Comment tu sais que tu tiens enfin ton personnage principal ?
CE QUE RACONTE CET ÉPISODE
Thibault Lafargue a mis vingt ans à répondre à cette question. L'idée du Bouffon de la couronne lui vient à treize ans, en refaisant ses lacets avant d'aller au restaurant. Suivent six à huit versions du livre, dont une qui faisait 1500 pages pour le seul tome 1. Son héros, pendant tout ce temps, était un pêcheur. Un archétype de fantasy, comme il le dit lui-même, cliché au possible.
Dans le même manuscrit vivait un bouffon, personnage secondaire, qui grossissait à chaque réécriture. Le jour où il fusionne les deux, tout se débloque. Son héros devient quelqu'un qui n'est pas bouffon et qui devra le devenir pour garder sa tête sur ses épaules.
Le signe qui ne trompe pas arrive juste après. En racontant ce pitch autour de lui, il voit les visages s'allumer. Ce que je trouve précieux là-dedans, c'est que la réponse était déjà dans son texte depuis des années, cachée dans un second rôle. Elle attendait qu'il regarde au bon endroit.
Dans cet épisode, on parle aussi des 48 secondes de dédicace avec Robin Hobb qui l'ont décidé à tout reprendre à zéro, de sa méthode de bêta-lecture chapitre par chapitre, et de la raison pour laquelle les rois avaient besoin de quelqu'un pour se moquer d'eux.
LE CAROUSEL DE L'ÉPISODE — CLIQUE UN SLIDE POUR L'AGRANDIR
Face B — le transcript
L'ÉPISODE MOT À MOT · LES TIMECODES LANCENT L'ÉCOUTE
Évidemment, tu te doutes bien que ce n'est pas moi qui ai tapé tout ce transcript à la main… Alors oui, il y a parfois des incohérences et des erreurs. Et sur les discussions, il arrive même que les voix se mélangent. Comme quoi, rien de mieux que d'écouter l'épisode plutôt que de le lire !
Tu cherches un passage précis ? La table d'écoute passe les transcripts de tous les épisodes au peigne fin.
Le bouffon, la couronne et le rire
Ybelion — Yo yo, c'est Ybelion, vous êtes dans le 52e épisode d'Ose Écrire. Et aujourd'hui, je reçois Thibault, auteur du Bouffon de la Couronne aux éditions ActuSF. Et on parle de son univers, de liberté créative et de structure. On parle de la place du rire dans l'humanité et la littérature, mais aussi de passion d'enfant et de bêta lecture. Sur ce, je vous souhaite une très bonne écoute et je vous dis à bientôt. Moi, c'est Sam Ybelion de Mon Nom de Plume. Je suis écrivain, coach et j'accompagne celles et ceux qui veulent renouer avec leurs rêves d'écriture. T'écoutes un podcast dont l'intention est simple. Te donner inspiration, outils, motivation, discipline. Bref, tout ce qui peut te permettre d'oser écrire. En gros, c'est un peu dans le titre. Ose Écrire. Et du coup, j'ai vu que tu étais dans le cinéma aussi. C'est trop cool. Ça m'a amené plein de questions. Je fais un bref partage. À l'époque, quand je découvre le livre qui est sorti en même temps que toi, c'est La Rose et le Serpent de Julie. Je me rappelle que vos deux livres m'avaient intrigué. Mais je ne pouvais pas lire les deux à l'époque. Donc, j'en avais choisi un. Moi, ce qui m'avait beaucoup interpellé dans le bouffon, c'est ce qu'il représente dans l'imaginaire. Tout de suite, je pense au Joker ou au fou dans L'Assassin royal. Complètement. C'est toujours des personnages que je trouve assez intriguants. Du coup, j'avais été intrigué par ton livre. Ensuite, d'ailleurs, grâce à Julie, on l'embrasse, qui nous a mis en contact.
Un livre découvert grâce à Julie
Thibault Lafargue — Tu m'as suivi...
Ybelion — Mais oui, on m'a envoyé un message. C'est adorable. Oui, c'est ça qui est trop cool. Et du coup, j'ai mis ton livre dans... Dans la liseuse, j'ai vu ça. Dans la liseuse.
Thibault Lafargue — Oui, ça m'a fait plaisir. J'ai vu ça.
Ybelion — Voilà. Je pars en vacances bientôt. Ah, tu te sens décalé. Oui, oui. Tu as raison. Exactement. J'en profite. En vrai, comme ça, c'est un peu plus peinard. Et donc, j'ai trop hâte. Et donc, je suis allé sur le site d'ActuSF juste avant. Et j'avais pas lu la quatrième de couverture. Ça m'a encore plus intrigué. Ton univers... Et j'aime beaucoup le mot de tierlangue que tu as inventé. Pour parler du bouffon. Qui sera très à propos, tu verras. Ouais, bah ouais. J'ai l'impression, tu vois, en lisant la quatrième de couverture. Et puis, la petite phrase que tu as mis de Victor Hugo au début du livre. Que l'humour, justement, va avoir un espèce de point central. Peut-être pas forcément classique, entre guillemets. Et je suis assez curieux. Je suis assez curieux de découvrir tout ça.
Thibault Lafargue — Trop bien. En tout cas, tu verras que c'est pas pour autant un roman humoristique, tu vois. C'est pas une comédie, comme on dit. Ça n'empêche pas qu'il y aura des percées d'humour. Mais ça me plaisait vraiment de le traiter de manière très réaliste. Enfin, très sombre aussi. Parce que c'est pas très drôle d'être dans les bottes de celui qui doit faire rire.
Ybelion — Ouais, exactement. Ah, c'est trop cool. Franchement, j'ai trop hâte, du coup. Ça m'a bien motivé. Bien motivé. Et c'est une... Tu m'as dit, du coup, que c'était passé en trilogie. Ouais. Le bouffon. Et c'est un livre que t'as commencé à imaginer il y a longtemps ou pas ?
« Mon héros n'est ni chevalier, ni magicien »
Vingt ans pour écrire ce roman
Thibault Lafargue — Oui, j'ai commencé à l'imaginer à l'âge de 13 ans. Donc, tu vois, j'en ai 32 aujourd'hui. Ça fait 19 ans. Enfin, on va dire 20 ans, pour arrondir. Mais attention, à 13 ans, il n'y avait pas du tout l'univers du bouffon. C'était très, très éloigné de ce qu'on a aujourd'hui. La seule chose qu'on avait en commun, c'était finalement le nom du personnage principal, Sébrun, qui est resté, et la volonté d'écrire une histoire médiévale fantastique, en quelque sorte. Mais je pense que les similitudes s'arrêtent là, puisque j'ai recommencé, recommencé. Et plus je grandissais, plus je mûrissais, plus je repartais à zéro, avec toujours la même envie. Mais je pense que je me cherchais un petit peu. Donc, j'ouvrais des portes, c'était pas les bonnes, je les refermais. Et c'est très tardivement, finalement, par rapport à toutes ces années de travail, ça a été sur le tard que j'ai trouvé la figure du bouffon. Où j'ai compris que mon personnage principal devait être un bouffon. Et à partir de là, ça a tout déverrouillé. Et ça s'est arrivé lors de la dernière mouture. Donc, en tant que tel, le roman qui est paru là en librairie, j'ai dû mettre un an, un an et demi à l'écrire environ, sans compter le retravaille derrière. Mais fort de ces 19 années qui l'ont précédé juste avant.
Ybelion — Putain, c'est fou. C'est beau de voir les idées d'adolescence qui, finalement, prennent vraiment vie.
Thibault Lafargue — Ouais, franchement, on peut le dire. Je le réalise pas encore tout à fait, mais c'est un vrai rêve. J'allais dire d'adolescent, mais j'ai l'impression que nos premiers rêves, ils commencent à l'adolescence. Enfin, on les conscientise vraiment à l'adolescence. Même si c'est vrai que dès qu'on est enfant, on peut aussi en avoir. Mais ouais, moi, je voulais à tout prix raconter. Alors, est-ce que je savais déjà que c'était cette histoire ? Je sais pas. Mais en tout cas, j'avais une folle envie. Mais comme souvent, quand je touche à une passion, que ce soit la littérature, j'aime les livres. Du coup, j'ai envie d'en écrire un. J'aime les films. Du coup, j'ai envie de faire des films. Donc souvent, j'ai une boulimie de la passion et j'ai du mal à me cantonner au rôle de ou lecteur ou spectateur. Ça me suffit pas. Du coup, j'ai besoin en parallèle de le pratiquer.
Ybelion — Ah, je comprends. Et est-ce que tu te rappelles à 13 ans, quand tu commences à conscientiser le rêve et l'idée ? Tu te rappelles du déclencheur ? Ou pas le... Ouais.
Harry Potter, Tolkien et la page 50
Thibault Lafargue — Ouais, oui, oui. Alors déjà, par rapport à beaucoup de lecteurs, je pense que j'ai été un lecteur assez tardif. Enfin, tardif avec des guillemets. Mais j'ai dû commencer à vraiment lire vers l'âge de 11 ans. Pas avant. Avant, je pense que j'étais plutôt la bande dessinée pour enfants, peut-être des très courtes histoires et encore. Donc c'est vraiment à 11 ans pour tomber dans le cliché, mais je l'assume complètement parce que c'est une superbe porte d'ouverture à la lecture. C'est Harry Potter, le premier tome. Bien sûr. Qui me paraissait être la Bible à l'époque, alors qu'aujourd'hui, on est capable de lire en deux jours. Mais à l'époque, je vois ça. Je me dis, mais c'est pas possible. Il n'y a pas d'image. C'est tellement... C'est la Bible. J'avais le sentiment. Et donc je l'ai lu, je suis tombé dedans. Et ensuite, je me suis dit, qu'est-ce que je pourrais essayer de lire ? Ah, forcément, tout le monde en était... On devait être quoi ? Ouais, ça devait être dans les années 2000. Donc, même pas... Ouais, à peine. Et on parlait beaucoup du Seigneur des Anneaux, déjà, qui allait être adapté. Donc je me suis dit, ah bah super, je vais commencer le Seigneur des Anneaux. Alors j'aimerais beaucoup te dire que je fais partie de ces gens qui, à 11 ou 12 ans, se sont dit, oh, le Seigneur des Anneaux, c'est parfait pour moi. Je me suis régalé, je l'ai dévoré. Malheureusement, non. Je l'ai lu, j'ai abandonné tragiquement la page 50. Je te rejoins. Voilà, j'étais... Je me suis rattrapé depuis, attention, j'espère. Mais par contre, à l'époque, j'étais perdu. Je prenais pas de plaisir. Je m'infligeais le livre. Et c'est la pire façon de découvrir un roman. Du coup, je l'ai mis de côté. Mais l'ironie, j'aimais l'objet livre. C'était Folio Junior, je crois qu'il faisait ça. Tu vois, les couvertures très cultes. Et j'aimais l'odeur du livre. J'aimais tout dans le livre, mais pas encore l'histoire qu'il y avait dedans. Enfin, pas la manière dont elle était racontée. Et du coup, je pouvais pas m'empêcher. Je me souviens, à 13 ans, sans doute que je lisais d'autres choses à côté. Mais j'avais toujours ce livre sur mon bureau. Je le feuilletais, je lisais l'ouverture, je refermais. Et je pense que j'avais l'amour du livre. J'avais l'amour symbolique du Seigneur des Anneaux que j'avais découvert en film, dessin animé qui avait été fait dans les années 70. Mais j'avais pas encore l'amour, comme je t'ai dit, de ce texte-là. Mais ça vient de là, je crois, vraiment mon envie. Ça vient du Seigneur des Anneaux. C'est absurde, c'est Harry Potter que j'ai aimé. C'est le Seigneur des Anneaux devant lequel j'ai rendu les armes. Mais clairement, je me disais, en voyant le Seigneur des Anneaux, j'ai envie d'écrire un livre. J'ai envie d'écrire un livre à la manière du Seigneur des Anneaux, entre guillemets. Et du coup, c'est en allant au restaurant, je me souviens, j'avais 13 ans typiquement, et on allait au restaurant de nuit et je refais mes lacets. D'ailleurs, c'est ce que j'ai mentionné dans les remerciements du livre. J'ai cité cette scène, je sais pas pourquoi. Et en refaisant mes lacets, j'ai eu une image qui m'est venue. Et c'était la première image qui allait constituer plus tard l'univers du Bouffon de la Couronne. Même si à l'époque, ça s'appelait pas Le Bouffon, c'était très éloigné de tout ce que je pouvais imaginer. Mais ça a été mon phare dans la nuit. Une seule image que j'ai gardée en tête, gardée en tête, gardée en tête, et aujourd'hui, finalement, elle apparaîtra pas telle qu'elle dans le livre. Mais quelque part, on a un écho de cette image dans le roman. Donc voilà comment ça s'est fait. Et petite parenthèse sur le Seigneur des Anneaux, je me suis bien rattrapé depuis puisque c'est devenu vraiment un livre de chevet aujourd'hui que j'ai dû lire une dizaine de fois et que je ne me lasse pas de lire, mais il a fallu vraiment plus de maturité chez moi. Je pense que c'est vers la vingtaine que j'ai vraiment apprécié les mots de Tolkien.
L'image qui lui vient en refaisant ses lacets
Ybelion — C'est hyper touchant, le partage que tu fais sur l'image qui t'a suivi toute ta vie. C'est comme une sorte de manifestation. Et quelque part, quand tu y penses tout le temps, c'est à un moment, ça finit par arriver.
L'inspiration n'est pas une muse
Thibault Lafargue — Et c'est marrant parce que, on en reviendra peut-être plus tard, en discuter de ça, mais il y a différentes manières de travailler. Tu le sais aussi, toi qui écris. Il y a différentes manières d'écrire et d'être inspiré en quelque sorte. Et pourtant, je ne fais pas du tout partie de ceux qui ont, entre guillemets, ou une muse, ou qui attendent l'inspiration. Mais alors, pas du tout. J'ai tendance à être aux antipodes de ça. Mais alors, pour cette image, je ne sais pas pourquoi cette image-là, mais en tout cas, elle est arrivée. C'est la seule fois où j'ai eu une manifestation littéraire, on va dire.
Ybelion — Je trouve que les deux se complètent assez bien. tu vois, tu as toujours des images très marquantes qui peuvent te suivre. Et au-delà de ça, je pense que le mythe de l'écrivain un peu génial qui n'écrit que parce qu'il est frappé par l'inspiration, par salve, un peu de pulsion, comme ça, c'est un peu un mythe, à mon sens. Et il y en a certains qui sont comme ça, évidemment. Il ne faut pas faire de généralité. mais on est beaucoup plus à construire aussi notre écriture, à construire nos univers et à construire nos histoires, tout simplement. Et puis ça découle... Pardon, excuse-moi, vas-y. Non, vas-y. J'allais rebondir sur autre chose.
Thibault Lafargue — Je voulais rebondir sur ce que tu disais, mais ça découle aussi d'une tradition qui voulait, dans les siècles passés, que l'artiste était un peu le réceptacle divin. D'où l'inspiration divine et que finalement, il n'était pas tant, je vais dire, propriétaire de son propre talent, mais il était le stylo, en fait. Il n'était pas la main. Et c'est vrai qu'on a peu à peu déconstruit ça quand même avec les années et les siècles et on a gardé parfois cette idée d'inspiration. Alors attention, certains la vivent comme ça, mais effectivement, elle est plus complexe que ça, je pense. C'est un mélange de travail, c'est un mélange de réflexion, c'est un mélange aussi d'ouverture sur soi et sur ce qui nous entoure. Et là, tout d'un coup, on peut avoir ce mélange qu'on appelle, je pense, inspiration.
Ybelion — Exactement. C'est de la curiosité et en fait, c'est en ce sens là, que pour moi, elle se travaille, cette inspiration, cette créativité, parce qu'en fait, en s'ouvrant à tout ce qui apparaît autour de nous, que ce soit les gens, les discussions, les livres, n'importe quoi, un graffiti sur un mur, un chien qui passe, bref, n'importe quoi. En fait, c'est en s'interrogeant sur pourquoi ça nous touche, qu'est-ce que ça nous fait ressentir, etc. Et tout ça, se canalise en nous, et puis à la fin, tu le ressors. Et récemment, j'avais entendu le mot de passeur d'histoire pour les gens qui les écrivains, les artistes. J'aime beaucoup ce mot. Je trouve ça décrit un peu quand même ce côté, on est un réceptacle de tout ce qui nous arrive, et puis on en ressort juste, nous, le mélange qu'on en fait. J'aime beaucoup ce truc-là. et Tolkien, je suis d'accord avec toi, moi, je n'ai pas lu les livres petits vraiment. J'ai eu beaucoup de mal ensuite parce que, un peu moins sensible au côté descriptif qu'avait Tolkien. Et tu vois, tout récemment, grâce au livre qu'a sorti ActuSF, justement sur le guide de Tolkien, j'ai eu un autre regard sur ce qui était Tolkien. J'ai eu, tu vois, par exemple, sa sensibilité à la nature qu'on retrouve beaucoup dans les descriptions. Et en fait, j'ai pris un nouveau plaisir à le découvrir et à le lire. Et effectivement, malgré tout ça, tu as quand même, ce livre dégage une espèce d'aura de grandeur, de... c'est un peu mystique.
Thibault Lafargue — Exactement. Et c'est pour ça que j'aime autant ce livre, c'est qu'à chaque fois que je m'y plonge, j'insiste sur ce livre puisqu'à la base, la trilogie était un seul grand livre, à chaque fois que je m'y plonge, mais je suis hors temps. Et j'ai l'impression vraiment de plonger dans un univers qui a existé, voisin du nôtre, mais comme jamais j'ai retrouvé ça dans aucun autre livre. Donc, et ça vaut pour les deux traductions, que je trouve d'ailleurs la nouvelle très intéressante. J'ai eu beaucoup de mal au début à me lancer un peu trop, comment dire, sur mon avis, j'aimais beaucoup ce qu'avait fait Ledoux, le côté un peu 19e siècle de l'écriture du Seigneur des Anneaux, qui n'est pas très Tolkien finalement. Et j'ai trouvé qu'elle ne perdait rien en poésie, la nouvelle traduction au contraire. Elle est d'une fluidité, d'une douceur aussi. Donc, c'était une façon pour moi de le redécouvrir.
Tolkien : construire un monde sans oublier l'histoire
Ybelion — Tout à fait. Je fais une parenthèse à chaque fois que je parle de Tolkien parce qu'il a créé un univers immense. Et quand on le découvre, tout de suite, ce qui nous... Enfin, en tout cas, parfois, on est appelé par se dire « Ok, moi aussi, je vais créer un univers immense avec tout ce que j'ai envie de raconter. » Et Tolkien a quand même fait quelque chose d'exceptionnel, c'est qu'en fait, il a construit son univers tout au long de sa vie, mais ça ne l'a pas empêché d'écrire des histoires. Et je fais toujours ce rappel de dire construire son univers, c'est bien, mais n'oubliez pas que ce dont vous rêvez, c'est d'écrire des histoires et de raconter des histoires dans cet univers. Donc, faites les deux. Voilà. Chaque fois, je le rappelle parce que Tolkien, finalement, s'il avait attendu de construire son univers en entier pour écrire des histoires, on n'aurait jamais eu « Seigneur des Anneaux ». Et on n'aurait jamais eu, d'ailleurs,
Thibault Lafargue — et on n'a jamais eu officiellement le Silmarillion avec lui puisqu'il a fallu attendre son fils, sinon c'était resté au stade inachevé.
Ybelion — Exactement. Donc voilà, ne visons pas la perfection d'un univers pour le partager. Exactement. Et donc, dans ton cheminement, donc 13 ans, la première image qui est marquée, tu m'as dit que du coup, tu avais beaucoup d'itération. Qu'est-ce qui te fait à un moment de dire, en fait, ok, c'est le bouffon qui doit être le personnage principal et c'est sous cet angle-là que j'ai envie de le raconter ?
L'École de la Cité et les 1500 pages abandonnées
Thibault Lafargue — Je pense que ça a été mes études en scénario. Donc, j'ai fait l'École de la Cité quand j'avais la vingtaine. On dirait que je suis un vieux maintenant. Il n'y a pas si longtemps, il n'y a pas si longtemps. Je l'ai fait il n'y a pas si longtemps. C'était hier, on va dire. Et en gros, j'ai fait la formation scénariste à l'École de la Cité qui avait été fondée par Luc Besson. Et forcément, au cours de ces deux ans, j'avais appris beaucoup de choses passionnantes sur la manière d'écrire des personnages, sur construire une intrigue, garder le spectateur en haleine, etc. Et j'avais mis de côté, faute de temps, mon roman, qui devait être déjà la moitié du tome 2. En plus, c'était d'une longueur mais interminable. À côté, ce que tu as entre les mains, c'est une nouvelle. C'est-à-dire que la précédente version, papier, le tome 1, devait faire 1500 pages minimum. Le tome 2, je devais être à la page 900. C'était délirant mais on ne s'en rend pas forcément compte quand on écrit puisqu'on n'a pas le formatage papier finalement. On écrit sur Word ou sur Open Office et du coup, les pages, elles grimpent vite. Donc, pourquoi je te raconte ça ? Oui, d'où c'est venu le bouffon. N'ayant plus le temps de travailler sur mon roman, je m'étais dit tant pis. Écoute, j'ai mis un pied dans le cinéma, je me régale. Je faisais un peu l'autruche mais je faisais l'autruche pas tant parce que le temps me manquait que parce que j'avais peur de me confronter à cette ancienne version dont je savais qu'il fallait revoir à peu près tout. Le début n'allait pas, les personnages n'étaient pas construits comme il fallait. Donc, en fait, ça me faisait peur parce que je me rendais compte de la somme de travail que j'avais mis dedans et je me suis dit non, allez, tant pis. Donc, deux ans, ça a été deux ans d'abstinence d'écriture, en tout cas romanesque. Et il a fallu que j'assiste à un salon du livre à Paris auquel était invité Robin Hobb, que tu dois très bien connaître aussi, du moins ses écrits. Et comme toi, moi je suis un fan inconditionnel de L'Assassin royal, auquel je rends d'ailleurs hommage dans les remerciements. Et quand elle est là, j'assiste à sa masterclass, que je trouve passionnante, et j'en profite à la toute fin pour faire la queue et me faire dédicacer un exemplaire. Alors à l'époque, je crois que c'était Les Aventuriers de la mer. Et j'ai la chance d'échanger avec elle pendant environ 48 secondes, je pense. On est peut-être monté une minute, mais j'en suis pas du tout sûr. Mais ça m'a suffi pour, en sortant de là, me dire : OK, très bien, Thibault, t'as autant envie de faire du cinéma que d'écrire des livres, recommence tout à zéro. Du coup, j'ai recommencé tout à zéro. Mais je savais que j'avais un gros problème, c'est que mon personnage principal était cliché au possible. C'était l'équivalent du fermier, entre guillemets, donc c'est vraiment l'archétype de fantasy depuis toujours. Donc j'avais besoin de lui trouver une couleur. Et il se trouve que dans la précédente version que j'avais abandonné, du coup, j'avais quand même un personnage de bouffon, mais qui était secondaire. Il prenait plus d'importance au fur et à mesure du récit. Et je me suis dit : ah bah voilà mon problème. J'ai un personnage principal dont je me fiche maintenant, et j'ai un personnage secondaire qui prend de plus en plus de place. Et si je faisais en sorte de mélanger les deux ? Alors j'ai pas tant à garder le côté fermier, mais de me dire : c'est un personnage qui n'est pas bouffon et qui, par la force des choses, va devoir le devenir. Et c'est ça qui m'a tout décoincé. Je me souviens vraiment, même j'en parlais autour de moi, je lui dis : ah tiens, c'est l'histoire d'un tel qui devient bouffon et qui sera contraint de faire rire s'il veut garder sa tête sur ses épaules. Et je sentais que, en tout cas dans la manière de le raconter, les gens étaient interpellés. Et là je me suis dit : OK, je crois que je tiens mon héros. C'est pas un chevalier, c'est pas un mercenaire, c'est pas un magicien, c'est un bouffon. Merci Robin Hobb, merci le fou, à moi de créer mon propre univers.
48 secondes de dédicace avec Robin Hobb
Ybelion — C'est trop intéressant, ce que tu racontes. Merci beaucoup pour ce partage. Il y a un truc qui me marque, et tu me diras si ça résonne un peu ou pas. C'est vrai que, assez naturellement, on va vers des histoires plutôt classiques, c'est-à-dire, comme t'as dit, le fermier qui en fait a des pouvoirs et puis devient roi de la terre, quoi. Et quelque part, c'est une manière aussi, quand t'es adolescent, de vivre ta propre histoire de fantasy, parce que nous, en étant à l'école, au collège, etc., on est un peu lambda, entre guillemets. Et je trouve que ce détachement, t'as réussi, cette prise de hauteur que t'as réussi à prendre en se disant : ok, mais en fait, ce personnage-là est pas fondamentalement intéressant. Je trouve que c'est aussi, c'est très beau, parce que c'est réussir aussi à déconstruire tout notre imaginaire et tout ce truc de dire : en fait, peut-être que ça va pas être totalement mon histoire, l'histoire de moi qui a envie de vivre dans un monde de fantasy. Et bravo pour avoir réussi à passer ce... enfin, avoir cette prise de conscience et de dire : ok, en fait, mon personnage intéressant, c'est celui-là. Et du coup, cet alignement aussi, effectivement, quand tu le racontes aux gens après, ils le ressentent et tout de suite ça leur parle beaucoup plus.
Thibault Lafargue — Et je pense que c'est la différence entre l'adolescent que j'étais et l'adulte que j'étais devenu. Parce que ce jeune, il était vraiment fermier. Je crois, enfin non, il était pêcheur, c'est tout comme. J'ai rien contre les pêcheurs, d'ailleurs. Mais ce qui, ce qui m'a frappé, c'est, c'était le rêve de l'adolescent, en fait, d'avoir ce stéréotype de personnages classiques dont on a l'habitude de voir les aventures, que ce soit dans des, dans des romans comme La Roue du Temps, que ce soit Eragon, que ce soit tout ce qui a pu bercer notre adolescence. Mais ouais, avec le recul, on se dit : bon, qu'est-ce que je peux raconter ? Et la seule chose dont j'étais sûr, c'est que je voulais garder le côté roman initiatique. Donc je voulais surtout pas commencer avec un personnage qui était déjà bouffon. La porte d'entrée du novice m'intéressait toujours autant. Donc c'était, voilà, une sorte de compromis.
Ybelion — C'est trop intéressant, c'est trop intéressant, parce qu'effectivement, souvent, enfin, en tout cas les deux exemples que j'ai cités, Joker ou le fou dans L'Assassin royal, le sont déjà, quoi, quelque part. Donc, mais justement.
Comment devient-on bouffon ?
Thibault Lafargue — C'est ça. Ce qui m'a aussi motivé à aller dans cette direction, ça a été : le fou dans L'Assassin royal est déjà fou, on connaît. Alors moi, j'avais aussi quelques, au cours de mes recherches, des romans d'Alexandre Dumas qui traitait du bouffon, que ce soit La Dame de Monsoreau ou Les 45. Bon, là on est plus dans un bouffon de Renaissance, avec Chicot. Mais c'était intéressant. On a aussi Victor Hugo qui l'a traité dans Le Roi s'amuse, c'est une pièce de théâtre sur Triboulet. Mais à chaque fois, le bouffon est déjà bouffon. Et j'avais envie de comprendre quel était son entraînement, parce que finalement, la fantasy, c'est quoi ? L'un des pans de la fantasy, c'est quand même nous montrer l'entraînement du personnage, que ce soit un guerrier, que ce soit un magicien. Très bien, il est bouffon, mais comment on devient bouffon ? Et donc j'ai dû mettre de côté cette fois la fiction pour vraiment plonger dans des écrits plus historiques, dans des essais, dans beaucoup de documentations qui étaient difficiles à trouver, pour comprendre en fait les tenants, les aboutissants de ce métier, en quoi ça consistait, qui lui apprenait ça, est-ce qu'il y avait qu'une seule manière, qui était les bouffons artificiels, les bouffons naturels. Enfin, il y a tout un univers caché qui s'est ouvert à moi à ce moment.
Ybelion — Putain, c'est génial. Ça donne envie de découvrir, du coup. C'est, j'imagine que t'as, que t'as rec... fin, c'est aussi ce qu'on va, ce qu'on découvre, ce qu'on découvre dans ton livre. Et oui.
Thibault Lafargue — Oui, complètement. Même si je me suis forcément permis le petit pas de côté, on va dire, de fiction fantasy. Mais j'ai essayé d'être le plus proche, et ça vaut pour beaucoup d'aspects du roman, d'être le plus proche de la vérité, et après de se permettre notre touche de fantasy.
Ybelion — Trop bien, trop bien. Et c'est ce, cette version, au moment donc que tu décides que le bouffon devient le bouffon, le personnage principal, donc t'as du coup finalement un texte qui est déjà énorme. Tu gardes la structure de l'histoire ou tu changes vraiment quasiment tout ? Tu gardes l'univers ?
Tout jeter, ne garder que trois personnages
Thibault Lafargue — Pour le bien de la littérature, j'ai tout changé. J'ai vraiment tout changé, rien n'allait. Enfin, quand je dis rien n'allait, c'était interminable. Les points clés, on va dire les points de structure de base, ne fonctionnaient pas. Alors on pourra toujours me dire : oui, mais certains fonctionnent sans point de structure, et tant mieux pour eux, je les admire vraiment. Mais la structure, c'est pas tant pour être mathématicien que pour empêcher le lecteur de fermer le livre. C'est pas pour rien qu'on a inventé, enfin qu'on a créé la structure, et d'ailleurs qui découle beaucoup aussi du cinéma aujourd'hui, de la manière de le faire. C'est que je sais très bien que, structuré comme il était, mais j'allais perdre mon lectorat très rapidement. Donc j'ai vraiment... une refonte complète, refonte complète. Je crois que j'ai gardé, j'ai dû garder trois personnages. Trois personnages, et tout le reste est passé à la trappe.
Ybelion — Ok, trop intéressant. Est-ce que t'as dit sur la construction des histoires est très intéressante, parce que effectivement, il y a des structures classiques qui fonctionnent très bien. L'analogie avec le cinéma, les bouquins de Truby font très bien la liaison entre les deux. Et il y a quelque chose qui m'a interpellé dans ce que t'as dit, c'est que en fait, en apprenant toutes ces structures-là, tu t'es rendu compte que ton livre en manquait. Et quelque part, oui, effectivement, il y a des gens qui vont réussir à fonctionner sans structure, qui vont finalement contourner toutes ces règles-là. Mais à mon sens, le point commun de tous ces gens-là, c'est qu'ils ont conscience des règles pour jouer avec. Et c'est toujours ça, en fait, qui est intéressant. C'est bien d'avoir les codes, de se renseigner sur les codes. Et ça passe pas forcément par le fait de bûcher ou de lire des bouquins de comment construire des histoires, etc. Parfois simplement par le fait de lire des histoires. En fait, inconsciemment, on développe et on comprend ces tropes, ces structures, etc. Et une fois que t'as ça en tête, bah là tu comprends en fait pourquoi ces trucs-là existent, et comment, et aussi si t'as envie de les détourner, quoi. Et donc ouais, ce travail de faire les choses en conscience, il est important pour justement explorer après la créativité et rajouter ta touche. Parce qu'à la fin, c'est toujours ça, tu vois, la littérature, l'art, etc. n'est qu'un, finalement, une suite de gens qui à un moment disent : non mais en fait, on a toujours fait comme ça, mais moi je m'en fous, quoi. C'est un guide.
Thibault Lafargue — C'est un bon guide, la structure, au début. Faut pas en être prisonnier, encore moins en littérature. C'est encore autre chose dans le cinéma, mais en littérature, faut pas en être prisonnier. Mais ça nous aide aussi à avancer. Moi j'aime beaucoup me fier à ma structure dans la phase de préparation de l'histoire, quand je rédige le synopsis, quand je fais un peu mes tirés de structure, mon séquencier. Mais finalement, quand je suis dans l'écriture même, là j'y pense plus, à la structure. Et si finalement je dois rajouter tel événement, tel incident, la décision du personnage, finalement, au lieu de prendre A il prend B, eh bien tant mieux, là ça devient organique, c'est génial. Mais pour créer de l'organique, moi j'ai besoin de structure avant.
Structure d'abord, organique ensuite
Ybelion — C'est le juste milieu entre quel niveau d'organisation et quelle place tu laisses à l'instinct. Et en parlant d'instinct, qu'est-ce que, justement, toi, dans ton écriture, quelle place il tient, ce côté un peu : je me laisse posséder par ma plume, elle m'emporte ?
Thibault Lafargue — Bonne question. Je réfléchis en même temps, c'est pour ça que j'essaie de gagner du temps. T'inquiète, ça n'est pas ce problème, prends ton temps. Je pense que, comme je t'ai dit, dans la phase de préparation du roman, c'est, je veux dire, c'est pas très excitant à voir, parce qu'en fait c'est beaucoup de réflexion, c'est beaucoup de tentatives. Tiens, il se passe ça ? Non, ça fonctionne pas. Toujours partir du personnage, en fait, et après ça fait comme des cercles sur un lac, tu vois, quand tu jettes une pierre. Tu pars de ton personnage principal, de la thématique qui va avec, et t'élargis. Si le personnage est comme ça, ok, bah je vais créer une religion autour de lui qui est l'inverse de ce qu'il est, comme ça crée du conflit. Donc lui, il est censé faire rire, très bien, la religion sera la tristesse. Et de couche en couche, j'en viens à créer mes autres personnages aussi. Tiens, lui représente ça, bah je vais mettre quelqu'un qui est à la fois une déclinaison de lui et en même temps son opposition. Donc petit à petit, ça, c'est dans la phase de préparation. Quand il s'agit de l'écriture à proprement parler, heureusement, tout le plaisir et le fait qu'on ne voit pas les heures défiler, c'est qu'on se laisse aussi un petit peu aller, heureusement. Mais je te dis, c'est fort de la préparation d'avant que j'arrive à me laisser aller. Mais j'ai toujours dans ma tête, je sais très bien que je dois arriver au point B, par exemple. Je ne me dis pas quel sera le point B, non, je sais que je dois arriver à ce point B. Et il peut arriver, en l'écrivant, de me dire : mince, en fait, ce point B, il ne fonctionne pas. Là, c'est intéressant aussi, je repars en réflexion, puis j'ajuste. Ou des fois j'écris un chapitre et, emporté finalement par le clavier, je dévie légèrement, je ne m'en rends pas compte. Je fais lire à mon lecteur, à mon bêta lecteur, et qui me dit : oui, mais c'est marrant, il s'est passé ça, c'est pas mal, je n'y attendais pas. Ou l'inverse : pourquoi il s'est passé ça ? Il m'arrive des fois de tenter des, on va dire, des improvisations sous le coup de l'inspiration, et finalement je me fais taper sur les doigts aussitôt par le lecteur, mon lecteur, qui en plus ne savait pas forcément que c'était une impro. Il me dit juste : ça ne marche pas du tout. Je me dis : mince, bon, là ça ne marche pas, ça peut fonctionner. Donc quelque part, je ne m'interdis jamais d'essayer, et on verra ensuite si ça plaît ou pas. Pour être attentif aussi à ce que les gens en pensent, parce que c'est vrai qu'on écrit une histoire pour soi, mais on l'écrit aussi pour les autres, et on n'a jamais le recul nécessaire sur sa propre histoire.
Ybelion — J'aime bien le message que tu passes, de s'autoriser à essayer et finalement d'être dans un processus itératif, dire : ce que tu écris n'est pas gravé dans le marbre et tu pourras toujours le changer. C'est très cool. Dans ton fonctionnement, tu as parlé des bêta lecteurs. Tu fonctionnes plutôt, tu écris tout ton texte, tu leur passes ? Tu fonctionnes par morceaux ? Peut-être que tu as un fonctionnement qui a évolué aussi, peut-être, au fil du temps.
Faire lire chapitre par chapitre
Thibault Lafargue — Non, il est resté le même, et j'aime beaucoup cette manière de travailler. Sans doute d'autres l'ont aussi, mais moi je fais vraiment lire chapitre par chapitre.
Ybelion — C'est intéressant.
Thibault Lafargue — C'est pour moi inconcevable de finir le livre et de leur envoyer le pavé sur le bureau en leur disant : on se revoit dans deux mois quand on aura tout lu. Parce qu'il suffit, je te prends un exemple : chapitre 2, il me fait remarquer, je ne sais pas, une évidence sur le personnage, un détail, un défaut qui ne va pas, et là je me dis : mince, ça veut dire que ce défaut-là qu'il a remarqué chapitre 2, il va falloir que je corrige ça chapitre 4, chapitre 6, ce défaut il a conduit à une décision qui a pris le personnage, qui m'ouvre une ramification d'intrigue chapitre 10, etc. Et à la fin, alors c'est comme ça qu'on fait aussi les histoires, mais moi ça me paraît une montagne de travail décourageante. Donc j'aime beaucoup avancer, on va dire, à la manière feuilletonnante des auteurs français du 19ème, c'est-à-dire je leur envoie un chapitre à la fois. Et c'est d'autant plus stimulant que j'ai le sentiment que le texte, il est vivant, parce que quand je l'écris, je ne me dis pas à ce moment-là : oh là, dans deux ans, quelqu'un va lire ça. Non, je me dis : dans une semaine, quelqu'un lit ça.
Ybelion — Et tout d'un coup.
Thibault Lafargue — Moi je me sens beaucoup plus proche de mon texte, de mes personnages, et je suis plus attentif à ce qu'ils disent. Ça me permet de retravailler dans la foulée. Alors je ne te cache pas, depuis l'annonce de la trilogie, dont on parlera tout à l'heure j'imagine, depuis l'annonce de la trilogie, j'ai dû changer un peu mon fusil d'épaule pour sortir le 2 aussi dans un délai raisonnable. Et du coup j'ai accéléré ce rythme, ce qui fait que c'est toujours chapitre après chapitre que j'envoie en lecture, mais je ne reviens plus sur les modifications. Là, je les note dans un coin, je mets de côté et j'enchaîne, parce que mon but c'était vraiment d'arriver au bout du livre. Et pour la petite anecdote, je comptais le finir hier, mais je pense vraisemblablement que je finirai demain le deuxième roman, puisqu'il doit me rester vraiment 4 pages, je pense, vraiment 4 pages à écrire. On est vraiment à toute fin, donc j'arrive dans cette période de charnière.
Ybelion — Trop cool. Je rebondis sur ta méthode de fonctionnement, c'est hyper intéressant, parce que ça rejoint, tu vois, moi j'étais assez partisan du : tu fais ton premier jet et tu le fais relire, tu vois. Parce que tu avais ce côté, je trouve, surtout sur les gens qui écrivent leur premier roman, de boucle de perfection infinie, tu vois, où le temps que quelqu'un relise ton premier chapitre, t'avances, il te fait un retour, tu modifies tout. Et en fait souvent, alors de ce que j'ai pu observer, parfois les gens commencent à rentrer dans des boucles de correction infinie et ça devient, c'est fractal et ça explose, et puis après montagne de travail et ça s'arrête, tu vois. Et maintenant, à force de travailler avec des auteurs, je me rends compte qu'en fait cette vision, elle est un peu, elle est un peu centrée sur moi, parce que c'est mon fonctionnement à moi, même si j'ai pu l'observer chez certains. Et que c'est beaucoup plus intéressant, justement, de s'interroger sur la méthode dont ont besoin les gens. Et effectivement, certains fonctionneront beaucoup mieux et verront le travail du livre comme moins gigantesque en fonctionnant par petites relectures. Et donc c'est hyper intéressant.
Choisir ses bêta-lecteurs, et pas ses fans
Thibault Lafargue — Mais là où tu as raison, je me permets, et je te rejoins aussi, tu vas voir, je ménage un peu la chèvre et le chou, c'est que ce que tu dis, notamment quand tu écris un premier livre, si tu es à tes premières pages écrites, etc., je ne conseille surtout pas cette méthode. Pourquoi moi je me permets de la faire ? C'est que je me suis rendu compte, déjà, avec mon esprit, je n'arrivais pas, j'aimerais, mais je n'arrive pas à continuer une histoire quand je sais que j'ai quelque chose à modifier. Je suis un peu un obsessionnel là-dessus, et c'est pareil en cinéma. Quand je suis sur un montage ou une écriture du scénario avec mon frère, parce que j'écris avec mon frère dans le cinéma, tout d'un coup on sait qu'on a quelque chose à changer, on doit le faire aussitôt. En revanche, je me suis permis ce mode de fonctionnement chapitre après chapitre qu'à partir du moment où j'avais écrit déjà, mais enfin, avant j'avais déjà écrit des milliers de pages, parce que toutes les versions dont je te parlais, les 6 ou 7 qui ont précédé, je ne les faisais pas lire chapitre par chapitre. Ce n'est qu'à peut-être la 8ème ou 7ème, je ne sais plus, à force version. Donc j'avais déjà une habitude d'écriture, qui peut toujours se peaufiner évidemment. Mais effectivement, si, je ne sais pas ce que ça aurait donné si je l'avais fait lors de la toute première mouture. Je pense que j'aurais été peut-être tout simplement découragé, parce qu'ils m'auraient ciblé le style, ils m'auraient ciblé le fond, les dialogues. Donc c'est pour ça, je te parle vraiment à l'instant T, moi c'est devenu ma méthode et je la trouve très efficace pour moi, mais effectivement chacun doit trouver la sienne. Sans compter, et je finirai là-dessus sur ce point, c'est très important de bien choisir ces bêta-lecteurs. Mais c'est d'une importance cruciale, et je pense que tu le sais même mieux que moi. C'est pas les personnes qui vont nous dire : c'est incroyable ce que tu écris. Non, c'est clairement pas. Il faut vraiment que la personne ait un esprit critique, c'est important. Il ne faut pas non plus qu'elle te démonte, parce que tout l'intérêt c'est pas de se faire décourager. Et surtout, qu'elle cible les bonnes choses au bon moment. Typiquement, je trouve, quand on envoie une première version d'un manuscrit à lire, s'il y a des problèmes de style, des problèmes de longueur, c'est peut-être pas là qu'il faut cibler les choses, ça vient peut-être dans un second temps, sans compter qu'on a un travail éditorial avec l'éditeur normalement. Mais c'est de vraiment s'attacher à : est-ce que tes personnages fonctionnent, est-ce que ton intrigue fonctionne, est-ce que j'ai envie de tourner la page. Donc voilà, je trouve qu'il y a différentes strates à étudier dans l'ordre pour ne pas s'éparpiller.
Ybelion — Ouais, je suis tout à fait d'accord avec toi. C'est pas forcément évident de faire de la bêta lecture. En plus, je pense qu'il faut une grande, il faut une bienveillance, et réussir à aussi se mettre dans les, dans la peau de l'auteur, en se connectant à : quelle est l'intention qu'il a avec le roman, quel lectorat il veut cibler, pourquoi il l'écrit, qu'est-ce que ça représente pour lui, etc. Et ça permet de faire des commentaires qui sont beaucoup plus objectifs que simplement des commentaires de dire : ah bah ce passage-là j'aime pas trop, ou je comprends pas trop. Parce qu'il y a aussi la sensibilité du lecteur, quoi. Et effectivement, tu contenteras jamais tout le monde. Donc effectivement, c'est pas un travail évident, il faut bien choisir. De ton côté, comment tu, là, quand tu l'envoies chapitre par chapitre, t'envoies à plusieurs personnes, ou ?
Thibault Lafargue — Oui et non. Oui et non, je vais souvent te répondre ça, d'ailleurs. C'est très bien, oui et non. Avant je faisais ça pour le premier tome, quoi que, je te dis ça, non, en fait ça a toujours, non, j'ai toujours eu un premier lecteur. Je sais pas pourquoi je te dis ça. Pour le premier tome, j'avais mon meilleur ami qui était mon bêta lecteur. C'est quelqu'un dont j'estime beaucoup l'avis, l'avis critique et très pertinent. C'est un passionné de littérature, et c'est lui qui lisait au compte-gouttes. Une fois qu'il a validé, en quelque sorte, là je faisais lire en parallèle à la fois à mon frère, à la fois à ma copine. Je pouvais faire deux trois, deux trois personnes à la fois, mais j'étais déjà repassé sur le texte, ce qui fait que les premiers, les premières modifications avaient été faites. Pour le deuxième, c'est un peu particulier, puisque la vie fait que chacun est des fois plus occupé, et j'ai écrit dans un rythme peut-être plus soutenu, ce qui fait que là je n'ai qu'un seul lecteur pour l'instant, c'est vraiment mon frère. C'est lui qui, au quotidien, semaine après semaine, me fait les retours sur le livre. Et là on va arriver maintenant dans la période où je vais le faire lire à d'autres bêta lecteurs, mais ça n'est pas arrivé avant. J'aime bien, c'est vrai, que privilégier en tout cas une personne au long cours, mais la personne qui saura le mieux cibler les défauts de l'intrigue, les défauts des personnages. Et ensuite je sais que telle autre personne sera peut-être plus sensible au style, une autre personne va peut-être être plus sensible à la manière de croquer les personnages féminins, à la manière de croquer telle thématique. Donc voilà.
Encaisser les critiques : « mince, il a raison »
Ybelion — Très intéressant. Et comment tu, de ton côté, t'arrives à encaisser, par exemple, parfois les critiques qui peuvent être un peu, un peu dures ? Ou notamment au début, tu vois, les premières critiques que tu reçois, est-ce que ça a été dur de les gérer, entre guillemets ?
Thibault Lafargue — Alors, ironiquement, les premières critiques que j'avais eues, elles étaient très enthousiastes, mais pas à raison. Du coup j'étais très content, je me suis dit : bon bah très bien. Et c'est vrai que j'avais reçu pas mal de louanges qui finalement étaient infondés. Enfin, quand je dis infondés, qui n'étaient peut-être pas tant méritées que ça, parce que le lecteur me disait : ouais c'est vraiment bien, c'est vraiment bien. Mais le lecteur à l'époque, et c'est le, c'est le très bon lecteur dont je te parle, mon meilleur ami, mais à l'époque il avait 16 ans, moi j'avais 16 ans, mais on n'avait pas le recul. Donc à ce moment-là, on évoluait avec nos années, et puis on se disait, non, enfin lui me disait : c'est très bien. Il me pointait certaines choses. C'est quand il a fallu revenir dans le texte, même lui il a eu un nouveau regard, et là j'ai senti qu'il avait évolué, que j'avais évolué, et que ce serait très bien pour le texte. C'est toujours délicat en termes, en termes d'ego, mais c'est pour ça qu'il y a l'art et la manière. Moi je pense, je suis prêt à quasi tout accepter à partir du moment, comme tu le dis, c'est bienveillant. À partir du moment où c'est dit d'une manière abrupte, au-delà de l'ego, c'est qu'on a tendance à se braquer, on va imaginer peut-être de façon erronée que l'autre veut tout simplement un autre livre, on aurait imaginé une autre histoire. Comme tu disais, ça dépend de quel roman veut écrire l'auteur. Donc c'est délicat. Et souvent, honnêtement, je pense que beaucoup de gens sont dans mon cas, c'est quand on nous fait un retour qui ne va pas, ça tombe pas des nues, on se dit : mince, il a raison. Et c'est ça le plus agaçant, c'est le « mince, il a raison ». Et c'est pour ça que je garde mon frère comme premier bêta lecteur sur ce tome et le suivant, il ne le sait pas encore. Mais oui, c'est que à chaque fois qu'il me fait un retour, ça m'agace, mais ça m'agace, mais ça m'agace parce qu'il a raison, en fait, parce qu'il a raison. Quand je l'écris, des fois je me dis : peut-être ça passera pas. Je conseille une chose : quand vous écrivez quelque chose et que vous dites peut-être ça passera pas, spoil alert, ça ne passe pas. Enfin, en tout cas moi, de mon expérience, tant mieux vraiment, je me suis dit ça ne passe jamais. Et des fois, au contraire, je suis tout content de ce que j'ai fait, et puis il me dit : non mais là ça ne va pas, pour telle et telle raison. Et après on en discute. C'est ça aussi que j'aime beaucoup, c'est que parfois il me dit juste : ça ne fonctionne pas. Et des fois il va me dire : viens, on s'appelle. Ça, c'est mauvais signe, viens on s'appelle, un mail ne suffira pas pour t'expliquer. Et du coup il a besoin de comprendre ce que je veux raconter, je lui explique, et ça nous arrive des fois de brainstormer un petit peu. Il me dit : attends, mais là, donc t'es coincé à cet endroit, est-ce qu'il ne pourrait pas se passer ça ? Des fois c'est lui qui apporte l'idée, des fois non, mais il me permet de la trouver. Donc ce qui est génial aussi avec ces bêta lecteurs, c'est d'avoir une dialectique, c'est de discuter avec eux, et pas juste se contenter de : ah ok, donc il a aimé le chapitre 1, le deuxième est un peu long, le troisième ça va trop vite. Tu vois, le...
Ybelion — C'est trop, c'est trop cool. Merci. Je veux souvent te remercier pour le part... Je ne veux pas dire de rien, moi je ne suis, content de discuter avec toi.
Thibault Lafargue — De littérature. On a commencé par parler de Tolkien, moi je suis ravi. Ouais, c'est trop cool.
Ybelion — Moi je me rappelle, j'ai des souvenirs, tu vois, là quand t'as parlé de, t'as, mince il a raison, c'est pas là, ça fait mal. Et surtout, parfois tu fais, tu sais, tu grinces des dents, et puis effectivement à un moment... Je trouve que c'est pour ça que, prendre les commentaires, il faut toujours un peu les laisser processer aussi, tu vois. Une fois que tu les as lus, tu vas marcher dehors, tu laisses le bruit des oiseaux, tu vas taper dans un mur, voilà, exactement. Et après ça s'apaise, et tu fais : ok, il a voulu dire ça, peut être intéressant, etc. Et s'autoriser aussi à avoir un nouveau, un nouveau regard. C'est vrai que parfois t'as la tête dans le guidon, en fait, et il y a des évidences que tu captes pas, tu fais : mais comment j'ai pu, comment j'ai pu écrire ça ? Tu vois, à ce moment-là.
Thibault Lafargue — Déjà, c'est génial de se dire ça veut dire qu'on écrit déjà. Bien sûr, en fait.
Le premier jet a juste besoin d'exister
Ybelion — C'est exactement ça, c'est exactement ça. Et c'est justement, tu vois, une des croyances sur lesquelles je travaille quasiment intégral avec tout le monde, c'est le côté, en fait, le premier jet, il a pas besoin d'être parfait, il a besoin d'exister, tu vois. Déjà, une fois qu'il aura existé, t'auras une base sur laquelle t'auras accroché pour discuter, pour avancer, etc. Et sortir de ce truc de dire : ok, là je vais écrire ce chapitre-là et plus jamais je le toucherai, tu vois.
Thibault Lafargue — Et d'ailleurs, pour aller dans ton sens, je crois que c'était Hemingway, et qui disait que toute première version, bon, avec ses mots à lui, mais c'est de la merde. Et il a raison, enfin je pense, à moins d'être vraiment un génie frappé par, comment dire, par un éclair divin. Mais c'est ça qui est aussi fascinant, c'est le travail qu'on va faire étape après étape. Et heureusement qu'on a le droit de se planter, qu'on se plante. Tous les livres qu'on lit et qui nous passionnent, ils sont passés par des étapes qu'on n'imagine pas forcément, et c'est tant mieux, c'est génial. Les gens n'ont pas forcément à savoir, tous les lecteurs n'ont pas forcément besoin de savoir tout ça, mais heureusement on a le droit de se tromper. C'est le meilleur moyen de réussir.
Ybelion — Exactement. Et ceux qui ont besoin de le savoir, par contre, c'est ceux qui ambitionnent d'écrire aussi. Exactement, parce qu'en fait sinon t'as le point de comparaison, mais tu compares quelque chose qui n'est pas comparable, tu vois. Toi qui écris ton texte comme ça, et un bouquin qui a été bêtalé trois fois, recorrigé deux fois, il y a eu un travail d'édito. Et il faut comparer les choses qui sont comparables. Et c'est pour ça aussi que c'est intéressant d'entendre les auteurs en parler, parce que ça, tu vois, ça te déculpabilise aussi. Tu dis : ah mais c'est normal, donc ok, voilà, il y en a d'autres qui sont passés par 6-7 version, il y en a d'autres qui ont commencé à écrire jeune et qui à la fin arrivent à quelque chose de très beau.
Thibault Lafargue — Mais quand tu dis déculpabiliser, j'aime bien, parce que déjà, il me faudrait... Le sentiment de culpabilité ne doit pas exister dans l'écriture, puisqu'on écrit, déjà c'est génial. Et l'autre chose, c'est que il m'est arrivé de rencontrer des fois des auteurs : oh moi j'écris que le soir, oh moi j'ai besoin de faire 1500 mots par jour. Et je me dis : c'est génial, du moment qu'ils trouvent leur façon. Mais quelque part, en fait, on choisit les, comment dire, on s'impose un peu, tu vois, ces objectifs pour se motiver à écrire. Mais si tu arrives à écrire le matin, le midi, le soir, que tu n'as pas besoin forcément d'être conditionné, mais tant mieux, c'est génial, quoi. On a créé tous ces objectifs pour pousser à l'écriture. À partir du moment où tu es dans l'écriture et que ça coule tout seul... Moi je sais aujourd'hui, ça ne veut pas dire que je vais parfois être bloqué, évidemment, comme tout le monde, où je vais avoir un peu cette peur de la page blanche, mais je peux très bien écrire le matin, le midi, le soir. Je n'ai pas de rituel, ce n'est pas grave. Mon seul rituel, c'est de retourner devant le PC en me disant : ok, bon, on continue l'aventure. Donc tu l'as dit, il n'y a pas à se sentir coupable, même si je trouve, une journée on a écrit 200 mots, si ces 200 mots nous vont.
Ybelion — Oui, c'est déjà ça.
Thibault Lafargue — Alors évidemment que si tu fais 200 mots tout au long, tous les jours, ce n'est pas que c'est mal, c'est juste à toi de regarder le temps que ça te prendra et si tu es prêt à ça. Il n'y a pas de... Un livre, on peut prendre 20 ans à l'écrire comme 6 mois, ce n'est pas grave. Et ce qui est injuste aussi, c'est que des fois un livre écrit en peu de temps peut être aussi meilleur qu'un livre qui a pris du temps, et inversement. Écrivez, enfin ouais, je pense, mais je regarde beaucoup ce que tu fais aussi, et on va dans le même sens là-dessus : écrivons.
Objectifs, 200 mots et temps d'écran
Ybelion — Exactement, juste, ouais, écrire, c'est tout. Et c'est vrai, tu soulignes quelque chose d'intéressant sur les objectifs. Certains, tu vois, ont peur de s'en fixer, parce qu'il y a ce truc de : quand tu te mets un objectif, t'as ce truc de pression tout de suite sur les épaules, tu vois. Et c'est, à mon sens, important de déconstruire aussi ce truc-là. L'objectif existe pour ancrer dans la réalité. Il n'existe pas pour te dire : si t'as pas fini le 5 décembre, t'es nul, tu vois. En fait, que t'es fini, que t'es pas fini, on s'en fout. Le seul truc, c'est que tu te sois ancré dans la réalité, qu'ensuite t'agisses de manière congruente avec ce que t'as envie d'obtenir. Et le chemin, voilà, c'est ça qui compte finalement. Et c'est toujours le truc, tu retombes sur : le chemin est plus important que la destination, ou l'objectif, etc. C'est des phrases très bateaux, mais en réalité c'est très vrai. Et comme t'as dit, un 200 mots, c'est déjà 200 mots de plus que la version de toi qui n'aurait pas écrit. Donc tout béné.
Thibault Lafargue — Et puis on a tous aussi, alors moi j'ai la chance aussi d'avoir un emploi du temps assez souple, enfin quand je dis assez souple, soit je travaille depuis chez moi, soit je peux agencer à peu près mes rendez-vous. Mais on a tous à côté une vie, que ce soit professionnel, que ce soit privé, ce qui fait que des fois... Moi j'ai rencontré les auteurs et je suis fasciné, ils me disent : ah non mais moi j'écris pendant ma pause de midi, pendant 45 minutes, et un petit peu le matin. Je sais pas comment ils font, mais je suis très bien... admiratif, c'est génial. Donc en fait, chacun doit trouver son temps. La seule chose, c'est, et je crois vraiment en ça : si on a vraiment envie d'écrire un livre, il y a moyen, c'est possible, même si on a pas 4 heures de pause dans la journée. On dit souvent : j'ai pas le temps d'écrire. C'est vrai, alors soit occupé par les enfants, soit occupé par la vie en général. Mais si on mettait, j'en sais rien, je vais pas, je vais pas tirer une balle dans le vide comme ça, mais déjà le temps qu'on passe sur nos téléphones, si on le restreignait un petit peu, on aurait tout d'un coup beaucoup plus de temps d'écriture. Donc qu'est-ce qu'on est prêt à donner comme temps effectif de qualité à notre journée ?
Ybelion — Exactement. C'est le grand travail initial, c'est identifier le temps impératif, c'est-à-dire les enfants, dormir, prendre soin de soi, etc. Et puis après t'as tout le temps l'autre, le temps libre, et c'est sur ce temps-là qu'il faut travailler. Souvent on se dit : j'ai pas le temps, au regard de ce qu'on a d'impératif. J'ai pas le temps, je travaille. Oui bah ça, c'est normal, de toute manière ça va pas changer, en fait. Mais ce qui est important, c'est : ok, t'as envie d'écrire un livre, très bien, interroge-toi sur le temps que t'as de libre. Et sur ce temps-là, dis-toi, connecte-toi à ton intention, à ton rêve, tu vois. Et là, tout de suite, quand tu te connectes à ça, passer, ouvrir son téléphone et regarder Instagram ou TikTok, ça paraît beaucoup moins important, tu vois. Et hop, tu te mets dans l'écriture, et puis tu développes cette habitude après, et après c'est une boule de neige, quoi. Mais ces premières questions, elles sont difficiles parfois, parce qu'en fait, tu vois, ça devient une habitude, en fait, tu travailles, bon, t'ouvres ton téléphone, et voilà. Et t'as dit, il y a des routines d'écriture, moi, qui me fascinent. J'ai reçu des autrices qui me disaient : moi j'écris dans les transports, tu vois. Effectivement, 45 minutes de métro aller-retour, ça fait quasiment 2h d'écriture par jour. Bah ouais, c'est top. Et d'ailleurs.
Lire, le carburant qu'on oublie
Thibault Lafargue — On n'a pas mentionné un point crucial, et quand on parle d'écriture, c'est la lecture. Et ce qui est vrai pour l'écriture est vrai pour la lecture. Même une personne, on a tendance à se dire des fois : mince, j'ai pas le temps de lire aujourd'hui. Et c'est vrai, des fois on a pas le temps, et des fois on a peut-être qu'une petite demi-heure, et la lecture, elle est intimidante quand on n'a pas ouvert un livre depuis longtemps. On se dit : une demi-heure, ça suffira jamais. C'est déjà bien, une demi-heure de lecture, c'est très bien, 20 minutes, c'est pas grave. Et moi je sais que c'est, comme je pense tous les auteurs, c'est un carburant, un carburant énorme, la lecture. Si je ne lis pas, en général je vais pas écrire, enfin je vais moins bien écrire. Et du coup je me rassure beaucoup en compartimentant ma journée entre l'écriture et la lecture.
Ybelion — Je suis d'accord, moi aussi la lecture prend une place importante. C'est, alors j'ai un peu des phases de boulimie, ça dépend, tu vois, en écriture, en lecture. J'ai parfois du mal à trouver l'équilibre, tu vois, d'intégrer les deux. Mais ça c'est pareil, encore une fois, chacun son... chacun son... trouve midi à sa porte, en ce qu'il y a. Et pour revenir sur la trilogie, sur la trilogie quand même du bouffon, donc là premier tome, deuxième tome, j'ai entendu 2026, mi-année, septembre ? Ouais.
Le coup de fil qui a transformé le diptyque en trilogie
Thibault Lafargue — Même un petit peu avant. En gros, la date exacte va être communiquée par la maison d'édition prochainement. Là, ce qu'on peut dire et dont on est sûr, c'est qu'il sera prêt pour mai 2026, puisqu'on va avoir le salon des Imaginales en 2026, il sera prêt. Donc ce sera au plus tard fin avril début mai, au plus tard, peut-être avant.
Ybelion — Trop bien, trop bien. Et du coup, deuxième tome, après le troisième, t'as déjà un peu, oui, c'est ça ma question, c'est au-delà du planning, est-ce que toute l'histoire tu la connais ? Alors sans connaître peut-être précisément les événements, mais au moins j'imagine que t'as peut-être ton intention finale ? Oui.
Thibault Lafargue — Enfin même, tu peux le dire, quasi. Enfin, je connais les grandes lignes de l'histoire du troisième aussi sûrement que je connaissais les lignes du deuxième quand j'écrivais encore le premier. Parce que c'est ce que je précisais dans le message que j'avais transmis sur les réseaux sociaux, c'est que c'est pas tant que j'ai étiré le diptyque en une trilogie, que le diptyque est revenu à son, sa structure de base, c'est-à-dire une trilogie. Parce que l'histoire, je l'avais toujours pensé en trois arcs narratifs, début milieu fin. D'ailleurs, je lisais quasi que des trilogies, donc c'était vraiment un schéma pour moi rassurant et puis logique. Mais quand il a fallu démarcher les éditeurs, on m'avait conseillé, à juste titre en plus, on m'a dit : fais attention, c'est vrai que les éditeurs peuvent être un petit peu frileux, et on les comprend, à l'idée de signer un jeune auteur, un primo auteur, qui aurait une trilogie, parce que forcément on n'est jamais sûr du succès que va rencontrer ou pas les livres. Et donc on m'a dit : c'est vrai qu'en France on a tendance à privilégier le one shot ou le diptyque. Et quand j'ai signé avec ActuSF, à ce moment-là, du coup, pour valider ça, je m'étais dit : oui, c'est un diptyque, c'est un diptyque, ouais. Et en fait, ce que j'avais fait, c'est que j'avais condensé l'histoire du 2 et du 3 en un synopsis que je leur avais envoyé. Alors à lire le synopsis, ça tenait, mais après t'as la théorie et la pratique. Et la pratique, je m'en suis rendu compte, mais tout récemment, il n'y a pas deux mois de ça. Naïvement, quand le premier tome est sorti, je me disais : bon bah le deuxième que j'étais en train d'écrire, je vais aller au bout de l'histoire, ce qui devait être mon troisième tome. Ouais, oui. Sauf que bah, partager entre le temps que j'accordais à la promo du premier et l'écriture du deuxième, je réalisais pas un peu les pages qui défilaient, et la structure aussi, parce que j'avais repris une structure similaire au premier tome. Et c'est quand j'ai vu le nombre de pages, que j'ai regardé tout ce qu'il me reste à raconter, là pour la première fois j'ai un petit peu paniqué. J'ai appelé mes proches en leur disant le problème que je rencontrais, pour aussi prendre leur avis en tant que lecteur, bêta lecteur. Et bah oui, il s'est imposé un choix, c'était d'appeler l'éditeur. Je lui ai raconté, comme, donc Jérôme, que je crois tu connais en plus, Jérôme Vincent.
Ybelion — On a discuté avant.
Thibault Lafargue — Ouais, qu'on peut saluer. Qui, adorable et en plus très professionnel... Et sur le coup, il m'a soutenu à 100%. Alors je pense que pas beaucoup d'éditeurs apprécient recevoir l'appel d'un auteur qui te dit finalement au dernier moment : mon livre tiendra pas en deux tomes, il faut en ajouter un. Surtout quand t'as communiqué là-dessus auprès des libraires, etc. Mais il m'a dit tout de suite : bah écoute, le bien de l'histoire avant tout, si t'es sûr de toi. Il a voulu savoir aussi ce que réservait ce troisième tome, plus en détail, on en a discuté ensemble, et finalement il m'a donné son accord. Et c'est absolument génial, parce que moi j'ai presque le sentiment que rien n'a changé, c'est juste que, comme je lui disais, bah l'avantage, c'est qu'au lieu que le livre sorte, j'en sais rien, début 2027, le 2, bah là il va sortir plus tôt, parce que je suis du coup à la fin, moi, et je m'en rends compte. Et ça aurait été, alors que les gens apprécient ou pas le deuxième, mais ça aurait été une erreur complète et totale que d'en faire un diptyque, parce que j'aurais eu un livre tellement dense, tellement long, que finalement, je pense, c'est comme un gâteau avec trop de crème, tu vois ce que je veux dire. C'est hyper appétissant, tu dis : c'est génial, je vais plonger, et en fait t'es écœuré, t'as juste envie de vomir. Donc voilà, il va retrouver une harmonie, je pense, le texte, comme ça.
Ybelion — Ouais, c'est bien, tu vas retrouver l'équilibre entre aussi le premier et du coup, bah pas le deuxième, mais le 2 et le 3. Et ouais, effectivement, c'est toujours le paradoxe, on a envie de mettre toutes nos idées dans un seul livre, et en fait à un moment il faut trier et laguer en fonction de l'intention qu'on a initialement.
Thibault Lafargue — Exactement. Et quand on a cette chance, qui a été mon cas, de pouvoir être entouré et soutenu comme ça, et donc de décliner son histoire en trilogie, c'est génial, parce que là même, moi je vais pouvoir, des éléments que j'avais retiré de l'intrigue parce que forcément de faire tout tenir en deux tomes c'était pas possible autrement, ah là c'est génial, je peux le développer, en fait je peux m'amuser à gratter le troisième tome. C'est un bac à sable, un bac à sable énorme pour moi. Mais comme je te l'ai dit, je vois où je vais, je vois du A, B, C, D, mais c'est juste les entre-scènes, les entre-lignes. Voilà, il y a plein de petites choses où je vais pouvoir m'amuser à creuser, à gratter. Voilà, mais c'est hyper stimulant.
Tome 2 : l'effet des Deux Tours
Ybelion — Ah trop bien. Et comment t'as fait, j'ai vécu, j'ai éprouvé l'écriture d'un tome 2, tu vois, en ayant le début et grosso modo là où à peu près je veux arriver à la fin du 3. Le tome 2, tu sais, il y a toujours ce truc un peu d'entre-deux entre le 1 et la présentation de l'univers, et passé, on n'est pas totalement au climax vraiment final et au bouclage de l'intention qu'on a avec la trilogie. Et donc on est un peu dans cet entre-deux du tome 2, certains l'appellent l'effet des Deux Tours, justement, du Seigneur des Anneaux. Est-ce que t'as rencontré un problème particulier, toi, dans l'écriture de ce tome 2 ?
Thibault Lafargue — Ce qui est marrant avec ce que tu dis, déjà, c'est que c'est un problème aussi qu'on remarque beaucoup en cinéma. Je fais une petite parenthèse sur les structures de films : souvent le plus faible, c'est le deuxième acte. Je parle pas tant des trilogies que de la structure intrinsèque d'un film. Le deuxième acte, c'est un peu embêtant, parce que les enjeux doivent être plus élevés, mais en même temps on doit pas en arriver à la fin du film. Et donc on a souvent le cul entre deux chaises, et c'est là où souvent le spectateur ressent un ventre mou. Le ventre mou, il est rarement, ça peut arriver, mais il est rarement dans les 20 premières minutes du film, il est rarement dans la dernière demi-heure, et souvent en plein milieu. Et pour revenir à la littérature, sur ce livre-là, alors c'est pas tant ça le souci que j'ai rencontré, que la peur de me répéter. C'était plutôt ça, parce que quelque part, au début, tu connais plus ton univers, tu connais ton personnage, donc ça glissait tout seul. Et le premier, c'est un huis clos qui va se passer dans un château, en gros, c'est pas seulement un huis clos, mais c'est principalement des intrigues de cours dans un château. Et je vais pas dire où se passera le deuxième, même si on le saura bientôt, mais je voulais garder le même principe mais dans un autre lieu. Et qui dit un intrigue de cours, on dit attention à pas te répéter là-dessus. Donc moi c'était plus la crainte de faire une pâle copie du premier, au début. Et heureusement, plus l'écriture s'est enclenchée, plus finalement, à la fois le décor, à la fois les enjeux et les personnages, tout changeait, et ont fait que je me suis bien éloigné. Mais ça a été, voilà, moi c'était plutôt là ma crainte, plus que la frustration de me dire : je peux pas encore aller trop loin soit dans l'action, soit dans les rebondissements, parce que je suis pas encore au dernier tome.
Ybelion — Très intéressant. Tu vois, il y a un truc toujours dans le « osons écrire », tu vois, c'est que t'as cette peur, parfois, que tu as évoqué, tu dis : ah mince, j'ai peur de me répéter. Et en fait c'est en écrivant que tu te rends compte : ah mais non, c'est pas le cas. Exactement.
Thibault Lafargue — Et après, il me reste encore des corrections sur le texte, et puis on verra comment les gens le reçoivent. Moi je te parle vraiment de mon ressenti à moi. Peut-être que les gens me disent la même chose, ou d'autres diront au contraire : ça n'a rien à voir, pourquoi est-ce que t'as imaginé une seconde que c'était proche ? Contrairement au premier, j'ai pas de recul sur le deuxième, forcément.
La place du rire dans un monde austère
Ybelion — J'ai une question un peu ouverte pour parler de ton univers. Qu'est-ce que t'aimerais dire sur l'univers du bouffon qu'on retrouve nulle part ailleurs ?
Thibault Lafargue — Alors, je sais pas si on le retrouve nulle part ailleurs, mais en tout cas, et c'est ce vers quoi tendra la trilogie, je vais pas révéler le fond même parce que c'est un peu la conclusion thématique de l'histoire, mais c'est la place, c'est la place du rire dans la société, la place du rire dans un milieu assez austère, et à quel point il n'y a rien de plus sérieux que le rire. Et en même temps, c'est comme le disait Umberto Eco dans Le Nom de la Rose, le rire est le propre de l'homme. Même le singe, il n'y rit pas vraiment, il fait ses grimaces, mais le rire, l'humour, c'est typiquement humain, et on ne trouvera aucun autre animal mammifère capable de faire ça. Et moi ça me fascinait. C'est ce que je vais essayer de creuser dans le troisième encore beaucoup plus, c'est à quel point on a besoin d'humour. Ça a toujours existé, c'est quand même fascinant. On est capable de rire de choses très sombres. Pourquoi on a tant besoin de ça ? L'humain, il a besoin de deux choses, j'ai l'impression, que les autres espèces, dont ils n'ont pas forcément besoin : c'est des histoires, on n'arrête pas d'en parler depuis une heure, c'est-à-dire le besoin de se raconter des histoires pour mieux se comprendre. C'est quand même fou, déjà, de se dire qu'un humain il adore les histoires des autres, sans doute pour mieux se comprendre lui-même dans le fond. Et en même temps, il adore rire. Enfin, c'est très triste, les gens qui n'aiment pas rire. Si tu connais une de ces personnes, fuis-la, c'est sans doute une mauvaise personne si elle n'aime pas rire. En tout cas voilà, c'est ce rapport, en tout cas consciemment à ce moment-là, c'est ce rapport au rire. Et le fait de créer un héros malgré lui, qui n'a pas les attributs de force, de magie, ou des aptitudes, comment dire, colossales pour venir à bout des épreuves, j'adore l'idée que ce soit un bouffon, vraiment. Et ce qui me ferait plaisir, c'est que, à force, si le livre finit par avoir une petite résonance, c'est que les gens, à chaque fois qui disent bouffon, ils le prennent plus comme une insulte mais comme un compliment. Parce que quand on étudie de près ce métier-là, on se rend compte qu'il est très loin d'être l'idiot du village, et que un bouffon, c'est quelqu'un d'extrêmement intelligent. Pas toujours, il y a eu des bouffons aussi qui étaient simples d'esprit, mais c'est une figure en tout cas qui est fascinante. Voilà, si on pouvait redorer le blason de bouffon, voilà, j'adore, réhabiliter le mot bouffon, ouais, ce serait ma petite fierté. J'en suis loin, mais en tout cas à petite échelle, déjà, si les personnes qui lisent, et j'ai déjà échangé avec des lecteurs et c'était passionnant, qui me disent, mais enfin je sentais dans leur manière de dire le bouffon, ils le prononçaient avec respect, et ça me touche beaucoup. Alors que c'est vrai, on est même obligé parfois sur les réseaux, quand on écrit bouffon, de mettre une petite astérisque parce que ça peut être considéré comme vulgaire. Ouais, bah appelons un chat un chat.
Réhabiliter le mot « bouffon »
Ybelion — Ouais, c'est, là tu m'as vraiment intrigué avec la place du rire. Je suis assez d'accord avec toi, le rire dit beaucoup plus que simplement une blague. C'est, ouais, il y a tellement de choses à dire. Moi, tu vois, il y a une, la première chose qui me vient à l'esprit, c'est que souvent dans mes résolutions de début d'année, je sais pas pourquoi je dis souvent, c'est tout le temps, je me trouve « rire plus », tu vois. Parce que je sais pas, je trouve qu'il y a un truc avec le rire qui est, en plus c'est très communicatif. Ouais, je sais pas, c'est, ouais, ça représente tellement de choses. Et c'est très intéressant de faire, de faire une histoire où c'est quand même au centre, au centre. Et de le voir du coup un petit peu, alors là tu vois, je le partage, j'ai pas lu, j'ai pas lu, et je réponds par rapport à ce que tu amènes, de le voir presque comme soit comme une arme, soit comme un bouclier, tu vois. Et t'as toujours un petit peu ça, en fait, dans le rire. Certains à l'école, ça sera leur plus grande arme, d'être capable de faire des blagues. D'autres, bah c'est leur métier, quand tu fais du stand-up, de l'impro, que tu construis des spectacles, tout ça, là tu étudies derrière. Donc t'as aussi, t'as un truc très instinctif dans le rire, et t'as un truc aussi construit. T'as un peu des deux, et c'est très intriguant.
Thibault Lafargue — Et c'est pour ça que ce que je te dis sur le rire, c'est ce que j'ai vraiment envie de développer au long cours. Ça commence dans le premier, c'est poursuivi dans le deuxième, et ça verra finalement sa finalité dans le troisième. Et c'est ça qui m'intéresse, parce que franchement, oui, de toute façon, quelqu'un qui a un sens de l'humour à toute épreuve, il est difficilement attaquable, déjà, entre guillemets.
Ybelion — Quand t'as l'auto-dérision, tu vois, c'est ce qu'on disait quand tu reçois des commentaires, parfois c'est aussi à ça que ça sert, tu vois. L'humour sert à désamorcer aussi, tu vois, tu peux amorcer, désamorcer. C'est très versatile comme art, l'humour, quelque part.
Pourquoi les rois avaient besoin d'un fou
Thibault Lafargue — Et aussi, pour revenir sur notre sujet du bouffon, la raison pour laquelle les rois, les rois de France, les rois d'Espagne, bref, les rois qui nous ont précédés, avaient besoin de bouffons... Est-ce que tu sais d'ailleurs pourquoi ils avaient besoin de bouffons ? C'était un moyen pour eux de pas perdre les pédales, en fait. Parce que tu deviens fou, je pense, à un moment donné, si absolument toute ta cour n'est constituée que de favoris, de courtisans qui te font des courbettes à longueur de journée. T'as tendance à te sentir évidemment comme un dieu. Et en fait, les rois avaient besoin d'une personne, déjà, qui les tutoie, c'était le bouffon, et une personne qui se moque d'eux. Donc là, littéralement, le bouffon a le droit de se moquer du roi, c'est même conseillé. Et ça le fait rire, ça le fait rire, le roi. Donc tu vois, il y a aussi ce besoin d'en parler, du lien entre l'humain et le rire, et ben c'est peut-être le dernier lien qui rattache un roi à son peuple, c'est le rire.
Ybelion — Ah, c'est super beau dit comme ça, j'aime beaucoup. Ouais, bah là tu vois, j'ai envie de me plonger dans ton histoire. Bah parfait.
Thibault Lafargue — Écoute, en espérant être à la hauteur de ce que t'en attends.
Ybelion — Non mais franchement, trop bien, je suis vraiment content. C'est des personnages, effectivement, tu vois, tu le ressens quand je repense à L'Assassin royal. T'as ce côté, effectivement, du fou qui se permet beaucoup plus de choses que tout le monde, et du coup qui est presque le seul à être dans une sorte d'authenticité, tu vois. C'est le seul qui a pas de masque. Exactement, alors que c'est le seul qui en porte un, tu vois, parce qu'il est toujours déguisé. Bah t'as tout résumé.
Thibault Lafargue — Dans l'esprit d'un bouffon de cour, tout le monde joue un rôle, mais lui, en reconnaissant ouvertement qu'il joue un rôle, est le plus sincère du lot.
Ybelion — Putain, c'est fou, j'aime trop. Et tu viens de dire « c'est fou », ce qui est aussi le mot du bouffon. Ouais. Et la boucle est bouclée. Ah trop bien, ah trop cool, putain. Et si tu devais prendre quelques univers, séries, films, pour qu'on essaie de voir ce qu'est le livre et l'univers du bouffon, sans essayer de le faire rentrer dans une case, mais...
Les univers qui l'ont façonné
Thibault Lafargue — Alors, le premier, je dirais, même si l'univers est assez éloigné, mais c'était le point de départ, enfin l'un de mes premiers amours, c'était L'Assassin royal de Robin Hobb, on en avait parlé au début. Et moi c'était la figure du fou qui m'intéressait, et ma frustration en lisant L'Assassin royal, entre guillemets, c'est que par rapport au fou, ce personnage Doré ou un autre personnage, il évolue, il est à plusieurs facettes. Et donc voilà, il y a eu cet univers-là, et surtout le fait que le personnage, il est très loin d'être infaillible et il en prend plein la gueule, si tu me permets l'expression. Et ça, j'avoue que des auteurs qui malmènent un petit peu leur personnage, j'aime bien, pas parce que je suis sadique, mais parce que aussi ça permet de tenir en haleine et de nous rappeler que le monde peut être cruel et que chaque action a une conséquence. Donc il y a un petit peu de ça, peut-être un petit peu l'austérité médiévale qu'on peut retrouver dans Le Nom de la Rose, j'en parlais tout à l'heure aussi. Voilà, il y en a sans doute d'autres, et plus des inspirations indirectes, mais j'ai été beaucoup imprégné par Notre-Dame de Paris qui reste mon roman préféré. D'ailleurs, le Quasimodo, c'est quoi ? C'est un bouffon. Quasimodo, ça commence par le Carnaval des Fous au début, donc il a littéralement les grelots, on lui met, il apparaît dans la rosace, il y a pas mal d'occurrences comme ça au roman. Et je suis un fervent amoureux des Rougon-Macquart d'Émile Zola, du 19ème. Beaucoup de littérature du 19ème, j'en lis beaucoup, et souvent j'oscille entre ça, des univers de fantasy, et de la littérature 19ème française que j'admire au plus profond de moi.
Ybelion — C'est trop bien, ça fait un beau mélange, c'est ça qui est trop cool. Ouais, c'est ça. Et dans, on a parlé un peu rapidement de cinéma au début, quand tu disais que t'étais scénariste, réalisateur si je dis pas de bêtises. J'aime bien quand les gens ont plusieurs passions, comment elles se nourrissent entre elles, tu vois.
Cinéma et roman : show, don't tell
Thibault Lafargue — Alors bah déjà, ça a commencé, je te dis, à partir du moment où tu apprends à construire un film, en quelque sorte la frontière elle est très poreuse avec le roman. D'ailleurs tu parlais de Truby, qui avait aussi bien traité du roman, il y en a d'autres, il y a Save the Cat, il y a plein de livres. Oui, effectivement. Déjà, le fait de raconter des histoires, souvent ça nous arrive de fermer un livre, on se dit : ça ferait un bon film. Mais c'est pas pour rien que, je crois qu'aux États-Unis, alors j'ai pas le chiffre exact, mais bien 70 à 80% des films qui ont été faits des années 50 à peut-être même 2000, enfin, c'était des adaptations de romans. Les Dents de la Mer, c'est un roman. Les Kubrick, c'est des romans. Donc c'est dire qu'il y a un lien qui est très fort entre les deux. Donc ça ne peut... Moi, ça m'enrichit des deux côtés, c'est-à-dire tout ce que j'apprends en cinéma, indirectement ou directement, je m'en sers dans ma plume. Typiquement, dans le cinéma, la première règle qu'on t'apprend, c'est show don't tell, montre, ne dis pas, parce que le cinéma est un art visuel avant tout. Et je trouve que c'est intéressant de l'appliquer à la littérature, de caractériser un personnage visuellement, de planter des images dans la tête du lecteur. Et inversement, ce qu'on va apprendre en roman peut aussi nourrir, dans les dialogues, le cinéma. Donc j'aime bien faire des allers-retours, même si je suis quand même plus libre en littérature, parce que de fait, d'écrire un monde médiéval coûte moins cher que de voir un monde médiéval. Donc il est certain que les films sur lesquels je travaille sont contemporains, mais moi ça me permet de lâcher la bride dans mon imagination en roman.
Le droit de rêver d'une adaptation
Ybelion — Très intéressant. Et t'as dit « ça ferait un bon film ». T'aimerais qu'on dise des romans du bouffon qu'il ferait de bons films ?
Thibault Lafargue — On a le droit de rêver, évidemment. J'espère que ça ferait des bons films. Ce serait quand même, si ça faisait des mauvais films, ce qui est possible, mais quelle ironie pour un scénariste. C'est vrai, quelle ironie. Donc...
Ybelion — Tu l'as dans un coin de ta tête. Je poserais la question différemment : est-ce que quand tu connectes avec ta passion du cinéma pendant tes études aussi, etc., que tu te remets à l'écriture, est-ce que tout de suite t'as le truc de dire : un jour j'arriverai à lier les deux, et vraiment à faire, à transformer ce manuscrit en scénario ? Évidemment.
Thibault Lafargue — Ça veut pas dire que ça arrivera, mais c'est que je pense qu'on vit à chaque fois avec des rêves qui sont tellement grands qu'on est sûr de pas les perdre de vue. C'est pas de moi du tout, mais en tout cas je trouve ça très vrai. Et maintenant que ce livre est fait, j'ai le droit de rêver. Donc maintenant, ce serait quoi le rêve ? Ok, une adaptation, pourquoi pas, l'histoire je pense y prête largement. Et puis je te dis, on a le droit de rêver, donc ça n'arrivera sans doute jamais, mais si ça venait un jour à arriver, ce serait une belle surprise.
Ybelion — C'est incroyable. En tout cas, je te le souhaite. Merci, écoute, merci Thibault. Ça fait une heure et quelques, c'est passionnant. Ce que je te propose, c'est qu'on refasse un tour quand j'aurai lu le livre. Avec plaisir. Ça m'aurait inspiré plein de choses, surtout vu la place que tu, que le rire a dans l'histoire. Avec grand plaisir.
Thibault Lafargue — Très curieux de savoir ce que t'en penseras.
Écrivez, lisez
Ybelion — Merci beaucoup. Est-ce que t'aurais envie d'ajouter quelque chose sur l'univers du bouffon, peut-être important, qu'on n'aurait pas évoqué ?
Thibault Lafargue — Je pense que si ça n'a pas, entre guillemets, convaincu les gens de plonger dedans, ce que je rajouterais ne changera pas grand chose, j'ai envie de dire. Non, je pense qu'on a dit, on a dit l'essentiel, c'était naturel. Et franchement, ceux qui ont envie d'écrire, écrivez. Ceux qui ont envie de lire, lisez.
Ybelion — Voilà.
Thibault Lafargue — C'est une très belle conclusion. Merci beaucoup. Merci à toi en tout cas.
AU MICRO AVEC
Thibault Lafargue
Thibault Lafargue est scénariste et réalisateur, et auteur de fantasy depuis Le Bouffon de la couronne, paru chez ActuSF en 2025. Sébrain, son personnage, se retrouve bombardé bouffon du roi après une bourde diplomatique : le poste le plus exposé du royaume. Premier tome d'une trilogie née d'une idée d'adolescence, où le rire sert à dire ce que personne d'autre ne peut dire.
Ancien ingénieur en sûreté nucléaire, j'ai tout quitté pour l'écriture. J'anime Ose Écrire et j'accompagne les auteurs autour de trois clartés : le rythme, l'identité, l'intention. Toi aussi, tu as un livre qui attend ?