FICHE N°094· LE POKÉDEX DE L'ÉCRIVAIN
Syndrome de l'imposteur en écriture : la leçon Ectoplasma
LA FICHE MOT À MOT
« Calme-toi. C'est quoi cette arrogance, garçon ? »
Ça, c'est ma propre tête, le jour où j'ai essayé de dire à voix haute « je suis écrivain ». J'avais déjà un livre imprimé, chez moi, dans un carton. J'ai quand même eu droit à la remarque.
Cet été, j'ai repris mes séances de coaching une par une pour trier les blocages de mes auteurs. Celui-là arrive en tête, largement devant le manque de temps. Il porte un nom que tu connais déjà : le syndrome de l'imposteur.
Dans cette vidéo, je te montre d'où sort cette voix, à quel moment précis elle choisit de parler, et ce qu'on en fait au lieu de lutter contre elle. Pour ça, j'ai besoin d'un Pokémon violet qui se planque dans ton ombre.
Reprenons au début. Septembre 2024, mon premier roman sort, L'Étreinte Éthérée. Au travail, je n'ai rien dit à personne. Mes collègues ingénieurs ne savaient pas. Ma famille et mes amis proches, oui, et ça s'arrêtait là. J'ai publié un livre en sous-marin.
[sourire] Quand j'ai commencé à en parler, tu sais quelle formule je sortais ? « J'ai écrit un livre. » Jamais « je suis écrivain ». La phrase avec le verbe être ne passait pas. Il m'a fallu la répéter cent fois, peut-être deux cents, avant qu'elle sorte sans que je rougisse.
La première fois que je l'ai dite pour de vrai, ma tête m'a répondu : « calme-toi, c'est quoi cette arrogance, garçon ». [pause] Un livre imprimé entre les mains, et ma propre tête qui me traite d'arrogant.
Derrière, il y avait une phrase que j'ai mis longtemps à réussir à formuler : « qui suis-je pour écrire un livre, moi, ancien ingénieur en sûreté nucléaire ? » J'ai derrière moi huit ans de notes de sûreté, de réunions et de calculs. Je n'ai jamais mis les pieds dans une école de lettres, et personne ne m'a jamais signé de permission.
Alors parlons d'Ectoplasma, numéro 094 du Pokédex.
Sa fiche officielle tient en une phrase, et elle est glaçante : la nuit, il se cache dans l'ombre des gens et il absorbe leur chaleur. Le froid qu'il provoque fait trembler ses victimes.
[pause] Je l'ai relue trois fois, cette phrase. Il se contente de prendre la chaleur, sans jamais toucher au corps, et le froid fait le reste.
C'est ce qui se passe devant ta page. Tu as tes idées, ton document est ouvert, ton créneau est enfin dégagé. Pourtant l'élan a disparu. Quelqu'un l'a bu pendant que tu ne regardais pas.
Il y a un détail dans cette fiche qui m'a arrêté. Ectoplasma vit dans une ombre bien précise, la tienne. Cette voix qui te dit « qui es-tu pour écrire ça » emploie ton vocabulaire, tes souvenirs, tes défaites à toi. Elle sait précisément quel manuscrit abandonné citer. C'est pour ça que la combattre ne donne jamais rien : tu te bats contre ta propre ombre, et une ombre, ça ne se met pas KO.
[re-hook] Maintenant la question qui m'intéresse vraiment : pourquoi elle boit ta chaleur ?
À huit ans, j'avais un cahier de monstres. Des vrais monstres, qui avaient droit à leur fiche technique : nom latin, poids, régime alimentaire. Le brouillator, trois à quatre tonnes, mange des baleines. J'ai retrouvé ce classeur il n'y a pas si longtemps. [sourire] Personne, à l'époque, ne m'a demandé si j'étais légitime pour inventer une bestiole de quatre tonnes. Je faisais des Pokédex avant même de savoir que ça portait un nom, et l'idée de ne pas avoir le droit ne m'a jamais traversé.
Quelque part entre ce cahier et ma première page d'adulte, quelqu'un s'est installé dans l'ombre.
Cette voix a aussi un moment préféré. Elle se réveille quand tu regardes les autres.
Pendant que je trimais sur mon premier roman, la BD de Maghla est sortie. Je me souviens très bien de ce que j'ai ressenti sur le moment : une injustice violente. J'ai creusé, honnêtement, et l'argent est tombé en deux minutes. Ce qui restait au fond, tout nu, c'était : elle a un livre et pas moi.
Là-dessus j'ai une conviction que je répète souvent : la jalousie est une boussole, elle pointe le rêve que tu ne t'autorises pas encore. Avant 2023, je passais mon temps à critiquer les influenceurs qui dansaient sur du Gims sur TikTok, en expliquant à qui voulait l'entendre qu'ils propageaient une culture du vide. C'était nettement plus confortable que la vérité : eux osaient, ils n'avaient pas peur du ridicule, et moi si.
Le froid que tu ressens en voyant le livre de quelqu'un d'autre, c'est ton propre livre qui te fait signe.
Revenons à Ectoplasma, parce que sa blessure est écrite noir sur blanc. Ce qui le fait vivre dans l'ombre, c'est ça : il n'a jamais eu de chaleur à lui. On ne lui en a jamais donné. Alors il prend celle des autres. Et le mensonge qu'il se raconte pour tenir, c'est : « je ne sais pas en produire ».
Ta voix d'imposteur dit exactement la même chose, en français : tout ce que tu écris vient de quelqu'un d'autre, tu n'as rien en propre, tu recopies les auteurs que tu as aimés.
C'est ça, la Clarté d'Identité, la troisième du diagnostic que je fais avec chaque auteur. Elle laisse ton plan et ton emploi du temps tranquilles, elle s'occupe uniquement de cette phrase-là. Tant que la phrase reste dans le noir, elle a toujours raison.
Reste la vraie question : qu'est-ce qu'on en fait ?
Tout ce que je lis sur le syndrome de l'imposteur revient à faire taire la voix. Coupe-la, ignore-la, remplace-la par une affirmation positive devant ton miroir. J'ai essayé pendant des mois. Elle revient, et elle revient plus fort, vu qu'on vient de lui confirmer qu'elle est dangereuse.
Je reprends la fiche une dernière fois. Ce qu'Ectoplasma cherche, c'est de la chaleur. Il en manque depuis toujours, et il boit la tienne faute de savoir en fabriquer. [regard caméra] Il te veut chaud. C'est tout ce qu'il a jamais voulu.
Cette voix dans ton ombre, c'est une partie de toi qui n'a jamais reçu un seul mot de chaleur sur son écriture. Elle a enregistré le prof qui corrigeait la forme sans lire le fond, la blague du repas de famille sur ton petit roman, le silence poli de la personne à qui tu as tendu tes vingt premières pages. Elle s'est planquée avec tout ça, et elle a appris à se réchauffer sur ton élan.
Le jour où tu te retournes vers elle, deux verrous sautent.
Le premier : elle se tait. Une ombre à qui on parle en face n'a plus grand-chose à voler.
Le second m'intéresse encore plus, et il est réservé à ceux qui écrivent. En te retournant, tu viens de gagner l'accès à ta propre ombre. C'est le seul endroit d'où sortent les antagonistes qui tiennent debout. Les méchants en carton sortent presque toujours d'auteurs qui ne sont jamais descendus voir.
Le piège est réel : explorer ton ombre ne t'oblige jamais à devenir ton ombre. Tu descends, tu écoutes ce qu'elle sait, et tu remontes avec. Le déménagement n'a jamais fait partie du plan.
La prochaine fois que la voix parle, note sa phrase. Mot pour mot, dans les termes exacts qu'elle emploie, sans l'arranger. En relisant, tu vas voir qu'elle ressort toujours la même, et qu'elle n'est presque jamais de toi. Elle a été prononcée par quelqu'un, un jour, dans une pièce, et tu l'as gardée.
Une fois qu'elle est sur le papier, elle a quitté l'ombre.
Écris-moi en commentaire la phrase exacte que la tienne utilise. Je suis très curieux de voir combien d'entre nous ont hérité de la même.
Et si tu veux qu'on fasse ce travail-là ensemble, sur ton livre, c'est le cœur de ce que je fais dans Ose Écrire. Tous les liens sont en dessous.
La suite de la leçon
D'abord qui écrit, ensuite quoi montrer : c'est la Clarté d'Identité, le premier chantier de l'atelier offert d'Ose Écrire.
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DERRIÈRE LE POKÉDEX
Ybelion
Samuel Le Parc · écrivain et coach ICF
Ancien ingénieur en sûreté nucléaire, j'ai tout quitté pour l'écriture. J'anime Ose Écrire et j'accompagne les auteurs autour de trois clartés : le rythme, l'identité, l'intention. Toi aussi, tu as un livre qui attend ?