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Chétiflor

FICHE N°069· LE POKÉDEX DE L'ÉCRIVAIN

Fausse modestie d'auteur : la leçon Chétiflor

LA FICHE MOT À MOT

« Oh, rien de sérieux, j'écris un peu. »

C'est la phrase que tu sors quand on te demande ce que tu fabriques de tes matins. Tu la lâches avec un petit sourire, tu enchaînes sur autre chose, la conversation passe à la suite. Tu es soulagé.

Dans ta tête pourtant, ce livre n'a rien d'un « rien de sérieux ». Tu veux qu'on le lise, qu'il remue quelqu'un, et peut-être même qu'il te survive.

L'écart entre ce que tu annonces et ce que tu veux vraiment coûte très cher à ton manuscrit. Je vais te montrer où passe la facture, avec l'aide d'une petite plante jaune du Pokédex qui a l'air adorable et qui dévore des insectes.

Le 1er janvier 2023, j'ai dit pour l'une des premières fois à voix haute que je rêvais d'écrire un livre. J'avais vingt-sept ans.

C'était au téléphone, le soir, avec une amie que j'appellerai A. On se connaissait à peine. On philosophait, on rigolait, et à un moment ça m'a échappé. Je lui ai dit que j'avais toujours voulu écrire.

Je ne l'avais quasiment dit à personne avant elle. Des années à porter ce désir, et la première à l'entendre est une que j'avais rencontré il y avait à peine quelques mois.

[pause] Avec le recul, je vois le calcul que je faisais sans m'en rendre compte. J'étais ingénieur en sûreté nucléaire depuis presque cinq ans. Prépa, école d'ingé, filière nucléaire, un poste dans un des fleurons de l'industrie française. Toute ma vie était rangée du côté du sérieux, du mesurable, du justifiable. Annoncer que je voulais écrire un livre revenait à sortir un appétit qu'aucune ligne de mon CV ne venait légitimer.

Alors je me taisais. Et les rares fois où le sujet s'approchait, je le rapetissais tout seul. « Je gratte un peu le matin. »

Le vrai début est plus vieux que ça. À huit ans, j'avais prévenu ma mère que malheureusement elle ne me verrait pas beaucoup, vu que j'allais devoir explorer. C'était très sérieux dans ma tête. Le monde des adultes m'a expliqué avec beaucoup de douceur qu'explorateur n'était pas un métier. [sourire] J'ai retenu la leçon, et j'ai appris à annoncer mes envies à la bonne taille.

Bref ! Fiche numéro 69 du Pokédex, Chétiflor.

« Même si son corps est très frêle, ce Pokémon est extrêmement rapide quand il attaque ses adversaires. »

[pause] Je le regarde, ce Chétiflor. Une tige fine, deux feuilles molles, une clochette jaune posée au bout comme une fleur qui pencherait la tête. Tout dans ce design demande qu'on le protège. Sa fiche officielle prend quand même le temps de préciser qu'il attaque, vite, et qu'il capture les Pokémon insecte avec ses lianes pour les dévorer.

Une plante carnivore, c'est un végétal qui a une gueule, le seul coin du vivant où la douceur et l'appétit logent dans le même corps sans se gêner.

Tu as séparé les deux. Tu montres la tige et tu caches la clochette.

Jouer le frêle, ça marche. Ça marche même très bien. Tant que ton livre est « rien de sérieux », personne ne te demande où tu en es, personne ne s'attend à le lire. Si tu abandonnes dans six mois, tu n'auras rien à expliquer à qui que ce soit. La fausse modestie est une assurance, et elle est bien fichue.

[re-hook] Sauf qu'elle prélève une prime tous les mois, et que personne ne t'en a jamais annoncé le montant.

Un livre présenté comme un passe-temps se travaille comme un passe-temps. Tu écris dans les trous de la semaine, sans jamais bloquer de vraie plage. Demander à quelqu'un de le lire te paraît disproportionné, vu que ce n'est « pas sérieux ». L'accompagnement, le logiciel, le week-end réservé pour avancer, le moindre euro qui rendrait la chose officielle, tu repousses. Ton manuscrit se travaille à la taille de ton excuse, et c'est la taille qu'il fait à l'arrivée.

Pendant ce temps, l'appétit reste entier et il finit par sortir par les côtés.

Chez moi, il sortait en jalousie. Je regardais des gens qui avaient écrit et je me disais « mais merde, pourquoi pas moi, j'suis pas moins con ». Je trouvais ça moche de ma part, et je me suis longtemps arrêté à ce constat. Cette jalousie me donnait pourtant une information précieuse. Elle me disait que je m'en voulais de céder à mes propres sirènes, celles qui me sifflotaient gentiment « qui es-tu, Sam, pour vouloir écrire, au fait ? ».

Si tu serres les dents quand quelqu'un annonce sa parution, tu as ta réponse sur la taille de ce que tu veux.

Chétiflor n'a aucun problème avec sa gueule. La clochette et la tige frêle appartiennent au même animal, et il n'a jamais eu à choisir entre les deux. L'ennui commence le jour où tu décides que ton appétit est la partie honteuse.

Ton appétit donne sa taille à ton livre. C'est lui qui décide si tu écris un texte qui occupe tes dimanches ou un livre qui va chercher quelqu'un. En le cachant, tu écris sans savoir ce que tu vises, et tous les arbitrages deviennent impossibles à trancher : la longueur, le degré de sincérité, la scène que tu gardes ou que tu coupes.

C'est ça, la Clarté d'Intention : savoir pourquoi tu écris ce livre et ce qu'il va changer dans ta vie. Et pour la formuler, il faut avoir dit son appétit à voix haute au moins une fois.

Je ne te demande pas de devenir insupportable en soirée à annoncer ton best-seller. Le dire à une seule personne suffit pour commencer. La mienne, c'était A., un soir de 1er janvier, au téléphone. Le soir même, je m'y suis mis. Depuis, je n'ai pas manqué une journée d'écriture.

La prochaine fois qu'on te demande ce que tu fais en ce moment, essaie de répondre en taille réelle. « J'écris un roman. » Trois mots, le point à la fin, et tu résistes au petit rire gêné qui voudra s'ajouter derrière.

Le silence qui suit est très inconfortable. Il dure une seconde et demie, le temps que la personne en face décide si elle te pose une question ou si elle change de sujet. Cette seconde et demie t'apprendra plus sur ton rapport à ce livre que trois mois de réflexion.

[regard caméra] En commentaire, écris-moi la phrase que tu utilises pour minimiser ton projet. La vraie, celle que tu sors en soirée. Je suis curieux de voir combien on est à avoir inventé la même.

Et si cette phrase te tient depuis des années, c'est une bonne partie de mon travail dans Ose Écrire, les liens sont en dessous.

PS : finalement je suis devenu explorateur, de monde imaginaire. Et je le dis avec la plus grande fierté.

La suite de la leçon

Savoir pour qui et pourquoi ce livre existe, c'est la Clarté d'Intention. L'atelier offert d'Ose Écrire la met au clair avec toi.

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Ybelion — Samuel Le Parc

DERRIÈRE LE POKÉDEX

Ybelion

Samuel Le Parc · écrivain et coach ICF

Ancien ingénieur en sûreté nucléaire, j'ai tout quitté pour l'écriture. J'anime Ose Écrire et j'accompagne les auteurs autour de trois clartés : le rythme, l'identité, l'intention. Toi aussi, tu as un livre qui attend ?