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Pochette de l'épisode 137 du podcast Ose Écrire

ÉPISODE 137AVEC INVITÉ26 AOÛT 202695 MIN

Et si la contrainte rendait plus créatif ? - Discussion avec Floriane Joseph

Clarté · Intentioncréativitéprocessus créatif
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FACE A — LES 26 CHAPITRES · CLIQUE POUR ÉCOUTER

Enferme ta créativité dans douze pieds, et regarde-la déborder.

CE QUE RACONTE CET ÉPISODE

Floriane écrit de la poésie depuis ses 12 ans et demi, l'âge de son premier poème publié dans un magazine qu'elle lisait au CDI. Vingt ans plus tard, docteure en littérature avec une thèse sur l'instapoésie et un recueil publié, elle défend l'idée la plus contre-intuitive qui soit pour un artiste : la contrainte est un moteur.

L'alexandrin impose ses douze pieds ? Elle tord la phrase, cherche le synonyme, déplace une strophe entière, jusqu'au moment où la dernière pièce du puzzle s'emboîte et où tout roule. Le calligramme perd ses couleurs à l'impression ? Elle invente avec son illustratrice un dégradé qui guide l'œil en spirale. Chaque limite devient une porte.

Dans l'épisode 137, on parle aussi du burn-out qui avait durci sa pâte à modeler créative, du courage de publier ses poèmes sur Instagram, et de cette phrase qui a tout rouvert : on peut écrire de la poésie en étant vivante.

Si la page blanche t'écrase, essaie de la rétrécir : donne-toi un cadre, et regarde ce qui pousse dedans.

Épisode complet à écouter là où tu écoutes tes podcasts.

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Face B — le transcript

L'ÉPISODE MOT À MOT · LES TIMECODES LANCENT L'ÉCOUTE

Évidemment, tu te doutes bien que ce n'est pas moi qui ai tapé tout ce transcript à la main… Alors oui, il y a parfois des incohérences et des erreurs. Et sur les discussions, il arrive même que les voix se mélangent. Comme quoi, rien de mieux que d'écouter l'épisode plutôt que de le lire !

Tu cherches un passage précis ? La table d'écoute passe les transcripts de tous les épisodes au peigne fin.

Introduction

Ybelion — Aujourd'hui, j'accueille Floriane, notamment autrice de poésie. Alors on explore comment la contrainte stimule la créativité. Et justement, on parle de ces multiples couches d'infinité dans le fond, la forme ou le propos qui nous permettent de pleinement l'explorer. On discute aussi de défis personnels, d'interdépendance des systèmes, de relations entre marketing et art et de l'impact des langues dans les écrits. Je vous souhaite une très bonne écoute et je me dis après coup que j'aurais dû faire cette intro en alexandrin. A très vite. Moi c'est Sam, Ybelion de mon nom de plume. Je suis écrivain, coach ICF et j'ai créé Ose Écrire, un accompagnement pour celles et ceux qui veulent enfin accomplir leur rêve d'écrire un livre. Ce podcast a la même intention. C'est ton rendez-vous inspiration, discipline et passage à l'action. Et si ça te parle, abonne-toi, mets 5 étoiles et partage autour de toi. Parce que plus il y a de gens qui osent, plus d'autres oseront à leur tour. Allez, c'est parti et bonne écoute. Petit message avant de vous laisser avec l'échange que j'ai pu avoir avec Florian. Je suis sincèrement désolé mais j'ai eu un problème de micro que j'ai remarqué qu'à la fin. Donc vous m'entendrez un petit peu moins bien que d'habitude. J'ai préféré garder cet échange spontané parce qu'il est vraiment très précieux et très inspirant. Donc je vous prie de m'excuser pour cette gêne. Ça sera corrigé. Mais sincèrement, concentrez-vous sur ce que dit Florian parce que c'est hyper inspirant. Tu sais que je suis trop content de t'accueillir parce que Juliette m'avait mis l'eau à la bouche avec la poésie.

Floriane Joseph — Elle est trop gentille, Juliette.

Ybelion — Ouais, et ça va être trop intéressant de t'entendre parler de poésie. Parce que ça me fascine vraiment au sens où j'ai presque l'impression parfois que c'est un des genres qui permet le plus d'être créatif. Alors qu'à première vue, on se dirait que c'est blindé de règles. Et alors en plus, tu me parlais de la forme, du fait de l'écrire, même qu'il y ait différentes manières de l'écrire dans l'espace presque. Et puis après, tu me parlais de la déclamer aussi. Tu sais, j'ai presque envie de te demander par quel bout tu as envie de commencer.

Découvrir la poésie par les classiques

Floriane Joseph — J'avoue que moi, j'ai plus commencé par le côté très classique en lisant, donc en lisant des classiques et en lisant vraiment des choses très carré, très formelles. Un peu comme ce qu'on apprend à l'école, tu vois. Victor Hugo, Aragon, des trucs avec des rimes, des trucs avec le même nombre de pieds. Et j'adorais. Et c'était au fur et à mesure des années et de ma propre pratique que j'ai un peu plus éclaté les choses, que j'ai découvert qu'en fait, on pouvait la déclamer aussi à haute voix sur des scènes. Avec Apollinaire, les calligrammes. Donc à la fois, il y a toujours ce côté un peu classique. J'aime bien les rimes et tout. Et en même temps, petit à petit, plus éclater les choses. C'est hyper chouette.

Ybelion — Et tu dis du coup là, tu découvres la poésie quelque part avec le côté classique. Je pense que c'est le cas de beaucoup parce que finalement, à l'école, tu n'as pas trop le choix. Il y a des moments où on te demande d'apprendre de la poésie. Et comment tu t'accroches à ce genre particulier ? Et puis parfois, qui est un peu regardé avec un œil en mode, c'est un truc un peu de vieux. Je le dis avec ça, sans sous-entendu, mais c'est un peu l'image qu'on peut en avoir parfois.

Floriane Joseph — Oui, je comprends tout à fait. Mais j'avoue qu'en fait, j'arrive dans la poésie sans trop de préjugés. Je pense que j'avais un petit côté un peu scolaire. Moi, j'aimais bien l'école et j'aimais bien les cours de français. Donc, quand on m'a donné les premiers poèmes à lire, moi, ça m'a pas... J'avais pas ce côté un peu rebelle, un peu revêche. J'arrivais vraiment sans préjugés. Et aussi, j'ai beaucoup découvert la poésie en dehors de l'école. Enfin, c'était à travers l'école, mais en dehors. Parce que je lisais beaucoup le magazine Virgule, qui était étiqueté... Je crois qu'il existe toujours le magazine de littérature pour les 10-15 ans. Et donc, à la base, moi, j'étais pas abonnée. C'était le CDI d'un collège qui recevait le nouveau numéro chaque mois. Et à chaque fois, il y avait un gros dossier sur un auteur. Et je me souviens très bien du dossier sur Victor Hugo. Et au fur et à mesure du dossier où, en fait, ils expliquaient la vie de Victor Hugo, il y avait plein d'extraits de poésie. Et j'étais là, mais c'est trop beau. C'est trop bien. Et je lisais, je relisais. Et en fait, je me rendais compte qu'assez facilement, je retenais. J'avais cette chance-là d'avoir cette facilité de... Je sais pas, pour moi, c'était comme des chansons. Je les lisais quelques fois et je les retenais tout seul. Et puis, je me suis mise à en lire beaucoup plus. Je me suis mise à les racines. Alors, je comprenais pas du tout tout. Mais juste les vers qui roulent comme ça, les alexandrins en douze pieds avec la rime à chaque fois. Je sais pas, c'était facile. Il y avait une fascination du langage. Ça roule comme une rivière, quoi. Ça continue, ça avance. Et je trouvais ça trop, trop bien. Et du coup, j'ai continué à lire plein de poètes, de poétesses. Les triclassiques, parce qu'en fait, les livres étaient déjà chez moi. Parce que c'est comme si c'était des livres qui avaient été étudiés à l'école par ma mère ou ma tante. J'avais les versions scolaires de Rimbaud, de Baudelaire, de Victor Hugo. Et du coup, j'ai lu ça en premier et j'ai adoré. Et c'est après que j'ai commencé à lire plus du contemporain et des choses un peu plus éclatées dans la plume.

Ybelion — Et là, j'entends le big up au CDI, du coup, qui était abonné à Virgule. Parce que c'est des tout petits détails. Mais en vérité, ça permet de mettre sur le chemin de l'écriture et de la poésie. Comment tu t'en mets à en écrire après avoir tout découvert comme ça ?

« La poésie n'est pas morte »

Premier poème publié à 12 ans et demi

Floriane Joseph — Tout de suite, en fait. Sur le moment, déjà à ce moment-là, j'aime beaucoup écrire. Il y a vraiment ce côté imitation. En fait, je termine un livre, je termine un recueil. Je me dis, ah, c'est trop bien. Je veux faire pareil. Et je veux m'écrire des petits poèmes. Et d'ailleurs, c'est drôle parce que justement, ma première joie de publication, c'était que l'un de mes poèmes avait été publié dans le magazine Virgule quand j'avais 12 ans et demi. C'est marrant, j'ai retrouvé le magazine. C'est précisé, tu sais, l'âge où c'est important de dire que tu as 12 ans et demi quand même. Tu es grand. Et je me souviens qu'en plus, à ce moment-là, après, du coup, je me suis abonnée au magazine. J'ai demandé à mes parents. Mais à ce moment-là, je n'étais pas encore abonnée. Donc, je lisais vraiment au CDI. Et donc, je l'ai vue au CDI à une récréation. J'ai été regarder le nouveau numéro. J'ai ouvert la page. Et tous les mois, il y avait une page avec quelques poèmes envoyés par des lecteurs, des lectrices. Et là, il y avait mon poème. Je ne me souviens même pas de l'avoir envoyé. J'ai dû demander un timbre et une enveloppe à mes parents. Et j'ai dû envoyer le poème à l'adresse indiquée en bas de la page. Et du coup, un jour, dans une récréation, j'ai ouvert. Et c'était là. J'étais trop, trop contente. Et du coup, j'étais un peu en train de crier dans tout le CDI à tout le monde. J'ai été voir la documentaliste. Ça m'a dit, il y a mon poème. Voilà, c'était la petite anecdote.

Ybelion — C'est incroyable. Tu te rappelles sur le thème de ce poème ou ce que ça raconte ?

Floriane Joseph — Il n'était pas terrible, en fait. Mais ça s'appelait La Tempête. Et en fait, c'était juste un truc d'orage. Genre le vent hurle, sa rage aveuglée. L'herbe siffle et danse follement. Les arbres résistent, désespérés. Un truc comme ça. En plus, il n'y avait même pas le bon nombre de pieds parce que je ne connaissais pas les règles. Et c'est ça qui est intéressant. C'est qu'à ce moment-là, j'ai écrit de manière... Enfin, je mettais quand même des rimes à peu près. Mais je ne connaissais pas les règles de... Est-ce que c'est une rime riche ou une rime pauvre ? Je voyais à peu près qu'il fallait qu'il y ait à peu près le même nombre de syllabes dans chaque vers pour que ça sonne bien. Mais en fait, je ne savais pas les règles pour compter. Comme quoi, si tu as un mot qui commence par une consonne, le mot d'avance, il finit par un E. En fait, il faut prononcer le E. Par exemple, c'était « L'herbe siffle est dans ce follement ». Et moi, je ne connaissais pas la règle. Et donc, dans ma tête, je disais « L'herbe siffle est dans ce follement ». Mais ce n'est pas grave. Du coup, finalement, rétrospectivement, ce n'est pas des hyper bons poèmes parce que c'est un peu bancal. Mais voilà, j'ai appris au fur et à mesure. Et sur le coup, ça ne m'a pas empêché d'en écrire, d'en lire et d'adorer.

Ybelion — C'est un bel exemple d'instinct créatif. Finalement, qu'importe la règle, vas-y, moi, j'en fais quelque chose. Et ouais, c'est fou. C'est fou d'avoir... C'est un bel accomplissement pour quelqu'un qui lisait le magazine en plus. Tu l'as toujours ou pas, le magazine ? Ouais, tu m'étonnes.

Floriane Joseph — Oui, j'avais gardé. Je me demande si mes parents n'avaient pas recommandé un ou deux exemplaires pour en avoir plusieurs. Donc moi, j'ai mon exemplaire que je garde précisément dans une petite boîte. Mes parents doivent avoir un exemplaire. Et il y a peut-être un exemplaire dans un carton ou grenier, au cas où il y en a un qui s'abîme quelque part pour en avoir toujours un.

Ybelion — Putain, ouais, moi, j'aurais fait comme toi. Je pense que j'aurais fini par l'encadrer, tu vois.

La boîte à petites victoires

Floriane Joseph — C'était le trésor. Mais j'ai toujours une petite boîte comme ça, où il y a deux, trois concours d'écriture que j'avais fait au collège, où j'avais gagné. Un premier salon du livre où j'avais le petit badge. Une revue où j'ai eu un poème publié. Enfin, j'ai une petite boîte où je garde pas forcément mes livres que moi j'ai publiés après, avec des vraies maisons d'édition, des vrais contrats et tout. Mais ces petites joies de quand j'étais plus jeune, c'est gardé précieusement.

Ybelion — C'est incroyable parce que tu vois, je dis assez souvent à tous les auteurs, à qui veulent entendre, j'ai envie de dire, que c'est hyper important de prendre le temps de se féliciter, tu vois, même des petites victoires. Et quelque part, t'as une boîte à petites victoires. Et alors, même à grandes victoires, quand on parle de publications ou de salons du livre. Et c'est top, c'est trop cool. C'est trop cool.

Floriane Joseph — Je trouve ça super important parce que c'est dur quand même d'écrire et d'arriver à être publié. Et même quand les gens de l'extérieur, ils ont l'impression que t'as réussi parce que t'es publié. En fait, en secret, il y a toujours des choses qui marchent pas, un manuscrit qui est refusé, un salon du livre où on t'a dit que t'allais probablement être invité, puis en fait t'es pas invité. Enfin, il y a toujours des trucs où tu peux te remettre en question. Et donc, garder les petites victoires, ça fait du bien en fait de se rassurer un peu, de se dire non, mais sinon tu pédales pas dans le vide, on continue.

Ybelion — Ouais, c'est clair. Puis c'est effectivement ça, c'est quelque part, on a cette sensation qu'il y a un but final. Alors, pour certains, c'est être publié, pour d'autres, terminer un manuscrit. Chacun trouvera son intention là où il le veut. Et en fait, quand on arrive là, on se rend compte que ce qu'on retient le plus, c'est quelque part tout ce qu'on a vécu pour arriver là-bas. Et puis qu'en fait, c'est pas fini après. Et on a un milliard de possibilités qui s'ouvrent à nous. C'est ça qui est magique aussi en écriture. C'est fou. Et d'ailleurs, en parlant de ça, du coup, toi, tu te mets très tôt à l'écriture, notamment de la poésie. Comment ça se déroule, je dirais, après, là, si tu vois, collège, lycée, après ? Comment tu continues ta pratique ? Qu'est-ce que t'en fais ? Est-ce que ça décroche ? Est-ce que ça décroche pas ? Comment ça évolue ?

Arrêter la poésie sans le décider

Floriane Joseph — C'est assez marrant parce qu'en fait, je me mets assez vite à la poésie parce que c'est le premier truc. Enfin, j'adore lire. Dès que je sais lire, je lis des livres, des histoires pour enfants, un peu plus classiques. Mais dès 2 à 10, 12 ans, je tombe en amour de la poésie et j'en écris instinctivement. Et après, ça s'arrête un peu. Et pourtant, je continue d'écrire parce que je participe à des concours d'écriture qui sont recommandés par mes professeurs de français au collège, notamment. Puis au prix du jeune écrivain quand je suis au lycée. Et j'ai toujours ce truc où je dis que plus tard, je vais devenir écrivain. Mais sans que je le décide vraiment consciemment, j'arrête un peu d'écrire de la poésie. Et en y réfléchissant maintenant, je pense que c'est parce que autour de moi, je me rendais compte qu'en fait, les auteurs vivants qui étaient publiés, c'était pas trop des poètes, c'était des gens qui écrivaient des romans ou des nouvelles. Et donc, instinctivement, j'ai dû me mettre plutôt à écrire des romans et des nouvelles que je terminais pas toujours pour les romans. Voilà, c'était... J'avais pas encore le souffle et tout. Je pense que je termine un premier manuscrit de roman à 19, 20 ans. 20 ans parce que c'était juste après mes deux années de prépa. Je fais une prépa littéraire. Je me dis comme ça, j'apprends plein de trucs en littérature et tout. Après, j'ai continué mes études en anglais parce que je voulais pouvoir lire en anglais. Et je me perds dans ce que je dis. Mais voilà, en gros, je continue d'écrire beaucoup en me disant je veux devenir écrivain, je veux être publié et tout. Mais j'écris plus trop de poésie et ça revient quand je suis en première année de master parce que je me rends compte qu'il y a la grande Rupicourt qui est peut-être la poétesse ou l'instapoétesse la plus connue sur Instagram. Je crois qu'elle a genre 4 millions d'abonnés maintenant. et je vois qu'il y a cette fille qui publie des poèmes sur Instagram. Je me dis mais mon Dieu, mais quelle bonne idée. Et du coup, ça me réouvre la porte. J'ai l'impression comme quand il y a vraiment une chaîne en fait où on s'inscrit toujours dans les pas de quelqu'un d'autre. Et je me dis mais trop bien en fait, on peut écrire de la poésie maintenant aujourd'hui en étant vivant. Et comme de toute façon à ce moment-là, je reçois beaucoup de lettres de refus pour mes romans quand je vois par la poste. Je me dis trop bien en fait, je vais ouvrir mon compte Instagram, je vais mettre mes poèmes dessus. Je vais me remettre à écrire de la poésie. Comme ça, j'aurai deux manières d'écrire et de communiquer. J'aurai mes romans où j'espère qu'un jour, quelqu'un voudra bien les publier. Et la poésie où là, j'ai pas d'espoir d'édition. Vraiment, je me dis juste, c'est mon truc. C'est moi qui décide quand je les publie, quand je les poste. Et puis, il y a des gens qui peut-être pourront les lire. Et ça se passera bien. Et du coup, je me remets à écrire de la poésie comme ça. Et dès que je me remets, je me dis en fait, c'est trop bien. Je comprends même pas pourquoi j'ai arrêté un jour dans ma vie. Et donc là, depuis, j'ai plus arrêté. Depuis ce 21, 22 ans. Je viens d'avoir 30 ans là. Donc ça fait 7-8 ans que j'écris de la poésie. Et que je réfléchis toujours à des nouveaux formats. Parce qu'il y a eu ce truc d'Instagram. Qui m'a poussé à réfléchir à comment on fait pour que ça soit joli aussi. Donc je mettais des fonds colorés. C'est comme ça que j'ai plus réécrit des calligrammes. Donc c'est des problèmes qui forment des dessins. Parce que ça fait bien sur Instagram. Je me disais, puis c'est hyper... Pour des gens qui ne sont pas très à l'aise. Parce qu'effectivement, ça a cette réputation d'être un peu difficile. Et poussiéreux comme genre. Comment est-ce qu'on donne envie aux gens ? Comment est-ce qu'on les rassure ? En mode, mais non, mais c'est pour toi aussi. Le fait que le poème apparaisse et forme un dessin. Tout de suite, il y a un côté plus ludique, on va dire. Le fait qu'on déclame aussi. J'ai eu la chance de pouvoir lire un poème sur la scène du Poetry Club à Paris il y a quelques mois. Et en fait, j'adore aussi ce format. En fait, c'est comme si tu allais au spectacle et on te raconte une histoire. C'est juste que c'est une histoire en poésie. Donc voilà, j'adore continuer à explorer tous ces moyens de diffuser la poésie. Même si par ailleurs, entre temps, j'ai aussi une maison d'édition qui a bien voulu me publier. Donc j'ai aussi publié un recueil.

Des couches d'infinité créative

Ybelion — Ouais, on en reparlera juste après. Mais là, il faut que je te dise que ça bouillonne créativement dans ma tête avec ton partage. Parce qu'en fait, là, ce qui me vient, c'est que j'ai cette sensation que presque tu peux tout faire. Parce que ça dépasse le cadre du mot. Je ne sais pas, un peu basiquement, tu vois. Le roman, c'est une suite de mots sur une suite de pages. Et tu perds presque ce côté, parfois, musical que tu peux avoir dans les phrases. Même si, évidemment, certains auteurs... Je me rappelle d'une interview de Damasio, par exemple, où ils parlent de ça, de la musicalité. Je ne sais pas, Flaubert qui disait ses textes à haute voix. Enfin bref, évidemment, c'est un travail que les auteurs font. Mais tu vois, même dans la forme, tu parles des calligrammes, des couleurs, etc. Et en fait, je me dis, putain, mais en fait, c'est infini. Et tu vois, dans ma tête, je suis en train de me dire, attends, mais tu peux mettre le doigt dans un engrenage qui t'envoie absolument partout. Comment tu fais, toi, pour gérer cet espace créatif qui s'ouvre à toi ?

Floriane Joseph — J'ai vu que c'est trop bien. Souvent, je bouillonne aussi. Surtout qu'il y a périodiquement des moments où je me dis, j'ai un peu fait le tour, ou en tout cas, je ne vois pas quel nouveau format je pourrais vraiment utiliser. Et d'un coup, il suffit qu'il y ait un poème très spécifique où j'ai une idée très précise. Je me dis, ah mais si, en fait, là, ça va commencer avec des alexandrins. Et puis au milieu du poème, ça va être n'importe quoi, des vers complètement libres. Puis après, ça va refiner en alexandrin. Et en fait, il va y avoir exactement un format miroir, genre 5-4 ans d'alexandrin. Puis au milieu, un peu n'importe quoi, des vers libres. Puis 5-4 ans d'alexandrin. Et je me dis, ça va marcher trop bien pour ce poème-là, ce sujet-là. Et en fait, oui, c'est infini parce que chaque poème peut être extrêmement différent. Et en plus, on a l'impression qu'éventuellement, il y a ce côté, soit c'est des vers très carrés, qui riment, qui ont le même nombre de pieds, soit c'est des vers libres. Mais en fait, on peut carrément mixer les deux, d'une strophe à l'autre. Et du coup, c'est pour ça que c'est infini parce qu'il y a vraiment plein. Et les calligrames aussi. À chaque fois que je finis un calligrame, je me dis, mais c'est fini, j'en ferai plus jamais. Là, vraiment, j'ai épuisé toutes les formes. Et après, j'ai une nouvelle idée de calligrame. Je me dis, ah, ça, c'est trop bien. Mais c'est sûr, c'est le dernier. Je n'aurai jamais de meilleure idée après. Et ça revient régulièrement. Donc, j'espère que ça va continuer toujours. Je me dis, la petite boîte magique revient quand même régulièrement. Peut-être qu'un jour, vraiment, ça sera vide et il n'y aura plus d'inspiration. Mais j'ai l'impression qu'il y a ce truc infini. Ça continue. Et en termes de format aussi, puisque je me disais, j'ai un peu fait le tour. Une fois qu'il y a le côté déclamer les poèmes à voix haute, le côté visuel, comment faire pour que ça soit joli sur Instagram. Et le côté faire un recueil qui soit aussi joli. C'est vrai qu'on pourra en reparler. Mais dans le recueil, par exemple, on ne pouvait pas garder les couleurs. Donc, on a retravaillé certains calligrammes pour compenser la perte de couleurs. Et en fait, il y a des formes qui ont changé et que je trouve encore mieux maintenant. Mais voilà, je me disais, on a un peu fait le tour de tous les formats. Et là, en fait, j'aimerais bien lancer un mail club de poésie. J'ai découvert ces derniers mois qu'il y avait les anglophones qui avaient un peu ce principe de mail club ou pas un abonnement. Et en fait, chaque mois, tu reçois par la poste un petit courrier avec une petite carte. Alors, il y en a beaucoup qui sont autour de l'illustration. Mais il y en a quelques-uns qui sont autour de l'écriture. Tu peux recevoir un roman, mais chapitre par chapitre, chaque mois, tu as un chapitre. Et je me disais, ah, mais c'est trop bien pour des poèmes. En fait, chaque mois, tu reçois un poème. Ça permet à un peu plus d'avoir des poèmes un peu plus lourds. Je ne me trouve pas très bien sur Instagram. Parce que quand tu as 10 slides de poèmes, on sait très bien que les poèmes marchent mieux. Surtout avec l'algorithme qui bouge un peu tout le temps. On ne sait jamais trop ce qui va marcher ou pas. Et là, en fait, il y a ce côté où tu peux prendre ton temps pour lire un poème un peu plus long. Que tu as vraiment en format papier. Donc, c'est trop bien. Et je me disais, ah, mais quelle géniale nouvelle idée. Tellement de chance d'avoir vu que d'autres gens faisaient ça. Et encore une fois, tu suis l'idée d'autres gens. Et donc là, je commence un peu à me rassurer en me disant, mais quand tu penses que tu aurais épuisé toutes les idées, il y aura toujours un nouveau truc. Parce que le monde est hyper créatif. Et donc, les idées circulent comme ça. Et il y aura toujours un nouveau format à explorer. Et ça, c'est trop bien. Ça me fait briller.

Ybelion — La créativité, c'est terriblement contagieux, en vérité. Et c'est ça qui est magique dans la transmission entre tout le monde. Ça ne s'arrête jamais. Et comme tu dis, il y a toujours ce côté... On est la somme de toutes les inspirations qui nous viennent, de tout ce qu'on voit. Et à la fin, c'est ça qui donne nous-mêmes ce qui inspirera probablement plein d'autres. Et c'est pour ça que je trouve que dans la créativité, il y a aussi le partage. Et donc, la manière dont tu transmets ce que tu fais devient aussi quelque chose qui est intéressant et devient un axe de créativité. Ça rejoint ce que tu disais en disant, tu vois, le Mail Club, par exemple. C'est une manière de partager sa créativité. Et en fait, il y en a tellement. Et tu peux après à peu près tout imaginer. Et quand tu combines quelque part cette infinité à la fois dans les mots, dans la forme et dans la manière de transmettre, tu te retrouves avec des couches d'infinité qui sont presque... Tu vois, ça a un côté presque grisant, je trouve. Moi, en tout cas, ça me fait toujours un peu cet effet. Tu me dis... En fait, j'aurais jamais assez de même 18 vies pour explorer tout ce que j'ai envie d'explorer, quoi.

Floriane Joseph — Ouais. Mais ça, ça fait trop plaisir de savoir qu'il y en aura toujours d'autres et que, voilà, t'auras jamais épuisé le truc. Mais c'est pour ça que des espaces comme ton podcast aussi, c'est absolument génial. Et j'étais trop contente quand j'ai vu ton message parce que je pense qu'effectivement, on s'inspire aussi beaucoup en entendant les autres parler de leur processus, de leurs idées, de leur blocage, de comment ils ont débloqué des trucs. Moi, j'adore écouter les interviews d'auteurs et tout. Donc, j'étais trop contente de voir ce que tu faisais.

Le recueil Tant qu'il restera des corps à étreindre

Ybelion — C'est trop cool. Et justement, on va pouvoir parler de ton recueil. Alors, attends, j'ai noté le nom. Tant qu'il restera des corps à étreindre, c'est ça ? Ouais.

Floriane Joseph — Ouais.

Ybelion — Il est joli en plus.

Floriane Joseph — Ouais, j'ai trop de la chance.

Ybelion — J'ai plusieurs questions parce que c'est... Alors, j'ai envie de commencer par juste une précision. Est-ce que tu peux rappeler, je dirais, sans faire un cours de poésie, mais ce que c'est typiquement, notamment... Là, ce qui m'est venu comme question, c'est la différence, par exemple, entre les syllabes et les pieds, et vers libre, vers construit. Ouais. Déjà par ça. Et après, j'ai d'autres questions. Je vais te harceler deux questions.

Pieds, rimes et vers libres : les règles du jeu

Floriane Joseph — En gros, souvent, les syllabes et les pieds, c'est à peu près pareil. La petite différence, c'est que si tu comptes juste les syllabes comme tu parlerais normalement, des fois, tu ne dis pas les E à la fin des mots. Par exemple, si tu dis les libellules, ça fait li-b-é-l-ule. Il y a trois syllabes. Mais si jamais tu le mets dans un vers où le mot d'après commence par une consonne, tu es censé dire le E muet. Par exemple, libellule vol. D'ailleurs, je l'ai fait automatiquement. Libellule le vol. Et du coup, finalement, le libellule, il a quatre pieds. Alors qu'origine, tu aurais pu te dire qu'il n'a que trois syllabes. Et du coup, c'est purement ça, le nombre de pieds. Si tu comptes comme ça, quand tu dis correctement les mots, ça fait combien ? Et après, tu peux construire des vers qui sont, du coup, réguliers. Réguliers, ça veut juste dire que chaque vers a le même nombre de pieds. Et après, ça peut être n'importe quoi comme nombre de pieds. Il y a des grands classiques. C'est l'Alexandrin, douze pieds. Tout racine est écrit en Alexandrin. Genre, je demeurais longtemps errant dans ces arrêts. Que le jour recommence et que le jour finisse. Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice. Il y a ce côté. C'est ça, ce côté que j'adore. C'est que ça roule, en fait. En même temps, il y a la contrainte. Ça peut paraître un peu barbare ou un peu dur. Parce que, ouais, quand il y a un pied en trop ou qu'il manque un pied, tu t'énerves, tu prends un peu la tête. Mais en même temps, quand t'arrives à tourner ça comme tu veux et que ça fait pile bien le nom de pied, moi, je trouve que c'est comme quand t'as réussi à mettre la dernière pièce d'un puzzle. T'es là, genre, tu mêles et ça. Et ça y est, c'est cadré. Il y a tout qui va exactement à sa place. Et après, ça roule tout seul. J'adore. Et donc, après, chacun ses préférences. Moi, c'est vrai que j'aime bien l'Alexandrin. Mais un verre que j'utilise beaucoup et que je trouve plus facile, c'est la moitié d'un Alexandrin. C'est juste les verres de six pieds. Parce que c'est un peu plus court. Je trouve que ça roule mieux. Et c'est plus facile à gérer, du coup, au niveau des rimes, comme c'est un peu plus court. Et moi, j'avoue que j'aime bien quand il y a des rimes. Pareil, il y a toutes les règles qu'on veut et on peut ne pas suivre les règles. Il peut y avoir le fameux schéma qu'on a appris à l'école A-B-A-B. Le schéma A-A-B-B. Le schéma A-B-B-A. Ou alors n'importe quoi. Moi, de plus en plus, j'aime bien écrire des poèmes qui sont assez longs. C'est que des verres de six pieds. Et de temps en temps, il y a des rimes sur des verres importants. Mais pas à tous les verres. Et des fois, il y a des verres où il rime avec rien. Et c'est pas grave parce que justement, ça fait ressortir d'autant plus la rime qui tombe à un endroit. Et là, j'oublie que ça rime sur ce mot-là. Et comme ça fait deux, trois verres que t'avais pas de rime, alors celui-là, il claque. Et donc voilà, après on fait vraiment tout ce qu'on veut. Et verre libre, ça veut simplement dire qu'il n'y a pas de nombre de pieds. On s'en fiche du nombre de pieds en fait. C'est très dilué. Il peut y avoir un verre de 15 pieds et après un verre de six pieds et après un verre de huit pieds. Et ça roule comme ça. Et donc c'est verre libre. Au contraire de plus cadré. Je sais pas si c'est clair ce que je dis. Ça fait beaucoup de règles. Je sais.

La contrainte qui fait naître la créativité

Ybelion — Non, en vrai, c'est hyper clair. Et c'est marrant parce que, tu vois, moi ça m'a toujours intéressé sans vraiment que j'aille mettre des mots sur ces règles-là. Et je ressens un peu ce que t'as dit quand tu mets la dernière pièce du puzzle. Notamment, tu vois, quand t'as un alexandrin qui dépasse ou qui est pas tout à fait bon. Il y a aussi ce côté, tu vois, justement dans la contrainte, la créativité. Parce que le fait que tu sois contraint à devoir modifier un mot pour que ça tombe sur le bon nombre de pieds, quelque part, ça t'oblige à aller chercher dans des synonymes, dans des manières de tourner ta phrase différemment pour que ça roule, justement. Et c'est très paradoxal. Et ça rejoint énormément le processus d'écriture. C'est que parfois, un peu de cadre permet de contenir cette créativité dans une seule direction, quoi, quelque part, d'affaire naître. Et donc, ça, c'est hyper précieux comme partage. Et alors, moi, ce qui me vient avec ce que tu amènes, c'est, tu vois, je suis toujours... Je partage beaucoup autour de l'intention qu'on met dans un livre, tu vois, qui est globalement, si je devais le résumer, tu vois, ce qu'on peut appeler parfois la promesse. C'est-à-dire, qu'est-ce que ton livre raconte ? Alors, moi, je la range en trois niveaux. Tu vois, il y a l'intention personnelle qu'on a, donc ce qu'on veut faire avec ce livre. L'intention du roman, ce qu'on raconte avec le roman. Je ne sais pas, ça pourrait être les thèmes, les mantras, tu vois, les grandes phrases avec lesquelles peut repartir le lecteur. Et puis, après, l'intention du lectorat qu'on a envie de cibler. Et tout de suite, ce qui me vient quand je pense à un recueil de poésie, c'est ce côté, tu vois, déstructuré. Ce côté, il y a plein de petits morceaux. Et je suis curieux de savoir, toi, comment tu construis un recueil, typiquement celui que tu viens de nous montrer. Est-ce que c'est une intention première, tu vois, de dire, j'ai vraiment un message à faire passer et je vais, du coup, écrire autour de ce message-là ? Ou alors, ça vient au fur et à mesure que tu construis les blocs ? Bref, voilà, question un peu longue, mais...

Construire un recueil à partir de morceaux

Floriane Joseph — C'est trop intéressant comme question parce que, justement, ça n'a été pas un problème, mais ça a été une vraie question quand on a publié ce recueil-là avec mon éditrice. parce que, justement, en fait, c'était des poèmes que moi, j'avais écrit de manière individuelle en les pensant morceau par morceau de manière unique pour les mettre sur Instagram. Et donc, le jour où elle m'a dit OK, on pourrait peut-être en faire un recueil, il a fallu choisir les poèmes que je voulais et que ça fasse un tout cohérent. Donc, en fait, j'ai un peu regardé mes poèmes. Je ne sais pas, à la fin, on en a choisi 70 pour ce recueil-là. Et donc, le jeu, c'était de regarder un peu et de voir quels échos il y avait entre quels poèmes, s'il y avait des thèmes qui revenaient, s'il y avait une espèce d'histoire qui pouvait se dessiner. Et à la fin, du coup, on a construit ce recueil en quatre chapitres qui étaient un peu thématiques avec un premier chapitre sur beaucoup de poèmes qui étaient liés aux oiseaux, un peu à la dépression ou à la mélancolie, à la santé mentale et tout. Un chapitre qui était un petit peu plus le feu, le miel. Moi, je m'aime bien autour des couleurs, autour de quelque chose d'un peu plus fort, un peu plus d'espoir. Le troisième chapitre, plutôt autour de poèmes un peu féministes, parce que, en fait, je me suis rendue compte que ce sujet revenait, tout simplement. Ça pouvait être un poème sur les règles, par exemple, sur le fait que je me suis un peu moquée du fait que dans les pubs pour les protections hygiéniques, le sang, il est bleu et pas rouge. Et donc, voilà, j'avais fait un poème sur le fait que... En plus, ça marchait bien sur Instagram parce que, du coup, j'avais mis plein de synonymes du mot rouge. J'avais mis cramoisi, j'avais fait des parallèles avec le chapeau en rouge et tout, et les mots étaient en rouge dans le poème. Bon, on n'a pas pu garder ça, mais il y avait une réflexion là-dessus. Et le dernier chapitre, c'était autour de l'écriture, justement, parce que je ne me rendais même pas compte, mais ça, c'était intéressant de voir mes poèmes et de me dire « Ah, en fait, j'écris beaucoup sur ça. » Et donc, en fait, j'écrivais beaucoup sur l'écriture, sur la poésie. Et donc, ça nous a fait quatre chapitres comme ça qui faisaient un peu un voyage du premier au dernier dans le désordre. Si quelqu'un se dit « Moi, les poèmes féministes, ça m'intéresse trop. » On peut prendre le livre et juste lire que les poèmes féministes ou les lire en premier et puis revenir en arrière. Donc, c'était une vraie question de comment on construit un tout à partir de morceaux qui n'étaient pas forcément destinés à aller ensemble. Mais en fait, le truc qui les fait tenir ensemble, c'est un peu moi où je me rends compte qu'il y a quand même des thèmes qui reviennent, clairement.

Ybelion — Et j'ai l'impression que c'est peut-être la sensation que j'ai dans la différence de la poésie. C'est qu'il y a ce côté on peut prendre un poème tout seul, tu vois, et on peut le prendre au sein d'un chapitre et au sein d'un recueil. Et ça donne quelque part cette nouvelle infinité dans la lecture possible, tu vois.

Floriane Joseph — Ouais, ça j'aimais beaucoup cette idée que ça faisait sens de lire genre un chapitre d'un coup un soir et en même temps que ça pouvait juste être... Moi, j'adore cette idée que quelqu'un ait le recueil dans son sac et tu sais, quand tu prends le métro, quand t'attends le bus, quand tu fais la queue pour un truc, tu lis juste un poème, t'as juste le temps pour un poème au lieu de scroller pendant trois minutes, tu lis un poème. Et c'est pour ça aussi que je continue d'en mettre sur Instagram parce que je me dis bah quelqu'un scrolle et peut-être s'arrête en mode ok, je vais lire le poème. J'aime bien cette idée que juste un morceau qui arrive à s'insinuer dans nos vies où on est toujours un peu occupé, tout va toujours vite, on dit tout ce qu'on a pas le temps de lire, même moi qui adore lire et qui l'ai quand même beaucoup, je suis toujours en train de dire oui mais j'ai pas le temps, j'ai pas le temps et à la fin de la journée, je me rends compte qu'en fait, j'ai passé deux heures sur Instagram donc peut-être que j'avais le temps et donc j'aime bien cette idée que le poème, c'est un petit morceau qui vienne s'insinuer dans ta vie pour te trouver là où toi tu es à ce moment-là.

Clarté ou mystère : l'équilibre

Ybelion — J'aime beaucoup ce côté de justement les poèmes sont faits pour être lus à un moment très particulier dans sa vie, quelque part, parfois on peut les lire sans comprendre ou sans percuter et puis les relire trois ans après avec une situation de vie différente et là ça percute beaucoup plus fort. Alors, tu vois, j'ai cette sensation voilà, ce, ça laisse énormément de place au lecteur, la poésie et aussi à l'interprétation. Comment tu... Est-ce que toi c'est quelque chose auquel tu penses quand tu écris de la poésie ? Ce côté je dois être mystérieuse je dirais ou pas forcément ? Je ne sais pas si tu vois ce que je veux dire. Je suis curieux de voir comment tu fonctionnes dans ce processus.

Floriane Joseph — Moi, j'aime bien. J'avoue que j'y pense pas mal. Je travaille beaucoup sur le fait... J'aime bien à la fois que ça ne soit pas trop compliqué dans le sens où j'aime pas... En plus, j'ai fait beaucoup d'études littéraires que ce soit en classe prépa ou après en anglais mais en fait, c'était comme si je faisais du français. Enfin, c'était genre t'étudier des poèmes t'étudier des textes, tu fais des commentaires de texte. Donc, j'arrive avec un bagage où j'ai beaucoup travaillé la mécanique de comment tu décortiques un poème dans l'autre sens pour dire « Ah là, la rime, elle tombe là, là ça fait ta nom de pied, là la métaphore, elle continue comme ça. » Donc, en fait, c'est sous-entendu que le poète a voulu dire ça. Donc, j'ai toujours un peu ça derrière ma tête et en même temps, je déteste la poésie où tu ne comprends pas ou tu comprends au bout de cinq lectures après t'être bien chauffé la tête pendant une heure. En fait, les poèmes où tu comprends parce que tu as passé une heure à préparer ton commentaire de texte, moi, ça me saoule vraiment. Je trouve ça très, très snob et pas forcément nécessaire en plus. Et donc, j'essaye toujours quand j'écris d'avoir cet équilibre entre on comprend, on comprend de quoi ça parle et on peut profiter à la première lecture. Ce qui était d'ailleurs mon cas, moi, quand je lisais de la poésie, je ne comprenais pas tout. Je veux dire, je lisais Racine, je comprenais l'histoire d'amour en fait et je ne comprenais pas du tout tous les enjeux politiques mais j'adorais quand même sans tout comprendre. Et donc, j'ai envie d'offrir cette lecture-là ou même si tu n'as pas tout compris tout de suite, franchement, tu as kiffé. Et en même temps, si tu relis au bout de deux, trois fois, tu vois quelques trucs que tu n'avais pas vus avant, tu te dis c'est marrant quand même. Là, la petite référence, c'est une petite métaphore. Par exemple, là, j'ai envie de finir un poème pour ma soeur en plus, pour un truc perso donc je pense qu'il ne sera pas publié mais je voulais faire une référence aux trois petits cochons mais ça ne marchait pas avec le nombre de pieds donc en fait, j'ai fait une référence aux cochonnés, à un château de cartes et plus loin dans le poème, il y a une référence à un loup. Et en fait, la question, c'est se dire est-ce que c'est assez clair et est-ce qu'à la première lecture, ça se sent ? Du coup, tu comprends ah oui, le loup qui souffre sur la maison, les trois petits cochons et tout ou est-ce qu'à la deuxième lecture, tu comprends ? En tout cas, il faut comprendre assez vite mais je me dis c'est peut-être des petits trucs où je travaille sur ça, ça va. À la deuxième lecture, tu vas dire ah waouh, je vois toutes les références et donc voilà, j'essaye de travailler sur ce mélange-là un peu de mystère où ça laisse aussi de la place à l'interprétation. Si tu n'as pas chopé cette référence-là aux trois petits cochons, tu as quand même kiffé le poème mais en même temps, il peut y avoir des trucs que tu décortiques et tu te dis ah cool. C'est comme si tu voyais apparaître les couleurs, je ne sais pas comment dire, comme une photo où tu vois la photo mais tu la laisses un peu plus longtemps, je ne sais pas, je ne me connais pas en photo mais tu sais, s'imprimer ou apparaître et là, tu vois les couleurs de plus en plus nettes et tu te dis ah cool.

Laisser reposer, faire relire

Ybelion — C'est quoi ton curseur à toi pour savoir que c'est bien positionné entre la clarté et le mystère ?

Floriane Joseph — C'est hyper dur à savoir. Souvent, ce que je fais, c'est que je les laisse beaucoup reposer mes poèmes. Genre, j'écris des premiers G et des fois, je n'y retouche plus pendant plusieurs mois et après, j'y reviens et quand j'ai mon regard neuf, là, je me dis ok, on ne comprend rien. pourquoi tu as dit ça là ? C'est totalement pas clair du tout. Et après, sinon, le truc qui peut bien marcher, c'est de faire relire à quelqu'un d'autre et c'est pour ça que le travail éditorial avec mon éditrice, par exemple, ça m'a aidé à avoir du recul sur certains poèmes où elle me disait mais là, pourquoi tu dis ça ? C'est une référence à ça ? Je disais, mais pas du tout. Mais du coup, si tu n'as pas compris la référence, bon, c'est qu'elle est mal dite. Donc, soit on l'abandonne, soit je la redis autrement mais ça, ça aide vraiment beaucoup d'avoir quelqu'un d'autre qui te dit là, moi, j'ai pensé à ça et des fois, je me dis, en fait, ce n'était pas fait exprès mais trop bonne idée, est-ce que je peux le développer autrement ? Ou alors, bon, on ne touche à rien, tant mieux, c'est ton interprétation, ça me va. Ou alors, genre vraiment, en fait, on ne comprend pas. Et moi, j'explique, et ça, c'est marrant parce que quand tu t'aperçois que tu es en train d'expliquer à ton éditrice dans un commentaire hyper long ce que tu as voulu dire, c'est sûrement qu'il y a un problème parce que si tu dois l'expliquer pendant plus de trois lignes, c'est qu'en fait, ce n'était pas clair de base. Et ça, tu prends l'habitude au fur et à mesure de... Et c'est un peu le même travail, finalement, que j'ai en prose sur des romans ou des nouvelles, ce truc du... Ah non, mais on ne comprend pas, là. Donc, c'est juste que ça rajoute, en poésie, ça rajoute la couche de on ne comprend pas, mais j'ai mis ce mot-là pour ça parce qu'en fait, ça rentrait bien dans le nombre de pieds. Et donc, s'il faut changer de mot, c'est potentiellement plus compliqué que quand dans une phrase un peu plus en prose, bon, tu peux changer de mot plus facilement, là, tu as un mot de vie, mais du coup, celui-là, il fait trois pieds et celui-là, il ne faisait que deux pieds. Donc, ça peut arriver de rajouter une strophe entière, par exemple, juste pour pouvoir bouger un mot parce que du coup, c'est moins clair. Enfin, ça passe mieux, mais du coup, c'est moins clair, donc il faut réexpliquer avec une autre. Et donc, une fois, tu peux bouger des... C'est un peu un truc de domino, je trouve. T'en as bougé un, du coup, il va falloir en bouger dix autres pour que ça retombe sur ses pieds à la fin. Mais c'est hyper intéressant créativement.

Poésie, mécanique et légitimité

Ybelion — C'est ce que j'étais en train de me dire depuis le début de notre échange, c'est que ça touche mon petit cœur d'ingénieur aussi. Parce qu'il y a vraiment un côté très... presque mathématique, tu vois. C'est vrai. Et c'est très, très fascinant, en fait, dans la construction, du coup.

Floriane Joseph — Mais c'est vrai que c'est en plus trop intéressant parce que j'arrête pas de dire oui, ça roule. Et c'est vrai que j'aime ça ce truc quand ça roule, mais en fait, j'ai l'image de l'engrenage, en fait, où ça claque au bon endroit, au bon moment et après, ça entraîne tout le truc et ça... Donc, ouais, il y a un peu ce truc de mécanique. Ah ouais, j'adore.

Ybelion — Mais c'est ça, tu vois, c'est le... Je pense, tu vois, je le reconstruis un peu rétrospectivement, petit partage personnel. Moi, je l'ai raconté un peu partout, mais le plus gros enjeu que j'avais quand je me suis remis vraiment à l'écriture, ça commence à faire maintenant, c'était vraiment le... tu vois, le côté légitime, c'est-à-dire ne pas me sentir un ingénieur qui joue à écrire. Et je pense que... En fait, assez vite, je me suis mis à écrire... Alors, tu vois, c'est très précis. C'était dans le premier univers de fantasy que je construisais, j'avais des dieux et j'aimais bien l'idée que ces dieux soient racontés par de la poésie parce que je trouvais que ça correspondait bien à tout le mystère qui peut entourer une cosmogonie, tu vois. et du coup, assez naturellement, les premières choses que j'ai écrites sont quelque part des alexandrins autour de ça. Et je pense, je l'explique maintenant, que c'était une manière d'utiliser les seules compétences que j'estimais posséder, à savoir la rationalité de l'ingénieur dans la construction littéraire, tu vois. et comme une manière, tu vois, détournée de dire non mais je suis quand même un peu légitime à faire de l'écriture, tu vois. Mais voilà, c'est le petit truc qui me vient là dans notre échange et j'y avais jamais pensé avant. C'est marrant.

Floriane Joseph — Mais c'est trop intéressant ce que tu dis parce que j'ai l'impression que justement, il y a des fois des gens qui se sentent encore moins légitimes à écrire de la poésie parce qu'ils se disent je ne connais pas les règles et tout. Mais je n'avais pas pensé à l'inverse mais en fait, ça fait totalement sens de se dire justement, j'arrive à faire ça donc c'est hyper légitime. C'est très cadré. Le côté rassurant aussi de se dire ben voilà, c'est carré, ça suit bien donc c'est forcément ça tient quoi.

Ybelion — Exactement. Et tu vois, on tombe derrière sur tous les enjeux que j'appelle de clarté d'identité, de légitimité, qu'est-ce que j'ai envie de m'autoriser à être dans le processus d'écriture et moi, une manière de combattre ça était le contrôle. Tu vois, le contrôle, donc les maîtris que les règles, les machins que je connaissais sans connaître, tu vois, parce que typiquement cette notion de pied, bon, j'avais compris que les E étaient bizarres mais tu vois, j'avais pas mis la différence et c'était une manière pour moi de combler quelque part ce manque de légitimité que bon, après, j'ai travaillé autrement mais ça, c'est hyper intéressant. C'est hyper intéressant. Est-ce que, te concernant, ça a été quoi toi, peut-être, l'enjeu le plus fort que tu as pu connaître dans les processus d'écriture alors que t'en as vécu plusieurs parce que t'as commencé assez jeune mais ouais, peut-être, ou alors pas l'enjeu le plus fort mais celui qui t'a peut-être le plus marqué ou qui a été le plus challengeant.

Le burn-out et la pâte à modeler durcie

Floriane Joseph — Je dirais que c'est un truc un peu, je pense que c'est assez récent. C'est l'année dernière en fait et je suis même pas sûre d'en être totalement sortie. Je suis en train d'en sortir mais l'an dernier, pour plein de raisons pro et perso et ça a été une année assez difficile pour moi et j'ai un peu fait un genre de burn-out et en fait, j'arrivais plus j'arrivais plus à écrire et j'arrivais plus à corriger et ça, c'était très frustrant parce qu'en plus, déjà, j'avais plus le temps parce que j'avais beaucoup d'autres choses à faire mais en plus de ça, le peu de temps que je prenais en me disant si, c'est quasiment fini, il faut que je termine, il faut que je termine et je m'en suis rendue compte beaucoup plus sur la poésie parce que je voulais terminer un roman aussi et en fait, je me rendais pas compte que j'étais plus du tout efficace. Je me prenais la tête à passer des jours sur trois pages pour rien changer en me disant est-ce que là, le mot il est bien et après, quand je l'ai envoyé à mon agente, en fait, elle m'a dit mais le problème était beaucoup plus structurel en fait, elle me parlait de l'ordre des chapitres, de la chronologie du roman et moi, j'étais là, en fait, je me suis pris la tête pendant tellement de temps sur un adjectif, c'était pas du tout ça le problème, le fait de plus arriver à voir, à corriger et tout et je m'en suis rendue compte d'autant plus en poésie parce que justement, je perdais cette espèce de plasticité de... j'avais beaucoup de poèmes déjà décrits, bon, ben là, ça marche pas ce verre-là parce qu'il fait 13 pieds au lieu de 12 comme les autres et c'est tout et je pouvais pas corriger en fait, d'habitude, je me dis, bon ben, j'ai une autre idée, bon ben, je pourrais changer ce mot-là, ce mot-là, il marcherait bien, ah mais du coup, ça c'est moins clair, c'est pas grave, je rajoute une strophe ou alors j'enlève carrément le verre et puis j'en mets un autre et en fait, les deux verres du dessus, je les fonde en un seul verre, tu bouges des trucs, tu vois, tu corriges, tu ratures, tu refais, c'est, j'ai envoyé ça comme de la pâte à modeler et ben, tu malaxes jusqu'à ce que ça fasse la forme que tu veux et en fait, je me rendais, sur le coup, je voyais bien que j'arrivais plus donc j'étais hyper déprimée, j'avais l'impression vraiment que j'appuyais sur de la pâte à modeler déjà durcie et que ça voulait plus bouger et il a fallu, ben, quasiment un an là que je m'arrête, que je change des choses dans ma vie, que je termine ma thèse, ça m'a aidée, que je ne prenne pas un autre travail, que j'arrête aussi l'enseignement parce que j'étais prof d'anglais avant, que je prenne vraiment du temps pour me reposer vraiment et pour pouvoir seulement au bout de plusieurs mois revenir sur ces manuscrits et petit à petit de voir que ça rebougeait et accepter que ça rebougeait doucement et que de nouveau, j'avais une idée de, je me disais, ok, je peux peut-être tenter ce mot-là. Ah ben non, finalement, ça ne marche pas parce que ça crée tel autre problème. Bon, ben, c'est tout, j'ai plus d'idées. Attends, j'arrête. J'y reviens le lendemain et petit à petit, vraiment, c'est vraiment le travail que j'ai fait là cette dernière semaine, ces derniers mois pour finaliser ce qui deviendra mon deuxième recueil de poésie et j'espère qu'il pourra apparaître l'année prochaine mais c'était ce truc de, comme de réapprendre à faire du vélo en fait, petit à petit et petit à petit, ça redevient mou et mon cerveau, il recommence à avoir ce truc créatif de, d'avoir, ouais, de l'élasticité, des nouvelles idées, de, que ça bouge quoi, que je puisse bouger la langue et que je ne sois pas juste bloqué en mode, bah oui, ça ne marche pas, ça ne marche pas, je ne sais pas quoi faire, c'est tout. Et donc, je pense que c'est vraiment mon plus gros challenge là, c'était vraiment ça. Donc, c'est encore tout chaud, je ne suis même pas sûre d'en être vraiment complètement sortie, j'ai encore des fois des petits trucs où je me dis, ah, est-ce que là, tu ne bloques pas encore à nouveau, est-ce que ton cerveau a toute la capacité de créatif qu'il avait avant et, mais en même temps, bon, c'est revenu assez pour que je finalise ce recueil et que je l'envoie à mon éditrice il y a quelques semaines, donc, j'espère que c'est en train de revenir complètement.

Ybelion — Merci beaucoup pour ton partage, c'est très touchant et l'image qui m'est venue là quand je t'entendais raconter, c'était, ouais, quelque part, tu vois, cette machine qui accélère, qui accélère et qui prête à exploser, tu vois, et on est toujours après focalisés sur le petit détail, là tu parlais de l'adjectif que tu disais, il faut absolument que je change, qui est, c'est toujours ça qui est assez intéressant dans les processus d'écriture et c'est pour ça que je te dis merci de ton partage parce que je pense qu'il y a plein de gens qui se reconnaîtront dans ça, c'est-à-dire le petit détail qui nous fait, tu vois, regarder le boulon alors qu'il y a toute la machine derrière qui est en train de surchauffer, tu vois, et ce travail alors que j'entends le processus éditorial aussi, l'œil extérieur t'a permis de voir que, ah, mais en fait, il y a une machine qui est en train de surchauffer et à ce moment-là, c'est ce processus de conscience, tu vois, de mettre de la conscience sur ces trucs-là qui permet après de, ok, maintenant, de quoi j'ai besoin pour retrouver mon processus en acceptant qu'effectivement, peut-être, parfois, ça passe par, ok, mais en fait, il y a beaucoup de choses qui doivent changer autour, tu vois, et quelque part, ce petit adjectif et le tout petit détail qui permet d'identifier le plus gros cahier dans la chaussure et je ne peux qu'encourager les gens à être, quelque part, pas forcément, on est toujours attentif mais, à être ok avec, parfois, il y a des choses qui paraissent insignifiantes mais ce n'est pas grave, on a le droit d'en parler, tu vois, et parfois, ces petits trucs d'adjectifs cachent effectivement des plus gros enjeux. En tout cas, merci encore une fois du partage, c'est trop cool que tu te sois sorti et là, tu vois, tu disais, j'ai parfois la sensation que, mais tu vois déjà, quelque part, cette conscience d'avoir ça maintenant, pour moi, je trouve que c'est peut-être le point le plus important, tu vois, quand tu as conscience des processus avec lesquels tu fonctionnes, tout de suite, ça roule, tu vois, encore une fois, ça roule, on arrive à rouler, quoi.

Entretenir la créativité, accepter les pauses

Floriane Joseph — C'est sûr que ça m'a fait prendre conscience de choses dont j'avais pas conscience avant quand ça m'était jamais arrivé et en même temps, c'était assez terrifiant, ce truc de, ben là, j'y arrive pas et en même temps, de voir qu'avec du repos, du temps, ça finissait par revenir, c'était très intéressant aussi de se dire, ah ouais, ben, il y a quand même un truc où il faut entretenir la créativité, c'est aussi parfois ne rien faire ou l'aborder autrement, demander l'avis de quelqu'un d'autre, il y a plein de manières différentes, ouais, de créer et il y a des moments où on crée pas pareil et où, ouais, faut trouver d'autres solutions et c'est presque rassurant au final quand on commence à en sortir de se dire que il y a d'autres façons de faire aussi. Je pense que si un jour j'ai de nouveau un blocage, peut-être pour une autre raison, je me dirais, bon, ok, t'as déjà eu un blocage avant, t'as trouvé des solutions, peut-être que là, il y a d'autres solutions, c'est aussi un peu rassurant aussi, finalement, même si sur le coup c'était pas rigolo du tout.

Ybelion — Ouais, je comprends mais t'as tout à fait raison, tu vois, c'est le, les processus avec lesquels on fonctionne, les méthodes avec lesquelles on écrit, parce qu'en l'occurrence, je pense spécifiquement à l'écriture, c'est toujours mouvant, tu vois, ça dépend toujours des contextes de vie dans lesquels on est, de ce qu'on rencontre et quelque part, je trouve ça effectivement extrêmement rassurant de savoir que les choses peuvent changer, tu vois, et qu'on n'est pas on n'est pas prisonnier des fonctionnements qu'on a pu avoir et alors à toutes les étapes, tu vois, parce que moi, en l'occurrence, tu vois, les gens que j'accompagne sont souvent des gens qui n'écrivent pas et qui se mettent à écrire et ça, c'est un premier changement, tu vois, et après, il y a le côté, ok, j'écris mais comment je fais pour l'étape d'après ? Si j'arrête d'écrire, qu'est-ce qui se passe, tu vois ? Et en fait, tu n'es plus, l'identité que tu construis au travers du processus d'écriture, à la fin, n'est plus dépendante de l'acte en lui-même et c'est là que tu arrives à t'autoriser le lâcher prise, la pause, bref, tout plein de choses et en sachant que peut-être tu retrouveras un mode de fonctionnement qui sera différent après et je trouve ça génial de savoir que ce qu'on découvre n'est jamais le point final, tu vois ? Alors, c'est marrant parce qu'il y en a beaucoup qui voient ça et d'ailleurs, je serais curieux d'avoir toi ton avis sur ça mais qui voient ça comme ah mais merde, c'est un jeu infini du coup. Il n'y a jamais de... Tu vois ? Et quelque part, putain, mais la seule finalité, c'est que c'est la mort, quoi. Il fait, ouais, mais c'est justement ça qui est hyper excitant. Tu vois, si tu peux jouer toute ta vie, je trouve ça trop bien. Je ne sais pas ce que tu en penses, toi. Je pars un peu dans mes délires philosophiques, là.

Floriane Joseph — Merci, je suis hyper d'accord avec toi et je le vois un peu à chaque livre. Je sais qu'il y a beaucoup d'auteurs, d'autrices qui disent ça, que tu as beau avoir écrit plein de livres, tu as l'impression de recommencer un peu du début à chaque livre et moi, j'ai l'impression que c'est vrai et pas vrai. C'est-à-dire qu'à chaque fois, je suis un peu rassurée quand même parce que j'ai l'impression d'avoir appris quand même des livres d'avant mais c'est vrai que j'adore tenter des choses nouvelles donc oui, j'ai commencé à écrire un livre un peu plus jeunesse, je n'avais jamais fait avant. C'est différent et en fait, j'ai des problèmes qui sont nouveaux et qui demandent des réponses qui sont nouvelles et là, le roman que je n'arrivais pas à corriger, c'est un roman historique donc j'ai eu des problèmes que j'avais jamais eu avant qui demandaient des réponses nouvelles et donc à chaque fois, je me dis, mais ça sera quand même plus facile peut-être qu'au bout de 20 bouquins différents, quand tu écris le 21e, tu as quand même certaines solutions qui sont... Et même si ce n'est pas la solution que tu peux copier-coller, ça t'a appris à réfléchir autrement, te dire, ok, là, j'ai ça comme problème, j'ai trouvé ça comme solution donc là, je pense que ça débloque quand même des manières de réfléchir et d'appeler ta créativité pour trouver de nouvelles solutions à tes nouveaux problèmes même si ce n'est pas toujours la même solution donc moi, j'adore, je trouve que ça fait partie du jeu.

Ybelion — Ouais, c'est ça qui est génial. Tu sais, tu deviens agile en fait avec la connaissance que tu as de toi-même et donc avec les enjeux que tu rencontres, tout de suite, tu te dis, ok, en fait, moi, je fonctionne comme ça, je l'ai vu sur telle situation et donc voilà, toutes les forces, tous les leviers que j'ai à ma disposition pour résoudre ce problème-là et c'est pour ça que c'est génial et qu'effectivement, c'est toujours une perpétuelle découverte de soi-même, tu vois, c'est génial, c'est génial. C'est pour ça

Floriane Joseph — que tu dois le voir vraiment chez les gens que t'accompagnent, tu dois les voir débloquer des trucs, ça doit être génial.

Ybelion — En fait, tu vois, ce qui me fascine le plus, c'est les gens dans le processus d'écriture se transforment mais tu ne sais jamais ce que c'est la finalité, tu vois, et les gens ressortent toujours avec quelque chose qui n'a rien à voir avec l'écriture et toujours avec ce sentiment que, en fait, ça a changé ma vie et bien au-delà de l'écriture et ce qui est parfois paradoxal, c'est que ça, c'est impossible de le savoir avant mais tu ne peux pas au début du processus d'écriture dire, je vais écrire et ça va changer ça dans ma vie. Alors, tu le visualises quelque part parce que ça fait partie d'identifier l'importance que porte le processus pour que tu puisses y retourner mais à la fin, la conclusion, c'est, putain, il s'est passé un truc et je ne l'avais pas vu venir et ça, c'est extrêmement grisant d'autant plus quand tu es toi extérieur au processus et que tout le travail que tu fais, c'est justement de permettre aux gens cette transformation et à la fin, quand tu vois qu'elle est là, tu fais, putain, mais en fait, je peux mourir maintenant, c'est incroyable quoi et à la fin, tu as ce sentiment de fierté, tu vois, de voir la personne être transformée qui évidemment, tu vois, dans un processus de coaching, on dit toujours que le coach est décorrélé du résultat, tu vois, tu es garant du processus, des questions et quelque part, c'est la personne qui bouge et donc, plus que la fierté que tu peux ressentir par rapport à la personne que tu accompagnes, c'est de voir la fierté qu'elle a vis-à-vis d'elle-même, tu vois, c'est ça qui est le plus bon, en fait.

Floriane Joseph — Ça doit être vraiment ratif,

Ybelion — je pourrais en parler, je pourrais en parler des heures, je pourrais faire un tunnel de deux heures là-dessus, mais je vais revenir sur la conclusion du partage que tu as initialement fait, qui est du coup le deuxième recueil de poésie que tu termines, est-ce que du coup, celui-là, tu l'as construit un peu différemment par rapport au premier, tu vois, vis-à-vis de, peut-être, de l'intention que tu avais, ou est-ce qu'aussi, là, c'était plus un travail de, ok, j'ai toute cette matière et je cherche à l'assembler ?

Le troisième recueil : burn-out et climat

Floriane Joseph — Eh bien, celui-là, le deuxième, je l'ai plutôt construit comme le premier, dans le sens où je savais qu'à la fin, sûrement, il serait publié en recueil, mais je ne me posais pas initialement la question du recueil, j'étais juste en mode, j'écris un poème, j'écris des poèmes, ça s'accumule, ça s'accumule, et quand j'en ai à peu près assez, pareil, je regarde mon ordinateur, est-ce que j'irais à peu près 70 poèmes, 60, 80, qui ferait sens ensemble où je vois 3, 4 grosses thématiques qui émergent ? Bon, bah, du coup, ça peut faire un recueil et j'ai eu ça assez rapidement, donc c'était un peu un processus similaire au premier recueil, en revanche, le troisième recueil que j'ai commencé, là, ça sera différent parce que du coup, là, il y a une thématique initiale et bon, je peux le dire vu que j'ai déjà balancé le truc d'avant mais j'avais envie de parler de mon burn-out, en fait, j'étais en train ces derniers mois d'émerger et je me disais je vais oublier, j'ai pas envie d'oublier à quel point ça a été dur à certains moments et les choses qui m'ont fait du bien et qui ont été des petites prises sur la montagne de ok, tu peux t'accrocher là, tu peux poser ton pied là deux secondes, ça va aller et puis après, tu pourras remonter plus tard, je sais pas trop comment le dire mais je me suis dit il faut que je parle de ça et en même temps, je me suis dit c'est hyper nombriliste, j'ai pas du tout envie de faire 70 poèmes sur moi qui vais mal, c'est pas possible, je savais que j'allais pas réussir et à ce moment-là, c'était même avant les canicules et tout mais je suis fascinée par les baleines et j'ai commencé à explorer plus le côté le réchauffement climatique et l'importance des océans dans le réchauffement climatique ou dans le fait de le prévenir un petit peu, j'ai découvert que voilà, les baleines avec le plancton qu'elles mangent etc, ça fait un cercle qui fait qu'en fait, ça crée l'oxygène, enfin une respiration sur deux, 50% de l'oxygène qu'on inspire sur Terre vient de l'écosystème des planctons et des baleines et du plancton des baleines et tout donc j'ai été fascinée par ça et en fait là, d'un coup, ça s'est rencontré, je me suis dit mais je vais faire un recueil qui parlera à la fois du burn-out et du réchauffement climatique et j'aimais bien cette idée de dans les deux cas, j'avais l'impression qu'il y a cette espèce de course vers l'abîme où on sait vaguement que ça va pas, ça va pas pouvoir durer très longtemps, on brûle nos réserves d'énergie mais on n'arrive pas à bifurquer pour une raison ou pour une autre, on est là genre non, mais juste encore un petit peu, je vais changer plus tard, je vais... mais non, en fait, c'est maintenant jusqu'au point de mon retour où voilà, qui a été qu'un matin, moi, j'ai craqué, j'ai pas pu me mettre au travail et bon, le réchauffement climatique, je sais pas si individuellement il y a des gens qui atteignent ce point-là où un jour, ils se réveillent, ils se disent en fait, il faut faire quelque chose et il faudrait que nos gouvernements à un moment arrivent à ce point où ils disent ok, là c'est bon, on bifurque, on change complètement nos manières de faire et je trouvais ça, je trouvais que ça avait du sens de faire ces deux parallèles et donc là, ouais, j'ai commencé à écrire, j'ai une dizaine de poèmes pour l'instant, j'ai ce petit doute de me dire est-ce que je vais y arriver à tenir un recueil entier sur une thématique, bon, deux thématiques, mais une thématique quoi, donc je vais voir si j'arrive à le finir et si ça marche mais c'est la première fois que je pars sur un recueil en me disant c'est ça la thématique et j'écris les poèmes en fonction de cette thématique et non pas, bon, moi j'ai des poèmes et je vais faire un bouquet et je vais regarder les thématiques qui sont sorties toutes seules.

Ybelion — C'est incroyable, j'adore le, j'adore le comparatif que t'as fait entre les deux. C'est ça, c'est pas pourquoi moi toujours c'est l'image de la machine qui surchauffe qui me revient et effectivement ce côté, ouais c'est, putain c'est très lié effectivement, le côté, j'ai la sensation qu'il y a un truc qui va pas mais je peux encore faire un petit pas et est-ce que ce petit pas est déjà pas le petit pas de trop et ah c'est hyper intéressant, c'est hyper intéressant et tu... Ouais merci, je suis contente

Floriane Joseph — que ça te parle parce que j'en ai pas parlé à beaucoup de gens et donc je me disais est-ce que c'est juste dans ta tête que ça fait sens et en fait ça n'a pas de sens pour de vrai ou de bon, je suis contente de ton retour.

Ybelion — Non non, au contraire, en vrai je trouve que ça matche très bien et bon, il y a aussi que... Alors tu vois, c'est moi la connexion dans l'imaginaire que j'en fais, c'est des images qui je trouve se recoupent assez bien et c'est... c'est assez fascinant je suis désolé, je suis parti dans toutes mes réflexions créatives, je vais couper le... T'as qu'à,

Floriane Joseph — c'est trop intéressant

Ybelion — là-dessus. Tu vois, il y a aussi ce côté, la différence que je peux percevoir entre les deux thématiques peut-être, qui peut être... Tu vois, qui tout de suite me... c'est le côté vis-à-vis de la planète, il y a parfois cette dissonance entre je veux sauver la planète, quelque part la planète qui survivra quoi qu'il arrive sans nous et qui trouvera bien une manière de survivre à l'humanité et ce côté d'assumer quelque part qu'en fait ce qu'on a envie de sauver c'est nous mais de reconnaître qu'aussi c'est en fait ça qu'il faut avoir aussi comme posture puisque dans un burn-out très souvent il y a aussi ce côté se recentrer sur ses besoins soi-même faire fi quelque part des obligations des injonctions qu'on peut avoir tout autour et je trouve que quelque part ce côté aussi entre ce qui peut paraître égoïste mais qu'il n'est pas je sais pas tu vois là c'est tout ça je te balance des trucs comme ça je sais pas si ça fait écho ou pas mais c'est ce qui me vient avec cette thématique mais que du coup je trouve vraiment passionnant franchement ces deux sujets ouais bravo fonce en vrai c'est trop cool

Rien n'existe seul : l'interdépendance

Floriane Joseph — merci mais aussi c'est trop intéressant ce que tu dis mais j'ai réfléchi de plus en plus justement par rapport à la réflexion sur le réchauffement climatique sur cette idée que bien sûr c'est aussi pour se sauver nous-mêmes parce que la planète en soi devrait pouvoir survivre quoique je crois qu'il y a je crois qu'au-delà si on arrive à 4 au-delà de 2 degrés de réchauffement chaque 10ème perdu ou gagné c'est des écosystèmes entiers qui vont disparaître il y a quand même une partie du vivant qui va vraiment disparaître et j'aime je trouve qu'on a beaucoup cette idée enfin se sauver nous-mêmes c'est aussi sauver les autres et sauver les autres c'est sauver nous-mêmes et c'est ce qui est intéressant et qu'on oublie un peu enfin je trouve que là dans les discussions autour des canicules il y avait beaucoup ce truc de faut climatiser faut nous se refroidir et bien sûr c'est nécessaire en partant voilà évidemment faut climatiser les hôpitaux des endroits publics etc mais il y a aussi ce truc de les animaux n'ont pas la clim les champs n'ont pas la clim et en fait si nos récoltes brûlent toutes ça sert à rien que nous on ait la clim chez nous si en fait on meurt de faim et ce truc d'interdépendance qui est très logique en fait qui est que dans la nature rien n'existe seul tout est interdépendant et j'ai l'impression qu'on l'a un peu oublié avec ce truc un peu du ce mythe du self-made man de ouais je me suis fait tout seul mais personne se fait tout seul enfin je il y a des gens qui partent avec beaucoup moins de chance que d'autres et c'est vraiment bravo à eux et c'est génial mais en fait si on regarde bien concrètement ça n'existe pas de se faire tout seul il y a toujours un moment un prof un pote une émission un autre auteur un autre quelqu'un d'autre qui donne un conseil qui donne une info qui ça n'existe pas d'exister tout seul de survivre tout seul en fait jusqu'en bas tous au supermarché acheter notre nourriture d'autres gens on l'en fait pousser on a l'électricité d'autres gens on l'amène chez nous il y a cette espèce de codépendance et en même temps c'est peut-être un peu égoïste et en même temps je trouve ça beau qu'on se rappelle que se sauver nous-mêmes ne passera que par le fait de sauver le reste du vivant et que sauver le reste du vivant c'est sauver nous-mêmes et enfin je sais pas peut-être que ça peut-être que l'empathie est une question de survie en fait qu'il n'y a pas il n'y a pas ce truc aussi de certains dirigeants je trouve qui sont un peu sur ouais le côté de la puissance individuelle et que être fort c'est être fort tout seul alors qu'en fait

Ybelion — c'est écrasé

Floriane Joseph — ouais voilà alors qu'en fait prendre soin des autres c'est prendre soin de soi

Ybelion — j'aime beaucoup effectivement c'est très dépendant quelque part de l'oeil avec lequel tu regardes tu pourrais dire oui la planète effectivement va survivre toute seule mais qu'est-ce que tu mets derrière le mot planète est-ce que c'est l'astre en lui-même ou est-ce que c'est les écosystèmes est-ce que c'est tout le fonctionnement qu'on lui connait aujourd'hui et effectivement tout ça en fonction de là où tu mets le curseur devient différent à interpréter et c'est vraiment très cool et j'aime beaucoup effectivement le partage que tu fais autour de la le chemin n'est pas avec que de rencontres d'ailleurs le partage que tu as fait sur ton parcours avec ne serait-ce que le magazine le CDI les profs qui t'indiquent des concours le compte d'Insta sur la poésie le travail édito enfin bref tout ça n'est qu'une preuve que effectivement sans les autres en fait il ne se passe rien en fait si tu es tout seul dans ton coin il ne se passe rien et c'est assez fascinant c'est un super thématique tu vois rien que le fait que tout de suite elle déclenche ces discussions pour moi c'est un indicateur que c'est une très bonne idée

Floriane Joseph — mais c'est vrai encore une fois c'est pour ça quand j'ai regardé un peu ce que tu faisais ça m'a tout de suite parlé parce qu'il y avait ce côté ensemble on va plus loin si on s'entraide on s'inspire cette idée d'émulation je pense qu'elle est vraiment réelle de toute façon en tant qu'être humain on ne se développe que parce que d'autres êtres humains se sont occupés de nous le langage on ne parle que parce que des gens nous parlent et d'ailleurs malheureusement des histoires d'enfants abandonnés il y a eu cette histoire il y a des années d'une petite fille qui avait grandi au milieu de chiots et de chiens et à qui aucun humain n'avait parlé pendant peut-être les 3-4 premières années de sa vie et en fait ça a été même si on l'a découverte après et qu'on a pris soin d'elle ça a toujours été difficile après d'accueillir le langage et de se développer il y avait un truc qui ne s'était pas fait dans le cerveau ce truc du t'as besoin des autres en fait

Ybelion — on est très mimétiques en fait dans la construction qu'on a et c'est vrai que c'est très intéressant de voir de manière sociétale presque à quel point parfois certains défendent que c'est pas le cas tu vois et que du coup effectivement c'est complètement dissonant avec ce truc du self-made-made c'est pas du tout en fait ne serait-ce que parce que tu copies ce que font les autres d'un point de vue très fonctionnel je dirais ça ne va pas dans le sens de cette thèse là c'est très intéressant c'est très intéressant passionnant bien joué bien joué et d'ailleurs j'ai vu que tu parlais de ta thèse qui était sur la poésie du coup c'est ça ?

Une thèse sur l'instapoésie

Floriane Joseph — oui du coup j'avoue je suis un peu monomaniaque donc j'ai fait une thèse en littérature anglaise sur la poésie et plus précisément sur l'instapoésie donc en fait j'ai étudié notamment une instapoétesse australienne qui s'appelle Langliv et qui a je sais plus maintenant elle est faite un peu en dessous de 500 000 abonnés et elle a publié 8 maintenant peut-être une dizaine de recueils de poésie et donc en fait dans ma thèse j'ai analysé je comparais ses poèmes sur Instagram avec ses poèmes dans ses recueils et puis j'ai étudié un peu ouais ce qu'elle mettait sur Instagram en termes de communication en termes de présentation des poèmes en termes d'infos supplémentaires on en parlait un peu tout à l'heure c'est pas pareil de lire un poème tout seul sur Insta ou de le lire au sein d'un ensemble d'un recueil d'un chapitre et effectivement des fois sur Insta dans la légende elle mettait des infos en plus sur le contexte dans lequel elle avait écrit le poème ce que ça représentait pour elle ce qu'elle voulait dire et donc ça jetait un éclairage parfois totalement nouveau sur le poème que t'avais pas quand tu lisais que dans le recueil et en même temps dans le recueil du coup t'étais peut-être plus libre d'avoir tes propres interprétations et enfin voilà il y avait toutes ces questions-là que moi je trouvais passionnantes donc voilà j'ai fait ma thèse là-dessus

Ybelion — et c'est quoi si tu devais donner je sais pas peut-être les deux trois grandes leçons que t'en as apprises de cette thèse tu dirais quoi ?

Floriane Joseph — qu'est-ce que je dirais ? je dirais que il y a vraiment une recherche d'équilibre j'avais l'impression parce qu'évidemment je travaille sur cette Insta Poète Aslam mais je comparais avec plein d'autres et j'ai l'impression qu'un truc qui revenait beaucoup chez tous ces Insta Poètes Insta Poétesses c'était une espèce de recherche d'équilibre entre à la fois publier des recueils dans des maisons d'édition ce canal un peu traditionnel un peu qui te donne de la légitimité un peu ce rêve qui est difficile auquel les gens ont du mal à renoncer de l'objet livre tu sais le bel objet livre et en même temps cette envie de faire un truc complètement moderne très contemporain très en phase avec l'époque accepter de jouer le jeu de l'algorithme de mettre plus souvent des poèmes engagés ou des poèmes sur l'amour ou des poèmes liés à des émotions parce que ça marche un peu mieux sur l'algorithme de jouer le jeu de mettre des hashtags et j'ai l'impression qu'il y avait toujours cette recherche d'équilibre là de ouais je veux quand même une vraie maison d'édition je veux quand même un vrai recueil entre guillemets et en même temps vas-y je suis libre c'est moi qui décide j'expérimente ce plaisir de créativité avec des nouveaux outils de bah vas-y on va mettre un tout petit poème parce que ça marche mieux sur l'algorithme et on va voir si effectivement ce poème là marche mieux qu'un plus long poème que peut-être tu gardes pour ton recueil j'ai l'impression que ça revient beaucoup qu'est-ce que j'en ai tiré d'autres comme leçon qu'il y a toujours quasiment toujours une réflexion de la plupart des instapoètes instapoétesses sur la présentation visuelle même si justement elle est hyper simple en l'occurrence Langolive cette instapoétesse là elle refait vraiment le format papier et donc c'est vraiment juste un fond blanc et le poème très simple et parfois des photos du papier donc en fait tu zoos un peu tu vois un peu le grain du papier la courbe et il y a un peu quand même cette expérience de rappeler le livre et à l'inverse il y en a d'autres qui font des trucs hyper denses avec plein de dessins autour du poème ou des dessins tu t'es un peu en transparence sous les verres des lumières des trucs fluos des trucs des fois même en format vidéo enfin vraiment ce côté très qu'est-ce qu'on peut faire visuellement de sympa et en même temps elle est un peu à l'autre opposé du spectre en mode qu'on peut faire visuellement de sympa mais qui rappelle le livre et qui soit très simple et j'ai l'impression qu'au milieu il y avait plein de gens qui tentaient des trucs différents qui étaient trop intéressants donc je pense qu'il y a beaucoup de créativité encore il va se passer des nouveaux trucs aussi je pense que ça m'a rassurée sur le fait que là les gens font ça avec Instagram c'est nouveau c'est cool et en même temps dans 10 ans il y aura peut-être un truc complètement différent que personne n'avait vu venir et ça créera des nouvelles formes et ça sera trop cool aussi

Entre art et marketing

Ybelion — ça c'est cool alors j'imagine que toi vu que tu as fait la thèse je ne sais pas quel est ton sentiment j'ai l'impression que ceux qui passent par des thèses ont toujours des sentiments mitigés en fait je suis surtout très content que ça soit terminé parce que c'était un peu un enfer à faire mais tu vois les conclusions que tu en tires je les trouve assez passionnantes et je retrouve beaucoup ce côté quelque part la balance entre ce qui est marketing et ce qui est de l'art tu vois le qui est qui est jamais t'aurais envie enfin en tout cas moi j'ai ce côté peut-être un petit peu utopique de dire faudrait que ça soit que l'art qui parle tu vois et en même temps tu te rends bien compte que tu vis pas dans un monde où si tu fais pas du tout de marketing il y a quelque part un moment où ça va coincer alors c'est peut-être pas le cas de tout le monde et en tout cas c'est le sentiment que j'ai et c'est intéressant que en observant ce travail qui est quand même très niche de l'instapoésie alors niche et puis en même temps tu parles de comptes qui sont quand même très suivis tu retrouves tu vois tu retombes sur ces conclusions là je trouve ça hyper intéressant c'est vraiment passionnant

Floriane Joseph — c'est trop intéressant ce que tu dis sur cet équilibre qui est toujours à trouver entre l'art et le marketing et j'ai beaucoup ressenti ça cette recherche d'équilibre là aussi sur les comptes que j'observais et en lisant des recherches qui avaient déjà été faites des articles universitaires sur ces sujets où effectivement ils avaient déjà fait ressortir cette espèce de dichotomie c'est de l'art avant tout mais en même temps Instagram et le fait d'avoir beaucoup d'abonnés c'était aussi un peu le ticket gagnant pour s'autofinancer enfin il y avait un peu ce côté t'es instapoète t'es un peu auto-entrepreneur et quand t'as 500 000 abonnés bah en fait on t'a aussi publié parce que c'est bien ce que t'écris bien sûr mais aussi parce que t'as 500 000 abonnés et que c'est deux potentiels lecteurs qui vont acheter le livre et c'est comme ça que ça a un peu remis la poésie aussi au goût du jour dans le monde de l'édition c'est venu beaucoup d'Instagram et donc il y a un peu cette nécessité aussi de garder ce côté un peu marketing parce qu'il y a un peu ce truc de t'es instapoète t'es un peu le capitaine de ton bateau si t'arrives pas à continuer à poster des choses qui plaisent à ta communauté et à faire que aussi les lecteurs et les lectrices achètent le livre bah ça va pas durer très longtemps cette histoire donc il faut trouver ouais ce et en même temps les gens ils aiment le côté art pur mais en même temps ouais et comment tu marketes ça bien pour que tu gardes une qualité artistique et en même temps bah ouais des fois tu surfes sur un hashtag qui est un peu glamour en ce moment et tu tentes quoi enfin c'était c'est un vrai un vrai challenge que quasiment tous les instapoétés devaient se positionner par rapport à ça et auquel d'ailleurs la plupart offrent des réponses différentes enfin tout le monde prend pas les mêmes décisions tente pas les mêmes trucs c'est intéressant il y en a par exemple qui avaient un lien vers leur propre shop et qui auto-éditaient leur bouquin ou qui vendaient des mugs avec des citations de leur truc des t-shirts avec des citations il y en a d'autres qui faisaient pas ça du tout et qui étaient plutôt en mode juste acheter mes livres publiés en maison d'édition et c'est tout il y en a qui faisaient des collabs avec des marques enfin c'est des trucs hyper différents

Martin Eden et la mécanique du best-seller

Ybelion — c'est marrant parce qu'on retrouve tu vois c'est toujours on retrouve de la créativité aussi dans la manière d'adresser ces sujets là et c'est assez c'est vraiment passionnant ça je sais pas pourquoi ça me fait à chaque fois cette question là elle me renvoie au sujet de la fin de Martin Eden je sais pas si tu l'as lu mais

Floriane Joseph — j'ai lu que des extraits quand j'étais en prépa justement j'ai pas lu la fin

Ybelion — forcément mais tu vois c'est pas là si je t'ai spoilé t'inquiète tu vois quelque part tu vois ce qui m'a toujours moi le choc que j'ai eu en lisant ce bouquin là c'est de il écrit des textes pendant des années il devient connu et à ce moment là parce qu'il y en a un qui marche et à ce moment là en fait il écrit plus rien et en fait il fait que publier tout ce qu'il a déjà écrit avant et donc il y a cette question tu vois il se pose intérieurement la question de dire mais en fait les gens n'aiment pas ce que j'écrive ils aiment mon statut et je trouve que c'est un livre qui est terrible sur ça parce que attention spoiler hop les gens qui n'ont pas envie de spoiler Martin Eden qui a été écrit bon quand même bon voilà mais en fait il se suicide à la fin tu vois parce qu'il n'arrive pas à mettre de la justesse sur ok mais en fait les gens n'aiment pas ce que j'écris ils aiment le statut que j'ai obtenu parce que j'ai quelque chose qui a été célèbre et ça c'est un truc qui rejoint tous ces sujets là et qui à la fin la conclusion moi que j'en fais avec cette posture de coach parfois un peu méta tu vois peut-être un petit peu chiant c'est quelque part chacun trouvera son alignement dans ça et c'est peut-être le plus important d'être ok avec ce que tu vas chercher dans l'écriture tu vois cette fameuse intention personnelle et pour pas qu'il y ait de dissonance entre ce que tu fais et le résultat que tu en attends et c'est peut-être le plus important et c'est peut-être aussi le chemin de toute une vie tu vois et c'est ça qui est aussi voilà ça rejoint ce jeu infini auquel on joue mais c'est ça qui est passionnant

Floriane Joseph — ouais c'est vrai c'est trop intéressant ça des questions mais je crois je sais plus quel chanteur disait qu'en gros quand j'avais une chanson qui avait trop de succès enfin trop beaucoup de succès ben il aimait plus cette chanson parce qu'il trouvait qu'elle ne méritait pas d'avoir ce succès-là par rapport à d'autres qui pour lui étaient aussi bonnes mais qui avaient beaucoup moins marché et ouais

Ybelion — c'est vrai il y en a beaucoup qui partagent ça et derrière tu vois tu retrouves aussi forcément la fameuse mécanique du best-seller tu vois de ok mais est-ce que tout ça est vraiment décorticable parce qu'effectivement t'as plein alors c'est très c'est encore plus vrai dans la musique parce que d'un coup tu libères une dizaine de titres et donc tu vois en fait la réalité là le marché ment pas il y en a un qui marche beaucoup plus et toi t'aurais peut-être pas parié sur celui-là et donc t'as ce truc de dire putain mais qu'est-ce qu'il a de plus que les autres tu vois et ça c'est pareil cette mécanique-là elle est pour ça tu vois moi la recherche du best-seller en tant que telle c'est une promesse avec laquelle il faut faire attention parce qu'elle peut vraiment créer des dissonances qui sont très corrosives je dirais pour son intériorité très intéressant

Floriane Joseph — puis en plus c'est un peu ça enfin c'est le côté magique qui reste qu'à la fin même s'il y a des clés des trucs où ça marche un peu ou quoi t'arrives jamais à expliquer à 100% pourquoi ce livre-là ça a été un phénomène mondial et pas tel autre et c'est un peu la magie du truc quand même c'est qu'il y a quand même une part de mystère

Ybelion — dans l'art et dans l'art

Floriane Joseph — c'est plus artistique

Un poème préféré ?

Ybelion — exactement et toi c'est un beau parallèle d'ailleurs parmi par exemple le premier recueil est-ce que t'en as quelques-uns où tu les préfères vraiment parmi tous les autres tu vois ou alors c'est comme choisir son enfant préféré quelque part

Floriane Joseph — ouais c'est dur j'ai pas l'impression que j'en ai que je préfère en fait ça dépend des contextes parce que par exemple si je me dis tiens je vais en matin sur Instagram je vais naturellement aller vers des poèmes un peu plus courts et je me dirais bah oui c'est mieux c'est mieux pour le contexte de j'ai besoin de lire que 3 4 lignes sur Instagram mais si je dois lire sur une scène un poème bah je vais plutôt chercher un plus long et du coup pour tel événement je me dirais c'est celui-là le meilleur mais c'est pas le meilleur en soi c'est le meilleur à ce moment-là pour Instagram ou c'est le meilleur ce soir-là pour lire sur scène avec tel public ou c'est donc j'ai l'impression que ça dépend et après j'avoue que ça change ouais j'ai l'impression que ça change aussi en fonction de peut-être des années ou des mois ou il y a des fois certains poèmes que j'oublie un peu parce que c'est ceux dont on me parle le moins et parce que non c'est assez différent quand même les gens qui me font des retours me parlent de poèmes assez différents mais il y en a quand même je sais pas une petite dizaine dont on me parle jamais et je les aime pas moins enfin j'y pense des fois je me dis ah est-ce qu'il y a un truc est-ce qu'ils sont vraiment moins bons est-ce que c'est le thème est-ce que c'est est-ce que c'est juste le fait qu'en fait sur ce thème-là j'avais aussi un autre poème et il se trouve que l'autre ouais prend beaucoup mieux et du coup les gens me parlent toujours de celui-là et pas de l'autre est-ce que je me perds dans ce que je dis je sais même plus ce que je voulais dire je suis désolé mais

Ybelion — ah non t'inquiète c'est j'aime beaucoup c'est effectivement c'est très contextuel en fait l'amour d'un encore plus la mort d'un poème que celui d'un texte et je comprends tout à fait que ça soit quasiment impossible en fait de dire celui-là je le préfère à un autre puis des fois

Floriane Joseph — tu te souviens du processus d'écriture et t'aimes le processus ou le souvenir que t'as plutôt que le poème en fait je suis incapable de dire si le poème il est meilleur mais je sais qu'il m'a pris tellement de temps et que je partais de tellement loin et que c'était tellement nul au début pour arriver au stade où je me suis dit ah c'est bon là ça marche un peu quand même peut-être que du coup je vais l'adorer parce que je me souviens du chemin alors que bon en fait en soi il est peut-être pas meilleur qu'un autre que j'ai écrit plus rapidement mais qui m'a créé moins de souvenirs je sais pas c'est dur de différencier

Ybelion — ouais c'est dur et t'as eu des retours qui t'ont surpris dans le sens où par exemple quelqu'un il comprenait quelque chose que t'avais pas forcément eu la sensation de maître ou ouais ça peut être tellement variable en vrai

Le lecteur qui apprend le français avec ses poèmes

Floriane Joseph — j'essaye de j'ai pas eu l'impression d'avoir des retours très surprenants où vraiment je me serais dit ah tiens la vache j'avais pas vu ça j'avais pas compris ça par contre y'a des retours qui m'ont énormément touchée où j'avais pas imaginé que mes poèmes seraient lus dans ce genre de contexte c'était genre par exemple une dame qui m'a écrit sur Instagram pour me dire que je sais même plus si c'était elle ou son copain qui apprenait le français je crois que c'était elle non c'était non je crois qu'elle elle lisait du français mais elle avait un copain qui était pas francophone et il avait vu le livre en librairie il l'a acheté uniquement pour la couverture et parce que c'était de la poésie il s'est dit elle va bien l'aimer et en fait elle a adoré et du coup elle lui lisait des poèmes pour lui apprendre le français avec ce côté bah en fait il y a ce jeu sur les sons avec les rimes et en même temps c'est plus court et en même temps il y a des métaphores et tout donc tu peux expliquer certains mots et en fait j'avais pas du tout imaginé pour moi c'est plus dur la poésie et du coup j'avais pas imaginé qu'au contraire ça pouvait être plus facile parfois parce que justement il y a des sonorités qui reviennent et ça permet de pour apprendre mieux la prononciation des mots par exemple il y a des images qui reviennent et donc finalement ça aide mieux pour se souvenir de certains trucs pour apprendre des mots de vocabulaire et je me suis dit moi qui en plus suis passionnée par les langues qui ai fait de l'anglais et tout je veux dire quand même que quelqu'un qui est pas francophone essaye d'apprendre le français en lisant ses poèmes que quelqu'un peut être l'utilisateur je trouvais ça trop bien

Ybelion — c'est marrant tu sais c'est ton métier de prof que t'as pu faire qui coulisse inconsciemment dans tes textes c'est trop cool

Floriane Joseph — et c'est

Écrire dans une autre langue

Ybelion — tu parlais de l'amour des langues que t'avais est-ce que t'as déjà essayé d'écrire dans d'autres langues ou alors attends en fait ça me fait penser à plusieurs questions comme j'imagine qu'est-ce qu'il y a comme différence par exemple tu prends un poème anglais le lire en anglais ou le lire en français est-ce que à quel point ça change je sais pas si c'est très clair mais en fait je suis assez fasciné par la mécanique les langues roulent différemment tu vois aussi j'ai cette sensation-là mais

Floriane Joseph — j'ai l'impression alors j'ai l'impression que l'anglais est un peu plus libre mais j'arrive pas à savoir si je pense ça parce que la langue anglaise est un peu plus souple en soi ou si c'est juste que comme c'est pas ma langue je vois moins quand c'est une demi-rime ça sonne un peu pareil mais pas complètement pareil ou si c'est parce que je maîtrise un peu moins leurs règles et tout et que je tords un peu la phrase en fait grammaticalement c'est pas exactement ça qu'il faudrait dire mais moi ça me paraît bien et je comprends mais c'est parce que c'est pas ma langue et peut-être que si je l'écrivais si je faisais la même chose en français je bugrais en me disant bah non mais ça marche pas il y a une faute dans cette phrase et tout donc j'arrive pas à trop savoir à quel point il y a cette souplesse innée qui est en plus davantage possible en poésie parce que bah tu peux tordre un peu les phrases ou si c'est juste que c'est moi qui arrive dans la langue anglaise avec un regard extérieur bah après il y a des très grands auteurs et autrices qui ont écrit en anglais alors que c'était pas leur langue leur langue maternelle Nabokov c'était pas sa langue après c'était une langue avec laquelle il a grandi quand même mais c'était pas sa langue maternelle c'est différent j'ai l'impression que ça ouvre une machine différente dans ma tête de temps en temps j'ai écrit des poèmes très perso en anglais j'avais l'impression que je pouvais dire des choses plus intimes parce que je le disais en anglais des fois j'ai écrit des poèmes en anglais je me suis dit non mais en fait si ça serait trop bien en français je les traduis et en fait j'ai juste réécrit le poème parce que ça me paraissait intraduisible surtout moi qui aime un peu les rimes et tout donc même en anglais j'aime bien quand il y a quelques rimes en fait c'est impossible je trouve ça très dur de garder les rimes la rythmique et tout donc je pouvais écrire un poème où il y avait des vers assez longs en anglais et ça devenait un truc où il y avait des vers très courts en français et donc en fait t'as même pas gardé tu vois si un traducteur faisait ça je serais trop choquée en mode non mais j'avais fait des vers longs vous devez garder le vers long au moins et en fait quand c'est moi qui l'ai fait j'étais dans une espèce de truc où c'était pas de la traduction c'était de la translation de le thème reste mais en fait je réécrivais le truc et du coup je me suis encore perdue mais voilà donc j'aime bien écrire en anglais j'en écris pas énormément en anglais non plus je pense qu'ils sont pas forcément très bons parce que c'est quand même pas mal en mais c'est intéressant c'est intéressant linguistiquement je trouve il se trouve que j'en avais aussi beaucoup écrit en anglais à un moment où je préparais la grecque d'anglais et donc j'avais très peu le temps d'écrire et en fait je me suis mise à griffonner des poèmes dans les marges pendant certains cours

Ybelion — et en fait

Floriane Joseph — comme le cours était en anglais et qu'on étudiait un texte anglais et que j'entendais dans le fond le prof qui parlait en anglais bah c'est venu en anglais et j'ai écrit des poèmes en anglais de manière très contextuelle encore une fois finalement et une fois que ça a été débloqué chez moi bah du coup j'ai continué parfois à écrire en anglais mais sinon plutôt majoritairement en français j'avoue mais les deux sont c'est intéressant de voir ce que tu peux faire dans une langue et pas dans une autre comment ça vient c'est très intéressant

Ybelion — tu verrais glisser un poème anglais dans un recueil français si ça servait peut-être le message ou je sais pas

Floriane Joseph — peut-être je pense que je mettrais quand même une petite traduction à côté même si c'est pas une traduction belle où je me dis c'est pas un poème une version poème c'est vraiment une traduction mot à mot je pense que je mettrais quand même la traduction parce que bah purement moi qui adore les langues j'aime pas quand dans des livres il y a des mots enfin de mots encore tu comprends souvent mais des phrases entières dans une autre langue et que t'as pas la traduction en note de bas de page notamment par exemple en latin je trouve c'est extrêmement snob le truc où il te met deux phrases entières en latin et puis ça continue et toi t'es là bah et en plus j'ai fait du latin mais j'étais nulle et je disais bah ouais mais j'ai pas compris donc je vois pas pourquoi je partirais du principe que parce que c'est de l'anglais les gens ils vont comprendre bah non en fait il y a des gens peut-être ils ont appris une autre langue peut-être l'anglais c'était moins peut-être ils ont jamais aimé l'anglais ils sont trop forts en espagnol ils sont trop forts en russe en chinois en arabe je sais pas donc je vois pas pourquoi je partirais du principe que donc je pense que je mettrais quand même une petite traduction dans tout le monde

Ybelion — je vois ce que tu veux dire c'est intéressant c'est intéressant bah après c'est mon sujet

Floriane Joseph — c'était mes sujets de mémoire ça mon deuxième mon mémoire de Master 2 j'avais travaillé sur la langue et les langues dans les deux premiers romans de Chimamanta et Koti Adichie qui sont donc écrits en anglais mais il y a pas mal de mots en nikbo à l'intérieur qui est sa langue maternelle et en yoruba et en ossa qui sont des langues majeures du Nigeria et donc en plus c'était les deux premiers romans étaient placés dans un contexte où ça se passait au Nigeria alors que le troisième c'était un peu entre Nigeria et les Etats-Unis et donc j'ai étudié vraiment bah concrètement déjà le rapport des personnages aux langues suivant les langues qu'ils parlent ou qu'elles parlent ou pas ou avec des accents ou pas qu'est-ce que ça change dans la dynamique entre les gens et après dans le roman en soi qu'est-ce que ça change que de temps en temps il y a un mot nikbo est-ce qu'elle l'explique est-ce qu'elle l'explique pas est-ce qu'elle le traduit est-ce que quand un mot revient 200 pages plus loin bah des fois la deuxième fois elle le traduit pas et donc le lecteur doit avoir appris et se souvenir au fur et à mesure du vocabulaire c'était hyper intéressant créativement comment tu fais pour mélanger un peu et avoir cette richesse là j'ai trouvé ça trop passionnant

Ybelion — putain c'est encore un encore un niveau de créativité où tu peux explorer un peu toutes les toutes les langues toutes les langues parce qu'en plus elles ont des sonorités différentes c'est ça qui est c'est ça tu vois c'est vrai que je me suis jamais penché sur l'exercice mais ne serait-ce que quand t'entends quelqu'un parler en italien en espagnol en arabe en allemand il n'y a rien qui sonne pareil et presque les langues portent aussi d'un peu d'inconscient collectif tu vois l'italien a ce côté très charmeur l'allemand peut-être ce côté un peu plus rude et t'as presque envie tu vois tout de suite créativement tu te dis t'as un truc où justement le ton de la voix serait plutôt incarné par la langue utilisée que par les mots enfin bref tu peux c'est assez fascinant c'est assez fascinant bon je parle que je parle que anglais j'en ai un peu perdu mon allemand et en théorie j'ai un niveau B2 en suédois mais bon voilà fictif

Floriane Joseph — trop bien mais t'as vécu en Suède un peu ou t'as vécu en Suède ?

Ybelion — non j'ai fait non c'était j'étais en double diplôme d'ingé à Stockholm et on avait une obligation de passer à un niveau je sais même plus si c'est B1 ou B2 mais en fait tu sais c'était on avait des cours un peu toute l'année mais bon quand tu pratiques une heure par semaine voilà t'apprends pas grand chose et donc en fait pour nous faire passer le niveau à la fin tu sais t'avais genre deux semaines intensifs t'avais suédois matin soir enfin matin après et donc là effectivement tu développes assez naturellement à la fin t'arrives à tenir vite fait une conversation et tu prends l'avion t'arrives en France et là au bout de deux semaines il n'y a plus personne tu vois là tu oublies

Floriane Joseph — c'est très ingrat les langues c'est que tu pratiques pas ça s'en va

Ybelion — ça s'en va ouais

Floriane Joseph — mais c'est hyper stylé je pense que c'est comme le vélo ça revient quand même genre si à un moment tu te dis je vais reprendre le suédois je pense que ça débloque des trucs dans ta mémoire c'est ça va être fascinant enfin j'ai fait beaucoup d'espagnol pendant mes études je l'ai un peu perdu puisque là je pratique pas et à chaque fois je me dis un jour je vais reprendre et de temps en temps je reprends un bouquin en espagnol je feuillette et il y a des mots je vois et je sais que je devrais savoir et j'ai oublié et il y en a ça revient vaguement mais des fois c'est des sensations je peux même pas traduire le mot mais je suis là en mode si ce mot là genre il est violent il y a un truc de violent dans ce mot et c'est trop marrant de se souvenir un peu par émotion et ça finit par revenir donc je pense c'est comme le vélo si tu reprends un jour ça finit par si tu redéveloppes des trucs

Ybelion — ouais c'est clair et c'est tu vois c'est ce que tu ça rejoint ce que tu disais tout à l'heure c'est ça te replace dans les contextes dans lesquelles tu as pu être confronté à ces mots là et ça c'est vrai d'ailleurs pour les mots pour les langues pour tous les objets tu vois que tu peux avoir qui traînent autour de toi ils sont tous toujours très porteurs des histoires personnelles que tu as c'est assez fascinant et c'est un très bon moteur créatif quand on a l'impression d'être bloqué ce que je disais je sais plus il y a pas très longtemps à quelqu'un là tu prends n'importe quel objet autour de toi et puis retrace la vie de cet objet tu vois vis-à-vis de toi tu verras tout de suite ça part dans tous les sens c'est incroyable

Floriane Joseph — c'est très intéressant merci Soi

Ybelion — c'est vrai que

Floriane Joseph — étudier vas-y

« Maintenant » : la main qui tient le présent

Ybelion — vas-y pardon

Floriane Joseph — j'ai oublié ce que je voulais dire ouais que je trouvais ça trop intéressant aussi d'étudier d'autres langues et de parler à des gens pour qui le français n'est pas leur langue maternelle parce que tu regardes ta langue différemment et j'avais un prof d'anglais qui nous avait dit qui était natif et qui nous avait dit ouais bah moi le jour où en français j'ai compris maintenant je me suis dit mais c'est extraordinaire parce qu'en fait maintenant now c'est main tenant ta main tient le moment présent la main sinon et j'étais là genre wow c'est trop bien

Ybelion — je viens d'avoir un choc mental je m'y attendais pas mais c'est exactement c'est vrai

Floriane Joseph — moi aussi t'as la tête qui est l'exposent

Ybelion — ouais c'est clair putain c'est fou c'est fou putain alors celui-là je l'avais pas c'est fou quand même parfois tu te dis la construction des langues c'est vraiment fascinant à chaque fois ça me renvoie à Tolkien je comprends pourquoi il était autant passionné par les langues et qu'il a fait tout ce qu'il a fait après tu vois mais c'est dingue pour reboucler souvent à la fin je pose la question aux invités s'ils ont quelque chose d'assez je dirais loufoque à raconter sur le là en l'occurrence ton recueil de poésie dans soit dans la création soit dans les textes soit dans une anecdote un truc après tu m'en as déjà donné pas mal c'est vrai je suis un peu genre demande une je suis un peu gourmand

Le calligramme de la rose

Floriane Joseph — alors je sais pas si c'est loufoque mais bah du coup je vais revenir sur parce qu'on en a vite parlé mais pas en détail est-ce que je peux trouver le poème en fait c'était le fait qu'il y avait donc certains poèmes qui étaient en couleur sur Insta et en fait on pouvait pas imprimer le livre en couleur parce que ça coûte vraiment trop cher et genre il aurait fallu que ce soit un beau livre tu vois vendu genre à 30 balles c'est pas possible enfin c'était pas du tout mon but ni le but de la maison d'édition c'était quand même de faire un livre qui soit abordable qui reste en dessous des 20 euros en général tu dis ouais un bouquin c'est 20 euros et du coup il a fallu réfléchir sur certains caligrammes et du coup là en fait il y a ce caligramme de la rose je sais pas si on voit pas hyper bien en plus avec les couleurs mais enfin il y a pas de couleur non juste ah si oui

Ybelion — c'est bon ah oui c'est bon la netteté s'est fait

Floriane Joseph — en gros dans la version originale donc il y avait le dôme de verre autour qui était un peu bleu pâle les pétales de la rose qui était un peu rose la tige qui était verte et j'avais mis les épines rouges comme si quelqu'un s'y était piqué et qu'il y avait un peu de sang sauf que les pétales n'étaient pas du tout comme ça au début les pétales étaient vraiment juste à plat en fait tu lisais les verres comme des lignes et c'est au moment où on a on s'est dit bon bah ok on va perdre la couleur qu'est-ce qu'on qu'est-ce qu'on peut faire pour quand même garder un côté un peu joli donc déjà on a pu travailler un peu sur les noirs et blanc le dôme il est beaucoup plus clair parce que c'est le dôme de verre et ensuite on a joué sur les pétales quitte à pas avoir de couleur déjà à les mettre en rond et pour qu'on puisse garder le sens de lecture en fait on a joué sur le dégradé et donc ça va du plus foncé au plus pâle vers l'intérieur et du coup tu suis le dégradé en lisant d'abord le verre le plus foncé et puis après celui-là il est un tout petit peu plus clair et puis ça suit sur le côté un peu plus clair etc. et tu fais un espèce de tourbillon jusqu'au centre et du coup ça me permettait à la fois de garder un côté joli parce que ces pétales-là sont beaucoup plus jolis que ce que j'avais fait avant et c'est l'illustratrice et la graphiste Lucie L'Escalier qui a fait la couverture d'ailleurs qui a eu cette idée de format de pétales et du coup c'est vraiment encore une fois c'est un travail commun en fait parce que bah ouais c'est moi qui ai écrit le calligramme mais en fait à la fin pour qu'il soit dans cette version-là bah il y a mon éditrice et l'illustratrice qui ont bossé et qui ont donné des idées et qui fait qu'à la fin il y a ce format-là donc voilà c'était à la fin une manière de compenser la perte de couleurs en faisant un truc plus joli et en même temps de garder un sens de lecture qui soit clair et donc c'est justement ce côté on parlait de l'équilibre entre faut que ça soit clair et en même temps faut que ça peut être décortiqué pour moi c'est évident qu'il fallait que ça soit facile à lire que tu sois pas en train de lire le poème pendant dix minutes pour te dire en fait c'est quoi l'ordre que je lis quel enfant en premier donc voilà je sais pas si c'est loufoque mais je trouvais c'est intéressant

Conclusion

Ybelion — ça tombe pile dans ce que j'aime bien j'aime bien pour clôturer c'est fou en plus c'est assez naturel tu vois dans le tu vois ça va de gauche à droite foncé clair ouais c'est trop bien tu vois c'est vraiment en fait c'est la créativité poussée à son à son maximum et tu peux vraiment être joué jouer tout enfin n'importe comment c'est trop bien c'est trop bien merci beaucoup Florian d'être venue parler de poésie et de ton recueil tant qu'il restera des corps à étreindre du coup dont on mettra le lien le lien un peu partout là dans les descriptions merci à toi de m'avoir rejeté avec grand plaisir et tu m'as donné un une nourriture créative exceptionnelle ça me donne ça me picote presque les doigts tu vois

Floriane Joseph — ça me donne envie de réécrire de la poésie mais je trouve que ça c'est génial en poésie en particulier qui est un genre où les gens sont un peu plus frileux dès que t'en parles un peu bah les gens ça débloque des trucs qui sont là genre ah en fait peut-être en relire en réécrire c'est trop bien merci beaucoup

Ybelion — et puis à ce côté tu vois c'est vrai qu'on l'a pas dit mais c'est enfin si un petit peu mais c'est presque un peu moins engageant la poésie parce que tu peux te permettre justement de lire comme tu disais seulement un poème ou seulement un chapitre ouais et donc voilà j'encourage tous ceux qui nous écoutent à vous pencher sur la poésie d'auteur bien vivant parce qu'il en existe et

Floriane Joseph — il y en a de plus en plus donc

Ybelion — ça trop bien

Floriane Joseph — trop cool Juliette que t'as je crois que je sais plus si t'en avais parlé mais elle va publier son premier recueil de poésie là le mois prochain je crois donc

Ybelion — on en avait parlé un petit peu mais effectivement à l'époque ça avait pas été encore je crois pleinement annoncé mais ouais c'est trop cool c'est trop cool big up à Juliette d'ailleurs qui nous a fait nous rencontrer

Floriane Joseph — ouais merci beaucoup Juliette en plus c'est adorable à chaque fois qu'elle me fait mousser comme ça elle pourrait dire est-ce que vous connaissez Floriane ? elle est adorable absolument exactement ce qu'elle a fait j'ai été écoutée après son épisode du coup si j'avais vu passer des extraits j'avais pas encore pris le temps de l'écouter du coup quand tu m'as contacté je me suis dit que je vais y écouter mais c'était trop mignon et j'ai appris plein de trucs aussi parce qu'on parle un peu entre nous de nos processus et tout ça aide beaucoup de discuter de quand t'as les mains dans la boue dans la pâte à modeler et en même temps j'ai appris d'autres trucs que je savais pas sur son bouquin notamment en Balcon à Naples donc c'était très intéressant

Ybelion — c'est toujours ça l'inspiration par les auteurs et par leur processus aussi c'est passionnant donc merci d'avoir joué le jeu sur ce partage

Floriane Joseph — merci à toi

Ybelion — merci d'être là épisode après épisode si ce podcast t'inspire t'aide ou te met du baume au coeur t'abonner mettre 5 étoiles et le partager c'est le meilleur moyen de m'aider à toucher le plus de gens qui ont un livre en eux parce qu'après tout plus il y a de livres écrits et mieux le monde se porte à très vite Ose Écrire

Épisode 137 avec Floriane Joseph

AU MICRO AVEC

Floriane Joseph

Floriane Joseph est poétesse et romancière. Elle a publié Tant qu'il restera des corps à étreindre chez Sterenn, un recueil en quatre parties où les calligrammes côtoient le vers classique et déplacent le regard sur la place des femmes. Elle est aussi docteure en littérature : sa thèse porte sur l'instapoésie, ces poètes nés sur Instagram, à travers l'œuvre de Lang Leav.