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Fiche n°149 · Le Pokédex de l'écrivain

Faire lire son manuscrit : la leçon Dracolosse

Sa fiche rapporte qu'« on dit » qu'il est aussi intelligent que l'homme. Autour de toi, on dit que tu écris. Chaque année sans lecteur, la légende prend de l'avance sur ton fichier.

LA FICHE MOT À MOT

Pour les gens autour de toi, ton livre est une rumeur. Ils savent que tu écris, tu l'as dit une fois à un repas, et depuis personne n'en a lu une ligne. Ça peut durer des années. Chez moi, ça a duré deux ans et demi avant que ma propre sœur lise quelques pages.

Cette rumeur coûte cher à ton livre, et ton texte ne sera jamais « prêt » à être lu. Dracolosse, un dragon dont le Pokédex lui-même n'est pas sûr, va nous aider à choisir la première personne à qui le montrer.

Quand j'ai commencé à écrire, je n'en parlais à personne, et je ne faisais rien lire, ce qui est encore plus sûr. Le fichier vivait sur mon ordinateur, il grossissait un peu, et il jouissait d'un statut très confortable : personne ne pouvait dire qu'il était mauvais.

Deux ans et demi ont passé avant que j'envoie un premier texte à ma sœur, en 2022. J'avais choisi la lectrice la plus indulgente que je connaisse, et j'étais quand même mort de trouille au moment de cliquer sur envoyer.

Son verdict est tombé sans détour : mes dialogues étaient à chier, monotones, et tous construits pareil. Elle avait raison, et j'aurais pu le voir moi-même si j'avais accepté de relire mon texte avec les yeux de quelqu'un d'autre. Sauf que tant que personne ne lit, chaque relecture tourne à la contemplation.

Des années plus tard, en 2024 elle a lu une de mes nouvelles et elle m'a dit : « ah punaise, tu t'es amélioré. » Cette phrase n'existe que grâce à la première, qui était bien moins agréable à entendre.

Dracolosse porte le numéro 149, et dans la version Jaune le Pokédex hésite à son sujet : « On raconte que ce Pokémon vit quelque part dans la mer et qu'il peut voler. Rien n'est moins sûr. »

Rouge et Bleu disent : « Un Pokémon marin extrêmement rare. On dit qu'il est aussi intelligent que l'homme. »

Le Pokédex parle ici du bout d'une lignée, du dragon accompli que Minidraco et Draco promettent depuis le début. Ce même Pokédex, qui possède une fiche pour chaque créature de ce monde, écrit à son sujet « on raconte », « on dit », puis conclut que rien n'est moins sûr. Le dragon accompli de toute une lignée existe à l'état de rumeur.

J'imagine qu'on l'a tellement attendu quand il était petit qu'apparaître aujourd'hui risquerait de décevoir. Dans sa tête, la rumeur d'un dragon restera toujours plus belle que le dragon. Alors il reste dans la mer.

Ton livre reste dans la mer pour la même raison, et le cercle vicieux s'installe. Chaque année où tu réponds « oui oui, j'écris toujours », la rumeur grossit d'un cran. Les gens imaginent un texte à la hauteur du temps que tu y passes. Pendant ce temps, le fichier avance moins vite que la légende, et l'écart entre les deux devient la raison même de ne rien montrer.

Cet été, j'ai reçu le manuscrit d'une autrice avec une seule ligne dans le mail : « j'espère pas te décevoir, c'est tout. » Elle venait de finir un livre entier, et sa pensée, au moment de le lâcher, allait tout entière à la déception de l'autre. Le sujet avait glissé du texte vers la rumeur.

Et si tu crois que ça se règle une bonne fois pour toutes, je vais te décevoir aussi. Le samedi 31 mai 2025, à huit heures et demie du matin, je dois envoyer mon manuscrit à mes bêta-lecteurs, et je n'y arrive pas. Je suis persuadé qu'il faut encore corriger, peaufiner, qu'il reste une scène à resserrer, et il reste toujours une scène à resserrer. J'ai déjà publié un roman, et je suis pourtant planté devant un bouton. Par contre, je sais très bien ce qui se joue, alors j'appelle une amie.

Et elle me lâche : « envoie-le ou tu es une fiente d'insectoïdes. » C'est une longue histoire. Je clique. Le soulagement est immédiat, alors que le texte n'est pas plus prêt qu'une minute avant. Il a juste cessé d'être une rumeur.

Le mot « prêt » est un piège. Dans ma tête, ce samedi-là, il voulait dire « à l'abri de toute déception », et cet état n'existe pas. Même relu vingt fois, un texte que personne n'a lu reste un texte que personne n'a lu.

Il existe une troisième fiche, dans la version Rubis et Saphir : « C'est un Pokémon au grand cœur qui ramène à bon port les navires perdus dans les tempêtes. »

Le dragon que personne n'a vu sort par gros temps pour guider des bateaux. Sa grandeur tient dans ce qu'il fait pour un équipage précis, une tempête précise, et cet équipage pourra ensuite raconter qu'il l'a vu. Se cacher de tout le monde et se montrer à une seule personne sont deux gestes différents, et Dracolosse tient sa légende du second.

Un lecteur, bien choisi, sort ton livre de la rumeur.

Je me suis rendu compte récemment que Dracolosse, c'est Ulysse. Il reste vingt ans absent d'Ithaque, présumé mort, raconté par les autres. Quand il rentre enfin, il garde ses haillons de mendiant et se montre à une personne à la fois : son fils, son porcher, son bouvier. Il choisit à qui apparaître, et dans quel ordre, au lieu de convoquer toute l'île. Sa légende y a survécu.

La déception que tu redoutes est d'abord la tienne. Le retour de lecture qui m'a le plus touché sur mon premier roman vient de mon père : « j'ai oublié que c'était toi qui l'avais écrit. » Pendant tout le livre, la rumeur de son fils s'est effacée derrière l'histoire. Une fois dans tes pages, le lecteur oublie la promesse que tu crois lui avoir faite.

La Clarté d'Identité, chez moi, commence là : tu prends ton statut d'auteur malgré tout ce qui te souffle que tu ne l'es pas, et ce statut se prend le jour où quelqu'un te lit, quel que soit l'état du texte.

Choisis une personne qui t'aime assez pour lire jusqu'au bout ton premier jet et te dire où elle a décroché. Envoie-lui cette semaine, et tu ne lui poses qu'une question : « à quel moment tu as eu envie de t'arrêter ? »

L'attente de sa réponse va être pénible, et elle fait partie de l'exercice. Puis la réponse arrivera, et ton livre existera pour la première fois quelque part en dehors de ta tête.

Depuis combien de temps ton livre est une rumeur, et qui serait ta première lectrice ou ton premier lecteur ? Réponds-moi en commentaire. Tu n'es pas obligé de lui envoyer aujourd'hui. Le nommer, c'est déjà sortir de la mer.

Cette première lecture fait partie d'Ose Écrire, avec une bêta-lecture cadrée entre les deux réécritures. Je t'ai mis le lien de l'accompagnement dans la description.

La suite de la leçon

D'abord qui écrit, ensuite quoi montrer : c'est la Clarté d'Identité, le premier chantier de l'atelier offert d'Ose Écrire.

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Ybelion — Samuel Le Parc

DERRIÈRE LE POKÉDEX

Ybelion

Samuel Le Parc · écrivain et coach ICF

Ancien ingénieur en sûreté nucléaire, j'ai tout quitté pour l'écriture. J'anime Ose Écrire et j'accompagne les auteurs autour de trois clartés : le rythme, l'identité, l'intention. Toi aussi, tu as un livre qui attend ?