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Fiche n°133 · Le Pokédex de l'écrivain

Comment commencer à écrire un livre : la leçon Évoli

Tant qu'il n'a touché aucune pierre, Évoli peut devenir Aquali, Voltali ou Pyroli. Il en est irrésistible. Tes 18 idées de roman te plaisent pour la même raison : aucune n'a commencé.

LA FICHE MOT À MOT

L'autre jour, au supermarché, j'ai acheté trois paquets de gâteaux : des BN à la fraise, des cookies Granola et des Pim's à l'orange. J'en ai pris trois parce que je n'arrivais pas à choisir, et qu'avec trois paquets dans le caddie je n'avais plus à le faire.

Avec dix-huit idées de roman et zéro livre en cours, tu fais la même chose que moi au rayon biscuits, sauf que chez toi ça dure depuis des années. On va regarder ce que cette liste te coûte, et comment on tranche sans attendre une illumination. Le Pokédex a une fiche pour ça, la 133, Évoli, et sa version Jaune finit sur ces mots : « Sa génétique instable lui permet d'évoluer de plusieurs façons. Très peu sont en vie. »

Au goûter, évidemment, je n'ai pas mangé les trois paquets. J'en ai ouvert un, celui dont j'avais vraiment envie, et j'ai compris en tirant sur l'emballage que je le savais déjà au magasin. Choisir, c'est préférer, et je venais de payer deux paquets pour ne pas avoir à dire ma préférence à voix haute.

Avec mon premier roman, le rayon biscuits a duré trois ans. Entre les premières idées et le premier jet, j'ai construit un monde, des cartes, des lignées, des systèmes de magie, et je passais de l'un à l'autre en me racontant que je préparais. Je m'y suis mis pour de bon sur une seule semaine de vacances, et j'en suis sorti avec le premier jet terminé. Le monde attendait depuis longtemps. Les trois ans, je les ai passés à ne pas trancher.

Bref back to notre petit Évoli. Sa fiche commence par « Sa génétique instable lui permet d'évoluer de plusieurs façons. » Évoli peut devenir Aquali, Voltali ou Pyroli selon la pierre qu'on lui présente, et tant qu'il n'a touché aucune pierre, il reste tout ça en même temps, en puissance. Il en devient irrésistible : il est encore tout ce qu'il pourrait être.

Puis la fiche ajoute : « Très peu sont en vie. » Le Pokédex ne dit pas pourquoi. Moi je lis ça comme ça : un Évoli qui ne choisit jamais sa pierre ne devient rien, et ce qui ne devient jamais rien finit par disparaître pour de bon.

Ton carnet d'idées est un Évoli, avec dedans le roman de fantasy, le récit sur ton grand-père, le thriller dans ta ville et l'autofiction que tu n'oses pas nommer. Tant qu'aucun n'est commencé, tu es l'auteur de tous. Le jour où tu en commences un, tu deviens l'auteur d'un seul, et les dix-sept autres restent des livres que tu n'écris pas. Ça fait mal, et la liste s'allonge d'année en année pour cette raison : chaque nouvelle idée est un paquet de gâteaux de plus dans le caddie.

Le coût, tu le paies tous les jours sans le voir. Pendant mes trois ans de cartes, j'avais des noms de royaumes, des dynasties, un système de magie cohérent, et toujours zéro page lisible par quelqu'un d'autre. Un monde se construit très bien seul le soir... mais il ne se lit pas.

J'ai eu en séance une autrice qui portait une saga entière dans la tête : une liste de cités légendaires du monde entier, une scène déjà écrite dans son carnet, et aucune idée de par où entrer. Je la cite : « j'ai pas envie déjà de me perdre dans l'écriture de toutes ces cités, parce que ça fait beaucoup de légendes, beaucoup de pays. » Elle voyait juste, et c'est là qu'elle bloquait : elle essayait d'écrire la saga au lieu d'écrire un livre.

Attendre que la bonne idée se distingue d'elle-même peut durer longtemps, je l'ai fait. Aucune des dix-huit idées que t'as ne t'obsédera un matin au point de rendre les autres fades. À ce stade, tes idées sont toutes bonnes, et sur le papier elles se valent. La différence se joue dans ton ventre.

Il reste à choisir, et avec cette autrice on est d'abord passé par le lectorat, le chapitre qui accrocherait le plus de monde, et ça ne tranchait rien. On est ensuite passé par la lectrice qu'elle est elle-même, et sa réponse a tout réglé : pas d'action dès la première page. Le tri s'est fait presque tout seul. Elle est repartie avec un premier chapitre défini.

De quel livre tu as envie, là, maintenant, comme d'un paquet de gâteaux ? La question a l'air bête, et c'est elle qui tranche. Oublie le plus vendeur, le plus original et celui qui impressionnerait ton ancien prof de français, et garde celui que tu ouvrirais ce soir si personne ne regardait.

Les dix-sept autres ne meurent pas pour autant. Les miennes reviennent me chercher quand elles sont prêtes, et j'ai un exemple précis.

En 2023, un thème de mon carnet d'écriture quotidien m'a fait écrire une dizaine de lignes sur l'influence des gens, et je les ai jugées anodines. L'été suivant, avec ma sœur, un « putain, imagine » a relancé l'idée, et elle est devenue une nouvelle entière, « L'algorithme présidentiel », publiée l'année d'après. J'avais choisi mon roman à l'époque. Elle a attendu son tour. Et quand c'était son moment, elle a sauté dans le caddie.

La Clarté d'Intention, la première des trois que je travaille avec un auteur, c'est savoir pourquoi tu écris ce livre et ce qu'il va changer dans ta vie. Tant que « ce livre » désigne dix-huit fichiers, la question n'a pas de réponse possible. Et sa seconde moitié est une bonne façon d'écouter ton ventre : parmi les dix-huit, il y en a un qui, une fois fini, changerait ta vie un peu plus que les autres.

L'exercice se fait ce soir. Prends ta liste, et écris une phrase par idée, une seule, qui commence par « c'est l'histoire de ». Rien que cette phrase : le pitch et le monde attendront. Ensuite tu les lis à voix haute, dans l'ordre, et tu écoutes ton ventre. Si l'une d'elles te fait accélérer la voix, tu tiens ta pierre.

Je veux lire en commentaire celle qui t'a fait accélérer, et je te dirai si je l'entends aussi.

Cet exercice, c'est un morceau de la première séance d'Ose Écrire, l'étape que j'appelle le RÉVÉLATEUR, où on clarifie l'intention et où on pose le livre avant d'écrire. Le lien est sous la vidéo.

La suite de la leçon

Savoir pour qui et pourquoi ce livre existe, c'est la Clarté d'Intention. L'atelier offert d'Ose Écrire la met au clair avec toi.

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Ybelion — Samuel Le Parc

DERRIÈRE LE POKÉDEX

Ybelion

Samuel Le Parc · écrivain et coach ICF

Ancien ingénieur en sûreté nucléaire, j'ai tout quitté pour l'écriture. J'anime Ose Écrire et j'accompagne les auteurs autour de trois clartés : le rythme, l'identité, l'intention. Toi aussi, tu as un livre qui attend ?