Fiche n°150 · Le Pokédex de l'écrivain
Comment se motiver pour écrire : la leçon Mewtwo
La science a fabriqué son corps sans réussir à lui donner un cœur sensible. Depuis, sa puissance vise le laboratoire qui l'a créé. Ta rage d'écrire fait pareil : regarde qui lui a choisi sa cible.
LA FICHE MOT À MOT
Il existe un carburant d'écriture tellement efficace qu'il peut te sortir trente mille mots en trois mois. Il te sort du lit avant la sonnerie, il te fait annuler des soirées, il tient des semaines entières... et un matin il te lâche au milieu d'un chapitre sans t'avoir prévenu.
Ce carburant, c'est la revanche. Tu écris pour donner tort à quelqu'un de précis. Je vais te montrer pourquoi ce moteur a une jauge, à quoi tu reconnais le moment où elle touche le fond, et ce que tu mets à la place sans perdre l'élan. Pour ça, j'ai besoin du Pokémon le plus furieux du Pokédex.
Pendant des années, j'ai expliqué à qui voulait l'entendre que les gens qui dansent sur du Gims sur TikTok propageaient une culture du vide nocive pour la société.
Je le pensais vraiment. J'avais des arguments, plutôt bien rangés, avec un début et une fin. Et je les sortais avec un petit plaisir que je n'ai compris que bien plus tard. Proportionnel au mal qui me rongeait.
Ces gens osaient. Ils n'avaient pas peur du ridicule, ils faisaient ce dont ils avaient envie au moment où ils en avaient envie. Moi je regardais depuis le bord, et pour tenir debout à côté de ça, je me construisais contre eux. Tant qu'ils étaient le problème, je pouvais éviter de regarder ce que je ne faisais pas.
La même mécanique tournait avec l'écriture, en plus discret. Je regardais des gens qui avaient écrit et je me disais « mais merde, pourquoi pas moi, j'suis pas moins con ».
Il y a d'ailleurs une phrase de Bébé Jacques que j'aime énormément et qui range ce vieux Sam d'une seule phrase : « Je voulais être quelqu'un, j'avais pas le courage d'être personne. »
Se définir contre, c'est confortable, et ça m'a occupé des années. Ça donne une identité tout de suite, sans avoir à en fabriquer une.
Mais alors, retour à nos pokemons ! Fiche numéro 150 du Pokédex, Mewtwo.
« Mewtwo est un Pokémon créé par manipulation génétique. Cependant, bien que les connaissances scientifiques des humains aient réussi à créer son corps, elles n'ont pas pu doter Mewtwo d'un cœur sensible. »
Une deuxième fiche enfonce le clou : « Son ADN est presque le même que celui de Mew, mais sa taille et son caractère sont très différents. »
Sa blessure entière tient dans ces deux phrases. On l'a fabriqué sans lui demander son avis, on a raté la partie sensible, et par-dessus le marché il n'est même pas un original. Il est une copie retouchée de quelqu'un d'autre. À sa place, je serais furieux aussi.
Alors il l'est, et le Pokémon le plus puissant de la première génération passe son existence à s'occuper du laboratoire qui l'a fait.
Sa tragédie tient dans un détail. Toute cette puissance, qui est immense, pointe dans une seule direction, et cette direction a été choisie par les gens qu'il déteste. Tant qu'il démolit le laboratoire, le laboratoire décide de son emploi du temps. Il est libre de tout, sauf de son sujet.
Toi aussi tu as un laboratoire, et il a un visage. Ça peut être le prof de français qui a écrit « manque de style » en rouge sur ta copie de seconde, le parent qui a soupiré le jour où tu as parlé d'école d'art, ou l'ex qui trouvait ça mignon, ton petit projet.
La revanche est le carburant le plus dense qui existe, et elle mérite qu'on lui rende justice. Elle se passe très bien de discipline et de méthode, elle se rallume toute seule dès que tu repenses à la scène, et elle a fait écrire beaucoup plus de livres que tous les conseils de productivité réunis. Si c'est elle qui te fait ouvrir le document ce matin, ouvre le document.
Le problème arrive plus tard, et il arrive toujours. Un jour la jauge touche le fond, et j'ai vu ça se produire de trois façons.
La première, la personne cesse de compter. Elle s'excuse, elle vieillit, elle meurt, ou tu grandis simplement à côté d'elle. Ton procès continue, sauf qu'il n'y a plus personne au banc d'en face. Du coup tu quittes le tribunal.
La deuxième arrive le jour où tu gagnes. Le livre existe, le concerné le lit, aime, on te félicite. Mais tu attends la réparation, et elle ne vient pas. Elle n'était pas dans le livre.
La troisième est la plus fréquente, et la plus dure à entendre : cette personne ne te lira jamais. Tu as écrit trois cents pages adressées à quelqu'un qui n'ouvrira pas l'enveloppe, et qui ignore même qu'il y a une enveloppe.
Ce dont Mewtwo a besoin, c'est d'un projet à lui. Démolir le laboratoire le garde attaché au laboratoire, et chaque victoire le ramène sur les lieux.
Tant que ton livre est une réponse, il appartient à la personne à qui il répond. C'est elle qui en choisit le sujet, le registre, la longueur, et le jour où tu t'arrêtes.
Alors, attention, cette rage, tu la gardes. C'est une ambition, donc c'est de l'énergie réelle, tu en auras besoin, et elle t'a déjà servi. Le geste consiste à nous adresser un peu de douceur, et donc de débrancher la rage de sa cible.
Une seule question fait ce travail, et elle est désagréable. Si cette personne n'avait jamais croisé ta route, qu'est-ce que ce livre aurait encore à dire ?
Ce qui survit à cette question est ton livre. Le reste était une lettre, et une lettre s'écrit en deux pages.
On touche à la Clarté d'Intention : savoir pourquoi tu écris ce livre et ce qu'il va changer dans ta vie. La revanche répond très bien à « contre qui », et elle n'a jamais rien eu à dire sur la seconde moitié de la question.
Digression pour vous rassurer : J'ai quitté huit ans de sûreté nucléaire. J'aurais pu construire tout ce que je fais aujourd'hui contre l'ingénieur que j'étais, et honnêtement, ça se serait très bien raconté en interview. Sauf que la rigueur de l'ingénieur est dans mon accompagnement aujourd'hui et les gens viennent justement parce que j'ai cette rigueur.
Alors, prends une page, et écris en haut le nom qui t'est venu pendant que je parlais, celui qui t'a peut-être un peu gêné. En dessous, écris ce que ton livre raconterait si cette personne n'avait jamais existé. Tu vas écrire moins que prévu, et ce qui restera tiendra debout tout seul.
En commentaire, dis-moi ce qui survit à cette question. Garde le nom pour toi, ça ne regarde personne, raconte-moi juste ce qui reste debout sans elle.
Cette question se pose mal quand on est seul avec elle. C'est le travail qu'on fait à deux dans Ose Écrire, et tout est en dessous.
La suite de la leçon
Savoir pour qui et pourquoi ce livre existe, c'est la Clarté d'Intention. L'atelier offert d'Ose Écrire la met au clair avec toi.
Découvrir l'atelierUNE AUTRE FICHE AU HASARD
FICHE N°007
Trouver sa voix d'auteur : la leçon Carapuce

DERRIÈRE LE POKÉDEX
Ybelion
Samuel Le Parc · écrivain et coach ICF
Ancien ingénieur en sûreté nucléaire, j'ai tout quitté pour l'écriture. J'anime Ose Écrire et j'accompagne les auteurs autour de trois clartés : le rythme, l'identité, l'intention. Toi aussi, tu as un livre qui attend ?
