? :* je crois que ce n'est pas le moment *[0:36:41] Floriane Soulas :* où j'ai le moins écrit. *[0:36:42] Ybe :* C'est fou. *[0:36:43] Floriane Soulas :* C'est en école d'ingé. Je suis occupé à picoler. Et à faire autre chose et à sociabiliser. Par contre, je lisais beaucoup. Encore à cette période-là, je lisais beaucoup, mais je n'écrivais pas parce qu'il y avait tellement de choses à faire, il y avait tellement de trucs. C'est des périodes un peu spéciales. Et en fait, j'écrivais encore en prépa. J'écrivais sur des forums sur Internet. Et après, en école d'ingé, c'était trop compliqué. Il y avait toujours à faire, il se passait trop de choses. Et en fait, dès que je suis arrivée en thèse, je me suis remise à écrire. Parce que moi, j'ai commencé ma thèse en janvier d'une année. Et en fait, je pense qu'en mars, j'ai une espèce de révélation en mode, si je ne fais pas toi, personne ne va faire pour toi. Personne ne va écrire des romans pour toi. Si tu veux le faire, il faut le faire. Et à ce moment-là, j'ai commencé, je pense au bout de 4, 5, 6 mois à dire, ok, vas-y, je prends tous les appels à la texte de nouvelles que je trouve et je les fais tous. Mais tu vois, ça m'est venu très vite. Dès que je suis sortie de l'école d'ingé, je me suis dit, en fait, ok, c'était cool. Cette parenthèse-là, j'ai bien vécu, mais en fait, j'ai envie d'écrire. *[0:37:37] Ybe :* Qu'est-ce qu'il y a derrière toute cette fête, tout ce truc ? C'était bien, *[0:37:40] Floriane Soulas :* tu vois, mais en fait, mais maintenant que je suis en thèse, et en fait, c'est marrant parce que du coup, j'ai commencé à écrire pendant que j'étais en thèse et du coup, en fait, quand je ne faisais pas l'un, je faisais l'autre. Pendant que j'étais en train de faire mes expériences, en fait, ça me débloquait des trucs de mes intrigues. Pendant que j'écrivais, en fait, je prenais des chemins détournés pour expliquer des choses et on m'a dit que ma thèse était trop littéraire, par exemple, qu'elle était difficile à lire, que je faisais des phrases qui faisaient plus que sujet-verbe, problème, quoi. Et en fait, ma directrice de thèse m'avait aussi dit que, en fait, c'était une richesse. Tu vois, de dire en fait, bah oui, tu ne penses pas comme nous *[0:38:16] ? :* et du coup, *[0:38:17] Floriane Soulas :* c'est cool parce que tu amènes une autre manière de penser, tu vas voir des choses qui pour toi vont être évidentes alors que pour nous, ça ne l'est pas du tout et inversement et du coup, je trouve qu'en fait, c'était super mais pour moi, c'est indissociable et du coup, quand ça se passe mal dans mon travail, je ne peux pas écrire. Et tu vois, si je m'ennuie au travail, je n'écris pas parce que je n'ai pas ce truc pour faire tourner mon cerveau en fond et pour moi, où j'ai fait un bore-out au travail, je n'écrivais pas *[0:38:44] ? :* alors que j'avais *[0:38:46] Floriane Soulas :* des journées entières à rien faire. *[0:38:48] Ybe :* Tu sais que ça, c'est moi, c'est l'ennui qui m'a reconnecté à l'écriture ? *[0:38:50] Floriane Soulas :* Moi, je ne pouvais pas écrire. Impossible d'écrire. Je disais. Mais je ne pouvais pas écrire du tout, du tout. Du coup, je me suis dit ok, et ça, c'était mon signal d'alarme. Ouh là là, si je n'arrive même pas à écrire, il faut que je me barre. Et à chaque fois que je me suis mise à m'ennuyer, je n'arrivais pas à écrire. Et donc, du coup, souvent, j'ai changé de boulot à ce moment-là *[0:39:07] ? :* ou je fais autre chose. *[0:39:09] Floriane Soulas :* Mais pour moi, c'est vraiment un truc qui est hyper connecté à mon travail et à mon écriture. *[0:39:15] Ybe :* C'est hyper rassurant ce que tu partages parce qu'une des croyances que j'entends le plus souvent, c'est oui, mais je n'ai pas fait d'études de lettres. Et tu vois, moi, ce que j'aime bien dire, c'est mais Dieu merci, en fait, trop bien, tu as fait autre chose. Et tout ça, c'est de la matière que tu es la seule à pouvoir exploiter et que les gens qui ont fait des études de lettres ne peuvent pas exploiter. *[0:39:30] Floriane Soulas :* Mais moi, j'ai beaucoup hésité après mon bac et à partir en prépa lettres ou en prépa scientifique. Et en fait, c'est ma prof de français qui m'a dit, elle m'a dit, mais ça m'a marqué parce que j'y pense tout le temps, elle m'a dit, en fait, si tu arrêtes de faire des sciences, tu n'y reviendras pas *[0:39:44] ? :* alors que tu peux toujours lire. *[0:39:45] Floriane Soulas :* Oui, *[0:39:45] Ybe :* c'est vrai. Elle a dit, en fait, *[0:39:46] Floriane Soulas :* reprendre les sciences quand tu es en autodidacte, c'est hyper dur alors qu'elle a dit, en fait, la littérature, tu peux toujours apprendre, tu peux toujours lire. Et si tu peux lire, tu peux décortiquer un texte, tu peux apprendre en lisant. Et elle m'a dit, va faire des sciences parce que sinon, tu regretteras. Et en fait, je pense que c'était un des meilleurs conseils qu'on m'a donné parce que, tu vois, en prépa, tu fais quand même un peu de sciences philo, enfin de philo français. Moi, j'adorais ça. Et en fait, lire, *[0:40:08] ? :* tu n'as pas besoin *[0:40:10] Floriane Soulas :* d'aller à l'école pour lire des livres. *[0:40:12] Ybe :* On a fait de philosopher un truc très élitiste alors qu'il n'y a rien de plus simple que de s'asseoir à un café et de discuter avec quelqu'un. C'est déjà philosophé. *[0:40:18] Floriane Soulas :* Et c'est sûr que tu as tout un bagage littéraire que tu vas apprendre sur le tas. Tu vas plus l'intuiter que l'apprendre formellement. Et en même temps, tu peux toujours apprendre. Je trouve qu'il y a quand même... Le livre, il est accessible beaucoup plus que les théories scientifiques. Encore que, je trouve que maintenant, avec la vulgarisation, tu peux commencer à t'intéresser à des sujets hyper complexes. Mais en fait, tu peux toujours lire. Rien ne t'empêche de lire jamais. Donc, vraiment, un très bon conseil de ma prof de français si jamais elle passe par là. *[0:40:50] Ybe :* J'adore. Et pour conclure, moi, alors, je crois que c'est une phrase que tu dis aussi quand je regardais un peu tes différentes interventions. Moi, je suis convaincu que les livres changent le monde. Toi, tes livres, s'ils pouvaient changer le monde sur quelque chose ou à un point particulier, quel monde t'imagines ? *[0:41:10] Floriane Soulas :* C'est un truc que je pense que j'ai écrit déjà depuis longtemps. En fait, j'écris souvent sur les mêmes thèmes. Je pense beaucoup aux Obis de la Mât, à Tonnerre, et là, à Soma, et même à Rouchardon dans une mesure un peu légèrement plus écalée. Je pense qu'en fait... *[0:41:27] ? :* Comment je pourrais dire ça ? *[0:41:28] Floriane Soulas :* En fait, je vais faire un détour. Mais je dis souvent que le post-apo a mauvaise presse parce qu'on dit que c'est un genre qui est hyper déprimant. Or, moi, je trouve que c'est le genre de l'espoir par définition parce que c'est vraiment le genre où on te dit vraiment c'est la merde et rien qui va et tout le monde fait n'importe quoi. Mais en fait, on te montre que l'humain va toujours s'entraider. Et je pense que je voudrais dire *[0:41:45] ? :* qu'en fait, *[0:41:47] Floriane Soulas :* on a besoin des uns et des autres et qu'il faut qu'on apprenne à faire communauté. Et que ça peut être qu'entre femmes comme dans Soma où c'est une sororité où elles décident de rester entre elles. Mais c'est aussi de dire en fait, parlez-vous. Il faut qu'on se parle. En fait, l'être humain, il est sociable. On est dans un monde où on est de plus en plus isolé alors qu'on pourrait parler à n'importe qui. Et on oublie qu'en fait, il suffit juste d'aller parler en fait. Et je pense qu'on peut régler énormément de choses par le dialogue. Et je dirais, n'oubliez pas qu'en fait, je pense que l'être humain est fondamentalement un être social et qu'on doit réapprendre à faire communauté ensemble et que c'est ça qui nous sauvera. *[0:42:22] Ybe :* J'adore. Capitalisme. Entre autres, effectivement. Mais je suis d'accord avec toi. En fait, c'est le pas de s'ouvrir à la discussion. Et du coup, qui dit discussion dit aussi s'ouvrir à l'écoute. *[0:42:35] Floriane Soulas :* Comment j'écoute ? C'est marrant parce que je parlais de ça avec une de... J'ai fait un programme de coaching il n'y a pas longtemps et elle m'avait dit pourquoi vous m'avez choisi. Et en fait, elle avait mis une citation et je lui ai dit parce qu'en fait, c'est facile d'entendre les gens mais pas de les écouter. *[0:42:46] Ybe :* Ah ouais. *[0:42:47] Floriane Soulas :* Et en fait, on ne s'écoute pas. En fait, c'est vraiment ce truc quand tu es dans une discussion où tu écoutes mais seulement pour répondre à l'autre, pas pour vraiment écouter ce qu'il te dit. Et on ne te demande pas de changer d'avis. Mais on te demande d'écouter et de prendre en compte l'avis de l'autre et peut-être ça te fera changer d'avis ou pas, tu vois. Mais en fait, on est toujours dans l'opposition et on va dire oui, mais attends, qu'est-ce que je vais lui répondre ? Mais juste écoute-le jusqu'au bout, tu vois. Sans réfléchir à déjà comment tu vas compter son argument parce qu'en fait, tu es déjà en train de ne plus l'écouter puisque tu es en train *[0:43:09] Ybe :* de réfléchir à ce que tu vas dire. Et ça, *[0:43:11] Floriane Soulas :* je trouve que c'est quelque chose vraiment apprendre à écouter, *[0:43:14] ? :* on ne le fait plus du tout. *[0:43:16] Floriane Soulas :* Alors qu'en fait, ce n'est pas si compliqué. Ça veut dire qu'il faut apprendre à se décentrer et à ne pas penser qu'à soi, tu vois. Et je comprends que c'est dur. Dans notre société, tout est fait pour que justement on soit hyper individualisé et qu'on ne pense pas que les autres vont nous aider aussi et que les réponses, elles sont peut-être juste à côté de nous. C'est juste qu'on ne prend pas le temps de poser la question, quoi. *[0:43:33] Ybe :* Ça, c'est... Je suis curieux, toi. Du coup, là, tu m'as parlé de coaching. Tu vois, moi, quand j'ai fait ma formation de coach, ce qui a été le plus compliqué pour moi, c'est en tant qu'ingénieur de me décaler du résultat, tu vois, et donc d'arrêter d'être orientée solution et donc d'être dans l'écoute et donc être dans la question ouverte, tu vois. Ah oui, *[0:43:48] Floriane Soulas :* alors moi, ma coach, elle m'a appris un truc incroyable. *[0:43:50] Ybe :* J'ai retenu que deux trucs dans ce coaching. Trop bien, c'est déjà ça. *[0:43:53] Floriane Soulas :* J'ai retenu que je n'étais pas responsable de comment les gens prenaient ce que je leur disais et j'ai retenu que tu ne peux pas demander pourquoi aux gens. *[0:43:59] Ybe :* Oui, parce que c'est la braque. C'est très agressif. *[0:44:01] Floriane Soulas :* Parce que c'est hyper agressif. Pour quelles raisons ? Pour quelles raisons tu fais ça ? Et en fait, il faut leur demander explique-moi comment t'en es arrivé là, c'est quoi ton cheminement ? Et en fait, c'est vrai qu'au début, j'étais là genre mais c'est du bullshit cette histoire. Et en fait, maintenant que je l'applique, je me rends compte qu'en fait, ça marche de ouf. En fait, elle me disait que quand tu demandes pourquoi aux gens, ça leur demande de se justifier personnellement. Alors qu'en fait, ce n'est pas le cas. Mais c'est vrai que quand tu dis pourquoi, les gens se sentent agressés et qu'il faut en fait demander à comprendre. Mais en fait, c'est juste de l'écoute. C'est en fait juste explique-moi comment tu penses pour qu'on arrive à cette décision-là ou à ce choix-là parce que moi, je ne pense pas comme toi. Et ça, c'est vrai qu'au début, j'étais là genre mais c'est n'importe quoi. Et en fait, maintenant que je l'applique, je me dis ah bah en fait, *[0:44:41] ? :* oui, c'est vrai. *[0:44:42] Ybe :* Et en plus, là, tu mets le doigt sur une boucle qui est hyper intéressante pour nourrir son écriture parce que quand tu es à l'écoute des autres, en fait, tu découvres plein de manières différentes de penser *[0:44:57] ? :* Du coup, *[0:44:58] Ybe :* je suis ravi de pouvoir échanger avec toi, Lucie. Moi, j'ai été hyper curieux de ton profil de par les différentes casquettes que tu as pu avoir, de par ton lien avec l'Ariège. Moi, j'ai un lien aussi avec l'Ariège et je suis fasciné par cet endroit encore plein de nature et qui est très inspirante. Et donc, voilà. Et pour commencer, j'avais envie de partir avec la thématique des utopias, la perspective, le doute, le futur, etc. Et j'avais envie de commencer en te demandant du coup, dans La Grande Verdure, un lecteur, si tu voulais le faire prendre conscience de quelque chose, tu aimerais qu'il prenne *[0:45:37] ? :* conscience de quoi ? *[0:45:39] Lucie Heder :* Dans La Grande Verdure ? Oui, *[0:45:40] Ybe :* en lisant La Grande Verdure. *[0:45:49] ? :* Je pense *[0:45:49] Lucie Heder :* de la possibilité du désaccord, quelque chose de l'ordre d'un conflit qui peut être adressé et qui peut aussi bien se passer ou qui peut être nourrissant. Quelque chose comme ça. Je pense que je m'adressais à une forme de rigidité que j'ai pu observer dans des espaces militants. et à la fois, c'est une rigidité que je comprends parce que je pense que le militantisme, c'est un espace qui ne peut pas adresser, enfin, qui ne peut pas, qui a besoin de ne pas être trop dans le doute parce qu'il a la nécessité d'être dans un certain affrontement et donc d'avoir une grande solidité, d'être bien appuyé sur ses pieds. Et en même temps, je pense que dans les moments de repos, les moments de discussion, les moments, oui, voilà, les moments plus calmes qui n'est pas un moment qu'on vit en ce moment, par exemple, qui est un moment pas très calme, mais ça peut être un espace, comment dire, un espace de... Ça peut être bien d'avoir des espaces où peuvent naître le doute, la discussion, le désaccord et que du coup, et que la grande verdure, c'est vraiment ça, c'est vraiment le moment d'un conflit aigu, d'une crise en fait et aussi d'une crise pour le personnage principal qui est vraiment traversée par plein d'émotions contradictoires et qui essaye de naviguer là-dedans. Du coup, voilà, une espèce de culture du conflit. *[0:47:33] Ybe :* C'est passionnant ce que tu partages sur l'espace de discussion et le rapport que tu en fais avec le militantisme. Je trouve que c'est d'autant plus actuel aujourd'hui quelque part, il y a une espèce d'hyperpolarisation. Du coup, j'ai presque envie de te poser la question comment on fait pour s'autoriser le doute ou l'écoute quand on est confronté à des valeurs qui ne sont pas du tout *[0:48:01] ? :* les nôtres ? Je pense que ça dépend *[0:48:06] Lucie Heder :* des espaces dans lesquels on est. Il y a des espaces où on peut adresser, je veux dire, entrer dans une discussion et des espaces qui ne sont pas des espaces de discussion et qui sont des espaces de confrontation. Et c'est vrai que là, par exemple, on est dans la rue. pour les personnes qui manifestent dans la rue, on est vraiment dans un espace *[0:48:31] ? :* de confrontation *[0:48:32] Lucie Heder :* et que les moments de discussion auront lieu ailleurs. Ils pourraient avoir lieu ici, même si ici, on est aussi dans un espace qui est plutôt marqué à gauche, du coup, où il va y avoir plutôt une certaine catégorie de personnes. Mais en tout cas, je pense que ça se réfléchit en termes d'espace et que peut-être qu'il faudrait qu'on fabrique ces espaces, réfléchir à comment fabriquer ces espaces. où on peut discuter pour dépasser l'hyperpolarisation. Parce que par ailleurs, les médias offrent un autre espace, mais on voit que les médias vont aussi polariser à leur manière. Du coup, c'est nécessaire peut-être de trouver d'autres espaces. *[0:49:09] Ybe :* J'aime bien cette réflexion en termes d'espace de la discussion. C'est intéressant. Et cette idée de la grande verdure et donc d'adresser cette thématique de la discussion, de la confrontation et des espaces pour tout ça. C'est une idée que tu avais depuis *[0:49:26] ? :* combien de temps ? *[0:49:29] Lucie Heder :* Je ne sais pas si c'est une idée que j'avais. En tout cas, je pense que j'avais un ressenti. Je pense que j'écris beaucoup à partir du ressenti. J'ai commencé à écrire à la fin du premier confinement *[0:49:45] ? :* et je pense *[0:49:47] Lucie Heder :* que j'étais déjà très tiraillée entre le besoin de contrôle collectif qu'on avait face à la maladie *[0:49:55] ? :* qui arrivait. *[0:49:56] Lucie Heder :* Par ailleurs, *[0:49:58] ? :* le premier confinement *[0:49:59] Lucie Heder :* en Ariège, par exemple, c'est un département très rural de 300 000 personnes, du coup, très peu de monde *[0:50:06] ? :* à l'échelle *[0:50:08] Lucie Heder :* de la France. Et pendant le premier confinement, les statistiques de malades, ça a été une personne. Il y en a peut-être eu plus, mais en tout cas, du coup, on n'avait pas vu la maladie. Elle est arrivée à l'automne. Et l'automne, on se l'est pris dans la gueule. Il y a plein de gens qui sont tombés malades, etc. Et du coup, on était dans ce moment du confinement avec tout l'appareillage bureaucratique qui nous était imposé, des attestations, etc. Alors qu'en fait, la maladie n'était pas là. Donc, il y avait quelque chose de très absurde. Et en même temps, il y avait une peur de quelque chose qu'on n'avait pas vu. Du coup, vraiment un besoin de contrôle collectif. Et en même temps, un désir individuel très fort de liberté, de défier les règles, de sortir, etc. Et du coup, j'étais déjà très habitée par cette tension. Et du coup, je pense que ça a été un espèce de déclencheur parce qu'en fait, le livre ne parle pas de ça. Mais ça a été un déclencheur pour aller réfléchir sur les tensions entre l'individu et le collectif. Et qui est vraiment l'objet du livre et qui du coup peut s'appliquer à plein de contextes. Mais en tout cas, oui, cette tension entre l'individu et le collectif et où est la marge de liberté de l'individu et où est le... Jusqu'à quel point le collectif est émancipateur et quand est-ce qu'il devient une prison. Enfin, je veux dire, et du coup, et pour moi, qui sont des zones très floues et toujours à... qu'il faut toujours rediscuter, retravailler, qui sont toujours en tension, en fait. *[0:51:39] Ybe :* C'est passionnant. À chaque fois, c'est dynamique presque systémique d'individu, groupe, comment ils se nourrissent entre un groupe sur un autre groupe, un groupe sur l'individu, l'individu sur le groupe, etc. À chaque fois, à la fin, tu as envie de tout s'impliquer en disant, c'est l'œuf ou la poule. Et puis, en fait, c'est toujours beaucoup plus complexe que ça. Et moi, je l'applique beaucoup au quotidien. Par exemple, dans l'écriture, je trouve que, comme je te disais, une autrice comme toi qui raconte sa démarche et devient un modèle pour les gens qui écoutent et qui n'ont pas encore vécu le processus. Et donc, il y a une notion, là, tu vois, d'individu qui impacte vraiment le groupe. Et j'y vois, parce que toutes ces notions de SF, parfois, on les voit de manière très noire, très déprimante. Et en fait, moi, j'ai la sensation qu'on touche à des sujets qui sont au contraire vraiment pleins d'espoir. Je citais l'exemple de l'écriture, mais je pense qu'on pourrait en trouver plein d'autres. Qu'est-ce que tu en penses de cette, je dirais, responsabilité individuelle qu'on porte pour montrer l'exemple, peut-être ? Je ne sais pas si... *[0:52:50] Lucie Heder :* Dans l'écriture, tu veux dire ? Dans la littérature ? *[0:52:52] ? :* Alors, *[0:52:54] Ybe :* oui, en fait, parce que finalement, à la fin, je parle d'écriture, mais en fait, ça coulisse sur à peu près tout. Mais oui, on peut partir de l'écriture, par exemple. *[0:53:02] ? :* Oui, *[0:53:05] Lucie Heder :* pardon, je ne suis pas très sûre de voir très bien. Savoir si je suis dans le champ de la littérature ou si je suis dans le champ de l'écriture, la responsabilité individuelle dans l'écriture. Enfin, est-ce que ça peut m'évoquer ? *[0:53:23] ? :* En tout cas, *[0:53:26] Lucie Heder :* on parlait de militantisme tout à l'heure, et pour moi, le militantisme, c'est vraiment quelque chose de collectif. j'ai l'impression qu'on milite surtout à l'échelle d'un groupe et que quand on est dans quelque chose d'individuel, peut-être on pourrait plus parler d'engagement politique. Et que, pour moi, la littérature ne se situe pas à une échelle collective, même s'il y a des textes qui sont écrits collectivement. C'est quand même très minoritaire. La littérature est plutôt quelque chose qui se pratique à l'échelle très individuelle et la lecture aussi est quelque chose de très individuelle. Et ce qu'on ressent à la lecture est quelque chose qui est difficile de partager avec les autres. Finalement, il faut trouver des autres mots et parfois, on a du mal à décrire. Finalement, la littérature, c'est aussi ça, c'est cette tentative de décrire l'expérience qui est quelque chose de très difficile à partager. Et du coup, parce que les mots sont tellement polysémiques, les mots nous attrapent chacun toujours dans des univers différents. et du coup, la littérature, avec son foisonnement de mots, c'est quelque chose qui va nous essayer de transcrire l'expérience humaine. Et du coup, pour moi, je me pose la question de l'engagement politique en littérature. Tu parlais de responsabilité individuelle. En fait, moi, je le comprends comme ça. et je pense qu'il y a plusieurs choses. Il y a déjà le fait *[0:54:55] ? :* que je pense que *[0:54:58] Lucie Heder :* quand on écrit, il faut vraiment s'autoriser la plus grande liberté parce que c'est un espace de liberté très fort. Particulièrement la fiction. Pour moi, quand j'écris, c'est de la fiction. La fiction, c'est vraiment un endroit où on peut expérimenter la liberté. Et que du coup, ça peut être aussi bien quand on est dans cet espace de se défaire de toutes les questions morales qu'on pourrait se poser. Mais après, par contre, dans un deuxième temps, au moment de la publication, pour moi, vient la question de la responsabilité, de savoir qu'est-ce qu'on va apporter dans le monde, dans quel contexte, quel est le monde qui accueille ça. Et que du coup, ça peut être un moment pour reprendre des choses, pour réfléchir. Tel personnage, pourquoi je l'ai traité comme ça, qu'est-ce que ça porte, est-ce que ça véhicule des clichés, est-ce que ça reproduit de la violence ou des choses comme ça. Et du coup, je verrais ça plutôt en deux temps. Et après, je pense qu'aussi, la littérature, ça peut être... Vu que c'est un espace de réflexion, un espace de doute, un espace d'ambiguïté, comment dire, on peut le considérer peut-être comme une forme de base arrière pour la lutte, un endroit où on va aller réfléchir, où on va se retrouver seul avec soi-même *[0:56:16] ? :* et avec un monde *[0:56:18] Lucie Heder :* qui nous est offert et pour après, un moment réflexif en fait, pour après, engager sa responsabilité individuelle dans la société et voir où est-ce qu'on veut se placer dans la société. *[0:56:31] ? :* C'est quoi ? *[0:56:33] Ybe :* J'adore. J'aime bien cette séparation que tu as fait entre le processus qui au départ est très intérieur et puis après qui s'ouvre forcément vers l'extérieur et donc en se demandant ce que j'ai construit, quelle est mon intention quelque part ? Qu'est-ce que j'ai envie de transmettre comme message ? Et tu parlais de l'écriture comme espace de doute, d'ambiguïté. C'est quoi toi peut-être le plus gros doute ou la plus grosse ambiguïté par laquelle tu es passée quand tu as écrit La Grande Verdure ? *[0:57:08] ? :* J'avais peur *[0:57:11] Lucie Heder :* de faire un mauvais procès à mon milieu politique qui est la communauté queer. Et en fait, je voulais... Mais en fait, je pense que je ne fais pas du tout ça. Du coup, c'était des craintes que j'avais parce que j'étais en colère sur des choses et que finalement, j'ai réussi à transformer. Je pense que le processus d'écriture m'a fait passer de la colère à de l'amour. Du coup, c'était joli. Moi-même, ça m'a fait changer le fait de l'écrire et d'incarner des positions... De faire incarner des positions que je ne comprenais pas trop à des personnages et de m'attacher moi-même à ces personnages et du coup, de me mettre à leur place d'une certaine manière. *[0:58:03] Ybe :* De la colère à l'amour. Et ça a été quoi le petit déclic ? En tout cas, qu'est-ce qui t'a permis de traverser les peurs dont tu parlais ? *[0:58:13] ? :* Je ne sais pas *[0:58:14] Lucie Heder :* s'il y a eu des déclics. C'est très long. Je l'ai écrit pendant deux ans. Après, je l'ai laissé reposer pendant un an et demi pendant lesquels je cherchais un éditeur et je ne trouvais pas. et après, j'ai eu des retours qui m'ont vraiment aidée et qui m'ont encouragée tout en étant critique. Vraiment, un retour critique et pas un retour qui annihile, mais vraiment un retour qui porte tout en te montrant les points qui ne vont pas. Et du coup, ça m'a permis de reprendre et de réussir à identifier le chemin du personnage que j'ai mis beaucoup de temps à conscientiser, parce qu'il était très proche de moi aussi. Du coup, il a fallu que je fasse tout un travail pour me décoller du personnage. *[0:59:07] Ybe :* J'entends le processus très itératif qu'on a dans l'écriture et puis finalement, la peur qui se traverse avec le temps et l'expérience qu'on en fait. Tu dis que t'as changé en l'écrivant sur quoi ? *[0:59:22] ? :* Je ne sais pas *[0:59:23] Lucie Heder :* si j'ai changé. En tout cas, peut-être que ça a été un truc d'accepter, de découvrir que j'étais en colère parce que j'ai un rapport très compliqué à la colère et du coup, le personnage est très en colère. Et du coup, d'identifier cette colère et de voir d'où elle venait, ça, *[0:59:43] ? :* ça a été... *[0:59:44] Lucie Heder :* Et de séparer ma colère de sa colère, ça, ça m'a peut-être fait un peu changer. *[0:59:48] Ybe :* Merci pour ce partage sur la colère parce que c'est un enjeu que je rencontre souvent avec les auteurs que je peux accompagner de dire qu'est-ce que je fais de cette colère ? Est-ce que ce n'est pas un débordement qui va être toxique pour le livre ? Et ce que je peux... Alors, c'est ce que tu partages et ce que j'ai pu observer, c'est vraiment qu'en fait, en traversant cette colère, il y a toujours quelque chose de positif et de... En fait, de l'amour, tu l'as dit tout à l'heure, qui est né au travers de ça. Donc, c'est cool. Trop bien. Et je voulais savoir, toi qui vis du coup en Ariège, qui est effectivement un endroit très rural et très nature, encore beaucoup, est-ce que ça change quelque chose pour toi dans le processus d'écriture ou alors plutôt comment ça t'aide, tu vois, d'être en contact avec toute cette nature ? *[1:00:45] Lucie Heder :* Je pense que ça a beaucoup nourri mon premier livre qui s'appelle Quelque chose a changé que j'ai auto-édité, qui est un livre où des gens traversent ou essayent de traverser la montagne pour fuir l'administration dans un monde qui devient un peu dystopique. Et là, c'est quelque chose de très présent, les plantes, le climat, la météo, le ciel qui bouge, etc. Mais après, je pense que je suis toujours *[1:01:21] ? :* le moindre végétal *[1:01:26] Lucie Heder :* qui va être sur mon chemin quand je suis dans un espace va capter mon attention. Et en fait, je pense que c'est quelque chose qui m'apaise beaucoup en vivant en Ariège, *[1:01:36] ? :* mais je pense que *[1:01:38] Lucie Heder :* c'est omniprésent dans tout ce que j'écris. Cette présence du vivant, en fait, *[1:01:51] ? :* j'ai du mal *[1:01:53] Lucie Heder :* à concevoir un texte, à imaginer un espace sans montrer le vivant qu'il y a autour de moi. Et du coup, c'est peut-être pour ça que je recherche des endroits où il y en a beaucoup. Mais du coup, ce serait ça le... Après, je ne sais pas si l'Ariège particulièrement va influer sur mon écriture. Mais en tout cas, je pense que ce qui influe sur mon écriture, c'est mon attention permanente à cette présence du vivant et de voir comment est-ce qu'il est contenu ou pas. Est-ce qu'il peut exister pour lui-même ? Est-ce qu'il peut exister pour lui-même ? En Ariège, *[1:02:29] ? :* il y a beaucoup de... *[1:02:31] Lucie Heder :* Les végétaux existent beaucoup pour eux-mêmes et ça, ça fait du bien. *[1:02:35] Ybe :* Qu'est-ce que tu entends par exister par eux-mêmes ? *[1:02:38] Lucie Heder :* C'est-à-dire ne pas être là pour une visée utilitaire des humains. Que ce ne soit pas un jardin, que ce ne soit pas de la culture, que ce soit juste des plantes qui sont là parce qu'elles sont là et qui sont venues là toutes seules. *[1:02:50] Ybe :* Ça donne ce côté... Je trouve que quand on est face à une forêt ou face aux montagnes, il y a quelque chose de très harmonieux, de très... Il y a un sentiment de calme et de sérénité qui monte. Et je trouve ça extrêmement apaisant quand on est pris dans le flot de la vie d'adulte. *[1:03:13] Lucie Heder :* Oui, c'est sûr. *[1:03:15] Ybe :* Et j'aime à croire que les livres changent le monde. Le tien, s'il devait changer le monde sur quelque chose en particulier, on se retrouverait où ? *[1:03:27] ? :* On se retrouverait où ? *[1:03:30] Lucie Heder :* Franchement, je n'ose pas imaginer que mon livre va changer le monde, mais peut-être on se retrouverait dans un endroit... Je reviens au début, je pense à un endroit où on arrive à adresser les conflits sans que ça soit une catastrophe. Ça, ça me fait bien envie comme endroit. C'est un peu mon utopie. *[1:03:52] Ybe :* Je l'aime bien, ce monde-là aussi. Merci beaucoup, Lucie. *[1:03:57] Lucie Heder :* Avec plaisir. *[1:03:58] Ybe :* Je suis trop content, Christiane, de pouvoir échanger avec toi que « Ressources naturelles », ton dernier livre. Oui. si tu voulais, tu vois, justement, qu'il permette aux gens qui le lisent de changer de perspective sur un sujet, tu aimerais qu'il change sur quel sujet ? *[1:04:14] Christiane Vadnais :* Sur le travail. Les Ressources naturelles, c'est un livre qui raconte l'histoire de... Essentiellement, l'histoire de Clémence qui est un personnage qui travaille dans une entreprise un peu futuriste où on propose des solutions technologiques à la crise écologique. Et donc, elle va être confrontée à l'extinction, une extinction, pardon, massive d'espèces dans le fleuve Saint-Laurent. Et puis, c'est un livre, évidemment, qui parle beaucoup de tout ce qui est crise écologique, sixième extinction, tout ça. Mais c'est aussi un livre qui parle de notre rapport au travail puis de comment on situe ce qu'on fait par rapport au grand contexte. donc, elle va un peu s'épuiser à travers ce processus-là, le personnage. Donc, ça va complètement transformer son rapport au travail. Puis, je pense qu'à une époque où, bon, on se fait demander toujours d'être plus productif, on se fait imposer des outils, on a l'impression d'avoir peu de contrôle sur notre travail, réfléchir à ça puis donner du sens à ce qu'on fait, qui est pour moi, en fait, le travail d'écrivaine que je fais donne beaucoup de sens à ma vie. Bien, je pense que se questionner là-dessus aujourd'hui, c'est vraiment important parce que c'est la moitié de notre vie, le travail, on passe tellement de temps que je ne sais pas si on pouvait, si les lecteurs, les lectrices pouvaient juste, je ne sais pas, se questionner à ce rapport-là, je serais contente. Après, je pense qu'un livre, c'est toujours un territoire de liberté puis on en prend ce qu'on veut et on en sort avec ce qu'on veut mais c'est vrai que moi, ça a été beaucoup ça, mon entrée dans ce livre-là. *[1:05:42] Ybe :* Toi, tu as eu, il me semble, un parcours où tu as décidé à un moment de te lancer pleinement dans la littérature. Donc, tu as eu un moment cette question du sens, ça a été quoi le déclic, tu vois, qui t'a fait dire « ok, là, ça n'a pas de sens et maintenant, je vais me diriger ». *[1:05:56] Christiane Vadnais :* Oui, en fait, c'est ma crise de la trentaine. C'est le moment psychologique de la faire. Non, mais moi, j'ai travaillé pendant plusieurs années dans le milieu culturel. En fait, j'ai commencé dans le milieu littéraire avec des études en lettres. Ensuite, j'ai travaillé pour un festival, tout ça. Puis à un moment, j'étais très impliquée. Pour moi, c'était presque du militantisme, mais j'avais toujours ce rêve d'écrire qui était présent. Puis ce qui est un peu difficile quand on travaille dans ce milieu-là, c'est qu'on voit à quel point il y a des gens qui veulent écrire, à quel point il y en a beaucoup, à quel point ce n'est pas toujours facile sortir un premier livre. Donc, moi, j'avais beaucoup cette espèce de sentiment d'imposture de me dire « mais pourquoi moi, j'écrirais? » Il y en a déjà beaucoup. Puis une fois que j'ai été très enfoncée dans mon travail culturel, je me suis dit *[1:06:43] ? :* « bien là, *[1:06:44] Christiane Vadnais :* si je ne m'y mets pas maintenant, c'est fini. Si à 30 ans, je ne commence pas à écrire mon livre, je pense que je n'y arriverai pas. » Donc, j'ai vraiment fait un grand geste. J'ai quitté le milieu culturel. Je suis partie faire un an d'écriture intensif. Puis finalement, ça s'est bien terminé. Mais c'est vrai que quand j'écrivais mon premier livre, je n'avais aucune idée s'il serait publié. Donc, je pense qu'à un moment, quand on veut écrire, c'est un désir qui est tellement fort qu'il arrive un moment où on ne peut plus l'ignorer, je crois. *[1:07:10] Ybe :* Alors, moi, ça me parle beaucoup de ce que tu dis et qui te prend un moment et puis tu jettes dans le vide sans vraiment trop savoir ce que tu en attends et ce que tu vas en tirer. Quoique, je pense que oui, à la fin, tu vois, tu as effectivement potentiellement la publication, etc. Mais on apprend toujours beaucoup sur nous en écriture. Qu'est-ce que toi, tu as appris en écrivant sur toi? *[1:07:38] Christiane Vadnais :* Bien, en fait, c'est drôle parce que la première réponse qui me vient, c'est que j'ai appris que la seule chose qui pour moi n'est jamais ennuyante, c'est l'écriture. Je suis capable de m'ennuyer de tout à un certain point. On est fatigué, je ne sais pas, de travailler à tel endroit ou de faire telle chose. Mais moi, l'écriture, pour moi, c'est vraiment une quête sans fin. Je ne sais pas, à chaque fois que j'avance, j'ai publié deux livres à la Talente et j'ai aussi participé à plusieurs projets multidisciplinaires. Puis, j'ai quand même l'impression qu'à chaque fois, j'apprends une nouvelle chose sur l'écriture, que c'est un art extrêmement complexe parce qu'au début, on a peur de ne pas être capable d'écrire. Au début, c'est très technique. On se dit, mais je ne serai jamais capable d'écrire 150 pages. Après ça, on se rend compte qu'on est capable d'écrire 150 pages, mais on se dit, mais je ne serai jamais capable de trouver la fin ou de faire une bonne histoire ou de créer tel personnage. Après ça, on avance, on se dit, ah oui, mais là, j'aimerais ça que mon livre la structure. À chaque fois, on dirait qu'on explore un nouveau territoire. Puis, pour moi, c'est un art qui est vraiment qu'on peut toujours peaufiner, mais je pense qu'à force de lire aussi, à force d'aimer la littérature, on finit par avoir cette espèce de boussole-là qui nous pousse toujours plus loin. Puis moi, je trouve que c'est jamais ennuyant. *[1:08:47] Ybe :* Je suis d'accord. Un des auteurs que je préfère, c'est Wajdi Mouahad qui m'avait dit, l'écriture, c'est se surprendre soi-même tout le temps. C'est vrai. Et cette phrase m'a marquée et je remarque même dans le processus d'écriture que je peux observer chez les gens que j'accompagne que c'est toujours quand ils ne savent pas comme, ouais, c'est excitant. Tu sens qu'ils sont excités par ça. *[1:09:12] Christiane Vadnais :* Oui, puis je pense que c'est un métier qui a du sens aussi parce qu'on se dit, mais j'ai besoin de parler de ça puis on ressent une certaine urgence *[1:09:20] ? :* puis je pense *[1:09:21] Christiane Vadnais :* que c'est à ce moment-là qu'on écrit les choses les meilleures souvent. C'est quand ça vient vraiment. Moi, j'ai tendance à dire que ça vient du ventre. Ça ne vient pas de la tête. C'est que vraiment, j'ai l'urgence de parler de ça et d'écrire ça puis parfois, ça a l'air un peu inintéressant ou niché ou je ne sais pas, mais finalement, c'est de ça dont on a envie de parler donc c'est là qu'il faut aller puis c'est parce que ça nous tient à cœur puis on a envie de défendre ce sujet-là puis de prendre parole là-dessus. *[1:09:43] Ybe :* Il y a un parallèle que j'aime bien faire du coup avec la nature qui est un sujet dont tu parles toi aussi beaucoup. C'est quoi ton rapport à la nature et comment elle t'aide dans ton écriture? *[1:09:57] Christiane Vadnais :* Ah oui. Ah, c'est beau comme question. En fait, j'ai commencé à écrire ce sujet-là un peu par parce que je manquais de nature. Moi, je suis une personne urbaine, je travaille, c'est ça, j'ai travaillé dans le milieu culturel et tout puis j'avais l'impression d'être très enfermée entre quatre murs constamment, d'être toujours devant mon ordinateur il me semble. J'avais l'impression de manquer d'air quand j'ai commencé à écrire fond de mon premier livre puis c'était vraiment par désir de me reconnecter avec ça que j'ai commencé cette écriture-là puis finalement, c'est devenu un processus où je me suis mis à lire plein de choses, à devenir toujours plus engagée. Évidemment, c'était quelque chose qui me tenait à cœur mais c'est sûr qu'écrire là-dessus m'a radicalisée dans ma démarche de défendre les êtres vivants, de défendre les territoires dans lesquels on habite mais je pense que ce que moi la nature m'apprend beaucoup, c'est à lâcher prise parce que je trouve que quand on contemple la nature, entre autres cet été, je n'ai pas arrêté de parler de ce moment-là, j'étais chez mes parents en ville *[1:10:56] ? :* puis ils vivent *[1:10:58] Christiane Vadnais :* dans une banlieue où il y a quand même beaucoup d'arbres puis on était dehors tard le soir l'été puis il y avait des chauves-souris puis ma mère n'avait jamais remarqué qu'il y avait des chauves-souris dans sa cour. Fait qu'on regardait les chauves-souris puis il y a quelque chose de tellement *[1:11:10] ? :* soulageant *[1:11:13] Christiane Vadnais :* de sentir qu'on fait partie de quelque chose de plus grand que soi. On est dans une époque où on doit se vendre sur les réseaux sociaux, on doit toujours être un peu dans l'image, dans une espèce de narcissisme qui nous est un peu imposé par la société individualiste puis dans laquelle on était très formatés puis on participe tous que pour moi la nature c'est vraiment me dire ah, tu sais, je suis là, je vais passer comme être humain, comme plein d'autres choses arrivent, passent. Pour moi, il y a une espèce de connexion avec une force *[1:11:43] ? :* un peu plus ézotérique. *[1:11:45] Ybe :* Non, non, mais je suis... *[1:11:46] Christiane Vadnais :* Je ne suis pas si ézotérique comme personne, mais pour moi, il y a un grand soulagement à penser au fait que je fais partie de quelque chose de plus grand que moi. *[1:11:54] Ybe :* Oui, mais tu sais, en fait, j'adore ce que tu partages parce que je te rejoins sur plusieurs points. Moi, je trouve que dans la nature, il y a quelque chose de très rassurant. Tu te dis, ok, je fais partie d'un ensemble et j'ai ma place. Et donc, il y a quelque chose de très... J'ai ma place, donc je suis unique, mais pas au sens de devoir écraser l'autre ou d'être meilleur ou d'être plus, toujours plus. Et je trouve qu'il y a ce côté très apaisant, tu vois. Et puis, quelque part, dans la nature, tu regardes, je ne sais pas, par exemple, le règne animal, il y a tellement de trucs complètement loufoques que tu te dis, ah, finalement, j'ai le droit moi aussi. Tu vois, quelque part, il y a un truc de beaucoup d'autorisation, je trouvais très rassurante. *[1:12:32] Christiane Vadnais :* Oui, c'est beau ce que tu dis, je suis vraiment d'accord, c'est vrai, on se sent bien, on s'est accueilli, on se sent... Tu sais, c'est drôle parce qu'il y a des études qui disent que juste le fait de regarder la nature dans un écran, mettons, je suis une passionnée de documentaire animalier, juste regarder un documentaire animalier, notre cerveau reçoit un signal de, ah, je suis dans un environnement qui est confortable. Moi, j'ai organisé des marches sonores pour des étudiants, des étudiantes, donc on allait marcher dans la ville pour écouter les sons et se rendre compte du bruit dans lequel on vit aujourd'hui, mais aussi que les oiseaux sont partout. Si vous vous mettez à faire des marches en vraiment vous concentrant sur le son qu'il y a autour de vous, vous allez remarquer deux choses, il y a des noteurs partout, *[1:13:19] ? :* mais il y a aussi *[1:13:20] Christiane Vadnais :* des oiseaux partout et puis ça, ça parle vraiment de manière très primitive à notre cerveau. On a un cerveau qui est fait pour un niveau sonore de petites forêts où chante des oiseaux, où il y a des bruissements dans les feuilles, c'est très apaisant puis c'est partout autour de nous aussi, on a tendance à penser que la nature, c'est juste de la nature sauvage, super lointaine, mais non, il y en a partout de la nature puis on est la nature, donc il faut aussi avoir un peu cette écoute-là, je trouve. *[1:13:46] Ybe :* J'adore, j'adore, c'est un très bon conseil quand on est, justement, tu parlais du sens, parfois, de s'autoriser un peu ce moment de pause et simplement d'écoute comme ça, sans quelque part chercher de réponse ou quoi que ce soit, justement, ça permet aussi beaucoup d'en trouver. *[1:14:06] ? :* Oui, *[1:14:07] Christiane Vadnais :* mais en création particulièrement, il y a beaucoup de gens qui parlent de ça puis je suis tellement d'accord quand on est face à un problème créatif, on va avoir tendance à se casser la tête et tout, mais en fait, non, moi, c'est en allant courir. Jusqu'à récemment, j'habitais sur le bord d'une rivière, j'allais courir sur le bord de la rivière puis c'est toujours en courant que j'avais mes meilleures idées alors que je ne les cherchais pas. J'étais comme si mon cerveau se mettait en mode connexion neuronale puis tout à coup, la réponse me venait juste comme ça, en courant. *[1:14:36] Ybe :* Et comment tu fais pour te rappeler de l'idée jusqu'à la fin ? Ah ben, je l'écrivais tout de suite *[1:14:40] Christiane Vadnais :* en arrivant quand même, mon idée, parce que pour ne pas la perdre. *[1:14:43] Ybe :* Parce que ça, ça m'est arrivé quelques fois aussi en courant, là, tu as une super idée et pendant tout le truc, tu la répètes, tu la répètes, tu la répètes et puis quand t'arrives, elle a disparu. Après ça, c'est la justesse, parfois elles disparaissent puis elles reviennent toujours au bon moment. *[1:14:53] Christiane Vadnais :* Oui, puis je pense que quand c'est vraiment l'idée qu'il fallait, elle veut réapparaître finalement. *[1:15:05] Ybe :* ce métier qui n'a pas toujours bonne presse, tu vois, quand on est dans le monde du travail, c'est voulu comme par elle. Totalement. *[1:15:13] Christiane Vadnais :* Oui, j'avais pensé en fait intituler peut-être le livre Ressources humaines parce que, *[1:15:18] ? :* en fait, *[1:15:20] Christiane Vadnais :* tout le projet du livre est aussi de dénoncer cette mentalité, ce vocabulaire violent qu'on a envers les êtres en les traitant de ressources. Moi, je trouve que dire d'une ressource naturelle qu'elle est un moyen et non une fin, bon, de voir les forêts comme des simples réserves de bois, de voir les mers comme des réserves de poissons, je trouve ça extrêmement violent parce que, bon, je ne veux pas m'égarer, mais pendant que je faisais ce livre-là, j'ai lu sur, par exemple, la culture des baleines. Les baleines sont des groupes avec des cultures, les baleines ont des noms, elles vont communiquer ensemble dans une forme de langage. Bon, le langage est peut-être un peu abusif, mais ne tergiversons pas, il y a vraiment une culture. *[1:16:05] ? :* Donc, *[1:16:06] Christiane Vadnais :* le fait de dire de quelque chose qui est vivant, qu'une culture, que c'est une ressource, je trouve ça violent. Puis, le terme ressource humaine, je le trouve très problématique parce que, tout à coup, les gens deviennent des objets comme ça qu'on déplace au fil de nos besoins, mais en même temps, ce n'est même pas nos besoins, c'est comme les besoins de toujours produire plus. Puis, je pense que cette logique-là qu'on applique aux êtres, à la nature, tout ça, bien, au final, en ce moment, est un peu mortifère parce que tout le monde est épuisé, la planète est épuisée, la plupart des gens sont épuisés. Peut-être qu'on devrait repenser notre façon de voir ça puis voir chacun comme une fin en soi et non comme une ressource. Donc, oui, j'ai beaucoup hésité à appeler ce livre ressource humaine. *[1:16:48] Ybe :* J'aime beaucoup cette manière de se dire par quoi on pourrait remplacer ce terme ressource qui est du coup effectivement très chiffré, très fini, très porté dans la consommation et l'utilisation. Tu le remplaçais par quel mot, toi? Tu as dit la fin en soi plutôt. *[1:17:05] Christiane Vadnais :* Je crois qu'on devrait peut-être déjà un peu moins se définir par notre travail. C'est quelque chose qu'on entend souvent là, pourquoi on demande toujours aux gens qu'est-ce qu'ils font comme travail et tout, mais même nous, on a vraiment l'impression que si on n'a pas un travail qui nous passionne ou tout ça, que c'est pas, que c'est comme un problème mais en même temps, de plus en plus, moi je suis une workaholic, c'est pas pour rien que ça m'intéresse *[1:17:32] ? :* de faire là, *[1:17:34] Christiane Vadnais :* de plus en plus, je me rends compte que, mais pourquoi je ne pourrais pas juste être un humain qui est ici pour profiter de la nature, pour passer du bon temps? Tu sais, dans le fond, pourquoi il faut que ma vie se soit produire des objets dans un monde où il y a déjà une surdose d'objets? Fait que je ne sais pas exactement par quels termes on devrait le remplacer, *[1:17:54] ? :* mais je sais que *[1:17:56] Christiane Vadnais :* au lieu de voir le travail comme un truc qui nous apporte de l'argent puis qui n'a plus de sens pour nous, je sais que moi, le choix que j'ai fait dans la vie en devenant artiste entre autres, c'est de dire, bon ben moi, j'ai un travail, oui, qui m'apporte de l'argent, mais ce qui compte pour moi, c'est de faire quelque chose qui est plus de l'ordre de l'œuvre, qui est plus de l'ordre d'un rapport direct avec les choses aussi, parce que tout ce rapport-là à l'argent fait qu'on fait, moi j'ai ce travail-là, je vais faire de l'argent avec, mais peu importe à quoi ça sert, si on a un rapport plus direct, bon après, c'est pas tout le monde qui peut se permettre de faire des choix de travail intéressant pour intéressant en ligne avec ses valeurs ou pas, mais je pense que collectivement, on devrait penser à ça quand même, tu sais, quel travail on a envie de donner à qui, par exemple, en ce moment avec l'intelligence artificielle, il y a des tâches extrêmement intéressantes qui sont données à des robots et des tâches extrêmement plates qui sont données à des humains, ça c'est bizarre, c'est vraiment bizarre, donc. *[1:18:52] ? :* On sent aussi *[1:18:54] Ybe :* que c'est, tu vois, pour te rejoindre, on sent que c'est très drivé par la notion de profit et donc quelque part, on devient esclave de ça et donc la question derrière toute cette question de ressources, à mon sens, elle est aussi, tu vois, en tout cas, c'est ce que je pressens dans ce que tu partages, elle est dans, ok, réapprenons à nous réapproprier cette ressource argent qui en fait nous fait nous transformer en ressources, quoi. Oui, c'est ça, *[1:19:17] Christiane Vadnais :* c'est nous qui sommes censés avoir besoin d'argent pour faire des choses et non l'argent qui est censé avoir besoin de nous pour se multiplier, c'est exactement ça. C'est exactement comme si le rapport était perverti, donc je ne sais pas, peut-être qu'il faudrait faire des ateliers de réflexion, mais je sais que notre langage, puis je trouve qu'en tant qu'écrivain-écrivaine, c'est quelque chose qui est important de se questionner sur ce rapport linguistique là qu'on a, aux choses, parce qu'il y avait un exemple qui m'avait extrêmement marqué à un moment, au Québec, il y avait une communauté autochtone qui défendait un territoire contre une compagnie qui voulait s'implanter et tout, et ils bloquaient des trains. Et donc, dans tous les médias, tout ce qu'on voyait, c'était le mot crise ferroviaire, comme si ça, c'était à propos du blocage des trains, mais ce n'était pas à propos du blocage des trains, c'était des gens qui se mobilisaient pour un territoire, c'était de la défense. Donc, tu sais, la façon dont on présente les choses, c'est grave, parce que quand on présente les gens comme des ressources humaines, on les voit comme des ressources matérielles qu'on peut déplacer. Je ne sais pas, peut-être qu'on pourrait juste appeler les gens par leur nom. Oui, c'est ça, *[1:20:21] Ybe :* en fait. À la fin, c'est tout à fait ça. C'est tout à fait ça. Et c'est en plus quelque chose, tu vois, moi qui suis, qui aide les gens à beaucoup démêler leurs croyances limitantes, leurs injonctions, etc. En fait, les mots ont une puissance à la fois pour réveiller, mais aussi pour endormir, en fait. Et donc, à quelqu'un à qui on répète ressources, ressources humaines, ressources humaines, il commence à être convaincu qu'il est une ressource humaine. Et donc, c'est aussi ça, je pense, le travail de l'écrivain, tu vois, quelque part, c'est comment on permet aux gens de se réapproprier les mots, quoi. *[1:20:54] Christiane Vadnais :* Exactement. Puis je pense qu'il y a beaucoup de travail à faire. On parlait de la nature, par exemple. Les mots qu'on utilise pour parler de la nature servent beaucoup à la mettre à distance. Moi, j'ai beaucoup écrit à propos d'espèces animales, puis souvent, on va avoir un mot différent pour désigner la même réalité chez un animal non humain et chez l'animal humain. Par exemple, on va dire qu'un humain a un visage, mais on va dire qu'un animal a une face. Parce qu'on ne veut pas qu'il y ait un visage parce que ce serait problématique. Alors, il faudrait le considérer comme un individu et donc, il faudrait le respecter et donc, peut-être qu'il ne faudrait pas le manger. il y a beaucoup de chances qui découlent de ça. *[1:21:34] Ybe :* Je viens de tilter un truc parce que je te fais un partage personnel du coup, mais j'écris, je suis sur la fin d'une trilogie où c'est des ours et des taureaux anthropomorphes. Et au début, je ne faisais pas attention. Donc, j'utilisais le mot main, pied, etc. Et on m'a fait plusieurs retours en disant, mais c'est... Et donc, tu vois, je me suis mis à comment je remplace, tu vois, qu'est-ce que j'utilise. Alors du coup, tu utilises le mot patte. Le truc, c'est que du coup, s'ils sont debout, tu as la patte en haut, la patte en bas, tu vois. Et donc, il y a un truc comme ça où je me suis fait la réflexion, je me suis dit, putain, c'est fou. Et c'est marrant, je viens de prendre conscience de ce que tu dis, c'est qu'en fait, c'est vrai, pour la même chose, c'est un animal ou un humain, on n'utilise pas le même terme. Il y a un exemple *[1:22:11] Christiane Vadnais :* qu'il y a eu dans Faune où j'ai trouvé que j'ai fait une erreur d'édition. C'est qu'en fait, j'avais mis qu'un animal accouchait parce que je voulais que mon personnage humain accouche puis se dise, comme c'est une biologiste, elle se dit, de toute façon, il y a plein d'animaux qui accouchent, ce n'est pas effrayant. Puis on m'a dit, mais non, mais un animal n'accouche pas, il met bas. Puis j'ai corrigé, mais je regrette parce que je me dis, non, en fait, c'est la même réalité, mais on ne veut pas accorder aux animaux le droit de vivre une expérience qui ne serait pas qu'une expérience biologique, mais qui est fort probablement une expérience émotionnelle pour certaines espèces. Après, je ne dis pas que toutes les espèces ont le même niveau de ce qu'on considère comme étant l'intelligence, mais je veux dire, on sait très bien qu'il y a des espèces animales qui ont des émotions. Donc, c'est très possible qu'il y ait des femelles qui mettent bas et qui en vivent une expérience positive, négative, comme le font des femmes humaines. *[1:23:06] ? :* Donc, je ne sais pas, *[1:23:08] Christiane Vadnais :* maintenant, je me dis, non, il faut dire accouche. Donc, je ne sais pas, j'ai hâte de voir ce que tu vas faire dans ton roman. *[1:23:14] Ybe :* J'adore, j'adore, tu vois, je n'avais jamais réfléchi à ça comme ça. Ça me fait rigoler. Alors, j'avais une dernière question, mais j'en ai une autre en bonus. Oui. Tu me parlais d'animaux fascinants. C'est celui de toi qui t'a peut-être le plus fasciné? *[1:23:30] Christiane Vadnais :* Excellente question. Mais je crois que parce que j'ai lu « Comment parler baleine » de Tom Mustile, je crois que ce sont les cétacés parce que ce livre m'a complètement jetée par terre. en fait, il explique comment depuis qu'on a distingué les humains, les animaux dans notre culture occidentale, comment en fait on essaie toujours de dire qu'il y a un propre de l'humain puis qu'à un moment, on croyait que seuls les humains faisaient des outils. À un autre moment, on croyait que seuls les humains, je ne sais pas, avaient un sentiment de deuil. Puis il dit en ce moment, le propre de l'humain qu'on considère, c'est le langage parce qu'il y aurait seulement l'humain qui aurait cette faculté de communiquer avec des phrases complexes, etc., etc. Puis lui, il part en mission pour comprendre si les cétacés ont un langage. Et bon, son livre est ultra convaincant. À la fin, on est persuadés que les cétacés ont un langage et qu'on va bien être capable de le comprendre. Donc je pense que moi, ça m'a fascinée d'une part parce que je pense qu'on aime se reconnaître aussi dans l'animalité, mais je crois aussi parce que j'écris beaucoup sur l'extinction des espèces. Les baleines, elles sont très présentes dans le fleuve Saint-Laurent près d'où j'habite et tout. Et puis je me dis mais c'est terrible qu'on détruise. C'est un génocide, en fait. C'est au-delà de... On détruit des cultures aussi en détruisant certaines espèces animales. Puis ce sentiment de deuil-là, il est triste mais en même temps, il mobilise aussi. Donc oui, je pense que les cétacés, j'ai une petite passion *[1:25:04] ? :* trop bien. *[1:25:05] Ybe :* J'adore. C'est fascinant. Il y en a tellement qui sont fascinants qu'ils nous apprennent tellement de choses. J'adore. Et la dernière question, parce que je vois qu'il est 30 et qu'on... J'ai une dernière question du coup. Moi, je suis assez convaincu que les livres peuvent changer le monde. Le tien, Ressources naturelles, s'il pouvait changer le monde, t'aimerais qu'il le change comment? Qu'on arrive où? *[1:25:25] Christiane Vadnais :* Bien, qui ouvre l'imaginaire tout simplement. Je pense qu'on dit souvent que, tu sais, on a de la difficulté à imaginer l'après d'aujourd'hui avec les crises sociales, avec la crise écologique et tout. Mais moi, je crois que l'imagination dans la science-fiction, c'est quelque chose d'extrêmement puissant qui permet de nous transformer intérieurement pour qu'après ça, on ait envie de poser des actions qui vont transformer le monde dans le sens qu'on veut. Donc, je pense que c'est juste ouvrir l'imaginaire, voir la poésie, puis se laisser porter, *[1:25:52] ? :* puis se laisser bercer *[1:25:54] Christiane Vadnais :* jusqu'aux idées que ça amène en nous. *[1:25:57] Ybe :* J'adore. Merci beaucoup, Christiane. *[1:25:58] Christiane Vadnais :* Mais merci à toi. Ça fait plaisir. *[1:26:00] ? :* Écoute, Jean, *[1:26:01] Ybe :* je suis trop heureux de pouvoir échanger avec toi. Moi, je t'ai choisi parce que, du coup, tu avais un profil où je me suis dit « T'as trop cool, on partage des choses en commun, l'écriture, le sport notamment. Et alors, c'est marrant parce que j'ai effectivement vu tout ce que, déjà, tes interventions ou ce que tu avais pu dire. Et c'est vrai qu'on te présente souvent comme ayant une triple casquette, avocat, sportif, écrivain. Et alors, ça m'a touché personnellement parce que moi, j'ai dû me réconcilier avec ces casquettes-là. Et moi, j'aurais envie de te demander si tu les retirais toutes, comment tu te présenterais *[1:26:35] ? :* quelque part ? *[1:26:37] Jean Baret :* Oui, très bonne question. Si je retirais toutes les casquettes, comment je me présenterais ? Oui, oulala, c'est une question très forte. Il y a des casques, certaines de mes casquettes, bon, c'est mon métier, alors effectivement, il me définit en partie comme tous les gens. quand on a une activité, elle nous amène à y employer beaucoup de temps dans la journée, donc ça nous définit, mais pas tant que ça non plus. Le sport me définit beaucoup parce que j'en ai fait une très grosse partie de ma vie et je continue. Donc ça, ça me définit. Maintenant, ça ne suffit pas. Écrivain, bien sûr, c'est quelque chose qui me tient très fortement à cœur. Comment je me définirais si je m'enlève mes casquettes ? Eh bien, disons, un être humain. Ouais, j'adore. On revient en fait à l'essentiel. Un être humain, un homo sapiens sapiens un peu perdu comme tous les homo sapiens sapiens aujourd'hui dans un monde pas si simple que ça à comprendre. *[1:27:40] Ybe :* J'adore cette question. On me l'a posée aussi récemment et je me suis trouvé un peu démuni et en fait, tu te rends compte que tu reviens à l'essentiel. Tu fais bon, finalement, peut-être la simplicité, c'est très bien aussi. Ouais, *[1:27:52] Jean Baret :* exactement. *[1:27:54] Ybe :* Et donc, le dernier livre là que j'ai vu notamment dans la librairie en bas, c'est Le Dernier Fils des Dieux. Le thème des utopias cette année, c'est la perspective. Toi, les lecteurs qui lisent Le Dernier Fils des Dieux, t'aimerais qu'ils changent de perspective ou de regard sur quel sujet ? *[1:28:12] Jean Baret :* Oui, tous les sens du roman, sans se polier, évidemment, c'est de mettre un personnage avec ses certitudes, on va dire, justement, dans l'obligation de changer de perspective. Alors, ça tombe vraiment très, très bien. C'est un personnage qui se trouve confronté à une situation qui l'oblige à voir les choses différemment. *[1:28:35] ? :* et, *[1:28:37] Jean Baret :* bien sûr, il y a beaucoup de, enfin, bien sûr, il y a beaucoup de violence et mon personnage de base n'est pas du tout sympathique. C'est un personnage, au contraire, très antipathique, mais on va suivre avec lui son parcours de changement. Donc, *[1:28:55] ? :* ça, *[1:28:56] Jean Baret :* c'est le livre. Ta question, c'est qu'est-ce que les lecteurs, qu'est-ce que j'aimerais que les lecteurs aient comme perspective ou en tout cas, changent en perspective. Alors, c'est une grande thématique, c'est *[1:29:08] ? :* qu'est-ce qui est important *[1:29:10] Jean Baret :* aujourd'hui ? Le symbolique, c'est-à-dire, en gros, l'argent, mais pas que, mais quand même, l'argent étant du symbolique, on ne peut plus, important dans le réel. Le symbolique *[1:29:21] ? :* ou *[1:29:22] Jean Baret :* le physique. La première interface avec le réel, notre corps. Voilà. On a beaucoup tendance à penser, et bien sûr, avec raison, que le symbolique, aujourd'hui, est absolument fondamental et cause énormément de problèmes s'il est maltraité. Très bien, mais on oublie qu'on a aussi un corps qui a une première interface avec le réel. Alors, qu'est-ce que c'est être fort, dangereux, efficace ? c'est le symbolique ou c'est le physique ? Voilà. *[1:29:52] Ybe :* C'est cette dualité *[1:29:54] Jean Baret :* dans la perspective que j'espère que le lecteur aura. *[1:29:57] Ybe :* C'est intéressant. En s'argeant, ta première réponse, finalement, qu'est-ce que c'est d'être un être humain au milieu de tout ça ? *[1:30:02] Jean Baret :* Et au milieu de tout ça, qu'est-ce que c'est d'être un être humain ? C'est déjà un corps, ça c'est sûr, parce que si on n'a pas de corps, en tout cas, on peut exister différemment, je n'ai pas de problème avec ça, mais être humain, c'est avant tout avoir un corps. et qu'il soit même absolument le plus faible possible et le plus, même malheureusement, brisé possible, il n'empêche que l'être humain, c'est un corps. Mais ce n'est pas que ça non plus. Alors, quoi d'autre ? Bien sûr, un esprit, et l'esprit, c'est le symbolique, donc c'est toute l'essence de l'humanité, quand même, de l'être humain, c'est de manipuler le corps avec tous ses besoins aussi, qu'ils soient primaires, les besoins du corps ou même un peu plus secondaires, et l'esprit, toute la capacité de manipuler du symbole, du symbolisme et l'utiliser pour coordonner des millions, parfois des milliards d'individus au sein d'un même ensemble. Donc, un être humain, pour moi, je disais, on va boucler avec la première question, qu'est-ce que je suis sur ma lèvre, qu'est-ce qu'est-ce qu'est un être humain et qu'est-ce que c'est un être humain, c'est-à-dire je suis un corps et une capacité d'abstraction symbolique avec une corde tendue entre les deux, comme l'Iranich, entre la bête et les dieux. On peut être un peu plus côté corps ou un peu plus côté symbolique, on peut essayer d'être au milieu, on peut essayer d'être que tout l'un ou tout l'autre, même si ça est quand même compliqué, mais voilà, c'est ça, c'est ce positionnement entre les deux, le corps et le symbolique. *[1:31:29] Ybe :* Et pour traiter ces sujets-là et puis cet équilibre entre le corps et le symbolique, parce qu'effectivement derrière, tu l'as dit, si on bascule que dans l'un, que dans l'autre, c'est quoi quelque part l'impact ? Pour quelles raisons tu as choisi de l'explorer avec quelqu'un d'antipathique ? *[1:31:44] ? :* Je voulais un point de départ, *[1:31:49] Jean Baret :* c'est quelqu'un qui va quand même beaucoup souffrir. Donc je voulais un point de départ dans le... Pardon, c'est quelqu'un qui va beaucoup souffrir dans la course du roman. Je voulais quelqu'un, déjà, *[1:31:59] ? :* dont on peut se dire *[1:32:03] Jean Baret :* d'une certaine manière qu'il peut mériter ce qui lui arrive. Je ne voulais pas tant qu'on le plaigne, que l'on suive un peu plus froidement qu'il y ait du recul, que le lecteur puisse avoir un recul vis-à-vis de ce que vit ce personnage, alors je sais que c'est un positionnement *[1:32:17] ? :* un peu culotté *[1:32:19] Jean Baret :* parce qu'en général, le premier principe qu'on demande à un auteur, c'est de rendre son personnage sympathique pour qu'on puisse y attacher et qu'on ait envie de dire son histoire. *[1:32:29] Ybe :* C'est pour ça que c'est génial. *[1:32:30] Jean Baret :* C'est ça le truc. Ça peut être ou génial ou au contraire très déplaisant pour le lecteur. Je le comprends, on l'assume. Ça fait partie de l'expérience. Mais si j'avais mis un personnage très sympathique, d'abord son parcours n'aurait pas eu le même sens pour le lecteur. Et ensuite, si on a trop de sympathie, on peut être un peu révolté par ce qu'il vit. Alors que s'il est antipathique, ça permet de garder un peu de froideur et de licence, comme je disais, et donc de mieux peut-être apprécier ce qu'il vit sans trop s'injecter dedans. Et puis, l'idée, c'était vraiment le symbolique versus le physique et le corps. Quand quelqu'un a tout au niveau symbolique, pour le dire simplement, immensément d'argent, et qu'il sait en user et en abuser, si on lui retire tout d'un coup, qu'est-ce qui lui reste ? Comment il peut se réapproprier une vie si on lui retire tout ce qui a fait *[1:33:32] ? :* l'essence même de sa vie ? *[1:33:33] Jean Baret :* Et quelqu'un qui a tout et qui en use et en abuse, forcément, il n'est pas sympathique. Je voulais encore moins rendre un personnage comme ça sympathique. On pourrait essayer de se dire en tant qu'auteur, je fais un petit challenge, je mets un personnage de départ qui est plutôt odieux ou en tout cas qui représente *[1:33:52] ? :* ce qu'on n'aime pas *[1:33:53] Jean Baret :* dans une partie des classes sociales et je vais essayer de le rendre sympathique quand même en lui donnant des excuses, en lui donnant une explication. C'est parfois pas si difficile de rendre sympathique un personnage à la base antipathique. D'ailleurs, ces dernières années, on n'a que ça à Hollywood. C'est vrai. On nous met en avant des personnages qui sont à la base d'horribles méchants, d'odieux personnages immondes et on essaie de nous les rendre sympathiques, de nous expliquer que oui, mais bon, ils ont une raison ou bien en général, ils ont beaucoup souffert, etc. Et ça peut marcher. On peut s'attacher à finalement une créature ignoble *[1:34:29] ? :* présentée comme telle *[1:34:30] Jean Baret :* au départ ou bien elle est mal comprise. Enfin bref, il y en a plein des figures aujourd'hui qui sont présentées comme ça de façon positive. Je ne voulais surtout pas faire ça. Donc oui, il reste un personnage antipathique qui traverse des épreuves très difficiles et qui change. *[1:34:44] Ybe :* Quand je t'entendais raconter, ça m'a fait écho nous-mêmes au processus qu'on peut vivre nous, dans la vie de tous les jours. Alors c'est fou parce que tu as dit une phrase qui m'a beaucoup marqué et tu en as dit une autre qui m'a beaucoup marqué. Du coup, la première est partie. Donc j'ai perdu mon argumentaire. Mais ce que je voulais partager, c'est que je trouve que de temps en temps, on porte un regard très dur sur nous-mêmes et quelque part, voir des personnages traverser des situations parfois douloureuses, ça nous permet aussi de porter un regard un peu plus doux sur le jugement qu'on peut avoir de nous-mêmes. Je ne sais pas si je suis très clair, mais c'est ça qui me venait quand je t'entendais parler. *[1:35:36] ? :* Oui, *[1:35:37] Jean Baret :* il y a aussi une autre vertu. Ce n'était pas celle que forcément je voulais mettre en avant, mais il y a une autre vertu avec un personnage on va dire de salaud, disons-le simplement. C'est ce qui permet de relativiser aussi ce qu'on vit. Quand un personnage souffre, ça permet de relativiser ce qu'on vit. On aime bien normalement les méchants entre guillemets, avec de gros guillemets. On aime bien les personnages qui sont des antagonistes. Alors, il est vrai que dans mon roman, là, il n'y a pas de protagoniste positif. Il n'y a ni sidekick rigolo, ni personnage forcément bienveillant parce qu'on est dans une société où il n'y en a pas tant que ça. En vrai, des personnages des sidekick rigolos peut-être, mais des personnages bienveillants, pas tant que ça. Et en tout cas, pas dans cet univers-là. Mais oui, ça peut aussi avoir cette vertu, un personnage antipathique de salaud que de relativiser. Alors après, il faut faire attention et c'est ça que je n'aime pas non plus trop dans la mode d'aujourd'hui qui consiste à dire oui, mais regardez, je ne sais pas, Dracula, regardez Maléfice, regardez, je ne sais pas quel autre personnage dont a priori, on nous met en lumière qu'il incarne quelque chose de diabolique, de l'humaniser trop au sens où de lui donner trop d'excuses et de raisons parce que ça permet aussi de relativiser mais pas dans le bon sens. Et je pense que, tu sais quoi, je pense même que, en fait, si je dis Hollywood parce que c'est beaucoup Hollywood, à mes yeux, qui fait ça, va là-dessus, c'est parce qu'on est aussi une société, là je parle de l'Occident au sens large, pas que les Américains mais pas qu'eux, on est une société qui finalement, c'est bien qu'on ait une société quand même un peu de salopards et on a envie de se dire oui, mais pas tant que ça et puis sinon, on a un peu des raisons aussi, bon, en fait, on est un peu gentil quand même, regardez Maléfice finalement, bon, c'est vrai qu'elle est atroce dans les histoires originelles mais au fond, on voit bien que, bon, c'est pas sa faute, Dracula, il est méchant mais bon, d'accord, il a zigouillé des dizaines de milliers de personnes mais bon, au fond, voilà, il agit par amour aussi, quelqu'un qui est capable d'aimer, bon, ce positionnement qui fait aussi qu'on a ce recul et qu'on se dit ouais, c'est vrai que finalement, moi déjà, je suis pas aussi salaud que ça et puis si je le suis, au fond, j'ai peut-être des bonnes raisons, je sais pas si c'est pas le miroir d'une société qui est en train de s'angoisser sur elle-même, de savoir très bien qu'elle est une société de, bon, mais qui marche pas bien sur, en tout cas, qui est pas sur le bien été, je dis, on véhiculait, on était dans le camp du bien, surtout les américains, dans les années 50, c'était évidemment le camp du bien, on était contre les cocos, on incarnait les bonnes valeurs de société *[1:38:13] ? :* et puis, *[1:38:14] Jean Baret :* même eux, ils y arrivent plus, alors comme ils y arrivent plus à y croire, ben, ils se trouvent des excuses. *[1:38:19] Ybe :* C'est fascinant parce que, tu vois, ça me fait écho à un débat vraiment philosophique sur, finalement, le bien, le mal et tu vois, pour le coup, là, je fais le lien avec ta casquette d'avocat parce que c'est aussi ça. C'est, tu vois, je trouve que l'extrême dans ça, c'est tous les reportages qu'on a pu avoir, notamment sur Netflix, sur les tueurs en série, par exemple. Mais aussi, voilà, exactement, *[1:38:44] Jean Baret :* tous ces grands reportages où on met en scène, bon, ben, donc des gens qu'a priori, on devrait condamner, alors déjà pénalement, mais ça c'est autre chose, mais même moralement, etc. Et puis finalement, ben oui, ça les rend un peu, alors, je ne dirais pas, je ne suis peut-être pas jusqu'à sympathique, mais en tout cas, on les inscrit dans un grand récit qui fait que finalement, ils sont des figures un peu populaires, un peu... Alors, je n'aime pas trop ça, j'aime bien aussi l'idée, à l'inverse, qu'on ne soit pas dans un pur manichéisme du bien versus le mal, et nous, on représente le camp du bien, donc on est super, on fait tout ce qu'il faut, on est des super sociétés, et les autres sont dans le mal, ce n'est pas très intelligent non plus, mais il faudrait trouver peut-être un juste milieu, basculer complètement dans le relativisme total et dire non, mais finalement, le mal, est-ce que ça existe vraiment, non, pas vraiment, parce que voilà, on a tous des raisons et ce qui est vrai, par ailleurs, ce n'est pas parce que le serial killer, ce n'est pas une figure démoniaque au sens qui vient d'un autre univers et qui incarne quelque chose qui n'est pas humain, on sait très bien depuis très longtemps que le pire mal est très humain, *[1:39:56] ? :* donc ce n'est pas *[1:39:57] Jean Baret :* parce que c'est vrai que ça veut dire qu'il faut en faire un argument pour relativiser et soi-même se dire ça va quand même, je suis peut-être un enfoiré mais beaucoup moins qu'un serial killer donc ça va, c'est bien quand même ce que je fais, positionnement qui est compliqué à trouver, y compris dans le mainstream, le média mainstream du grand public hollywoodien, etc. Bon, il ne faut pas tout diaboliser, mais pas non plus tout justifier, le relativisme et l'absolutisme, bon, quand ils sont trop purs, ils ne vont pas à mes yeux. *[1:40:29] Ybe :* Tout à l'heure, tu disais symbolisme physique, là, bien mal, j'entends que la notion d'équilibre et de comment on trouve sa justesse, elle est cruciale aussi toi, dans tout ce que tu explores dans tes textes. *[1:40:41] Jean Baret :* Tiens, pour rebondir sur la première question, un être humain, ok, encore une symbolique. Ce qui fait que, qu'est-ce qui me définit encore un peu plus, si on va un peu plus finement dans la définition, c'est en effet très important pour moi de trouver un espèce de point d'équilibre. Ça, c'est vrai. C'est pour ça que j'aime beaucoup faire du sport, c'est très important pour moi, mais je ne passerai pas ma vie qu'à faire ça. J'aime beaucoup mon métier pour plein de raisons, mais je suis content de ne pas faire que ça. J'aime beaucoup écrire *[1:41:12] ? :* parce que c'est *[1:41:12] Jean Baret :* un autre vecteur et qui, au fond, c'est quoi ? Le corps, un peu l'esprit, c'est-à-dire le fait d'être obligé de faire tourner ses ménages pour produire un résultat dans le cadre de ma profession. Et puis, je ne sais pas, le côté un peu artistique au sens large, l'âme au sens, alors, vraiment pas du tout théologique dans ma tête, au sens, ce qui n'est pas que de l'intellectuel. Donc, l'art, mais vraiment avec un sens très large, les romans et l'imaginaire. trouver un équilibre entre les trois, ne pas en sacrifier un au détriment des autres, je pense que ça me définit beaucoup. C'est une recherche permanente. *[1:41:54] Ybe :* C'est une super bonne question parce que j'accompagne souvent des auteurs qui sont en recherche de cet équilibre dans leur volonté de terminer un projet. Comment je fais quand j'ai une famille, des enfants, bref, ou un travail très prenant ? C'est quoi toi ? Si tu avais une clé pour trouver un équilibre dans tout ce qui compose notre vie ? *[1:42:17] Jean Baret :* J'en ai une, en tout cas, d'organisation, une clé d'organisation. Ah oui, un principe fondamental, ne jamais attendre d'avoir du temps. *[1:42:27] Ybe :* J'adore. *[1:42:28] Jean Baret :* Faire un peu. J'écris tous les jours une demi-heure, une demi-heure par jour. Des fois, c'est trois quarts d'heure, des fois, c'est 20 minutes, des fois, c'est pas. Il y a des week-ends, ça va être deux heures, mais jamais plus de deux heures par jour, y compris les heures les week-ends ou les moments où j'ai le temps, mais toujours un peu. Ça me permet de... Le sport, c'est pareil. C'est... Qu'est-ce que je fais ? En gros, sept heures de sport par semaine, réparties, pas du tout tous les jours, mais réparties un peu les week-ends et puis deux jours dans la semaine, deux soirs d'ailleurs, c'est les soirs où j'y vais. Bon, voilà, c'est pas non plus 80 ou 100 heures par semaine. C'est mon boulot, évidemment, qui me prend le plus de temps, très logiquement, mais dans la journée, je m'aménage des zones, mais des petites zones. Voilà, j'ai une demi-heure, un quart d'heure, je joue beaucoup aux jeux vidéo. Je joue beaucoup, mais beaucoup de façon très éclatée. Je ne joue jamais ou vraiment rarement, là aussi, plus de deux heures. En vrai, je n'ai pas le temps. Donc, si quand on cherche un équilibre, on se dit, ah, quand j'aurai 3-4 heures devant moi, alors je ferai ça, on ne le fait jamais. Alors que si on se dit, non, mais ce n'est pas grave, même un peu, même, je dirais, même un quart d'heure *[1:43:41] ? :* et quand même, *[1:43:43] Jean Baret :* même, à part sur des périodes de la vie peut-être très intenses, mais dans sa vie, on a toujours un quart d'heure par jour pour faire quelque chose. On le fait et on déclenche, on amorce un truc, on amorce une pompe et puis, une demi-heure par jour sur tous les jours, ça fait un paquet d'heures et ça fait, en gros, on peut faire un livre par an. En gros. Et c'est qu'une demi-heure par jour. Maintenant, si on disait, si j'ai besoin de, je ne sais pas, je n'ai aucune idée combien de temps je mets pour écrire un livre, mais en même temps que j'ai besoin de 150 heures, c'est sûr que si je dois les trouver en trois mois, je ne vais pas y arriver. Si je l'étale sur l'année, 150 heures, oui, je l'ai. Donc, le secret pour moi, c'est la méthode. Alors par contre, il faut être discipliné, il faut être méthodique, il faut être en kikinant envers les autres qui partagent sa vie parce que, oui, si j'ai ma période là pour écrire, c'est qu'une demi-heure, laissez-la moi par contre, Alors, c'est vrai qu'on n'est pas toujours très agréable, je le reconnais. Mais c'est le revers de médaille, sinon on ne fait rien. *[1:44:43] Ybe :* Oui, c'est ça qui est intéressant, c'est que derrière, ça nous revend beaucoup à nous, c'est comment j'ancre une activité qui est essentielle pour moi dans ma vie et comment j'y retourne. Donc, qu'est-ce qui me convient en termes de, tu vois, tu disais par exemple, le sport, du coup, tu n'en fais pas tous les jours, mais du coup, tu as un rythme quand même et une discipline. Et puis derrière, ok, quelle autorisation je me donne ? Tu disais par exemple avec la famille. Voilà, *[1:45:06] Jean Baret :* alors moi, tout ça est plutôt *[1:45:08] ? :* planifié, *[1:45:10] Jean Baret :* entre guillemets. Après, il y a plein de mouvements dans la vie qui ne sont pas planifiables, mais j'ai quand même une structure de ma semaine et je déteste quand ça dérape, sauf s'il y a vraiment un impératif, mais ça ne dérapera jamais par moi. Ce n'est jamais moi qui me dirai, ah ouais, et Dieu sait que j'en ai envie, je suis comme les autres. Aujourd'hui, je resterais bien à glander, à regarder Netflix. Netflix et Unchill, ça, ça sera dans mon créneau prévu pour le Netflix Unchill, si j'en ai un. Mais je ne vais pas donc me dire, oui, tant pis, je n'irai pas au sport ou je n'écrirai pas aujourd'hui, ce n'est pas grave. Oui, ce n'est pas grave. Sauf que si je commence comme ça, dans trois ans, je ne fais plus rien. Mais c'est moi, ce n'est pas une vocation universelle ce que je dis. Moi, j'ai besoin d'être structuré, donc je suis impité avec moi-même. J'essaie d'être souple quand il y a des événements qui nécessitent une rupture dans l'emploi du temps et cette rupture, ce ne sera pas moi qui l'aménagerai souplement. Non. *[1:46:06] Ybe :* C'est table. J'ai vu, je partage beaucoup, j'aurais envie de rebondir parce que ça me parle moi aussi personnellement. Mais j'ai juste une dernière question parce que je vois l'heure. Moi, je suis assez convaincu que les livres peuvent changer le monde. Toi, tes livres, s'ils pouvaient changer le monde, tu aimerais qu'ils nous emmènent où ? *[1:46:22] Jean Baret :* Ouh là ! Non, mes livres, ils ne sont pas faits pour... *[1:46:29] ? :* Mes livres, *[1:46:33] Jean Baret :* ce que je souhaite pour mes livres, c'est qu'ils *[1:46:35] ? :* donnent justement *[1:46:37] Jean Baret :* une autre perspective au lecteur sur la société dans laquelle ils vivent. Voilà. Que ce soit ma trilogie Trademark, que ce soit mes derniers livres, là, Le Dernier Fils des Dieux, mon idée, c'est de prendre le lecteur, le secouer un peu. C'est pour ça qu'il y a des gens qui aiment beaucoup ce que j'écris, mais il y a des gens qui n'aiment pas du tout parce que je comprends très bien à nouveau, c'est assumé. Je ne reproche absolument pas de ne pas aimer ce que je fais parce que ça secoue et qu'il y a des gens qui n'ont pas envie ou qui ne sont pas dans le bon état pour être secoués. Et moi, mon idée, c'est de dire, voilà, regarde ça, est-ce que tu ne le vois plus parce que c'est ta vie de tous les jours ? En fait, regarde bien, tu verras que ce n'est pas parce que c'est ta vie de tous les jours et que tu ne le vois pas, tu devrais le voir parce que ça te dit quelque chose. Alors oui, ça m'amène surtout à faire des dystopies, du coup, parce que bon, j'essaie de taper là où ça fait un peu mal et ça m'amène, donc est-ce que ça m'amène, ça m'amène le lecteur à, à nouveau, c'est vrai que le thème Perspective est bien trouvé pour cette année, peut-être, je l'espère, à voir les choses différemment. Mais après, est-ce que je veux l'amener quelque part ? Non. *[1:47:47] Ybe :* J'adore parce que quelque part, c'est aussi ça le changement, c'est on ne le contrôle pas mais par contre, voilà, comment on permet aux gens de prendre conscience de choses différentes et de voir simplement. *[1:47:56] Jean Baret :* De voir déjà une autre facette à la boule, la facette, quand on voit d'autres facettes que celles qu'on voit habituellement, tourner un peu la boule pour qu'on voit d'autres facettes et réfléchir au fait que, regardez, déjà, c'est bien une boule et en fait, toutes les facettes sont les unes à côté des autres. Ce n'est pas parce que quand elle est tournée d'une certaine manière, on ne voit qu'un morceau et pas ce qu'il y a de l'autre côté. Voyons tout déjà globalement et puis après, réfléchissons à comment améliorer, bien sûr, mais voyons bien, mettons une lumière. *[1:48:27] ? :* J'adore, *[1:48:28] Ybe :* les livres comme boule à facettes. Merci beaucoup, Jean. *[1:48:32] Jean Baret :* C'était un plaisir. Merci. *[1:48:35] Ybe :* C'est un plaisir, Guillaume, de pouvoir échanger avec toi. *[1:48:39] Guillaume Chamanadjian :* Un plaisir partagé. *[1:48:40] Ybe :* On va pouvoir discuter d'heureux comme jamais et plus largement, moi, ce qui m'a beaucoup intéressé dans cette édition des Utopiales, c'était le thème des perspectives et j'aime bien, pour commencer, poser cette question-là. Ton dernier livre, Heureux comme jamais, s'il pouvait changer la perspective de tes lecteurs sur un sujet ou plusieurs, ça serait lequel ? *[1:49:05] ? :* C'est une bonne question. *[1:49:08] Guillaume Chamanadjian :* Peut-être le côté absurdité, en fait. C'est-à-dire que ce que j'aime bien faire, c'est prendre un fil, une situation à peu près normale, finalement, et tirer le fil, le dérouler, jusqu'à arriver à une situation absolument absurde. Donc là, l'idée, c'était de prendre des milliardaires dans un vaisseau spatial et puis, au fur et à mesure, de faire se questionner le lecteur, déjà, est-ce qu'un milliardaire, en soi, ce n'est déjà pas une absurdité ? Est-ce que ça a du sens quand on est milliardaire dans un vaisseau spatial ? Parce que, je veux dire, en plus en considérant que la Terre est censée être détruite, leur fortune, elle est basée quand même sur un appareil de production qui n'existe plus. Est-ce que... Enfin, du coup, de dire, ce récit, finalement, qui continue à se raconter 11 ans après avoir quitté la Terre, il n'a plus vraiment lieu d'être. Donc, du coup, voilà, tirer ce petit fil et un peu abattre des idées reçues et montrer que ce mythe, entre guillemets, de l'ultra-richesse, de l'ultra-libéralisme triomphant, une fois qu'on est perdu dans l'immensité de l'espace, il n'a plus vraiment de sens. *[1:50:22] Ybe :* C'est la première fois. C'est vrai que j'avais jamais... Parce que, tu vois, pour le coup, le parallèle, je crois que dans ton livre, la navette s'appelle Space Dragon, quelque chose comme ça. Tout à fait. le parallèle avec la réalité, il se fait très vite et c'est vrai que je n'avais jamais fait ce rapprochement en me disant mais c'est vrai, ils passent leur temps à vouloir partir de Terre mais en fait, tout est basé sur la Terre. C'est vrai que je n'avais jamais pensé à cette absurdité. *[1:50:46] Guillaume Chamanadjian :* tout ce qui fait leur fortune et leur idéologie et leur personnalité, en réalité, c'est sur Terre. Demain, s'ils l'ont perdu, ça n'a plus de sens. *[1:50:56] Ybe :* C'est hyper intéressant. Et c'est un sujet, ça, que tu avais en tête depuis longtemps ? *[1:51:03] ? :* Oui, *[1:51:04] Guillaume Chamanadjian :* alors c'était, je vais éviter d'entrer trop dans les considérations philosophiques mais effectivement, c'était aussi à l'origine un texte d'Anna Arendt qui est paru en 1963 et qui parle justement de la conquête de l'espace et du fait que à partir du moment où l'homme partirait vraiment à la conquête de l'espace, du vide spatial, il allait perdre quelque part un peu tout ce qui fait sa spécificité. Et en fait, j'ai un peu déporté, un peu déformé, en disant mais dans un cadre de science-fiction, on peut faire ça en considérant que, et en prenant justement que des milliardaires. *[1:51:42] Ybe :* C'est hyper intéressant parce que l'ASF a un côté très, c'est divertissant quelque part, ça nous permet aussi de nous évader, etc. Mais là, j'entends que tu greffes aussi des sujets qui sont très actuels. *[1:51:59] Guillaume Chamanadjian :* Moi, j'ai tendance à penser, peut-être que, mais j'ai tendance à penser que l'imagination d'une manière générale et l'ASF sont les genres littéraires les plus politiques. Je suis d'accord avec toi. Alors, tout est politique à partir du moment où on est publié, ça c'est une certitude. Mais, il y a un côté un peu plus militant parce que, tout simplement, quand on imagine un autre monde, quand on imagine un univers de fantaisie, quand on imagine un univers de SF ou du fantastique, enfin, imaginer un autre monde, c'est déjà questionner le nôtre. et du coup, questionner le nôtre, c'est commencer à, justement, le mettre à l'épreuve. Donc oui, l'imaginaire, c'est extrêmement important, enfin, les littératures de l'imaginaire sont extrêmement importantes pour imaginer des nouveaux modèles. C'est même capital. J'adore *[1:52:46] Ybe :* parce que c'est presque, on peut aller encore presque plus loin en le faisant dans l'imaginaire puisque quelque part, on peut sortir du cadre qu'on connaît du monde d'aujourd'hui et donc tirer le fil encore plus loin. *[1:52:59] Guillaume Chamanadjian :* Exactement, et c'est de l'extrapolation tout simplement et qu'on soit, alors la science-fiction, c'est de l'extrapolation pure parce que pour le coup, c'est même dans le genre, on prend une science, on l'extrapole, on en tire une fiction qui se passe dans le futur ou en tout cas, à un moment où on a extrapolé une science. La science peut être l'astrophysique, peut être la robotique, peut être l'informatique ou même la sociologie, rien ne m'empêche. Donc effectivement, c'est, mais après, effectivement, la fantasy, ce n'est pas tout à fait le même exercice, mais je pense que la finalité est quand même un petit peu la même. *[1:53:35] Ybe :* Toi qui as fait un peu les deux exercices, est-ce qu'il y en a un que tu préfères à l'autre ? *[1:53:42] Guillaume Chamanadjian :* Non, je n'ai pas de préférence, en fait, moi je suis, alors déjà, je suis amoureux entre guillemets de tout ce qui est littérature de genre pour des raisons historiques parce que ça a été ma deuxième épiphanie en tant que lecteur. La première, c'était les polars que je trouvais chez mes parents et ensuite, j'ai découvert la fantasy et la SF. Donc, je suis toujours très attaché à la littérature de genre. Après, je ne suis pas spécialement attaché à un genre au sein de cette littérature. c'est-à-dire que pour moi, un projet de roman, c'est d'abord des idées, des symboles qu'on veut faire passer et ensuite, je pense que le plus intéressant, c'est de se poser la question de quel genre va être le mieux adapté pour dire ce qu'on a envie de dire. *[1:54:28] Ybe :* Ah, c'est intéressant. Donc, c'est plus le sujet qui te fait choisir le genre plutôt que ton envie d'explorer un genre assez passionnant. est-ce qu'il y a pour l'instant un genre que tu n'es jamais allé explorer parce que du coup, le sujet, tu n'es pas encore apparu ? *[1:54:48] ? :* Moi, *[1:54:49] Guillaume Chamanadjian :* j'adore l'horreur parce que je trouve qu'en plus, c'est un genre où on peut vraiment s'amuser. Pour l'instant, je ne l'ai pas fait. Sur mon projet en cours, je pense qu'il y aura des petites touches d'horreur par-ci, par-là. Mais bon, ça ne paraîtra pas tout de suite. Mais, ouais, *[1:55:04] ? :* c'est... *[1:55:05] Guillaume Chamanadjian :* Là aussi, enfin, on peut difficilement faire genre plus engagé que l'horreur. Il y a une horreur féministe. Dans les années 50, il y avait une horreur qui dénonçait le communisme. Enfin, ça a toujours été un genre extrêmement engagé. *[1:55:20] Ybe :* C'est marrant. Moi, je suis remarqué par à quel point ces genres tellement... En fait, ils sont tellement ancrés dans la réalité alors qu'ils ne parlent pas forcément de l'horreur. *[1:55:36] Guillaume Chamanadjian :* Je pense que c'est un peu l'erreur que fait le grand public de se dire que lire Le Seigneur des Anneaux, c'est forcément juste de l'escapisme, se projeter dans un autre monde et perdre pied avec la réalité. Ben non, en réalité, Le Seigneur des Anneaux, ça parle d'une armée immense qui vient de l'Est, qui balaie tout sur son passage, qui apporte obscurantisme. Enfin, je rappelle que Tolkien avait été militaire, avait fait la première guerre mondiale, enfin, tout ça, c'est des choses qui lui parlent et même si lui ne mettait pas forcément et d'ailleurs, il s'en défendait, il disait qu'il n'écrivait pas sur la première guerre mondiale ni sur la deuxième mais quelque part, on peut difficilement s'imaginer qu'il n'a pas été influencé. *[1:56:18] Ybe :* Ça, c'est quelque chose qui m'a marqué alors à la fois dans ma propre expérience de l'écriture et dans ce que j'ai pu observer des gens que j'ai accompagnés dans l'écriture, c'est très souvent les gens, par exemple, choisissent la fantasy ou la SF en se disant comme ça, je ne mettrais pas de moi, je ne serais plus détaché et en fait, je me rends compte que c'est au contraire, c'est là où tu as les plus grandes prises de conscience parce que du coup, tu avances dans un monde qui ne te semble pas le tien et en fait, qui est quand même très le tien et quand le miroir se brise quelque part... Oui, *[1:56:46] Guillaume Chamanadjian :* et puis c'est un espace de liberté absolue donc évidemment, on y met de soi. *[1:56:49] Ybe :* Est-ce que toi, il y a dans tes romans un moment où tu as vraiment compris quelque chose sur toi en l'écrivant, *[1:56:57] ? :* dans l'écriture ? *[1:57:00] Guillaume Chamanadjian :* En fait, il y en a eu plein mais pas être d'épiphanie à proprement parler. C'est-à-dire que j'ai tendance à penser que le roman qu'on commence, ce n'est jamais le même que celui qu'on finit et quelque part, cette expérience d'écriture, finalement, c'est un dialogue entre le roman qu'on écrit et soi-même et évidemment, ça évolue au fur et à mesure de l'écriture et comme en plus, c'est un temps assez long quand même, l'écriture d'un roman, c'est plusieurs mois voire plusieurs années dans certains cas, ce dialogue finalement qu'on peut avoir avec des concepts qu'on ne maîtrise pas et sur lesquels on va se renseigner, avec soi-même tout simplement, et puis avec le genre parce qu'on discute aussi quelque part avec tous les gens qui nous ont précédés sur la fantasy, sur la SF, alors évidemment, on ne peut pas avoir tout lu, mais tout ça, c'est à prendre en compte. Moi, je sais que par exemple, sur Eurée comme jamais, le roman que j'ai commencé, c'était un roman de fantasy, le roman qui est arrivé à la fin, je ne sais pas ce que c'est aujourd'hui, je ne sais toujours pas le dire. Est-ce que c'est de la fantasy, est-ce que c'est de la SF, est-ce que c'est du fantastique, je ne sais pas le dire. *[1:58:12] Ybe :* Il y a eu un moment, un déclic, où tu as senti la bascule, où c'est vraiment à la fin, quand tu le regardes, tu fais, mais en fait, ce n'est pas du tout ce que j'avais commencé. *[1:58:19] Guillaume Chamanadjian :* C'est vraiment au fur et à mesure, en fait. Et autant, pourtant, je crée un plan avant de commencer à écrire, je sais où je vais, etc. Mais malgré tout, on met tellement de choses finalement dans un roman, il n'y a pas que le récit, il n'y a pas que l'histoire, il n'y a pas que les personnages, il y a tout un tas de concepts avec lesquels on jongle. C'est finalement tout ça qui va faire modifier le récit, l'histoire, le roman à la fin. *[1:58:48] Ybe :* Heureux comme jamais, tu as mis combien de temps *[1:58:50] ? :* pour l'écrire ? *[1:58:51] Ybe :* Heureux comme jamais, c'était plus rapide. *[1:58:53] Guillaume Chamanadjian :* Parce qu'il y avait un côté, c'est même un roman que j'ai écrit, d'habitude, il me faut quand même au minimum 8-9 mois pour écrire un roman. Heureux comme jamais, ça s'est fait plutôt en 3-4 mois. C'est un roman plus court, déjà, il faut le dire. Et puis, il y avait un côté roman d'humeur. Je ne sais pas trop comment l'exprimer autrement, ça fait un peu bizarre dit comme ça, roman d'humeur. Mais en fait, Heureux comme jamais, c'est une démarche telle que j'en avais jamais faite, en fait, dans le... Après, c'est que mon cinquième roman, si je puis dire. Mais c'est la première fois où, en fait, ce roman, des fois, quand je travaille sur un projet, de temps en temps, j'ai besoin d'une pause en fait, sur le projet. Et là, je me démenais avec un gros projet de fantasy et je ne savais pas trop par quel bout le prendre. J'avais commencé à l'écrire, puis je suis revenu en arrière, etc. Et puis, au bout d'un moment, je me suis dit, il me faut une pause. Et j'avais cette idée en tête, en fait, de ces milliardaires dans un vaisseau spatial et puis, de ce personnage principal qui serait une jeune ingénieure et qui se balade dans les couloirs de ce même vaisseau spatial avec ses écouteurs sur les oreilles. Et je me suis dit, et en plus, c'était pendant la grande discussion qu'il y avait sur la taxe Zuckman, je me suis dit, en fait, c'est peut-être le moment où j'aimais de l'écrire. Et je vais juste faire écrire un chapitre. J'avais une vague idée de ce que je voulais y mettre, jusqu'où, et comment ça allait se terminer. Mais l'idée, c'était vraiment de me dire, j'écris un chapitre, puis, si ça me suffit, je le laisse de côté puis je le reprendrai des années après ou pas. Mais là, j'ai écrit le premier chapitre et puis, ça a amené le deuxième, puis le troisième et puis, à la fin, j'avais un roman. *[2:00:31] Ybe :* J'entends, dans ce que tu dis, la roman d'humeur, quelque chose de très dirigé par l'instinct, un truc qui vient. Pas trop instinctif, *[2:00:40] Guillaume Chamanadjian :* mais plus cathartique, en fait. J'avais besoin d'évacuer plein de choses. Il y avait les frustrations du roman en cours, les frustrations de l'actualité qui me sortaient par les yeux. Enfin, et du coup, j'avais vraiment besoin de cette catharsis et de sortir ce roman-là et quelque part, il est arrivé un peu au bon moment. *[2:00:57] Ybe :* C'est incroyable. C'est fou comme parfois, on est coincé sur un projet et puis, c'est aller explorer un autre projet qui nous aide et en finissant Euro comme jamais, ça t'a débloqué la frustration sur l'autre ? Ouais, du coup, je l'ai complètement recommencé. *[2:01:11] Guillaume Chamanadjian :* Voilà, et c'est celui sur lequel je suis en train de travailler actuellement. *[2:01:13] Ybe :* C'est trop bien. Et il y a une... Moi, je suis assez convaincu que les livres peuvent changer le monde puisqu'ils permettent de prendre conscience de choses différentes. Toi, alors, Euro comme jamais ou tes romans de manière générale, s'ils pouvaient changer le monde, tu aimerais qu'ils nous emmènent où ? *[2:01:32] ? :* Je partage ton constat *[2:01:36] Guillaume Chamanadjian :* sur le côté des livres changent le monde. C'est juste que, contrairement à beaucoup de gens, moi, j'ai tendance à penser que ça prend du temps. Oui, *[2:01:43] Ybe :* alors ça, bien sûr, effectivement, c'est pas en claquant des doigts. *[2:01:48] Guillaume Chamanadjian :* C'est pas en claquant des doigts, c'est même pas en 2-3 ans. Oui, bien sûr. À part peut-être l'archipel du goulag de Solzhenitsyn qui a quand même fait une prise de conscience phénoménale dans tout l'Occident et qui, du coup, quelque part, a vraiment eu un impact colossal sur notre vision du communisme, en l'occurrence. Je pense qu'il y a peu de romans qui ont changé le monde de manière... Voilà. Mais ça prend du temps, petite brique par petite brique, de construire, finalement, quelque chose d'autre. Heureux comme jamais, ou la tour de garde, ou même une valse pour les grotesques, je pense que l'idée, c'est vraiment ça, c'est de construire des petites briques. Ces petites briques, pour moi, la démarche que j'ai, c'est de dire la littérature de l'imaginaire peut parler et doit parler du monde réel. Et quelque part, tout ce qu'on s'est dit avant sur le côté, c'est une littérature engagée, c'est une littérature qui fait voir le monde autrement et qu'on a besoin de ce pas de côté pour regarder le monde autrement, moi, je vous demande, en fait, lecteurs, lectrices, de faire le pas de côté. Je ne vous dis pas comment le monde doit être parce que ce n'est pas mon rôle. C'est collectivement qu'on doit le faire. Mais le pas de côté, déjà, il est important. On fait une pause, on prend un livre et on fait un pas de côté. *[2:03:13] Ybe :* C'est ça que j'adore. Tu vois, moi, quand je me projette, quand j'entends qu'on permet ce pas de côté et en fait, après, une fois que ce pas de côté il est fait, là, le champ des possibles, il est infini. Exactement. Et c'est là que le livre nous échappe totalement à notre contrôle. *[2:03:30] Guillaume Chamanadjian :* Et c'est même sain qu'il échappe à notre contrôle parce que moi, j'ai signé un roman qui est ce qu'il est et quelque part, à partir du moment où il est imprimé, il ne m'appartient plus. *[2:03:40] Ybe :* Est-ce qu'une fois dans les retours que tu as pu avoir de tes lecteurs, il y a quelqu'un qui t'a partagé quelque chose que tu n'avais pas imaginé pouvoir véhiculer dans le livre ? Un retour qui t'a surpris peut-être si je devais simplifier ma question ? *[2:03:54] ? :* J'en ai eu plein. *[2:03:57] Guillaume Chamanadjian :* Mais justement, parce qu'on met beaucoup de choses dans les romans, il y a des points de détail, enfin en tout cas, des choses qui nous paraissent, nous, des points de détail, mais on se rend compte qu'ils ont beaucoup plus parlé à des lecteurs et lectrices que ce qu'on avait imaginé à la base. Il y a eu des spéculations sur la fin de la tour de garde, il y a eu, on a eu, enfin, il y a aussi plein de lecteurs qui nous demandent si le jeu existe. Avec Claire, on est obligé de dire non, le jeu n'existe pas, en fait, on n'est pas concepteur de jeu. Avec Claire, on a juste imaginé le jeu de la tour de garde qui est au sein de Capital du Nord et Capital du Sud comme une vaste métaphore, finalement, de ces deux cités qui se font face. Donc, il y en a eu plein, je ne saurais pas donner d'exemples précis, mais effectivement, des réactions comme ça, on en a eu vraiment beaucoup. *[2:04:44] Ybe :* C'est vrai que parfois, on met des détails et les gens ne sont pas attentifs et puis il y a d'autres choses qu'on met sans savoir et là, les gens, tout de suite, font beaucoup de liens entre eux. Et tu partageais tout à l'heure que quand tu avais écrit Heureux comme jamais, tu avais à peu près une idée de la fin. Quand tu as écrit la trilogie, du coup, tu savais avant d'écrire la trilogie où tu allais, où vous alliez ? Ouais. *[2:05:07] Guillaume Chamanadjian :* On savait. Ce qu'on ne savait pas avec Claire, c'était combien de temps ça nous prendrait. dans le sens de combien de pages, *[2:05:15] ? :* combien de... *[2:05:16] Guillaume Chamanadjian :* En fait, la tour de garde, on ne l'a pas écrit, on ne l'a pas abordé *[2:05:20] ? :* comme des romans. *[2:05:22] Guillaume Chamanadjian :* Ce n'était pas l'idée, on n'était pas auteur, en fait, quand on a commencé à l'écrire. Enfin, on avait publié déjà des textes mais qui n'étaient pas des textes de fiction. Enfin, si j'avais publié une nouvelle, mais juste une nouvelle. En fait, c'était un jeu vraiment entre nous, la tour de garde. C'est-à-dire que c'était des souvenirs de voyage. La capitale du Sud, c'était un voyage à Sienne qu'on avait adoré. La capitale du Nord, un voyage à Amsterdam. Et en fait, juste, on avait l'envie d'écrire, on avait du temps un peu pour écrire. On s'est dit, on va commencer à se lancer dans cette aventure. Et puis, il n'y avait pas de visée de publication. En réalité, ce qui me semble être la meilleure manière de commencer, enfin, en tout cas d'écrire, juste pour se surprendre l'un l'autre, pour s'amuser, pour faire un truc constructif, etc. Dès le début, on savait quand même que ça allait se terminer dans un seul lieu, quelque part. Et que toute l'idée, c'était de faire converger ces deux trilogies vers ce lieu. Et voilà. Après, quand on s'est rendu compte, on avait à peu près l'équivalent des quatre premiers romans. Donc, les deux premiers de capitale du Sud, les deux premiers de capitale du Nord. Là, on s'est dit, on avait quand même quelque chose qui tenait un peu la route, en réalité. Et puis, entre-temps, Claire avait aussi écrit Un long voyage, qui était son premier roman, mais qu'elle a écrit, parce qu'elle écrit plus vite que moi, et qu'elle avait de l'avance. Et par une sorte de hasard, elle est tombée sur David Meulmans, qui lui a dit, mais envoie-moi ton roman. Donc, David Meulmans de Forges de Vulcain, qui lui a dit, envoie-moi ton roman. Elle l'a publié. Il s'est plutôt bien vendu, effectivement. *[2:07:00] ? :* Donc, *[2:07:01] Guillaume Chamanadjian :* un éditeur, dans ces cas-là, demande tout de suite, quel est ton projet suivant ? Et avec Claire, elle a dit, peut-être que ça voudrait le coup de lui présenter ce projet-là, mais c'est un peu le foutoir. *[2:07:11] Ybe :* C'est marrant. C'est aussi la rencontre qui t'amène après, au step d'après dans l'écriture. *[2:07:18] Guillaume Chamanadjian :* Après, moi, je n'ai pas tendance à penser que le step d'après dans l'écriture, c'est la publication. *[2:07:23] Ybe :* Le step d'après dans l'écriture, c'est l'écriture. C'est ça. Tu vois, c'est pour ça que je suis très content. Merci de partager ce message-là, parce qu'effectivement, on a tendance à confondre la raison pour laquelle on a envie d'écrire et le résultat qu'on pense vouloir en tirer. Et très souvent, les gens pensent à la publication, alors qu'en fait, ils ont envie de l'écrire parce qu'ils ont envie de simplement vivre le processus et de s'amuser. Donc, c'est hyper rassurant, je trouve, de t'entendre partager ça. Et pour boucler avec le thème des utopiales, des utopiales, quelle perspective on peut te souhaiter en écriture dans les prochaines années ? *[2:08:04] Guillaume Chamanadjian :* De continuer à avoir de l'inspiration et de faire en sorte que mes romans ne parlent pas uniquement à moi, mais parlent aussi aux lecteurs et lectrices qui tomberont dessus. Donc, ça, pour l'instant, ça a marché, mais on verra bien. *[2:08:19] Ybe :* Merci beaucoup. *[2:08:20] Guillaume Chamanadjian :* Merci à toi. *[2:08:22] ? :* Merci. Merci d'être là, épisode après épisode. Si ce podcast t'inspire, t'aide ou te mets du baume au cœur, t'abonner, mettre 5 étoiles et le partager, c'est le meilleur moyen de m'aider à toucher le plus de gens qui ont un livre en eux. Parce qu'après tout, plus il y a de livres écrits et mieux le monde se porte. A très vite. Ose écrire.

Au micro avec

SIX ENTRETIENS ENREGISTRÉS AUX UTOPIALES 2026, À NANTES

Étienne Cunge

Étienne Cunge

La Rep · Critic

Biologiste de formation et expert en développement durable, Étienne Cunge écrit une science-fiction nourrie par l'écologie depuis son premier roman, Antarcticas. La Rep (Critic) est une utopie solarpunk : une société d'IA au nord, des nomades à tradition orale au sud, et un troc annuel qui n'a pas lieu. Il confie que cette utopie lui a coûté bien plus d'efforts que Symphonie atomique : la dystopie lui venait d'instinct.

Couverture de La Rep, Étienne Cunge (Critic)
Floriane Soulas

Floriane Soulas

Rouge Chardon · Argyll

Ingénieure et docteure en génie des matériaux, Floriane Soulas écrit de la fantasy et de la science-fiction, dont Les Oubliés de l'Amas, prix Utopiales 2022. Rouge Chardon (Argyll, parution en novembre 2026) croise la folk horror et le cyberpunk, et fait une place à la poésie. Elle raconte que, pendant son doctorat, ses expériences débloquaient ses intrigues, et qu'on a trouvé sa thèse trop littéraire.

Couverture de Rouge Chardon, Floriane Soulas (Argyll)
Lucie Heder

Lucie Heder

La grande Verdure · La Volte

Jardinière et animatrice d'ateliers d'écriture en Ariège, Lucie Heder écrit des fictions où le vivant est partout. La grande Verdure (La Volte) suit une communauté perchée d'après l'effondrement, qui confie aux plantes des rôles diplomatiques, et Lierre, qui la quitte en colère contre la retenue émotionnelle imposée. Elle distingue deux temps : toute liberté pendant l'écriture, puis, avant de publier, la question de ce que ses personnages véhiculent.

Couverture de La grande Verdure, Lucie Heder (La Volte)
Christiane Vadnais

Christiane Vadnais

Les ressources naturelles · L'Atalante

Romancière québécoise, Christiane Vadnais écrit une nature qui mute et se révolte depuis Faunes, son premier livre, traduit en six langues. Les ressources naturelles (L'Atalante) est un roman choral : une ancienne militante, devenue communicante d'une firme du capitalisme vert, y voit le golfe du Saint-Laurent se vider. Elle raconte que ses meilleures idées lui venaient en courant au bord de la rivière où elle habitait, sans qu'elle les cherche.

Couverture de Les ressources naturelles, Christiane Vadnais (L'Atalante)
Jean Baret
G.Garitan

Jean Baret

Le Dernier fils des dieux · Mnémos

Romancier depuis 1996, Jean Baret écrit des dystopies satiriques, dont la trilogie Trademark au Bélial'. Dans Le Dernier fils des dieux (Mnémos), un club secret de milliardaires désœuvrés déstabilise le monde à coups de farces absurdes. Il a choisi un personnage principal antipathique, contre la règle qui veut qu'on le rende attachant, et refuse de l'excuser pour que le lecteur garde du recul.

Couverture de Le Dernier fils des dieux, Jean Baret (Mnémos)
Guillaume Chamanadjian
Patrick Imbert

Guillaume Chamanadjian

Heureux comme jamais · Aux Forges de Vulcain

Guillaume Chamanadjian a écrit La Tour de garde, cycle de fantasy, avec Claire Duvivier, puis deux romans seul. Heureux comme jamais (Aux Forges de Vulcain) est une satire : seuls les ultra-riches ont fui la Terre éteinte, et une ingénieure de maintenance découvre que l'humanité survit. Il pensait n'en écrire qu'un chapitre, pour faire une pause dans un projet bloqué : le roman est venu en trois ou quatre mois.

Couverture de Heureux comme jamais, Guillaume Chamanadjian (Aux Forges de Vulcain)