FICHE N°025· LE POKÉDEX DE L'ÉCRIVAIN
Ton texte est trop gentil : la leçon Pikachu
LA FICHE MOT À MOT
« C'est bien écrit. »
Si on t'a déjà rendu ton chapitre avec ces trois mots et rien de plus, tu connais la sensation. Personne ne t'a parlé d'un personnage, d'une scène, d'une phrase qui reste. On t'a complimenté sur la surface, poliment, et tu as remercié poliment.
C'est de ce texte trop gentil que je veux te parler, celui que tu as poncé jusqu'à ce qu'il ne puisse plus blesser qui que ce soit. Pour ça, j'ai besoin de la bestiole la plus mignonne du Pokédex, et de sa fiche officielle, qui l'est beaucoup moins.
Il m'a fallu deux ans et demi pour envoyer un texte à ma sœur.
Deux ans et demi pour le jury le plus indulgent de la Terre, quelqu'un qui m'aurait trouvé génial si je lui avais recopié la notice d'un lave-vaisselle. J'étais mort de trouille quand même.
Son verdict, je m'en souviens très bien : mes dialogues étaient à chier. Ils étaient monotones, tous construits pareil.
[pause] Sur le coup, j'ai rangé ça au rayon technique. J'avais tort. Mes dialogues étaient plats pour une raison plus bête que la technique : j'écrivais comme j'avais appris à me tenir. Je viens d'une famille plutôt d'ingénieurs, j'ai fait prépa, école d'ingé, huit ans de sûreté nucléaire. J'ai porté le masque du rationnel très longtemps, sans que personne me l'impose, simplement parce que c'était l'air que je respirais. La créativité n'avait pas vraiment sa place dans le décor.
Pendant huit ans, j'ai cru que créer n'était pas sérieux.
Alors le jour où je me suis assis pour écrire de la fantasy, j'ai écrit sérieusement, correctement, proprement. Aucun de mes personnages n'avait le droit de déraper, vu que moi je ne dérapais jamais.
Fiche numéro 25 du Pokédex, Pikachu.
« Il stocke l'électricité dans les sacs électriques de ses joues. Quand il libère l'énergie accumulée d'un coup, la puissance égale celle de la foudre. »
[pause] Les joues rondes et l'éclair tiennent dans la même phrase, dans le même corps, sans hiérarchie. Le monde, lui, n'a retenu que les joues. Pikachu vit sur des pyjamas, des trousses et des paquets de gâteaux, et sur aucun de ces objets tu ne verras la foudre.
C'est le traitement que tu appliques à ton texte. Tu as gardé la moitié qui te fait aimer.
[re-hook] La question qui m'intéresse vraiment, c'est le moment où tu as poncé.
Regarde ton dernier chapitre. Il y a une phrase que tu as adoucie, une réplique que tu as retirée à ton personnage, une scène que tu as coupée au montage mental avant même de l'écrire. Tu as fait ça tout seul, sans que personne te le demande, et tu ne t'en souviens probablement plus.
Le calcul derrière est simple : une décharge se paie. Ta mère va reconnaître la scène du repas de famille, ton collègue va se demander si le personnage odieux c'est lui, et ta bêta-lectrice va te trouver dur. Tant que tu restes agréable, tout le monde reste content, et toi tu restes seul avec ta charge.
J'ai re-regardé Dexter récemment, dans un pur coup de nostalgie. Ado, la série me fascinait. Adulte, je me suis retrouvé devant mon écran à m'attacher sincèrement à un type qui tue des gens, en me demandant si j'avais le droit. [sourire] Je suis resté perplexe un bon moment. Ce personnage tient debout justement parce qu'il porte ses deux faces en entier : le voisin adorable est vrai, le tueur est vrai, et l'auteur ne demande jamais au spectateur de choisir laquelle croire.
Dans le diagnostic que je fais avec chaque auteur, c'est la Clarté d'Identité qui porte cette question : qu'est-ce que tu t'autorises à mettre sur la page ?
Ce que tu crois au fond, c'est qu'il faut trancher. Soit tu deviens un auteur qu'on aime, soit tu deviens un auteur qui frappe. Cette croyance m'a coûté des années de silence et des dialogues que ma propre sœur a trouvés à chier.
Je reviens à la fiche, que j'ai lue trois fois sans voir le plus important.
L'éclair de Pikachu n'existe que grâce aux joues. Les sacs sont l'endroit où l'électricité s'accumule, et sans eux il ne reste plus rien à décharger.
Transpose sur ton livre. Ta douceur, ta politesse, ton souci de ne blesser personne, tout ce que tu prends pour ton défaut, c'est ta réserve. C'est ce qui fait qu'une scène dure, chez toi, arrive comme un éclair au lieu de se fondre dans le bruit ambiant. Chez un auteur qui cogne à toutes les pages, la trentième ne touche déjà plus grand monde. Tes joues rondes sont la condition de ton éclair.
Ce qu'on cherche ensemble, c'est le moment où tu acceptes de décharger, en gardant tout le reste intact. Une seule fois, bien placée, sur la scène qui porte ton livre, celle vers laquelle tout converge et que tu contournes depuis six mois.
Je te dis ça avec un projet qui me met dans le même état. Après ma trilogie, je veux écrire une romance inspirée de gens de ma vie, et la peur classique m'est tombée dessus : comment ils vont le prendre ? J'ai fini par démonter mes trois suppositions, à savoir qu'ils vont le lire, qu'ils vont se reconnaître et que ça va mal passer. Aucune ne tient debout. Je cache déjà énormément de monde entre mes lignes, et je suis sans doute le seul à trouver évident qu'ils s'y reconnaîtront.
Donc je l'écrirai.
Reprends la scène que tu contournes. Écris-en une version qui ne sortira jamais de son fichier, sans te demander si tu as le droit. Tu ne l'intègres pas, tu ne la montres pas. Elle te sert juste à voir la tête que ça a quand tu ne freines pas, et tu décides après ce que le livre en garde.
[regard caméra] En commentaire, raconte-moi le dernier livre qui t'a laissé bizarre pendant deux jours. Je parie que personne ne va me citer un livre poli.
Et si ce passage te bloque depuis des mois, on peut le regarder ensemble : c'est une bonne partie de mon travail dans Ose Écrire, et les liens sont en dessous.
La suite de la leçon
D'abord qui écrit, ensuite quoi montrer : c'est la Clarté d'Identité, le premier chantier de l'atelier offert d'Ose Écrire.
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FICHE N°001
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DERRIÈRE LE POKÉDEX
Ybelion
Samuel Le Parc · écrivain et coach ICF
Ancien ingénieur en sûreté nucléaire, j'ai tout quitté pour l'écriture. J'anime Ose Écrire et j'accompagne les auteurs autour de trois clartés : le rythme, l'identité, l'intention. Toi aussi, tu as un livre qui attend ?