Ep 125 · Bienvenue dans l'épisode 125 avec Juliette00:00
Certains livres méritent d'attendre leur heure dans un tiroir.
CE QUE RACONTE CET ÉPISODE
Juliette écrit depuis des années. Un premier roman en hommage à son père, des livres sur le Liban, un recueil de poésie qui paraît bientôt. Et puis il y a cet autre manuscrit. Celui qu'elle a écrit pour raconter des destins de femmes pendant la guerre civile, avec cette rage au fond du ventre qu'elle porte parfois sans jamais la crier.
Ce texte-là, personne n'en veut en l'état. Elle a reçu des retours constructifs pour le retravailler, lui donner une forme plus publiable. Mais c'est cette forme brute qui lui plaît, ce message-là qui la traverse. Alors elle fait un choix rare : le garder dans un tiroir plutôt que de le trahir.
« Il existera peut-être un jour, mais il existera sous mes conditions. »
C'est bouleversant. Accepter que ton livre attende son heure, parce que le lisser reviendrait à le vider de ce qui l'a fait naître. Voilà la congruence avec ton intention de départ, ta pleine liberté d'autrice.
On peut écrire pour être publié, avec les concessions et la co-construction précieuse que ça demande. On peut aussi écrire juste pour sortir ce qu'on a au fond de soi. Le plus courageux, c'est souvent d'assumer lequel des deux on suit à cet instant.
C'est tout l'épisode 125 avec Juliette, à écouter là où tu écoutes tes podcasts.
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LE CAROUSEL DE L'ÉPISODE — CLIQUE UN SLIDE POUR L'AGRANDIR
Face B — le transcript
L'ÉPISODE MOT À MOT · LES TIMECODES LANCENT L'ÉCOUTE
Évidemment, tu te doutes bien que ce n'est pas moi qui ai tapé tout ce transcript à la main… Alors oui, il y a parfois des incohérences et des erreurs. Et sur les discussions, il arrive même que les voix se mélangent. Comme quoi, rien de mieux que d'écouter l'épisode plutôt que de le lire !
Tu cherches un passage précis ? La table d'écoute passe les transcripts de tous les épisodes au peigne fin.
Bienvenue dans l'épisode 125 avec Juliette
Ybelion — Bienvenue dans cet épisode où j'accueille Juliette. On parle de Naples, de Beyrouth, de liberté, de poésie, et que vous dire de plus, ça m'a donné envie d'écrire. Je vous souhaite une très bonne écoute et je vous dis à très vite. Moi c'est Sam, Ybelion de mon nom de plume. Je suis écrivain, coach ICF et j'ai créé Ose Écrire, un accompagnement pour celles et ceux qui veulent enfin accomplir leur rêve d'écrire un livre. Ce podcast a la même intention. C'est ton rendez-vous inspiration, discipline et passage à l'action. Et si ça te parle, abonne-toi, mets 5 étoiles et partage autour de toi. Parce que plus il y a de gens qui osent, plus d'autres oseront à leur tour. Allez, c'est parti et bonne écoute. Et j'ai vu que vous alliez faire un atelier avec Gabriel. Ouais. Un atelier d'écriture. Ouais, ouais. C'est trop cool ça.
Juliette Elamine — Il squatte un atelier que j'ai donné une fois à Concarneau. Trop bien. Grâce à une écrivaine qui est chouette, qui s'appelle Julie Neveu, qui écrit de la poésie et des haïkus, qui bosse par ailleurs dans ce centre à Concarneau. J'espère que je ne dis pas de bêtises, elle fait des soins thérapeutiques, y compris via l'écriture. Et en fait, elles sont un petit groupe, je crois qu'il y a des femmes qui viennent écrire un lundi sur deux. Et en fait, c'est assez chouette. Tu vois, c'est sur une mezzanine, on est au calme, il y a de la lumière partout, il y a des livres, c'est décoré, et juste t'arrives et elles sont trop contentes, ces dames, d'écrire pendant toute la journée, en fait. Pas juste deux heures, t'as vraiment l'impression que le temps sait dire. Et mon premier atelier avec elles, en tout cas, c'était vraiment très détendant, très relaxant, au-delà de... Alors, peut-être parce que moi, j'écrivais pas. Parce que d'habitude, pendant les ateliers d'écriture, j'essayais d'écrire un petit peu. Mais là, non, vraiment, je guidais. Et donc, elles m'ont proposé de revenir et comme j'ai une dédicace, le lendemain, avec Gabriel, je lui ai proposé. Sur l'initiative, on va voir.
Un atelier d'écriture à deux, avec Gabriel
Ybelion — C'est trop cool, en vrai, de le faire à deux, en plus, ça va être sympa. Vous avez... Comment, toi, quand tu l'as fait, comment tu abordes ces ateliers ? Est-ce que vous avez une idée de ce que vous allez faire ?
Juliette Elamine — Je suis super curieuse. Ouais, ouais. Là, alors, moi, je prépare toujours les ateliers d'écriture. Au moins... Alors, j'essaye, en fait, j'essaye d'avoir le thème au dernier moment. Vraiment, la contrainte au dernier moment parce que sinon, comme j'écris avec mes participants, en fait, j'ai le temps de préparer, c'est moins drôle. Ouais,
Ybelion — tu triches, entre guillemets. Ouais,
Juliette Elamine — exactement. Alors, des fois, c'est nécessaire et du coup, ce que j'écris, c'est pas souvent des bons textes. Ça fait très mécanique. Et là, je pense qu'on n'aura pas le temps d'écrire. Donc, je suis plus détendue pour l'aborder. Et donc, on a ce thème voyage intérieur-extérieur. En fait, on voulait partir de la collection voyage-voyage dans laquelle on écrit. Mais en se disant, on va aller au-delà. Moi, ce qui m'intéresse, c'est le voyage au-delà du livre et le voyage que tu fais en tant qu'écrivain, mais dans le sens personne qui écrit, donc y compris nos participants. et tout ce que ça te pousse à faire en fait, comme recherche, comme démarche perso, d'écrire en fait, ça va bien au-delà de juste le rendu à la fin. Donc, on a réfléchi dans ce sens-là. On a commencé à structurer un peu la journée et on a des idées pour aborder. On va se servir en fait de texte d'autres auteurs, je pense, pour ouvrir la porte et après, on leur donnera la contrainte et on devrait écrire.
Ybelion — Trop bien. N'en dis pas plus, du coup, pour garder le secret. Mais ouais, c'est trop cool. Moi, j'avais lu un livre qui m'avait hyper inspiré qui est d'ailleurs, en haut, tu ne dois pas très le voir, mais un livre de Jeanne Benameur qui s'appelle Vers l'écriture, et franchement, c'est un livre, c'était une dame qui a donné énormément d'ateliers d'écriture, et ce petit bouquin est tellement inspirant. Je me rappelle au début, c'est ma mère qui me l'avait offert au moment où j'avais lancé le coaching, tout ça. Et je me rappelle lire les premières pages et surligner plein de trucs et d'être tellement submergé par ce que le livre transmet que tu n'arrives presque pas à lire. Et du coup, je l'avais fini après il y a plus longtemps. Mais du coup, je porte un tout autre regard sur les ateliers d'écriture et sur ce que ça permet. C'est trop cool que vous fassiez ça avec Gabriel.
Le thème du voyage intérieur et extérieur
Juliette Elamine — Ouais, ça va être chouette. J'ai hâte.
Ybelion — Et du coup, pour faire le parallèle, donc la thématique du voyage, effectivement, toi, tu es dans une collection de Maison Pop qui explore, je dirais, ce que sont les villes ou les endroits. Et donc, tu as écrit sur Naples. Et je me rappelle que dans notre première tentative d'enregistrement vaincue par les problèmes de connexion, tu m'avais parlé d'un truc qui m'a fait cogiter depuis un moment. Du coup, je te partage tout ça et puis après, tu me diras tout ce que tu en penses et tu me parleras un peu plus de Naples. Tu m'avais partagé de Naples comme presque une personne à part entière qui porte plein de choses, etc. Et c'est marrant, parce que je me suis observé essayer de faire la même chose avec les villes que j'avais connues, tu vois. Et de voir, OK, Agen, Lyon, Stockholm, New York, comment je les représenterais dans mon imaginaire. Et je trouve ça trop intéressant, et tu te rends compte qu'en fait, il y a vraiment des particularités que tu as tendance peut-être parfois un petit peu oublier. Et je voulais savoir, du coup, je t'emmène du coup sur le terrain de Naples, mais qu'est-ce que c'est Naples ? Comment tu la représenterais, du coup ?
Juliette Elamine — Ah, c'est drôle comme question. Autant là, tu as dit New York, j'ai eu une réponse directe parce que pour y aller une fois, c'est extrêmement bruyant, et je me suis toujours dit que si j'y retournais, il faudrait que j'aie du Doliprane avec moi. Elle fait du bruit, cette ville. Elle est bavarde, si on devait la personnifier. Naples, c'est une... Je ne sais pas, c'est une femme un peu plantureuse, sulfureuse aussi, très généreuse. Tu sais, une... Je ne sais pas, une femme qui te prend dans son giron et qui te protège, qui partage son histoire avec toi, qui te transmet sans trop te dire qu'elle te transmet, mais en fait, tu te rends compte après avoir passé du temps avec elle dans cette ville qu'en fait, il y avait plein de trucs à apprendre et que tu n'as pas du tout fini en l'ayant vue qu'une seule fois. Toujours dans l'idée où c'est une femme, je la vois très grande, un peu comme le Vésuve, je pense, tu vois, sa robe. Je pense qu'elle est assez pudique aussi, parce que je trouve que les Italiens, malgré l'image qu'on en a, très ouverte, très sociable, très bruyante, très joyeuse, je pense qu'ils sont assez pudiques, en particulier autour de leur histoire ou de l'histoire de leur pays ou de leur ville. Alors après, est-ce que c'est parce que j'ai travaillé sur les quatre jours de l'insurrection que j'ai l'impression que cette population-là, elle est humble ? Et ouais, du coup, j'ai l'impression que Naples est une ville humble qui, je ne sais pas, qui mériterait d'être bien plus mise en lumière que ce qui est le cas actuellement.
Naples, une femme plantureuse et pudique
Ybelion — J'adore l'image que tu en donnes. Je ne sais pas pourquoi ça me parle trop de personnifier peut-être les concepts comme ça qui ne le sont pas forcément. comment ça t'a pris l'idée, l'envie d'écrire sur Naples et d'aller, du coup, creuser vers cette humilité, cette histoire pas forcément transmise au premier abord ?
Juliette Elamine — Alors, je voulais, enfin, c'est un regroupement de plusieurs choses. J'ai toujours voulu écrire sur Naples sans jamais avoir spécialement d'idées, mais j'avais des idées sur une histoire familiale italienne plutôt inspirée de la vie de ma belle famille, parce qu'il y a des histoires de famille comme ça qui marquent et qui méritent d'avoir de la place. Et puis, j'avais des idées comme ça mais sans jamais me lancer. Et puis, il y avait cette collection donc Maison Pop, Voyage, que je commençais à découvrir mais dont en fait je connaissais l'existence depuis un moment, pour avoir papoté avec ses auteurs, dont Gabriel, mais aussi Magali Discours et Marie, elle a deux noms, Marie Joudineau ou Marie Rouleau-Dugage. Et en fait, j'ai connu un petit peu les coulisses, on va dire, de la création de Voyage, portée par Virginie Fuertes, l'éditrice. Et à l'époque, quand j'en discutais avec Magali Discours, elle me disait : tu devrais la contacter, tu as écrit un livre où Beyrouth est central, quand même, où Beyrouth est un personnage. Mais pour le coup, maintenant que j'ai du recul, qui n'entre pas du tout dans cette collection. Peu importe. Et Magali me dit : tu devrais lui écrire, ça peut l'intéresser, elle recherche des livres sur le voyage. Ce qui fait, je ne sais pas si elle recherche tellement, à mon avis il y a deux propositions. Mais je repense à Naples la fin d'année 2025, en me disant : quand même, j'aimerais bien écrire un truc dessus. J'ai un manuscrit qui est en cours mais je peine. D'abord, personne n'en veut, je ne sais pas quoi en faire, je l'aime bien et des fois je sais qu'il faut le retravailler, il me prend la tête et je le mets de côté. Et je me dis : ok, il me faut un nouveau projet, je vais écrire un truc sur Naples et je vais contacter Virginie Fuertes, elle va se souvenir de moi, on a parlé de Beyrouth, je pense qu'il n'y a pas 50 000 écrivaines qui lui ont proposé un projet sur Beyrouth. Et je demande, en fait, c'est un concours de circonstances, je demande à Gabriel : est-ce que tu sais si quelqu'un s'est positionné sur Naples ? Et il est très généreux, très impulsif, il dit : attends, je vais demander. Et en fait, c'est pas attends je vais demander si tu veux, c'est je demande. Et donc 5 minutes après, il a la réponse : personne n'écrit sur Naples, je pense peut-être vous avec Magali parce qu'elle aime écrire sur l'Italie, tout ça. J'ai la confirmation que personne n'a écrit sur Naples. Je me dis : ok, il y a vraiment un truc à faire. Si je voulais écrire sur Naples, où est-ce que j'irais ? Histoire de femme, seconde guerre mondiale, ça fait longtemps que j'ai dans la tête aussi que je veux écrire sur le sujet, mais pas sur l'histoire de la France, j'ai envie d'aller sur un autre terrain. Et puis, tu vois, le tout faisant, je commence à faire des recherches, je me dis : ah tiens, c'est marrant, j'avais pas vu ça en passant à tel endroit. Ah tiens, ce monument là, je savais pas du tout qu'il était relié aux 4 jours de l'insurrection, je savais même pas qu'il y avait 4 jours d'insurrection. Et en fait, en cherchant, je me dis : il y a un truc, il y a un truc qui est en train de se faire, il faut battre le fer tant qu'il est chaud. Je vais écrire une histoire sur une résistante qui n'est pas très connue, mais dont en fait, après mes recherches, je vais découvrir qu'elle est quand même bien connue à Naples, en tout cas en Italie. Je sais pas dans le monde, peu, mais à Naples oui. Et en fait, je propose ce projet là à Virginie Fuertes, mais tu vois, en lui faisant un mail de : j'ai une idée, ça parlerait de ça, donnerait à peu près ça, ce serait ce contexte, en gros, si ça vous plaît je peux proposer un synopsis, un plan. Enfin, ça commence à se détailler pour moi. Et elle me répond assez rapidement, une semaine ou 10 jours, quelque chose comme ça. Dans le monde de l'édition, c'est quand même très rapide. Et en fait, moi, pendant 10 jours, ça s'était construit dans ma tête et j'en étais à : il faut absolument qu'elle adhère à mon projet. Je pense que c'est pour ça, j'ai travaillé vraiment fort pendant 10 jours, parce que sinon quelqu'un d'autre va prendre Naples et là je serai dégoûtée. Et donc voilà comment j'en suis arrivée à écrire sur Naples. En fait, juste, je connaissais la ville, évidemment, enfin je veux dire, j'ai pas choisi Naples au hasard, j'y suis allée plein de fois. Le petit plus, c'est que c'est une ville, mais je te le disais la dernière fois, qui ressemble beaucoup à Beyrouth. Et voilà, moi j'ai été à Naples à un moment donné de ma vie où j'ai pas pu aller à Beyrouth, et il y a cette familiarité, voilà, cette décharge émotionnelle qui a pris beaucoup de place dans le coup de coeur pour cette ville. Donc c'est tout ce truc là se rejoignant. Voilà. Sachant que le roman dont personne ne veut pour le moment, c'est Beyrouth 100%. Donc je pense, il y avait un truc, il y avait un truc qu'il fallait que je règle, j'en sais rien.
Comment est née l'envie d'écrire sur Naples
Ybelion — Quelque part, les choses se déroulent toujours dans le bon sens à la fin, quand on le regarde de manière rétrospective. J'adore ton partage, c'est vraiment le cocktail, tu sais, qui est magnifique en écriture, tu vois. Il y a beaucoup de personnel, avec ce que représente Naples pour toi par rapport à Beyrouth. Il y a aussi le concours de circonstances, des rencontres avec Gabriel, et puis hop, la connexion comme ça, et puis le bon moment. Et puis le fait que parfois, il y a aussi le fait que bah oui, effectivement, personne n'avait commencé à écrire sur Naples dans cette collection. Et hop, et puis hop, et puis, et puis à la fin le livre sort. C'est trop cool, c'est trop cool.
Juliette Elamine — Et franchement, pour le coup, cette expérience, elle est très intense. Ça s'est passé entre octobre et rendu de manuscrit fin février, donc ça a été hyper dense. C'était un gros challenge, parce que je me disais, en fait, cette éditrice, elle me fait confiance a priori, elle m'a jamais lu. Enfin, elle a... Est-ce qu'elle se souvient seulement de ce que j'ai envoyé sur Beyrouth ? Tu vois, enfin, je me disais : il y a un gros défi. Il y a d'autres livres qui marchent très bien sur cette collection, qui sont, je les ai tous lus sauf celui sur l'Italie, je l'ai lu après avoir écrit le mien pour pas être influencé, mais je me disais : c'est quand même vachement bien ce qu'ils ont écrit, ces auteurs là. C'est des plumes, c'est pas juste, c'est pas un guide touristique, c'est, enfin, il y a une histoire, un gros challenge derrière. Et ouais, la magie de l'écriture a opéré, vraiment. C'était transcendant. Enfin, c'était tous les jours : il faut que j'aille au bout, il faut que j'aille au bout, c'est moi qui signerai Naples.
Cinq mois de course, « c'est moi qui signerai Naples »
Ybelion — Et qu'est-ce que... Alors, j'entends du coup qu'il y a cette volonté vraiment de dire : ok, j'ai envie que ça soit moi qui signe Naples. Qu'est-ce qui te permet de tenir ? Parce que octobre, février, du coup ça fait 5 mois, donc c'est quand même, franchement, pour un, enfin, c'est efficace, on va dire. Qu'est-ce qui t'anime là au quotidien pour y retourner comme ça tous les jours sur les 5 mois ?
Juliette Elamine — Ah ouais, clairement, le chronomètre. Enfin, c'est parce que je sais à quel moment il faut que je... Il faut que je rentre, parce qu'il y a quand même des temps où... Il y a quand même des fois je me dis : là ce serait bien que j'écrive, et où j'y arrive pas, parce que c'est pas non plus tout le temps sur commande, enfin tu sais bien. Mais j'ai eu vachement de soutien aussi de la part de mon compagnon. Voilà, je suis arrivée avec ce truc de : je vais écrire un roman en moins de 6 mois, je suis hyper exaltée, il me faut de la place. Et donc ce soutien là aussi faisait que bah voilà, ça y est, je commençais à en parler, c'était... Puis j'avais signé un contrat. Enfin, c'était pas juste entre moi et mon syndrome de l'imposteur, ou ma page blanche, ou ce qu'on veut, c'est... Il fallait que j'y retourne. Et chaque fois que je recommençais à bosser dessus, parce qu'au début c'était beaucoup de phases de recherche, à chaque fois je découvrais de nouvelles choses, je voyais de nouvelles vidéos, je tombais sur de nouveaux livres à lire. Et en fait, c'est hyper stimulant, enfin c'est une drogue, j'avais tous les jours envie d'y retourner. Alors j'ai un boulot de rédactrice à côté, du coup j'ai inversé la tendance, je faisais ma rédaction genre dans la nuit pour être sûr que dans la journée, en fait, je faisais pas ma rédaction si j'avais pas écrit Naples. Sauf que si je fais pas ma rédaction, je gagne pas ma vie, a priori. Donc voilà, je me suis moi-même mise dans un truc où je sortais pas la tête de l'eau. Hyper enthousiasmant, pas du tout, enfin, j'étais pas dans les limites ou quoi que ce soit.
Ybelion — Ouais, je te sens, de toute façon je te sens pleine d'énergie quand tu racontes ce passage. C'est marrant, parce que tu vois, c'est toujours ce truc de : quelque part, tu commences par faire vraiment le truc le plus important pour toi, et après tu fais tout le reste. Et c'est vrai que moi je suis un peu comme toi, j'aime bien écrire au début de la journée. Mais pas tellement ok, t'es matinale, tout ça, peut-être, mais c'est surtout parce qu'après tu peux passer tout le reste de la journée sans te dire : putain, il faut absolument que j'écrive aujourd'hui, quoi. C'est ça. Et t'as quelque part cette légèreté qui vient du fait que ok, aujourd'hui t'as la sensation d'avoir avancé sur ce qui compte vraiment, quoi.
Juliette Elamine — Ouais, sur ce qui a du sens. Et à l'inverse, les journées où ça a pas été possible, je pense que j'ai fait maximum trois jours sans toucher à Naples de suite, en me disant : non, là ça fait trois jours, il faut que je m'y remette. Mais ces jours là, c'est de la frustration, du coup c'est pas un état qui est agréable. Déjà dans la vie normale, au quotidien, trouver le temps d'écrire et de pas avancer comme on veut, je trouve que c'est frustrant, mais je pense que je suis pas la seule à ressentir ça. Mais là, en plus, avec la deadline, ouais, c'est pas, c'est vraiment pas agréable. Là, en ce moment, sur ce que j'écris, si j'ai pas trop le temps, c'est pas dramatique, et voilà, c'est...
Ce qui fait tenir : le chronomètre et le soutien
Ybelion — C'est ça qui est assez fascinant, c'est que chaque livre est toujours différent sur ce sentiment là. Il y en a certains, effectivement, c'est extrêmement frustrant de se voir le temps accaparé par autre chose. Et c'est, effectivement, t'es clairement pas la seule, on est beaucoup dans ce cas là, et j'en vois beaucoup. Et justement, de quelque part, gérer le temps où t'écris pas est presque à presque plus d'enjeux que de gérer le temps où t'écris, quoi, pour justement canaliser cette frustration. Tout à l'heure, t'as dit que t'avais commencé par faire beaucoup de recherches, et que t'ouvrais une porte et que ça t'en ouvrait plein d'autres. Comment t'arrives à trouver l'équilibre, tu vois, en me disant : ok, là j'ai suffisamment de recherches pour écrire ? Est-ce que tu fais des allers-retours, en disant : ok, j'écris un peu, puis je vais voir les infos qui me manquent ? Comment tu fonctionnes, toi, en termes de pêche aux infos, je disais, pour pas tomber aussi dans la procrastination active de dire : moi je fais que des recherches pendant 10 ans ?
Juliette Elamine — Oui, ça a pu être un écueil quand même. J'ai fait des recherches, je vais dire j'ai fait peut-être 80% des recherches pour avoir le contexte, pour être immergée dans ce que je voulais raconter, sachant que j'avais l'histoire, l'idée, le synopsis et le déroulé quand même assez clair rapidement. Et puis j'ai, enfin, je suis passée des recherches au plan. Moi, je suis de toute façon très carrée quand j'écris, donc j'avais un plan très détaillé, donc je savais à quel moment j'aurais besoin de quelles infos historiques. Et il y a un moment donné où je me suis dit : ok, j'en ai un peu marre, en fait, là, de faire des recherches, même si c'est génial. En fait, si j'ouvre 50 000 portes, je vais pas m'en sortir, j'ai envie de commencer à écrire. Et en écrivant, en fait, j'ai l'impression que c'est un truc un peu sans fin. J'écrivais un peu, il me manquait une info, ok, j'allais dans mes propres recherches, ce que j'avais noté. Bon, j'ai suffisamment ou j'ai pas suffisamment ? Allez, j'ai suffisamment, faut que j'avance. Et en fait, j'ai dosé comme ça un petit peu à chaque fois, et je me suis retrouvée finalement à avoir un manuscrit mélangé à mes recherches. J'avais de la rédaction, des « il faut creuser ça », donc du coup des passages blancs, mais j'ai quand même envie de continuer la rédaction. Donc en fait, toute l'histoire fictionnelle et tout ce qui est imaginaire, c'était presque le plus facile, ça a tissé la grosse toile, on va dire. Par contre, après, pour que ce soit bien fini, là j'ai dû refaire une phase de recherche, donc c'était des allers-retours. Mais c'était pas tellement entremêlé, en fait, j'ai quand même eu des moments vraiment de rédaction et d'écriture plaisir, j'ai fait le plus gros avant, on va dire.
Écrire l'essentiel en premier, gérer les jours sans
Ybelion — Ouais, ok, c'est hyper intéressant, parce que c'est vraiment un enjeu, je trouve, à chaque fois, de trouver le bon équilibre entre : ok, j'ai effectivement besoin de faire des recherches, et bon, voilà. À la fin, j'ai la sensation que cette question de calibration, c'est toujours : ok, qu'est-ce qui me manque là pour écrire ? Si c'est vraiment une information de contexte, bon bah ok, va sur l'information de contexte. Mais si en fait c'est rien, bah écrivons, quoi. Et puis derrière, si c'est un autre truc, un truc, je sais pas, une peur, un blocage, et après tout ce que tu disais, imposteur, page blanche, ça peut être plein de choses, chacun trouve ces choses là. Mais ouais, vrai enjeu, vrai enjeu ça, le... de bien doser le contexte.
Juliette Elamine — Je me mettais, donc j'avais une contrainte temporelle, je devais rendre mon manuscrit fin décembre, j'ai un peu débordé mais globalement c'était ça l'idée. Et moi même, je me disais : ok, il faudrait qu'à la fin de la semaine j'aie quand même, que j'ouvre un fichier Word satisfaisant, en me disant : il y a quand même une histoire qui a commencé à être écrite. Ça, je voudrais le voir pour vendredi prochain, par exemple. Pendant trois jours, j'aimerais bien me dire que telle période ou tel événement historique où je dois aller fouiller, bon, j'ai fait l'effort d'aller fouiller. Je me mettais aussi des petites, ouais, des petites deadlines comme ça, ouais, pour garder le cap. Parce que effectivement, sinon, je pourrais regarder 50 000 vidéos de suite sur la famille de Maddalena Cerasuolo, en me disant : ah, c'est super. Et puis à la fin me dire : ouais, mais bon, j'avais rien en faire, quoi. Enfin, c'est pas j'avais rien en faire, ça fera forcément quelque chose, mais...
Ybelion — Oui, c'est après le juste nécessaire dont t'as besoin pour écrire le livre et transmettre le message que t'as envie de transmettre. La dame dont t'as cité le nom et que j'oserais pas reprononcer...
Juliette Elamine — Maddalena.
Ybelion — Maddalena, ouais. C'est celle qui inspire Anita, c'est ça ? Ou je dis une...
Juliette Elamine — Alors, c'est la résistante, la vraie de vraie napolitaine, dont Anita est fan, entre guillemets. Anita, c'est une thésarde, une, alors c'est pas une historienne, mais c'est une férue d'histoire. Et elle, quand elle décide d'écrire une thèse sur les résistantes italiennes, elle se passionne pour trois femmes, dont Maddalena Cerasuolo, qui est la, celle qui va la fasciner le plus. Et c'est pour ça qu'elle se dira : ok, ma thèse est écrite, mon oral c'est pas tout de suite, je me paye le luxe d'aller à Naples et je vais marcher sur les traces de mon héroïne. C'est ça le point de départ. Et en fait, ce point de départ là, c'est moi ce qui m'a fascinée dans l'histoire. En fait, quand je suis tombée sur ce personnage, Maddalena, je me suis dit : non mais il y a un truc de fou à écrire autour de l'histoire de cette femme. Et de nouveau, une histoire de dosage : elle va inspirer, elle va être l'inspiratrice d'Anita, mon personnage principal par laquelle je vais raconter, mais elle m'inspire moi aussi très fort. Donc il faut que je trouve le bon équilibre entre ce qui, moi là, est en train de m'émoustiller, ce qui va vraiment plaire et intriguer un lecteur. Pour, parce que tout le monde ne va pas se trouver hyper intéressante l'histoire de Maddalena. Enfin, il y avait un enjeu comme ça aussi.
Doser la recherche pour ne pas s'y noyer
Ybelion — Ouais, ça c'est pas forcément évident, c'est entre le plaisir, le kiff de l'auteur, et en fait savoir ce qui, le lecteur s'en fout un peu, mais... Et comment tu fais, toi, pour... Est-ce que t'as un truc pour te dire : ok, non, là je suis dans le, là c'est le kiff de Juliette, ça va, ça va trop loin ?
Juliette Elamine — Je crois que je sais pas trop le faire, c'est... En fait, déjà, je déteste, je déteste retirer des passages de mes, de mes romans. Donc quand ils reviennent, par exemple avec les retours de Virginie, où elle me dit : bah là, je pense, je me souviens de son commentaire, c'était : peut-être que ça, on doit le supprimer, ça fait un peu, c'est un effet un peu too much. Oui, t'as raison, mais quand même, ça m'ennuie. Et donc je me dis : bah ouais, mais ça c'est la partie que j'ai inventée, je trouvais, en plus, vraiment, j'aimais bien ça. C'était une anecdote toute bête, j'inventais un truc, peu importe, mais où je me suis dit : c'est vraiment dommage de l'enlever, même si Maddalena elle l'a pas fait en vrai. Et je me disais : ouais, mais en vrai, cette scène, elle me fait plaisir à moi. C'était une scène un peu, enfin, c'était une scène complètement romanesque, d'un baiser avant une attaque, pardon, il y a du bruit, une attaque par un soldat allemand. Enfin, c'était hyper, c'était très romantisé aussi dans ma tête, c'est pour ça que cette scène elle me plaisait. Et là je me suis bien rendu compte en relisant qu'effectivement on avait pas besoin, elle est pas nécessaire, elle apporte rien. Bon bah, elle me fait plaisir à moi, je la garde dans un brouillon, et puis voilà.
Ybelion — C'est là que tu vois à quel point c'est précieux d'avoir des gens qui viennent à un moment mettre un oeil différent sur ton texte. Parce que, alors tu vois, moi à chaque fois je fais bien la distinction, ok, avec l'intention personnelle que t'as. Je précise pour les gens qui nous écoutent, tu vois, de dire : ok, si t'écris avec la volonté d'être publié par une maison d'édition, comme c'était ton cas, en plus là t'avais la maison, donc t'as la direction de la maison, t'as la ligne éditoriale, donc t'es obligé de t'inscrire dans cette intention globale, et donc de quelque part mettre de côté parfois, comme tu disais là, le kiff de Juliette, quoi. Et c'est important de savoir, d'avoir ça en tête au début quand on commence. Parce que si on a profondément envie d'écrire ce livre pour nous et qu'on a aussi profondément envie de l'écrire pour une maison d'édition, c'est pas que c'est incompatible à la fin, c'est juste que marcher sur les deux chemins en même temps quand t'es dans l'acte d'écrire, c'est super dur. Parce que justement, ce dosage, en fait, à un moment, comment tu décides si ce passage tu l'aimes, ça répond bien à ton intention personnelle de : je veux l'écrire pour moi, mais si ton intention c'est d'être publié par telle ou telle maison d'édition, et bah peut-être que c'est plutôt là, il te dit plutôt de retirer le passage. Et cet équilibre là, il est pas forcément évident à trouver. Et du coup, quand t'es dans le cas, en plus là, avec l'intention d'être publié par une maison spécifique, bah là en l'occurrence oui, le regard de l'éditrice il est très précieux, et il te permet de prendre beaucoup de recul, quoi.
Le kiff de l'autrice contre ce qui sert le lecteur
Juliette Elamine — Oui, puis là il y avait aussi le fait que je m'engageais aussi à ce que ce soit de la co-construction, c'est-à-dire qu'on était à deux dans cette histoire-là. J'écrivais bien sûr, mais je savais que derrière j'avais le backup, elle recadrait à chaque fois. Enfin, à chaque fois, c'est pas tout à fait ça, c'est : elle sait ce qu'elle, elle a une idée de ce qu'elle s'attend à lire, je dois remplir cette idée, je le sais, et il faut que je lâche prise sur le fait que c'est, il faut que je fasse confiance, de toute façon. Mais je le ressens là, parce que j'ai terminé un manuscrit, enfin voilà, ça fait plusieurs années que je suis dessus, je l'ai terminé, je l'ai envoyé à mes éditrices, et j'ai tout fait toute seule. Et en fait, là, je me sens beaucoup plus vulnérable par rapport au texte que là où je savais qu'on attendait telle et telle chose de moi et que je cochais les cases ou pas. Mais à peu de choses près, ce que j'ai envoyé pour Naples, ça cochait les cases. Le travail, il est à la fois enthousiasmant et réconfortant, il fallait que je sois à la hauteur, ça c'était mon stress, mais je savais que j'étais dans les clous. Et là, je repasse sur un autre format et je me dis : si ça se trouve, j'ai écrit quelque chose qui est que pour moi, qui me fait juste plaisir à moi et qui n'a pas d'intention. Et d'ailleurs, Gabriel m'a fait ma bêta lecture de ce texte là et il m'a posé la question : c'est quoi l'intention ? Et ben moi je n'arrive jamais à répondre à cette question là. Sur quoi il m'a dit : bah oui, Virginie en l'occurrence te la posera, mais tous les éditeurs la posent.
Ybelion — Et en fait, c'est vraiment pas évident, c'est vraiment pas forcément évident à faire. Moi, c'est le, je me permets comme ça me vient, tu vois, moi je les trie toujours en trois. Tu vois, l'intention personnelle, c'est dire : ok, pour quelle raison j'écris ce livre ? Qu'est-ce qui va changer dans ma vie une fois que je l'aurai écrit ? Comment je me sentirais ? Donc vraiment un truc très intrinsèque, tu vois. Et puis un côté : ok bah, ce livre là, qu'est-ce qu'il transmet comme message ? S'il y avait trois thèmes, ça serait quoi ? Et si ces trois thèmes c'était des mantras, ça serait lesquels ? Et le personnage qui part de A à B, il passe de quelle phrase à quelle phrase ? Tu vois, tous ces trucs qui permettent de faire le tri, en fait, dans les messages que tu as envie de faire passer. Et puis après : ok, à qui j'ai envie de parler, quoi ? Et là, ça peut être, alors, à qui j'ai envie de parler, parfois elle est piégée cette question, parce qu'on a envie de dire bah tout le monde, en fait moi j'ai envie que tout le monde lise mon livre. Du coup, je pose la question inverse après, pour les gens qui ont vraiment du mal à déposer ça, c'est : ok, mais à qui tu n'as pas du tout envie de parler ? Tu vois, et alors là, parfois ça se détend, ça se détend un peu, mais c'est...
Juliette Elamine — ah c'est un moment vu comme ça ouais
Ybelion — Mais tu sais que c'est, en fait c'est assez fascinant, parce que je commence à en avoir vu, discuté avec beaucoup, notamment tu vois de primo-auteurs qui sont du coup dans la recherche d'accomplir ce rêve qu'ils ont depuis longtemps. Et ils arrivent très souvent, et avec ce côté un petit peu naïf, tu vois, mais je ne le dis pas de manière méchante, je trouve ça très touchant au contraire, et de dire : oui, non mais c'est très clair dans ma tête. Et justement, quand tu commences à creuser cette histoire d'intention, de : ok, pourquoi c'est important pour toi ? Et qu'est-ce que tu as envie de transmettre ? Et à qui tu as envie de parler ? Et là, en fait, tu te rends compte que les mots ont plus de mal à sortir, parce que parfois aussi ça porte des choses qui touchent à la vulnérabilité intérieure et que c'est pas forcément évident de mettre des mots dessus. Et quand tu creuses et que tu creuses, tu vois que c'est pas forcément très clair. Et au contraire, à la fin, quand ils ont posé ça, ils ont un sentiment d'avoir sorti ça. Effectivement, c'est un travail. Bonne question de Gabriel.
La scène coupée qu'elle garde dans un brouillon
Juliette Elamine — Mais parce que je pense aussi que quand il y a quelque chose de, comment dire, d'un peu, un peu, un peu bipolaire, enfin je sais pas du tout le mot qu'il faudrait employer. Mais il y a un truc de : j'écris ce truc là, ça sort de moi, je sais pas pourquoi ça sort de cette façon là. Par contre, ce que je sais, c'est que j'aimerais bien accomplir mon rêve de le publier. Mais quand on me pose plus de questions, de nouveau ça touche à mes tripes, et je les vois pas, donc je ne peux pas te dire ce qui, voilà, ce qui m'anime. Je pense qu'il y a quelque chose qui est très à côté de soi aussi. Je crois même que ce serait triste si j'arrivais, enfin pour moi, c'est perso, si j'arrivais à dire : en fait, je veux l'écrire pour toucher tel lecteur, pour faire passer tel message. Ça m'enferme, en fait, le... Non, c'est tellement plus drôle d'entendre les gens dire : ah bah moi je l'ai lu et je m'y suis retrouvée pour telle et telle raison.
Ybelion — de quelque part pardon désolé je t'ai couvé
Juliette Elamine — non vas-y
Ybelion — Non, je disais, de quelque part d'accueillir plutôt la réponse, plutôt que d'essayer de la trouver, de la trouver soi-même en avance, quoi. C'est ça, j'entends.
Juliette Elamine — Parce que dans la question « quelle est l'intention de ce texte », il y a derrière, en tout cas quand c'est un éditeur qui pose cette question là, il y a une démarche derrière déjà plus avancée, d'un potentiel processus éditorial, d'une potentielle vente du roman. Et en fait, quand on écrit et quand ça sort la première fois, on n'y pense pas forcément. En revanche, quand il faut se poser pour l'écrire, cette note d'intention, bon, c'est pénible, c'est pas un exercice...
Ybelion — Non, c'est clair. Après, c'est là effectivement que l'intention personnelle aiguille aussi beaucoup, et... Ah mince, il y a deux trucs qui me sont venus en tête en même temps et du coup ça s'est télescopé et j'ai plus rien. C'est hyper intéressant ce que tu disais, attends, je reconstruis mon fil de pensée. Vas-y. Tac, oui, voilà, pardon. Tu disais, quelque part : je préfère quand les gens viennent me voir et disent ok, moi j'ai apprécié ce livre là pour telle manière. Et moi, en fait, c'est ça que je trouve génial dans l'écriture, c'est que l'auteur peut poser toutes les intentions qu'il veut, et en fait à la fin, la magie, c'est que quand tu laisses de la place au lecteur, en fait il en fait ce qu'il veut. Et il y a un truc comme ça d'espèce de perte de contrôle, de lâcher prise, de création d'infinité à partir d'un seul truc. Chacun s'empare de l'histoire qu'il a lue et en fait la sienne, et c'est ça que je trouve assez magique. C'est que t'as beau essayer de contenir ton histoire et la mettre dans une case, en fait à la fin tu décides pas. En fait, le lecteur qui lit, à la fin, il fait, il fait ce qu'il veut, et c'est ça aussi qui est génial, forcément. C'est la magie de l'écriture.
Intention personnelle et intention d'être publiée
Juliette Elamine — Ça me fait penser, j'ai accompagné, dans le cadre des ateliers d'écriture j'accompagne aussi, peut-être que ça ressemble à ce que tu fais, des primo-romanciers qui veulent arriver au bout de leur rêve de publier leur livre. En tout cas de le terminer, déjà, mais après de le publier, c'est une autre démarche. En tout cas pour celui auquel je pense, et du coup, dans les questions que moi je lui pose, dans les commentaires que je peux faire sur son texte, tout ça, à mon échelle d'autrice, encore une fois, pas du tout d'éditrice, je me suis rendu compte qu'au bout d'un moment, c'est lui qui a retourné la situation. C'est-à-dire qu'il a lu l'un de mes livres, Le Dernier Jasmin, et il me dit : bah, si je peux me permettre, moi à la fin j'aurais bien aimé que tel personnage, on en sache plus, je trouve que t'as pas creusé assez, et tout. Et en fait, je me suis dit : c'est génial, parce que d'abord j'ai rien demandé. J'adore les retours, moi, j'aime beaucoup les retours constructifs, évidemment, enfin les retours qu'on peut, en t'intéresser, voilà, mais j'aime bien, j'aime bien entendre ce que les gens en ont pensé. Et je me disais : c'est dingue qu'il ait fait d'un principe auquel lui avait pas pensé il y a quelque temps, parce qu'il écrivait pour se faire plaisir. Mais comme maintenant il a une autre démarche, c'est d'aboutir et d'être publié, il arrive à prendre pour lui ces questions-là et aller les chercher dans les textes des autres, mais je pense pour mieux travailler lui derrière. Et c'était hyper intéressant, parce qu'il jonglait vraiment entre : je me permets, le prends pas mal, mais là je trouve que... Et je me disais : c'est génial, parce que ouais, peut-être que quand j'ai créé tel personnage, j'ai pas fouillé telle partie de son histoire parce qu'en fait je voulais pas la raconter, et que toi t'aurais bien aimé. Exactement.
Ybelion — Et c'est ça qui est magnifique, en fait. Et puis après, tu touches aussi à un moment, effectivement, les textes peuvent pas être parfaits, au sens de, en fait, si t'attends d'avoir traité tout, il y a quelque chose qui se termine jamais, et à un moment le point final doit être posé. C'est un enjeu pour certains, je l'appelle l'enjeu de lâcher le bébé, tu vois. C'est marrant, ça dépend, tout le monde est pas touché par, en tout cas ceux que j'ai pu accompagner, tout le monde est pas touché par ça, mais certains oui. Et c'est ça, chacun a ses enjeux à la fin. Tu parlais des retours : est-ce qu'il y en a un, justement, sur, alors que ça soit le Naples ou tes livres d'avant, où justement tu t'es dit : ah, c'est fou, je m'attendais pas à ce qu'on me fasse, parce que c'était pas forcément moi ce que j'avais voulu mettre ? Un retour qui t'a peut-être un petit peu étonné particulièrement.
Juliette Elamine — Alors, il m'a étonné, en même temps c'était pas surprenant. Mon premier roman, donc maintenant il s'appelle Et mon coeur a quitté la nuit, il est en poche chez Eyrolles, mais au tout début c'est un roman qui vient de l'auto-édition. C'est un roman que j'avais écrit en hommage à mon père, qui du reste est toujours vivant, mais que j'avais écrit parce que je voulais raconter notre histoire libanaise, vraiment notre histoire à nous. Et donc je raconte l'histoire, je vais faire très bref, mais l'histoire d'un Libanais réfugié de guerre qui est obligé de quitter son pays parce que c'est la guerre, et qui va se retrouver propulsé en Europe, donc un peu dans le choc des cultures, entre guillemets, et qui va se retrouver tout seul, et à lui de recréer sa famille et de s'enraciner, et tout ce que ça suppose derrière l'immigration forcée. Et moi j'écris ça, mais j'écris l'histoire de mon père, du coup, dans une fiction. J'invente ce que je veux, je manie ce que je veux, mais pour moi c'est son histoire à lui que j'écris. Et puis ce roman, je l'auto-édite en novembre 2020, après les explosions du port de Beyrouth, en me disant : si j'arrive à le vendre et si j'ai des bénéfices, je les verserai à une association libanaise. Et donc j'entame tout un autre chemin d'engagement solidaire, qui a été très beau pour le Liban, que j'ai plus le temps de mener, mais qui a été très beau. Et puis les premiers retours arrivent, parce que la diaspora libanaise en France me soutient beaucoup, alors surtout à Amiens qui est ma ville de naissance, à laquelle j'ai fait, enfin, j'ai grandi. Et en fait, les retours, parce que ça a été un, puis un autre, puis un autre, qui reviennent, c'est, en fait : t'as raconté l'histoire de ton père, mais tu sais, c'est mon histoire aussi. Ou c'est celle de ma cousine, c'est celle de ma grand-mère. En fait, je me suis rendu compte que j'avais raconté l'histoire d'un réfugié de la guerre de 75-90, et que derrière ce personnage là, que j'avais quand même personnalisé puisque c'est a priori mon père, ou en tout cas un mélange de lui et de moi, et en fait je me suis rendu compte qu'il était universel et finalement, entre guillemets, banal, dans le sens où les Libanais m'ont beaucoup dit : c'est beau d'avoir raconté cette histoire là, parce que a priori personne ne l'a raconté, ou pas comme ça, parce qu'il y en a plein, des romans sur le sujet. Et ce qui est beau, c'est que je pourrais en parler à machin, et machin, et machin, et machin, qui ont vécu la même chose. C'est ça qui m'a touchée le plus, de me dire : au début j'avais juste écrit cette histoire pour mon père, puis ensuite je l'avais juste écrite pour essayer de verser des fonds à une asso libanaise, et en fait je me rends compte que j'ai parlé à des gens qui avaient vraiment vécu ça. C'est ça qui m'a, qui a été le plus fulgurant. Je me suis vraiment pris l'histoire en pleine, l'histoire des autres en pleine face.
La note d'intention, cette question qui touche aux tripes
Ybelion — C'est beau de voir, effectivement, ce que tu disais, le côté ordinaire qui devient universel et donc un peu extraordinaire dans la construction.
Juliette Elamine — ouais
Ybelion — à l'inverse
Juliette Elamine — Je disais tout à l'heure, j'aime tous les commentaires parce que je me dis que ça va me servir et que ça m'aidera à me perfectionner. Et il y en a un qui m'a fait énormément de mal, et qui pourtant, avec le recul et là maintenant, il me ferait plus rien. C'était un, c'était : j'aime pas, deux points, personnage creux, histoire vide. Je me suis dit : waouh, pas pour celui-là, c'est pas possible de me dire ça pour celui-là. En fait, c'est tellement personnel que c'est violent, c'est hyper violent, et c'est pas du tout...
Ybelion — Ça c'est le, c'est le, c'est le, l'éternel, enfin, des commentaires comme ça, c'est, je trouve ça, on pourrait s'en passer, quoi, en fait.
Juliette Elamine — ah ouais complètement c'est
Ybelion — C'est un commentaire, moi, tu sais, je les range à chaque fois. T'as les commentaires positifs, négatifs, conditionnels, inconditionnels, tu vois. L'inconditionnel négatif, en mode genre c'est nul, t'es nul, ça ne sert personne. En fait, ça en dit beaucoup plus sur celui qui fait le commentaire, d'ailleurs, que sur la personne qui le reçoit. Mais ouais, non, ça c'est clair, c'est clair. Et malheureusement, il y a forcément un moment on est confronté à ça, mais...
Juliette Elamine — Ouais, et en plus quand on est conscient qu'on doit, moi je suis très consciente de ça, il faut que tes personnages soient authentiques, il faut que ton intrigue elle l'emporte, il faut que, il faut que, il faut que... Et puis une fois que t'as mené le travail et que t'as un commentaire comme ça, tu te dis : mince, je suis passé à côté du sujet. Ou après, voilà, ça passe, avec un commentaire parmi les autres.
Laisser de la place au lecteur et lâcher le contrôle
Ybelion — Et puis c'est le côté aussi, tu vois, le pourquoi faire, les gens à qui t'as pas envie de parler. Il y a un peu, quelque part, quelque part tu retrouves toujours, tu vois, dans les... Alors, ça marche surtout quand tu crains en avance, avant, quand tu crains les commentaires. Tu dirais : mais imagine, telle personne dit ça. Et tu fais : attends, décris moi un petit peu la personne, elle ressemble à quoi là ? Et tu vois qu'en fait, tu la décris et tu fais : mais attends, t'as envie de lui parler, à lui ? Bah non, pas du tout. Bah alors, ton commentaire, écoute, grand bien lui fasse. Et si par contre il te lit, tant mieux, ça veut dire que t'auras vendu un bouquin, tu vois.
Juliette Elamine — oui c'est ce que je me suis dit aussi
Ybelion — Mais bon, c'est facile à dire, ça, quand t'es dans la posture justement du coach qui est pas touché par le commentaire.
Juliette Elamine — ouais c'est ça
Ybelion — Et je voulais te demander sur le, sur, du coup, du coup, est-ce que tu sens une influence de, je dirais de, alors forcément je vais pas la poser comme ça, de tes origines libanaises ? Mais tu sais, plus sur la, sur le rapport à l'écriture ou à la culture, est-ce que il y a, tu perçois des choses différentes entre la France, le Liban ?
Juliette Elamine — un peu vaste
Ybelion — comme question mais ça m'intéresse toujours de voir
Juliette Elamine — Non, c'est intéressant. Je dirais, en premier, ça me paraît très bateau, mais une forme de liberté de penser, déjà, et d'écrire. Je pense à une autrice que j'adore qui s'appelle Joumana Haddad, qui est libanaise et qui a des origines arméniennes, qui a écrit un livre qui s'appelle Le Livre des reines, qui raconte son histoire familiale, l'histoire des femmes de sa famille pendant le génocide arménien. Et moi j'ai découvert cette autrice par ce livre là, et je me souviens de m'être dit : si un jour j'écris comme elle, avec cette puissance là, je considérais que j'ai tout accompli. Et puis j'ai eu de la chance, ça a été un hasard, et à la fois j'ai eu de la chance de rencontrer cette femme, de dîner avec elle, de faire une présentation commune de nos ouvrages qui n'ont rien à voir, mais donc d'échanger avec elle. Et Joumana Haddad, elle se décrit comme une femme arabe libre, et il n'y a pas un mot pour ça, mais c'est pas décomplexer, c'est, enfin, c'est le sens de décomplexer, mais c'est pas comme ça qu'elle le dit. Libre, et je sais pas, je trouve pas le mot. Et je lis d'autres choses, dont J'ai tué Schéhérazade, qu'elle a écrit, et en fait dans ce livre là elle explique que, elle a grandi, elle s'est émancipée à travers la littérature qu'elle piquait dans les bibliothèques de ses parents, et qu'en fait très tôt elle a découvert des livres interdits, entre guillemets, qu'on ne verrait pas publier au Liban, des livres avec des scènes érotiques ou juste des histoires d'amour. Alors, on a pas du tout le même âge, elle et moi, je sais même pas quel âge elle a, peut-être une cinquantaine d'années, j'en sais rien. Et je me disais : ah ouais, ça veut dire que quand elle avait 13-14 ans, elle est tombée sur des écrits a priori pas trop de son âge, mais c'est pas grave, mais qu'elle, elle s'est dit : en fait, moi je veux pas être juste une fille arabe, je veux être une fille arabe libérée. Ce mot que je ne trouve pas : décomplexée, sexualisée, affirmée. Et cette différence là, moi je la ressens pas pour mon cas personnel, mais je la ressens dans mon écriture. Par exemple, dans le, Les Enfants de la vie ou Le Dernier Jasmin, qui sont mes 2ème et 3ème romans, je me suis sentie beaucoup plus libre d'écrire sur le Liban et sur l'histoire du Liban, avec ma part d'imaginaire, avec mon choix. Je me disais : ok, c'est mon livre, j'écris ce que je veux, pour autant que je respecte évidemment l'histoire et l'objectivité, surtout quand on écrit sur l'histoire du Liban. Mais quand même, j'écris ce que je veux, donc si je veux que ce soit un personnage féminin libéré qui a des relations sexuelles avant le mariage, je vais le faire et je m'en fiche. Ça, je le sentais. Et je pense que si j'avais grandi au Liban, à moins d'être, peut-être que je ne raisonnerais pas comme ça, peut-être que je me sentirais plus interdite d'écrire tel ou tel sujet, ou d'écrire sur l'homosexualité par exemple. Ce serait intéressant, tu vois, ça me donne des idées, ce serait intéressant un jour d'aborder ce sujet là dans un pays comme le Liban. Enfin voilà, c'est en ça que je sens, mais ça ne va pas au-delà. Je me dis juste : j'ai eu la chance de l'écrire depuis la France, c'est parce que je suis française et libanaise, peut-être que si j'étais juste libanaise, je ne pourrais pas.
Quand l'histoire d'un père devient universelle
Ybelion — C'est intéressant, c'est effectivement là que tu vois la puissance de tout ce qui nous compose et de tout ce qui fait que nos origines, en fait, de là où on vient. Je ne sais pas pourquoi, mais du coup je pense, et en fait je me rends compte que parmi les auteurs que j'apprécie énormément, en fait il y a Wajdi Mouawad, que je suis, on en a déjà parlé. Mais moi, cet auteur, alors j'ai eu la chance de le rencontrer en plus, parce qu'il était directeur de la Colline à Paris, enfin bref, un concours de circonstances, mais j'ai eu des chances de discuter avec lui. Et je ne saurais pas décrire avec des mots cette rencontre, à quel point c'était, je ne sais pas. Je crois qu'une très grande partie de ma vision de l'écriture vient de ce très court échange que j'ai pu avoir avec lui. Enfin, très court, en plus non, c'était quand même relativement long. Et c'est, ouais, dingue. Et je trouve que tu ressens ce côté très liberté, en l'occurrence chez lui notamment. T'as un truc tout con, mais par exemple, moi un livre que j'aime beaucoup du coup c'est Anima, et dedans t'as des chapitres qui font une ligne, tu vois. Ah ouais. Et alors, au moment où tu te dis toujours : ah mais quelle est la bonne taille de chapitre ? Est-ce que ça va pas être trop long ? Est-ce que ça va pas être trop court ? Et moi je sors toujours ce livre là, tu vois, et je lui fais : regarde, là il y a un chapitre qui fait 20 pages, et là il y a une ligne.
Juliette Elamine — Et je trouve ça génial. Ouais, c'est génial, ça, en termes de, ouais, ça c'est super. Ça me fait penser à un peu, alors c'est pas dans le même style mais un peu quand même, un livre de Christy Lefteri, je crois, si je dis pas de bêtises, L'Apiculteur d'Alep, qui est une merveille, ce livre. Et elle, du coup, j'ai eu envie de copier l'idée mais je le ferai pas, elle finissait chaque chapitre par un mot qui était le même que celui qui commençait le chapitre d'après.
Ybelion — Ah, j'adore. Ponctuation.
Juliette Elamine — Et en fait, le premier chapitre, c'est perturbant, déjà. Toi, tu te dis : très humain, mécanisé, il manque un point. Mais non, du tout, il manque pas un point, puis il y a une petite abeille, parce que c'est une histoire d'apiculteur. Il y a une petite abeille qui, moi je l'ai pris comme ça, qui te dit : te voler d'une page à l'autre, quoi. Et t'allais voir un peu plus loin, et donc tu comprends. Et en fait, je me disais : mais c'est génial, c'est génial qu'elle ait pris cette liberté là. Et du coup, ça me fait rebondir sur un autre truc, et je vais parler de Cynthia Raymond, parce que je suis en train de lire ce qu'elle a écrit en ce moment. Je me disais, alors, hier j'étais dans le train et je voulais, voilà, il y avait une dame à côté de moi qui, une petite grand-mère toute mignonne, qui se dépatouillait avec toutes ses affaires, tu sais, ce genre de petite grand-mère pas du tout moderne, qui m'a demandé si elle pouvait emprunter mon cellulaire pour appeler sa fille. Un truc hors du temps. Et en fait, en fouillant dans ses affaires, elle allumait sans faire exprès son petit poste de radio, donc ça faisait un insupportable. Et je me disais : cette scène, elle mériterait d'être dans un roman. Et je me suis dit : dans un roman de Cynthia Raymond, et je la verrais bien écrire ça. Et je me suis dit, parce que l'idée finale c'était, parce que Cynthia, elle saurait décrire ce que ça me fait ressentir, que moi je saurais pas le faire, sur une page. Enfin, je veux dire, c'est pas juste écrire P-S-C-H-I-I-I-T, enfin il y a un truc qui va au-delà de la page, comme Christy Lefteri qui finit pas, qui finit pas, comme je dis, moi, qui fait des chapitres, il fait bien ce qu'il veut, et ça marche.
Le commentaire violent qui fait le plus mal
Ybelion — C'est incroyable, ces exemples que tu cites, c'est exactement ça, tu vois. C'est ok, l'écriture, il y a des règles, et puis en fait une fois que tu les connais, tu fais ce que tu veux avec, quoi. Et c'est tellement, ouais, c'est magique en fait, c'est trop cool. On peut tout s'autoriser, on peut tout essayer, et voilà. Et puis à la fin, il y a, voilà, tant qu'on, tant qu'on kiffe aussi, c'est ça qui est important.
Juliette Elamine — Il y avait un, j'ai écrit un, donc tu vois, la lettre de George Sand. Je ne sais plus qui, j'ai un peu mémoire...
Ybelion — Oui, en plus j'ai eu une expo chez moi qui parlait de ça, et j'ai oublié le nom. Je vais me faire taper par ma mère si je ne suis pas capable de le retrouver. Je crois que c'est ça.
Juliette Elamine — Mais bon, la lettre de George Sand, on va faire une recherche rapide, mais je crois que c'est ça.
Ybelion — j'étais en train de faire ça
Juliette Elamine — Ah bah vas-y, comme ça je te raconte. Donc il y a cette lettre hyper érotique, et que moi je trouve une prouesse littéraire extraordinaire. Et un été, je me suis dit : je vais essayer de faire le même concept d'une lettre qui a deux messages. Comme ça, Alfred de Musset...
Ybelion — c'est ça
Juliette Elamine — C'est ça, c'est lui, ok, super. Voilà, et je me dis : je vais essayer de faire ça, c'est trop marrant. Et en fait, je trouve l'exercice pas si difficile, à mon échelle, enfin à mon niveau, et j'en fais. Donc je fais un poème qui sera dans un recueil qui paraît en septembre, où donc j'ai cette lettre. Donc pour moi, il y a une partie en gras, c'est la première version à lire, puis une partie qui n'est pas en gras, la deuxième version à lire. Et en fait, je trouve ça hyper facile, hyper drôle, je me dis : c'est quand même trop marrant de faire passer deux messages totalement différents dans un seul et même, par exemple. Et enthousiasmée par le truc, je me dis : bon, super, l'un des prochains ateliers d'écriture que je propose, à ce moment là je l'ai donné à Carnac, une bande de, des petites dames, ce sera ça. Et en fait, quand je leur ai annoncé la consigne, l'idée, mais panique à bord, elles limite révolte, tu vois. Elles se sont dit : ça va être trop compliqué, c'est pas possible, on peut pas le faire. J'ai rebondi, tu vois, j'ai bien vu que c'est non, que c'était pas possible, c'était mon enthousiasme à moi qui était passé au dessus, et mon envie d'écrire comme je voulais, dans le sens que je voulais, mais que elles, ça leur parlait pas. Et donc on l'a pas fait, au final. Mais voilà, pour revenir sur cette question de liberté, c'est bien la première fois, je me suis dit : bon bah, elles veulent pas, elles veulent pas, après tout c'est leur choix aussi, en atelier d'écriture, de dire bah non, on écrira pas ça.
Ses origines libanaises et la liberté d'écrire
Ybelion — et dans le même style pardon
Juliette Elamine — Dans le même style, du coup, la fois d'après ou deux fois après, j'avais dit : bon, ok, je vais quand même me faire un petit, un petit clin d'oeil perso, on va écrire un texte mais qu'on pensait pas qu'on écrirait. Et bah, il y a une d'elles qui a écrit un texte mais hyper grossier, mais vraiment hyper grossier, impubliable. Et on a ri, parce que je lui dis : bah là tu vois, tu prends toutes les libertés, ça te parait hyper simple, là où moi ça me paraîtrait hyper compliqué d'écrire de cette façon là. Et voilà, pour revenir sur le concept de liberté d'écriture, ouais.
Ybelion — C'est cette question fondamentale de : ok, si je m'autorisais tout, qu'est-ce que je ferais en écriture, quoi ? Et c'est là qu'effectivement tu te rends compte que tu te connectes à ta partie très instinctive, très naturelle, très dans le réflexe. Et alors là, ça peut couler, ça peut couler fort et longtemps, quoi. C'est fou. Ouais, c'est fou.
Juliette Elamine — Ce manuscrit dont personne ne veut, c'est un, je l'ai écrit comme je voulais. C'est différent de, c'est mon petit plaisir de Juliette qui écrit ce qu'elle veut. Je l'ai écrit parce que je voulais raconter des destins de femmes pendant la guerre civile. C'est cru, c'est dur, c'est violent, mais je voulais l'écrire de cette manière là, avec cette rage là au fond du ventre. Et en fait, alors, je dis personne n'en veut, j'ai eu des retours hyper constructifs sur la manière de le retravailler, de lui donner la bonne forme, et ça. Mais en fait, moi, c'est cette forme là qui me plaît, ce message là qui me plaît, et je crois que j'ai pas envie d'en changer un mot. Et je crois que c'est pour ça que personne n'en veut, dans le sens où il est pas publiable, en fait, pas en l'état. Et peut-être que dans deux ans, je serai prête à le retravailler, enfin voilà. Mais pour le moment, ça me va bien de me dire qu'il est dans un tiroir, qu'il existera peut-être, mais qu'il existera sous mes conditions, parce que je l'ai écrit de cette façon là. Et que non, je vais pas changer telle scène parce qu'elle est un peu violente, ou c'est trop important, parfois.
Ybelion — C'est, sincèrement, c'est aussi cette congruence avec la raison pour laquelle tu l'as écrit, tu vois. Quand tu dis « c'est trop important », ça veut dire qu'il y a des concessions que t'es pas prêt à faire, et quelque part t'en acceptes aussi la conclusion. Et c'est, bon bah voilà, le mieux c'est d'être à l'aise avec ça, quoi. Là, j'entends aussi que le plus important, c'est que ça reste l'intention initiale que t'avais, donc c'est ça le plus touchant, je trouve, et c'est pour ça. Et puis il trouvera un jour, ouais.
Juliette Elamine — on verra
Ybelion — Là, c'est le moment où après tu fais confiance à la vie, tu vois. Oui, de toute façon.
Juliette Elamine — C'est pas son moment, enfin, ce serait, je me sentirais pas de publier un truc comme ça maintenant. Mais c'est vrai que c'est les, ce texte là, je l'ai écrit sans intention. Enfin, c'est pas sans intention de publication, c'est plus je l'ai écrit parce que je voulais le sortir de cette façon là, et après il devient ce qu'il devient, mais... Et je trouve ça important, ouais, comme tu disais, bah, d'accepter la conclusion. Parce que finalement, ça revient à : ok, mais c'est ma liberté d'autrice.
Ybelion — Ça me fait venir une question que je me permets de te poser. Ce livre là, du coup, que tu déposes aussi parce que tu sens que c'est comme ça que tu dois l'écrire, qu'est-ce qui t'a appris sur toi, tu vois ? Parce que du coup, c'est forcément quelque chose de aussi très probablement personnel, et où tu mets aussi beaucoup de toi. Est-ce qu'il y a quelque chose que t'as compris sur toi, ou que t'as découvert en écrivant ce manuscrit ?
Juliette Elamine — Ouais, je pense que c'est de me prouver que j'étais capable d'écrire quelque chose de très différent de mon premier roman, qui est quand même une histoire familiale et personnelle, et quelque chose de beaucoup moins policé, entre guillemets. Je suis cap. Je suis, d'ailleurs, j'ai une copine qui l'a lue, qui lit tous mes textes et qui me donne un avis de copine, donc un avis de : j'achète un livre et il me plaît, il me plaît pas. Qui m'a dit : je pensais pas que tu pouvais écrire des choses aussi dures, enfin je croyais pas que c'était toi qui écrivais ça. Et ça, c'était un, je voulais sortir ce qu'il y avait de violent en moi. Ouais, je pense que c'était, ça m'a appris que j'avais de la violence en moi, qui s'exprimait heureusement par des mots, et que j'étais capable d'en faire quelque chose de beau. En tout cas à mes yeux à moi, visiblement aux yeux de Chloé, mais à mes yeux à moi, de me dire : ok, il y a de la violence en moi, mais c'est pas de la violence, je me, comment dire, c'est pas de la violence qui me dégoûte. C'est bien si elle l'exprime comme ça chez moi. Je pense que c'était ça, le, ouais, l'enjeu.
Wajdi Mouawad et les chapitres d'une seule ligne
Ybelion — C'est beau. J'entends le, violence, colère, donc il y a aussi ce truc de venir déposer l'émotion de manière quelque part saine, tu vois, en la traversant. Et l'écriture est assez fascinante dans ce qu'elle permet au niveau des émotions, c'est dingue.
Juliette Elamine — Parce que ça libère. C'est fou, c'est fou, c'est un shot d'endorphine, enfin moi je le ressens vraiment. C'est comme après un footing, c'est comme, ou n'importe quel sport, mais ouais, une plénitude qui est d'ailleurs inversement proportionnelle à la frustration de quand t'as pas pu écrire ce que tu voulais ou comme tu voulais. C'est un up, c'est un down.
Ybelion — C'est ça, c'est ça. Mais bon, ça c'est toujours, tu vois, à chaque fois j'ai une phrase de Jack London qui me revient : qui se soucie des fleurs quand elles fleurissent tout le temps ? Et tu vois, ça me rappelle à chaque fois que ouais, mais tu vois, pour avoir ce frisson parfois qui te prend en disant : putain, mais c'est dingue ce qui vient de se passer, et bah forcément il y a des moments où c'est un petit peu moins dingue, ou un peu plus téléphoné, ou tu te surprends pas vraiment toi-même. Et d'ailleurs, tu vois, ça, voilà, tu vois, je fais le lien, ça c'est Wajdi qui me l'a dit. Il m'a dit : l'écriture, c'est surprendre. Tout le temps, c'est surprendre. C'est tellement vrai, c'est tellement vrai. Ah, c'est beau. Il y avait, il y avait une partie, pour pas te parasiter trop ton temps, mais je sais que t'écris aussi beaucoup de poésie, et je voulais quand même te poser une question un peu sur la poésie. Qu'est-ce que ça avait différent de l'écriture ? Qu'est-ce que ça te permettait, toi ? Enfin bref, voilà, de te lancer un petit peu sur la pratique de la poésie.
Juliette Elamine — Ouais, alors en vérité j'en écris pas beaucoup. C'est plus que on, enfin j'en écris, mais c'est plus que un jour, alors il y a eu deux choses en même temps. Il y a un jour on m'a dit : ah, c'est hyper poétique ce que t'écris. Chose que moi je ne vois pas dans mes écrits. Ah si, des fois je suis hyper fière, je me disais : cette phrase est très belle, voilà. Mais je ne me disais pas que c'était poétique, pour l'avoir lu et m'être fait la réflexion pour d'autres auteurs. Je me dis : ah bah si, c'est ça, effectivement, peut-être que je sais écrire de la poésie. Et à peu près à cette période-là, mon éditrice chez Stéren, Paloma Grécien, elle me dit, je ne sais pas pourquoi elle me dit ça, on était à un salon ensemble, sans doute que je vendais bien, tu vois, et elle me dit, pour la blague : si t'écrivais un recueil de poésie, ça se vendrait comme des petits pains. Et du coup je lui dis : ben deal, j'ai plein de poèmes, moi, dans mes tiroirs, plein de petits bouts de trucs que j'écris comme ça, que j'écris quand, on en avait parlé la fois, en courant, la plupart du temps. Et je dis : ok, je vais, ok, je vais en faire un recueil. Et en fait, je me suis rendu compte que, donc j'en avais écrit beaucoup, mais que c'est pas j'en ai écrit beaucoup, c'est, j'ai même pas l'impression que je les écris, je sais pas comment dire, c'est plus dans ma tête ce qu'ils sont, ces poèmes. Et je les ai regroupés, et je me suis rendu compte qu'en fait, moi, ma manière dont je vois les choses, c'est que j'écris plutôt des petites histoires sous la forme, enfin en vers libres, sous la forme de poésie. Et que c'est une autre forme d'épanouissement littéraire, je trouve. C'est, ça me donne l'impression que c'est d'être capable de frapper très fort avec très peu de mots.
Casser les règles, la lettre à double sens de Musset
Ybelion — ouais parfois c'est faux
Juliette Elamine — Voilà, je sais pas si c'est ce que je fais, mais de chercher à faire ça. Et mon éditrice, elle a mis un an et demi à me donner une réponse pour ce manuscrit, notamment parce que il aborde, alors maintenant je suis partie un peu dans autre chose, mais j'ai eu toute cette période d'écrire sur le Liban, la guerre, la Palestine, enfin je suis hyper touchée par ces causes là. Et le retour, le retour commercial de ce manuscrit, c'est à dire : c'est trop dur pour le monde actuel, en gros on va pas publier ça, les gens vont être tristes. Et moi j'ai dit à Paloma : mais attends, vous n'avez pas compris l'intention. En fait, c'est pas un recueil pour être triste, c'est un recueil qui est là pour se défendre. Je veux que ce soit beau. C'est de nouveau toute cette rage, peut-être moins cette violence, mais toute cette rage que je peux avoir en moi parfois, qui s'exprime, enfin, par les mots. Je crois que je me mets jamais en colère, donc enfin ça, voilà, ça sort sur le papier. Donc mon rapport à la poésie, c'est celui-là : court, percutant, et ouais, qui vient toucher au bon moment. Il y a des, du coup j'en lis beaucoup, de la poésie, pour le coup, et il y a des recueils que, qui me touchent pas, mais parce que je sais que c'est pas le moment, qu'il y a une affaire aussi je pense de, ouais, c'est émotionnel, c'est trop émotionnel.
Ybelion — Ouais, je suis d'accord avec toi, parce que en fait c'est ce qui m'a toujours fasciné dans la poésie, c'est le, il y a quelque chose de, c'est comme si c'était pas très précis, tu vois. Comme il y a très peu de mots, ça laisse beaucoup de place à l'interprétation, à l'imagination, à la compréhension. Et donc en fait, un poème que tu lis aujourd'hui, tu peux ne pas du tout le prendre, ne même pas le comprendre, ou même te dire : vraiment, je vois pas du tout. Et puis un autre jour, dans un autre état émotionnel, avec une autre histoire de vie, te le prendre, et puis presque en pleurer, quoi, même carrément en pleurer parfois. Et c'est ça qui est assez fou dans la poésie. Et ce, t'as raison, c'est très dépendant aussi de, et...
Juliette Elamine — Tu vois, je pensais que je n'avais aucune sensibilité à la poésie classique, parce que j'en ai jamais vraiment lu, à part ce qui est obligatoire, enfin à l'école, quoi. Mais et dans la collection Stéren Éditions, il y a de la poésie classique, et je me suis surprise à aimer ça, à aimer le côté carré, rythmé, obligatoire. Et une autrice, c'est Floriane Joseph, elle écrit un peu des deux, des vers libres et aussi des vers très, je dis très carrés parce que même quand elle en parle, les quadratants, enfin moi je ne sais pas, ça ne me parle pas. Mais quand elle en parle, elle en parle avec tellement d'enthousiasme que ça donne envie d'avoir cette technique poétique là. Et je pensais que la poésie classique très cadrée, très carrée comme ça, elle ne me toucherait pas, et en fait si. De nouveau, ça dépend des moments, mais si, et tout autant que, ouais, que des vers libres ou que des haïkus. C'est très court, les haïkus, qui vont, ouais, qui vont te transcender, tu ne sais pas pourquoi, mais c'est parce que la phrase elle est formulée comme ça. Et je trouve qu'il y a un côté aussi inaccessible, et c'est bien, moi j'aime bien l'idée qu'il y a, il y a de la poésie inaccessible. Il y a, moi, il y a des, il y a des, une poétesse en particulier, mais que je ne citerai pas, que je ne comprends pas. Je ne comprends pas ce qu'elle écrit, je ne comprends pas, déjà il y a des mots qu'elle emploie que je ne comprends pas parce que je ne les connais pas, et je ne comprends pas où elle va en venir. Et c'est hyper frustrant, et je me dis : il faut que j'attende le bon moment, et à un moment donné où je vais, je vais entrer dans ça. Mais c'est sa poésie à elle, et sa complexité, je ne sais pas, cognitive à elle. Enfin, c'est fascinant, la poésie. C'est vraiment, c'est encore autre chose que l'écriture, enfin évidemment que c'est autre chose que l'écriture de roman, mais c'est encore un remue ménage interne, ménage interne.
Le manuscrit que personne ne veut, écrit avec sa rage
Ybelion — C'est assez fascinant. Moi, tu vois, ça m'intrigue énormément, et quelque part il y a un truc, j'ai l'impression que c'est presque, tu peux presque t'autoriser encore plus de mystère, tu vois, d'incompréhension, laisser le lecteur beaucoup plus en doute, en, ouais, je ne sais pas, il y a un truc très mystérieux, je trouve.
Juliette Elamine — ouais c'est comme si ça faisait partie du je ne t'ai pas compris c'est normal c'est normal moi non plus
Ybelion — je n'ai pas compris mais c'est t'inquiète
Juliette Elamine — je ne sais pas pourquoi j'ai écrit ça mais ça peut arriver mais il y a un truc
Ybelion — C'est le fameux truc quand tu es, quand tu es ado, quand on te fait lire des poèmes par exemple en français au lycée, et qu'on t'explique : voilà, l'auteur, il a utilisé ce mot là pour faire penser à ci, à machin. Tu as toujours ce truc de dire : est-ce qu'on est sûr que l'auteur il a vraiment pensé à ça ? Et bah moi, j'aime à croire que parfois oui, mais parfois pas du tout, évidemment. Mais c'est ça qui est génial.
Juliette Elamine — Mais c'est sûr que oui, enfin moi j'en suis persuadée. Toutes les analyses de texte, moi je me dis, j'allais même jusqu'à me dire : enfin, il est gentil, le prof de français, mais ça reste son avis. Oui, bon, après c'est peut-être que c'est son avis qui est partagé par plein d'autres gens, mais oui, je pense que c'est pareil. Je pense que ça fait partie et de la liberté de l'auteur, et de ce truc un peu de l'image un peu fantasmée qu'on a de l'auteur, tu sais, tout seul dans son bureau, qui écrit des trucs incompréhensibles, qui, avec lequel presque t'as pas envie de discuter parce que t'as peur de se sentir con, ou il y a ce mystère là qui reste dans la poésie, ce mythe là. Alors que je trouve que chez les romanciers, on se rend bien compte qu'il y a tout un tas de romanciers différents, et que...
Ybelion — bah oui bien sûr
Juliette Elamine — c'est ça aussi
Ybelion — Qui est bien, et qui ouvre le champ des possibles, et qui permet à d'autant plus de monde de s'autoriser l'écriture aussi, tu vois. Mais ouais, le, effectivement, le poète un peu torturé qui vit dans une vieille bicoque en haut d'une montagne, mal rasé, qui fume une cigarette et qui boit, le bois, son shot de whisky le matin dès qu'il se réveille.
Juliette Elamine — qui crie sur la brume pendant
Ybelion — Le mystère de la brume, ouais, c'est clair. Ouais, c'est un, c'est un, c'est un truc qui a la, qui a, enfin, une image qui reste, quoi, et qui est pas forcément évidente à déconstruire. Je suis pas sûr qu'il en reste beaucoup, des auteurs ou des poètes comme ça aujourd'hui, mais ça a la vie dure comme image, ouais.
Juliette Elamine — En tout cas, sur le marché de la poésie à Paris, pour y être restée cinq jours, il y en avait pas. C'était vraiment la poésie sous toutes ses formes modernes, dépoussiérées, enfin c'est génial, en fait. Puis la poésie, c'est pas juste à l'écrit, pour le coup. Le stand de Stéren, il était juste en face de la scène, donc on a eu toutes les, enfin c'était génial, on a eu toutes les lectures. Les poètes sont quand même habités par leurs mots, enfin il y a un côté théâtral, scénarisé, qui est, enfin voilà, c'est vraiment encore d'une autre façon, au delà du roman, et...
Ybelion — La magie des mots, c'est vraiment la poésie, vraiment l'incarnation de ça, quoi. Et puis ouais, c'est dingue, c'est dingue. Pour reboucler sur Naples quand même, pour, oui, pour lui redonner à la fin la parole : qu'est-ce que tu peux me raconter de un peu loufoque sur l'écriture de ce livre, ou sur ce livre ? Alors, le truc que tu dirais pas forcément, mais en fait qui est un peu une anecdote, quoi.
Juliette Elamine — J'en ai eu, ouais, j'ai bien une anecdote. Je sais que le premier jet que j'ai envoyé à mon éditrice, donc le premier jet c'était les deux tiers du roman, je sais qu'elle a eu peur parce qu'elle y a pas trouvé l'émotion. J'en dirai pas plus, mais je le sais. Virginie, si tu m'entends. Je sais qu'elle a eu peur, de se dire : ok, on a tous les ingrédients, mais le gâteau, pour le moment, il est pas bon. Dans le sens, il y a pas, il est mangeable, mais il y a pas ce truc d'émotion. Et moi, dans mon fort intérieur, je savais que je lui rendais quelque chose de très mécanisé comme ça, mais qu'il fallait qu'elle s'y fasse. En gros, c'était comme si je définissais les règles du jeu, parce que ça viendrait après, quand j'allais relire, là mes personnages ils allaient prendre vie. En fait, j'ai pas osé lui dire au début, mais elle avait l'air de beaucoup plus connaître les personnages que moi, et moi ils étaient pas incarnés encore dans mon esprit, c'était juste les pions qui me permettaient de poser l'intrigue. Et voilà, je suis contente d'avoir su qu'elle avait ressenti ça. Évidemment qu'elle ne m'a pas dit : il manque l'émotion, ça va pas, j'ai peur. Non, elle m'a fait un super retour, hyper constructif, et tout ça, en me disant : maintenant il faut qu'on y aille sur la psychologie des personnages pour embarquer le lecteur. Hyper constructif, voilà. Mais j'ai su qu'il y avait, qu'il y avait eu ce retour là, et voilà, je sais quoi en faire, parce que je connais mieux mon fonctionnement grâce à ça aussi.
Ce que sa propre violence lui a appris
Ybelion — C'est une très belle leçon, notamment pour ceux qui attendent du premier jet d'être parfait, comme s'il fallait plus le toucher, et ça met une pression monstrueuse. Alors que quand tu sais que il y a la deuxième passe où tu vas pouvoir venir polir, ajouter de la profondeur et de la nuance, etc. C'est important. Comment toi tu t'es habituée à faire ça, tu vois ? Comment tu l'as découvert, ton fonctionnement ? En fait, c'est vrai que j'aurais pu, je sais pas, poser cette question.
Juliette Elamine — Euh, bah je sais pas trop, mais je pense à travers cette expérience là. Parce que jusque là, j'écrivais un manuscrit, je l'envoyais, et puis on me proposait de le retravailler de telle et telle manière. Mais là, euh, en fait, elle est, elle est l'éditrice, elle est pas dans ma tête, elle peut pas savoir que moi j'ai pensé que je ferais ça après, que j'ai. Et moi j'ai pas pensé à lui dire non plus. Alors, j'avais pas osé de lui dire que mes personnages étaient pas incarnés, puis il y avait aussi le : ah mais en fait, mais oui, j'aurais dû commencer par te dire que j'allais fonctionner comme ça. Donc ça m'a appris, moi même, à ce moment là je pense, sur mon fonctionnement, euh, à travers cette expérience là, de se dire : en fait elle peut pas savoir où je vais. Et effectivement, à réception de ce texte là, ben si ça se trouve elle va se dire : mais c'est pas du tout ce qu'on s'était dit. Alors c'est pas le cas, mais j'ai pris aussi conscience de l'enjeu, c'est à dire que l'éditeur, et c'est pas juste j'ai bien aimé un texte je vais le publier, derrière il y a un, il y a un enjeu pour lui aussi, en fait il a pas la maîtrise de ce que l'auteur va produire. Et pour le, pour boucler cette anecdote là, j'ai, quand j'ai envoyé la, donc elle m'a dit : écris jusqu'à la fin, tu vas voir, euh, à mon avis ça va, ça va bien aller. Effectivement, je me suis éclatée sur la fin, je l'ai écrit parce qu'on avait eu cette discussion aussi et que j'avais déjà rendu ce premier jet. Puis elle m'a dit : et puis après tu le réécris à la lumière de ce qu'on s'est dit aujourd'hui. Donc en pensant : on incarne les personnages, émotions à faire passer au lecteur, tout ça. Et je lui ai renvoyé au bout d'un moment, et j'ai su, de nouveau par le même petit procédé, euh, qu'elle adorait. Et donc je me suis dit : ok, la boucle est bouclée, je peux respirer. Mais il faut que j'y pense, que c'est bien que l'auteur soit rassuré quand il écrit, c'est bien que l'éditeur soit rassuré sur ce que l'auteur, enfin, entreprend et comment il fonctionne. Parce que ouais, effectivement, je peux, je peux comprendre, c'est comme si je lui avais envoyé un texte, tu vois, en disant : émotion Anita, ressenti Léone. C'est bien, mais elle, enfin, elle a rien en fait, en l'état elle a rien, et elle voit pas dans ma tête. Donc voilà.
La poésie, frapper très fort avec très peu de mots
Ybelion — Ça en dit long aussi sur le comment fonctionne, tu vois, le processus quand t'es avec quelqu'un, en l'occurrence en co-construction comme tu disais. Effectivement, voilà, c'est, tout le monde n'a pas forcément le même niveau d'information, et donc réussir, c'est toujours l'enjeu de la communication, quelque part. C'est ça.
Juliette Elamine — Et quand ça match, c'est génial. On se l'est dit beaucoup à la fin, on se l'est dit beaucoup, on est content de ce qu'on s'est dit au début, on le retrouve à la fin de l'aventure. Et ouais, ça a marché, en tout cas on est content d'arriver à ce résultat, on s'est comprise et ça nous plaît. C'est, ouais, c'est un peu très défini.
Ybelion — pour quelle raison un balcon à Naples
Juliette Elamine — Alors, parce que je trouvais ça trop beau comme titre, les fameuses phrases où je me dis : c'est trop beau, Un balcon à Naples. Voilà, quand je réfléchissais à mes titres. Et parce que, mais je pense qu'il n'est pas venu comme ça dans ma tête pour rien, parce qu'en fait j'ai découvert une anecdote en faisant mes recherches. Donc les Napolitains, pendant les 4 jours de l'insurrection, ils se sont soulevés contre les Allemands de toutes les manières possibles. Je me figure vraiment ça comme : ok, ils n'ont pas réfléchi, leur vie, les attaqués, ils la défendent, et ils vont la défendre de toutes les façons possibles. Donc il y avait, il y avait des enfants aussi qui œuvraient, donc t'imagines des gamins avec leurs jouets par exemple essayer de se défendre, enfin ça paraissait assez lunaire comme ça. Et il y a une dame qui s'est dit qu'elle allait balancer tout ce qu'elle pouvait de son balcon sur les Allemands pour les ralentir. Et en fait, j'ai trouvé ça génial, je me suis dit : mais jamais de la vie je ferais ça. Je me vois très mal, j'ai habité à Paris pendant longtemps, je me vois très mal me débarrasser de mes affaires personnelles pour lutter contre les Allemands. Et en fait, pour ne pas trop en dire, parce que du coup l'anecdote elle est dans le livre, mais elle a, elle a balancé un objet improbable de son balcon, et en fait elle a assommé, elle a assommé des Allemands comme ça. Et en fait, en creusant, je me suis rendu compte qu'elle n'était pas la seule à avoir fait ça. Toutes les femmes, au moment où les hommes étaient un peu planqués parce qu'il y avait le service du travail obligatoire, toutes les femmes ont fait ça. Et donc dans la liste, t'as des vêtements, des pots de fleurs, des ustensiles de cuisine, de l'électroménager, balancer tout ce qu'elle pouvait. Je trouve ça super, et donc je voulais un clin d'oeil à cette anecdote. Et je me dis aussi que moi, quand je pars en vacances et que j'arrive dans un nouveau lieu, je me mets au balcon, à la fenêtre, pour épouser un peu le paysage. Voilà, c'est la première immersion, quand, te sentir chez toi dans ce nouvel endroit parce que t'as regardé par la fenêtre et que tu te dis : waouh.
Le premier jet mécanique et les personnages qui s'incarnent
Ybelion — C'est, moi, tu vois, c'est exactement ça qui m'est venu. Je trouve que le balcon, il y a un côté très : ok, je vais pouvoir découvrir un peu la ville, parce que t'as forcément, qui dit balcon dit vue un peu par dessus. Et puis, je sais pas, t'as un côté aussi un peu découvrir un peu plus en intimité, parce que t'as des conversations qui t'arrivent, tu vois, le bruit de la rue en bas quelle que soit l'heure. Et donc il y a un truc vraiment de plonger dans l'intimité d'une ville quand t'es à son balcon. Et effectivement, je le trouve, encore une fois tu vois, je le trouve simple mais extrêmement beau comme titre. Et je trouve qu'on saisit, tu vois, tu disais : ok bah, faire découvrir aussi. Et pour le coup, c'est vrai que la phrase, je l'ai pas relue, mais : dans cette ville où le passé ne meurt jamais, Anita s'apprête à découvrir que les archives les plus précieuses ne sont pas toujours dans les bibliothèques, mais dans le coeur de ceux qui se souviennent. Et je trouve que ça fait le pendant aussi, tu vois, le balcon c'est très ça, t'as accès à quelque chose que...
Juliette Elamine — ouais t'es déjà dedans
Ybelion — ouais exactement
Juliette Elamine — Ouais, elle vient pas de moi, je salue, je salue les éditrices pour ça. Et juste un petit, un petit clin d'oeil à Beyrouth, parce que ça va, ça veut bien boucler la chose. Tu sais, sur les balcons napolitains, il y a du linge qui sèche, qui sent bon et tout ça, et il y a la même chose, il y a la même chose à Beyrouth. Mais je pense qu'il y a la même chose dans beaucoup de villes où on peut faire sécher son linge dehors. Et je trouve que là aussi, il y a un côté très intimiste. Je me souviens d'une vue, c'était dans les 5 Terres en Italie, où je suis sur le balcon, et en fait donc je vois la vue qui est devant moi, mais ce qui m'attire l'oeil c'est le linge sur le balcon du dessous, où c'était des sous-vêtements. Et je me disais : j'avais oublié qu'on faisait ça ici, j'ai accès quand même là des informations sur les voisins du dessous, il y a qu'ici que je vois ça, tu vois. Ou, encore une fois, ça marche à Beyrouth aussi, parce que tu vois les sous-vêtements des voisins qui sèchent. Mais je me suis dit : il y a vraiment ce truc, ouais, c'est hyper typique, ça doit jamais se perdre, enfin j'espère que ça se perdra jamais. C'est trop marrant.
Pourquoi « Un balcon à Naples » : l'anecdote de l'insurrection
Ybelion — Ça c'est une, je trouve que c'est une, c'est vrai, c'est marrant, ça te donne un accès à une intimité que t'aurais pas d'habitude, quoi.
Juliette Elamine — bien sûr
Ybelion — Ah, c'est fou. Merci beaucoup, Juliette, pour être venue de parler de Naples, et puis ton rapport à l'écriture, et de tous ces partages très inspirants.
Juliette Elamine — bah merci à toi c'était cool
Ybelion — Avec, c'était, ouais, franchement, ça donne presque envie d'aller à Naples, surtout, tu vois.
Juliette Elamine — c'est un peu le but
Ybelion — avec ton livre dans la valise
Juliette Elamine — Il y a une lectrice qui l'a fait, c'était trop chouette, du coup elle m'envoyait des photos. Ouais, c'était, ouais.
Ybelion — elle s'est fait un beau
Juliette Elamine — La force de la collection, je trouve, d'avoir vraiment, elle a besoin d'avoir un petit compagnon, une mini ville, quoi, avec toi.
Ybelion — Merci d'être là, épisode après épisode. Si ce podcast t'inspire, t'aide ou te met du baume au coeur, t'abonner, mettre 5 étoiles et le partager, c'est le meilleur moyen de m'aider à toucher le plus de gens qui ont un livre en eux. Parce qu'après tout, plus il y a de livres écrits et mieux le monde se porte. À très vite, Ose Écrire.
AU MICRO AVEC
Juliette Elamine
Juliette Elamine est autrice franco-libanaise, orthophoniste de formation, et anime des ateliers d'écriture. Un balcon à Naples suit Anita, chercheuse venue rendre leur voix aux héroïnes de la Résistance italienne, jusqu'à une pension du quartier Sanità. Elle a écrit ce roman en cinq mois, dans l'urgence, et parle de Naples comme d'une femme généreuse et pudique.
Ancien ingénieur en sûreté nucléaire, j'ai tout quitté pour l'écriture. J'anime Ose Écrire et j'accompagne les auteurs autour de trois clartés : le rythme, l'identité, l'intention. Toi aussi, tu as un livre qui attend ?