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Fiche n°142 · Le Pokédex de l'écrivain

Se remettre à écrire après une pause : la leçon Ptéra

Recréé à partir d'ADN fossilisé dans de l'ambre, il aurait été le roi des cieux. Il porte le souvenir d'un règne qu'il n'a pas vécu. L'auteur que tu étais avant ta pause lui ressemble.

LA FICHE MOT À MOT

Tu as écrit, avant. Il y a trois ans, cinq ans, quinze ans, tu avais un manuscrit ouvert, une régularité, peut-être même des gens qui te demandaient des nouvelles du livre. Puis la vie est passée, un déménagement, un enfant, un boulot, et le fichier est resté fermé, sans décision.

Aujourd'hui tu voudrais t'y remettre, et tu découvres que c'est plus dur que la première fois. On va regarder ensemble pourquoi, et comment revenir sans essayer de ressusciter la personne qui écrivait à l'époque. Ptéra, le fossile que le Pokédex a ramené à la vie, est passé par là avant toi.

Au collège, j'écrivais des histoires. Puis il y a eu la prépa, l'école d'ingénieur, et ça s'est arrêté sans que je m'en rende compte. Pendant des années, si on m'avait posé la question, j'aurais répondu que l'écriture était une histoire d'ado, réglée, classée.

Le rêve a fini par retoquer à la porte, vers mes vingt-cinq ans, et j'ai découvert que je ne revenais pas au même endroit. L'ado qui écrivait n'existait plus. Il y avait à sa place un ingénieur fatigué qui se souvenait d'avoir su écrire, et qui avait l'impression de ne plus savoir.

Ma première réaction a été de me rêver grand écrivain, interviewé, publié. J'avais déjà l'impression d'être cette personne, donc je n'écrivais pas. Et quand j'écrivais, ça donnait ça : trois cents mots un dimanche, dans un cahier que je finissais par perdre, et je me sentais en règle pour trois semaines. Ça a duré trois ans. C'est long trois ans.

Alors... Ptéra occupe la fiche 142, et la version Jaune dit : « Un Pokémon sauvage disparu il y a longtemps. Il est créé à partir d'ADN fossilisé dans de l'ambre. » Rubis et Saphir finissent sur « On pense qu'il était le roi des cieux à l'époque préhistorique. »

Voilà un roi des cieux qu'on a ressuscité à partir d'un fossile. Personne ne l'a vu régner, et lui non plus d'ailleurs, puisqu'il sort d'un laboratoire. Il porte le souvenir d'un règne qu'il n'a pas vécu, dans un ciel qui a changé. La fiche Rouge Feu dit qu'« il vole très haut en poussant des cris très aigus ». Il crie comme si le ciel lui appartenait encore.

Dans ces cris, j'entends un corps qui se souvient d'avoir régné, dans un royaume qui n'existe plus. Il hurle, et le hurlement lui sert de règne.

Quand tu reviens à un livre abandonné, tu reviens avec un fossile. Tu te souviens de l'idée que tu te fais maintenant de l'auteur que tu étais : il écrivait tous les matins, il avait du souffle, ses phrases sortaient toutes seules. Cette personne est ton roi des cieux, et tu essaies de lui ressembler dès le premier jour. Tu rouvres le fichier, tu relis le chapitre 6, tu le trouves bon, et tu attends de retrouver ce niveau avant d'écrire le chapitre 7, et tu peux attendre longtemps.

Ce roi-là n'a jamais existé. À l'époque, tu doutais sûrement aussi. Ce roi manquait des jours, n'avait pas d'inspiration et trouvait son chapitre 3 nul à chier. La pause a effacé les doutes et gardé les bons souvenirs, comme l'ambre garde l'ADN et jette le reste.

Exemple : en mai, un auteur est venu me voir avec deux mois et demi sans écrire derrière lui, quarante-deux histoires en tête et des dossiers d'organisation tous vides. Il sentait une montagne à l'idée de rouvrir son manuscrit, au point d'envisager de tout refaire de zéro. La première séance a servi à poser ce qu'il voulait de ce livre, et à regarder la matière qu'il avait déjà : elle était bonne, il n'avait pas besoin de recommencer à zéro, et il lui manquait juste une boussole. Il a redémarré le lendemain à l'aube. Fin juillet, en décrivant l'état dans lequel il était arrivé, il a eu cette formule : « je m'autorise enfin à être l'auteur que je suis aujourd'hui sans le comparer à celui que je croyais être à l'époque. »

Derrière tout ça... Il reste un deuxième fossile, le texte lui-même. Le chapitre 6 que tu as relu, tu l'as trouvé bon, et c'est un problème, puisqu'il a été écrit par quelqu'un que tu n'es plus. Ton chapitre 7 ne lui ressemblera pas, et tant que tu l'exiges, il reste dans ta tête. En attendant, laisse le chapitre 6 tranquille, il attendra la réécriture avec tous les autres.

La leçon c'est que tu recommences ce livre avec ce que tu es devenu, et je tiens ça pour une chance.

Ptéra cherche un ciel à sa taille, mais son règne est fini, le vol reste lui, et un roi qui accepte de ne plus être roi arrête de crier et surtout s'octroie la chance de retrouver une couronne.

Mon premier roman s'est écrit dans les creux de l'ingénieur : les pauses de midi sur le téléphone, les matins avant les notes de sûreté. C'était tout ce que l'ingénieur pouvait donner, et le premier livre a fini par exister avec ces miettes. L'ado qui écrivait des histoires n'aurait rien reconnu de ce rythme, et lui n'avait jamais fini un seul livre.

Et preuve de plus s'il en fallait : depuis des mois, ma règle est simple : j'écris avant neuf heures. Cet été, avec la chaleur, avant neuf heures je courais et je promenais Voltaire, mon cocker, sinon le bitume lui grille les coussinets. Pendant quelques jours, je me suis retrouvé devant un dilemme débile : j'écris avant neuf heures ou je n'écris pas ? Que j'ai résolu en repensant mon rythme à la taille du ciel devant moi. C'est à peu près ce que ton livre attend de toi.

Tu reviens plus vieux, avec moins de temps, moins de souffle peut-être, et plus de vécu. Le livre que tu vas écrire sera différent de celui que tu as laissé, et tant mieux : l'ancien a déjà eu sa chance.

C'est ce qu'on cherche en accompagnement sous le nom de Clarté de Rythme : une discipline d'écriture durable, qui s'intègre à ta vie sans tout sacrifier, ta vie d'aujourd'hui, avec ses horaires et sa fatigue, celle que le roi des cieux n'a jamais connue.

Avant de rouvrir le fichier, ouvre ton agenda et prends un rendez-vous avec le livre : une date, une heure, une durée que tu peux tenir même une mauvaise semaine. Ce jour-là, la suite du chapitre 6 attendra. Tu écris une page sur ce qui s'est passé entre-temps, comme une lettre à ton texte : ce qui t'a éloigné, ce que tu as vécu depuis, ce que tu sais aujourd'hui que tu ne savais pas en le laissant. Cette page restera hors du livre, elle sert à présenter l'auteur d'aujourd'hui au texte d'hier. La suite viendra après, de celui que tu es maintenant.

Note en commentaire l'année de ta dernière page et la date de ton rendez-vous. Je viendrai vérifier.

La suite de la leçon

Une cadence d'écriture qui tient avec ta vraie vie, c'est la Clarté de Rythme. L'atelier offert d'Ose Écrire t'aide à trouver la tienne.

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Ybelion — Samuel Le Parc

DERRIÈRE LE POKÉDEX

Ybelion

Samuel Le Parc · écrivain et coach ICF

Ancien ingénieur en sûreté nucléaire, j'ai tout quitté pour l'écriture. J'anime Ose Écrire et j'accompagne les auteurs autour de trois clartés : le rythme, l'identité, l'intention. Toi aussi, tu as un livre qui attend ?